‹ Fastes de la ville de Vienne, publ. avec des notesChapitre 17 sur 56 · DESCRIPTION DE LA VILLE DE VIENNE DANS LE VI® SIÈCLE · texte numérisé non relu

DESCRIPTION DE LA VILLE DE VIENNE DANS LE VI® SIÈCLE

Vienne , devenue chrétienne , fît servir, au culte du vrai Dieu , ce qui avait servi au culte du démon. Les chrétiens détruisirent les bois sacrés , abattirent les idoles, renversèrent les autels profanes. Les temples furent lavés , purifîés , consacrés à Dieu et à ses saints ;

le Panthéon fut dédié à saint Etienne et dans la suite à

saint Sévère qui avait fait lui-même la première dédicace. On conserva les monuments qui n'avaient aucun rapport à l'idolâtrie ou que leur beauté et leur solidité firent respecter.

Les Bourguignons chrétiens ariens, peuple grossier et ennemi des Romains, ruinèrent plusieurs temples; le

zèle outré et mal entendu des catholiques fit quelquefois autant de mal que l'ignorance et la barbarie des peuples du nord ; saint Avit, archevêque de Vienne , ne voulait pas que les catholiques se servissent des temples des payons et des églises des ariens , il aimait mieux qu'on construisît de nouveaux oratoires (a).

Sigismond , roi de Bourgogne , ayant été converti à la foi catholique par saint Avit et rien n'empêchant plus le libre exercice de cette religion , on vit fleurir, à Vienne , ce genre de vie peu connu en Occident avant saint Gésaire et saint Léonien qui en avaient jeté les fondements, l'un à Arles , l'autre à Vienne. On vit , dis-je , des hommes admirables , dont le monde n'était point digne , embrasser volontairement toutes les rigueurs de la pénitence sans y être obligés et sans être exclus des sacrements ; ils s'enfermèrent dans des maisons où ils vivaient dans une grande retraite, ajoutant, à la frugalité ordinaire des chrétiens , des abstinences et des jeûnes extraordinaires. Ils vivaient en continence, lisaient assidûment l'Ecriture-Sainte et priaient le plus continuellement qu'il leur était possible, joignant, à la prière, le travail des mains pour s'occuper utilement et pour n'être à charge à personne. On comptait à Vienne douze de ces maisons qu'on appela, dans la suite, des monastères, et soixante dans le diocèse. Celles de Vienne étaient situées aux environs de la ville déjà en partie détruite , et dans les fortifications des Romains ruinées , il ne restait presque plus que la cité. Dans ces diverses maisons , près de deux mille soldats de Jésus-Christ priaient, veillaient, défri-

(a) Episiolœ Avili,

chaient et cultivaient des champs abandonnés. Je ne parlerai ici que des monastères de Vienne. On voyait, à Sainte-Colombe , au-delà du Rhône , le monastère de Saint-Ferréol , composé de quatre cents moines , et un monastère de vierges qui subsiste encore.

Dans Vienne et aux environs , le monastère de Saint- André-le-Bas où il y avait cent moines, et de Saint-Andréle-Haut , où il y avait cent vierges. Au midi de la cité, le monastère de Saint-Pierre ou des Apôtres qui avait cinq cents moines. Peut-être faut-il comprendre les moines et les monastères, répandus dans le diocèse, qui dépendaient de celte abbaye.

Le monastère de Saint- Vincent avait 50 moines, celui de Saint-Jean autant. Je ne doute point que ces deux maisons , qui étaient situées entre l'obélisque de TAiguille et la porte triomphale, ne dépendissent de Saint- Pierre. Le monastère de Saint-Nizier, situé sur le mont Grappum, aujourd'hui Saint-Just, avait 40 moines, celui de Saint-Marcel , entre Saint-Just et Pipet, 30 moines, celui de Sainte-Blandine , sur le mont Quirinal, était fondé pour des veuves. Celui de Saint-Martin , archevêque de Vienne, construit au bas du mont Sospolium, dans le quartier qui a retenu son nom , avait cent cinquante moines. Il a été remplacé par un prieuré qui appartient à Tordre de Saint - Ruf. Le monastère de Notre-Dame-d'outre-Gère occupait la place où sont les Dominicains ; il dépendait de Saint-André-le-Bas. De ces douze monastères , il n'en subsiste plus que quatre : Saint-Pierre qui a été sécularisé, Saint-André-le-Bas que Ton supprime , Saint-André-le-Haut et les Bénédictines de Sainte-Colombe. L'église cathédrale était servie par

un clergé séculier nombreux , et celle de Saint-Sévère • pai* un collège des mêmes clercs.

Vers Van 732, ou 736 selon quelques-uns , Vienne fut prise , saccagée , incendiée par les Sarrazins qui remontèrent le Rhône. On trouve presque partout des lits de terre brûlée^ des cendres et des charbons mêlés avec les ruines des maisons. La partie de la ville qui était au-delà du Rhône n'a point été rebâtie depuis; on releva seulement quelques maisons qui composent le faubourg de Sainte-Colombe. La cruauté et les ravages des barbares firent , sur les esprits , une impression de terreur qui dure encore. Le peuple croit que les massifs el les élévations de terre ^^ peu considérables sont les ouvrages des Sarrazins. On en voit à Vienne qui portent ce nom , mûri Saracenorum , quoique ce soient des ruines des ouvrages des Romains. L'actif et l'intrépide Charles Martel battit les Sarrazins à Poitiers, les repoussa jusqu'à Narbonne et les défit presque entièrement, action mémorable et trop peu connue ; toutes les nations ont institué des jeux, des fêtes ou élevé des monuments pour conserver la mémoire des grands événements; à peine connaissons-nous les victoires de Charles Martel sur les Sarrazins, sans lesquelles nous serions peut-être tous mahométans.

L'an 754, Garloman, frère du roi Pépin, moine au mont Cassin, vint en France ; il fit ce voyage par ordre d'Astolfe , roi des Lombards, afin de détourner Pépin d'entrer en armes en Italie. Il fit tous ses efforts auprès de son frère , mais Pépin demeura ferme dans sa résolution, et de concert avec le pape, il renferma Carloman dans un monastère à Vienne , pour y vivre suivant sa

profession. Carloman y mourut, Tannée suivante 755, en odeur de sainteté. Pépin envoya son corps en Italie au mont Gassin , dans un cercueil d'or avec de grands présents pour cette maison.

Du temps de Pépin , on voit un comte de Vienne, nommé Théode ou Théodoin, qui défit et tua , dans une sanglante bataille, Grippon, frère de Pépin, qui se retirait chez les Lombards (a). Les comtes alors gouvernaient les villes et le territoire en dépendant, mais ce n'était que des gouverneurs révocables à la volonté du prince. Dans la suite , ils se rendirent indépendants et ce titre devint héréditaire.

L'an 834, Lothaire, roi d'Italie, fils de Louis le Débonnaire , ayant fait conduire l'Empereur son père à Aix-la-Chapelle , où personne ne le voyait que ceux qui l'exhortaient à se faire moine, celle dure captivité révolta Louis de Bavière, ainsi que le roi d'Aquitaine, frères de Lothaire , et plusieurs grands seigneurs. Ils assemblèrent des troupes et marchèrent vers Gompiègne où Lothaire s'était retiré avec son prisonnier sur les premiers bruits de cette confédération. Mais s'y croyant peu en sûreté , il laissa son père à Saint-Denis et vint camper son armée à Vienne en Dauphiné , après avoir passé par la Bourgogne , où il essuya mille insultes et courut de grands risques. Barnard, archevêque de Vienne, et Agobard, archevêque de Lyon, qui étaient dans le parti de Lothaire , lui conseillèrent cette retraite parce qu'ils lui avaient ménagé des partisans dans leurs provinces.

(a) An 753,

ROIS DE PROVENCE, DE VIENNE, d'aRLES.

Lothaire, dont je viens de parler, devenu empereur après la mort de Louis-le-Débonnaire , son père , partagea, quelques jours avant sa mort, ses états entre ses tro's fils. Il érigea en royaume, en faveur de Charles, son troisième fils , les pays enfermés entre la Durance , les Alpes, la Méditerranée et le Rhône, avec le duché de Lyon. Charles commença à régner, l'an 855, avec le titre de roi de Provence. Il mourut à Lyon, où il faisait sa résidence, l'an 863. Après sa mort, le royaume de Provence parut anéanti. Ce ne fut plus qu'une province régie par des gouverneurs particuliers, qui faisaient leur résidence à Vienne.

L'an 870, le roi Charles-le-Chauve, qui avait partagé la Lorraine avec Louis-le-Germanique, son frère, fit un voyage à Lyon, sous prétexte de conférer avec le pape, mais, en effet, dans le dessein de se saisir, comme il le fit, du royaume de Provence, dont Girard ou Gérard de Rossillon avait le gouvernement pour et au nom de Louisle-Germanique. Charles-le-Chauve ne trouva de la résistance que de la part de Berthe, femme de Girard de Rossillon, qui soutint le siège dans Vienne avec toute la force et tout le courage d'une héroïne. La ville était forte et bien pourvue ; le siège fut long, et Charles, voyant qu'il ne pouvait pas prendre la ville de force, eut recours à la ruse. Il pratiqua des intelligences dans la place, où l'on commençait à souffrir de la disette ; Berthe en avertit son mari, qui s'était retiré dans un château peu éloigné. Girard vint trouver Charles-le-Chauve, et lui rendit la ville par composition; mais la capitulation fut mal obser-

88 FASÏES DE VIENNE

vée. Le roi, irrité de la résistance qu'il avait éprouvée, fit démolir les fortifications. Ce triste événement forma une époque dans les chartes de l'église de Vienne, dont quelques-unes sont ainsi datées : la seconde année de la destruction de Vienne, anno secundo destructionis Viennœ. Gharles-le-Ghauve ôta le gouvernement de Vienne à Girard de Rossillon, et le donna au comte Boson, son beau-frère, qui se fit élire roi de Vienne et de Provence quelques années après.

Girard de Rossillon était un des plus riches et des plus puissants seigneurs de France (a). Gharles-le-Ghauve, venant faire le siège de Vienne, prit et ruina le château de Rossillon, qui était situé entre Ghâtillon-sur-Seine et Mussy-l'Evêque, sur une montagne, au bas de laquelle est Tabbaye de Potières. Girard mourut sans enfants et fut enterré dans l'église de Potières, l'an 890. G'est lui qui a fp^dé le monastère de Veselay et de Potières. L'auteur de sa vie, écrite depuis plus de six cents ans, en fait un sp-int. Nous avons un roman manuscrit, en poème provençal , sous le nom de Girard de Rossillon. Il y en a un autre, du même nom, en vers français, fort ancien, Délais avec des différences considérables. J'en vais rapporter quelques vers, qui contiennent l'éloge de Vienne (b) :

Après mangier, s'en vont esbanoyanl,

Voyant Viane, la fort cité vaillant,

Les murs de maubre qui molt sunt haut et grand,

Et por Girard que je ai forment chier,

Li doing Viane et l'onor à bailler,

Haut sont li mur et bs fousé plainier.

(a) Du Ghesne, Hist. de Bourgogne.

[b) Bibliothèque du roy, n« 7,991, n" 7

La cité riche qui molt fait à proisiar Ses anemis pora bien guerroier.

Or ot Viane, la fort cité anciée Li dux Girar à la chière membrée Le roys li ot otroyée et donée.

Or fut Girars à Viane ou donjon.

Un jor estoit Girars en sa maison Es fenestres de molt riche façon Ci reguarde le chemin vers Lyon

Un jor Girars estoit en son donjon Si a torné son chief devers Lieon Se vit venir chevaliers à bandon Il en appelle Aymerit le baron.

Bien a cinq ans et plus, si com créon, Qu'il le donast Viane et le donjon Puis n'en rendis vaillant un esperon.

Au matinet, quand l'aube est esclarcie Hors de Viane, la fort cité garnie Issit armée la fort chevalerie.

Dessoz Vianne, l'admirable cité Bien a sept ans et complis et passé Que aseistes cette bonne cité Cil est là sus comme moine réglé.

Drois Empéreres, dit Naime le barbés Guidiez vos panre par force la cité Et les hauts murs qui sont haut crénçlés Et les forts tors qui sont d'antiquité Que payent firent par lor gran poesté Ce n'est mie por tôt votre barné (1).

(1) Ces citations, que Charvet a empruntées de Chorier, liv. v, chap. 5 de ses Antiquité z^ sont extraites, non du roman provençal de Girart de. Roussillon, mais du roman français de Girard de Viane, dont l'action fabuleuse se passe sous Charlemagne. Ce roman a été imprimé à Reims, 1850, in-8o, d'après le manuscrit 7,535 de la Bibliothèque ipipériale.

L*an 879, et le quinzième du mois d'octobre, Boson fut élu roi de Vienne et de Provence par les évêques et par les grands des provinces de Vienne, de Lyon et de Provence, assemblés à Mantaille, château appartenant à Tarchevéque de Vienne. On donna à cette assemblée le nom de concile. Boson avait épousé, en 876, en secondes noces, Hermengarde, fille unique de l'empereur Louis IL Cette princesse fut la cause de son élévation. La passion de régner lui fit tout entreprendre pour procurer une couronne à son mari. J'ai une petite pièce de monnaie en argent du roi Boson ; elle n'est pas plus large qu'une grosse lentille. Sa petitesse et son mauvais goût de dessin prouvent la rareté de l'argent et l'ignorance des beaux-arts où l'on était alors. Elle représente Boson, avec le diadème en tête , qui n'est autre chose qu'un bandeau noué derrière la tête. Devise ou légende :

VIENNA STAT LTBERA

Revers : Le chiffre ou le monogramme de Boson composé de la première lettre de son nom et de celle de sa dignité surmontées d'une croix. Les deux lettres sont adossées. Le B est à la droite et l'R à gauche.

Boson ne fut pas tranquille longtemps dans sa nouvelle monarchie. Sur la fin de 880, Louis III et Carloman, fils de Louis-le-Bègue, aidés de Charles-le-Gros, roi d'Italie, vinrent mettre le siège devant Vienne, dont on avait réparé les fortifications. Boson , qui , sur le bruit de leur marche, avait pourvu la place de munitions de guerre et de bouche, en sortit pour tenir la campagne, et laissa à Hermengarde, son épouse, le soin de la défendre. Cette princesse fit la plus belle et la

plus vigoureuse résistance; mais la disette l'obligea de la rendre au mois de septembre 882. Aucun des trois rois qui avaient commencé ce siège ne se trouva à la reddition de la place. Louis III fut obligé de quitter le siège au commencement de 881, pour s'opposer aux courses des Normands. Gharles-le-Gros était repassé en Italie, pour apaiser quelques troubles. Carloman, après avoir quitté le siège, y retourna ; il y était occupé lorsque Louis III mourut. Cet évéiiement l'obligea de partir, pour aller recueillir la succession de son frère. Il laissa la conduitq du siège à Richard, duc d'Autun, frère de Boson. Ce fut à lui qu'Hermengarde se rendit par composition, après deux ans presque révolus de siège. Boson alla trouver, à Vormes, Charles-le-Gros, qui était monté sur le trôpe impérial ; il en obtint la confirmation du royaume de Vienne et de Provence , dont il lui fit hommage, le 1" novembre 882 (a). Après ce traité, Boson se retira dans ses Etats, où il régna paisiblement. Les Normands donnaient trop d'occupation au roi de France pour penser à l'inquiéter. Boson mourut à Vienne, où il faisait sa résidence ordinaire, le onzième de février 887. Ainsi ^son règne fut en tout de sept ans deux mois vingt jours. Il fut enterré dans la cathédrale, où l'on voit son épitaphe, qui a été transférée, du cloître de cette église, où était la sépulture des rois , des reines et des grands , dans la chapelle de Sainte-Apollonie. Elle est encastrée dans le mur, près de la porte de la sacristie commune.

(a) Du Ghesne, Hist, de Bourgogne, liV: ii# p. 134.

Page 1