‹ Fastes de la ville de Vienne, publ. avec des notesChapitre 24 sur 56 · DESCRIPTION DE VIENNE MODERNE · texte numérisé non relu

DESCRIPTION DE VIENNE MODERNE

Il ne reste plus de l'ancienne ville de Vienne qu'une immensité de masures qu'on détruit insensiblement, et quelques monuments publics bien maltraités et trop négligés, comme Notre-Dame-de-la^-Vie, l'obélisque de l'Aiguille et les ruines d'un ancien palais , qui sont dans l'enceinte de la maison de ville, dont j'ai parlé assez au long.

La ville moderne a été construite plusieurs fois sur les ruines de l'ancienne ; ainsi son sol a dû changer et nécessairement s'exhausser, comme lefe anciens monuments le prouvent. Notre-Dame-de-la- Vie et les débris du palais de la maison de ville sont considérablement enterrés ; on ne peut pas rebâtir une maison et creuser le terrain, qu'on ne trouve des marbres, des pierres de taille, des mosaïques, en un mol, les déblais de l'ancienne ville. Ce qui a fait dire à plusieurs que la ville souterraine est beaucoup plus belle que celle que l'on voit.

Les châteaux et les fortifications de Vienne furent entièrement démolis sous le roi Louis XIII, en exécution d'un arrêt du conseil d'Etat, du 30 janvier 1633. La situation de la ville, sur le penchant d'une colline rapide, est fort inégale, et sa forme, irrégulière. L'en-

ceinte de ses murs est d*envii»n deux mille toises, ou une lieue, ce qui n'est point surprenant, si Ton fait attention à la hauteur et à la profondeur des collines qui y sont renfermées. Ses portes principales sont les portes de Lyon, du pont du Rhône, devenue inutile depuis la chute du pont, de Saint-Martin-d'Avignon et de Pipet. Il y en a encore quatre autres, savoir : de Saint-Gervais, de Saint-Marcel, de l'Hôpital et de l'Evêquat; mais ce sont plutôt des poternes que des portes. Les rues sont étroites et mal percées. On travaille actuellement à une grande route, dont la direction n'est pas encore bien décidée. Cependant on construit un quai, depuis la porte de Lyon jusqu'au confluent de la rivière de Gère, sur laquelle on jettera un nouveau pont vis-à-vis la Grande-Rue. La question est de savoir si l'on continuera le quai jusqu'à l'extrémité méridionale de la ville, ou si la route passera par la Grande- Rue.

La cathédrale, sous le vocable de saint Maurice et de ses compagnons martyrs, est une fort belle église dont toute l'ordonnance est gothique. Lorsqu'on y entre, au premier coup-d'œil, on est saisi : les regards sont arrêtés, l'imagination est frappée par la hauteur, l'étendue, la clarté et le dégagement de cette vaste nef. On est forcé de donner quelques moments à la surprise qu'excite le majestueux de l'ensemble. Revenu de cette première admiration , si on s'attache au détail , on trouve quelques irrégularités; mais on en rejette le blâme sur le malheur des temps. Le parvis, qui est au devant du portail, est une plate-forme sur laquelle on monte par vingt-huit degrés. Le frontispice est très-

beau et chargé d'une infinité de petites figures taillées dans la pierre , qui est percée à jour dans plusieurs endroits. Il est orné de plusieurs niches, où Ton voit encore quelques figures de grandeur naturelle, des galeries dont les entrelacs sont gothiques ; deux hautes tours, qui servent de clocher, sont élevées chacune sur quatre piliers engagés. Ces tours ont cent trente-trois pieds de roi de hauteur. Tout le vaisseau est grand, élevé et bien percé. Il a de longueur, depuis la grande porte d'entrée jusqu'au rond-point, deux cent quarantesix pieds, et de largeur, y compris les bas-côtés et les chapelles, soixante-huit pieds.

Il n'y a point de croisées. Les voûtes des collatéraux sont plus basses que celle de la nef, qui a quatre-^ vingts pieds d'élévation et qui est soutenue par quarantehuit piliers, dont vingt-quatre sont engagés. On voit, au-dessus des piliers, une galerie qui règne tout autour de la nef et du chœur. On monte de la nef au chœur par cinq degrés, et du chœur au sanctuaire par quatre autres. Les bas-côtés sont éclairés par les fenêtres des chapelles. Les chapelles sont peu ornées et presque toutes fermées par des grillages de bois. En 1562, les Huguenots enlevèrent les treillis de fer qui fermaient le chœur et les chapelles avec tous les ornements. On voit, au-devant du grand autel, une table de bronze, enchâssée dans le pavé, qui couvre le cœur du dauphin François, fils de François P*", mort à Tournon, l'an 1536 ; du côté de l'épi tre, le mausolée d'Armand de Montmorin et du cardinal d'Auvergne, archevêques de Vienne. Ce monument est engagé dans le vif du bâtiment. Le grand autel, qui est très-beau, quoique un peu massif.

est un don du cardinal d'Auvergne. L'un et l'autre ont été faits à Rome par Michel-Ange Slodtz, natif de Paris.

Toute l'église est pavée de grandes pierres. Le pavé du chœur et du sanctuaire est de pierres noires et blanches, en échiquier; il est moderne.

On trouve , à l'entrée de cette église , du côté du nord, un péristyle, c'est-à-dire une cour carrée, environnée de petites galeries soutenues par de petites colonnes groupées comme sont les cloîtres des moines. On entre de ce péristyle dans l'église par un vestibule, à l'extrémité duquel il y a deux colonnes antiques d'une seule pièce de marbre ; elles sont cannelées, non pas selon leur longueur, mais en lignes spirales qui régnent depuis le bas jusqu'en haut. Le travail n'a pu se faire qu'avec beaucoup de précision, de temps et do patience; aussi les anciens en faisaient fort peu. Les chapiteaux de ces deux colonnes sont gothiques, mais bien travaillées. Les retombées de l'arc portent à faux sur les extrémités des corniches des chapiteaux, défaut ordinaire des Goths, comme on le voit encore aux créneaux et aux mâchecoulis des vieux châteaux.

Vienne renferme deux églises collégiales séculières : Saint-Pierre, chapitre noble à preuves, et Saint-Sévère, réduit presque à rien ; sept paroisses : Saint-André-le- Bas, Saint-Ferréol, Notre-Dame-de-la-Vie, Saint-Sévère, Saint-Martin, Saint- André-le-Haut, Saint-Georges; ces quatre dernières s'étendent hors la ville, dans la campagne ; sept maisons régulières d'hommes , qui sont : les Bénédictins de Saint- André-le-Bas , abbaye royale , qui a rang de collégiale après Saint-Pierre. On travaille à unir cette maison, abbaye et monastère, au chapitre

de Saint-Chef, qui sera transféré à Vienne; les chanoines réguliers de Saint-Antoine, ordre que Ton veut supprimer ; les Dominicains, qui enseignent la théologie ; les grands Carmes, les Augustins réformés, les Minimes. Cette maison vient d'être supprimée en 1769, et réunie à celle de Roussillon; un très-beau collège, oii Ton enseigne toutes les classes jusqu'à la théologie; un prieuré, de l'ordre de Saint-Ruf, réuni à celui de Saint- Lazare; un séminaire, dirigé par MM. de l'Oratoire; cinq maisons régulières de filles, qui sont : les Bénédictines de Saint-André-le-Haut, abbaye royale, noble sans preuves ; de Notre-Dame-des-Golonnes , abbaye royale . noble sans preuves ; les Bernardines, les Bleues- Célestes, les Ursulinès.

L'abbaye de Saint-Pierre, sécularisée en 1616, est située à l'extrémité méridionale de la ville, vers la porte d'Avignon, entre le Rhône et la grande route; elle est environnée de mitrailles. La nef de l'église est seulement lambrissée; la voûte du sanctuaire est soutenue par deux colonnes de marbre d'une seule pièce. On y voit les tombeaux de plusieurs saints et des inscriptions antiques.

L'abbaye de Saint-André-le-Bas, que l'on supprime, est située au confluent du Rhône et de la Gère. L'architecture de l'église est très-bonne. La voûte de la nef, qui n'est pas finie, est portée par des piliers de l'ordre dorique engagés; la voûte du sanctuaire, refait depuis 1562, est soutenue sur le devant par deux colonnes de marbre d'une seule pièce et d'environ quinze pieds de hauteur. Elles sont cannelées et d'une élégante proportion. On crut les embellir, dans le XVP siècle, en les

peignant et en y mettant des fleurs de lys d*or. Les chapiteaux, qui sont taillés de feuilles d*olive, avaient été faits pour des colonnes plus fortes; il a fallu les diminuer par le bas pour les adapter à ces deux colonnes, ce qui produit un mauvais effet.

On voit, près de cette abbaye, au milieu de la rue, une petite plate-forme ronde, sur laquelle sont élevées quatre colonnes sans chapiteaux, liées et arrêtées par un couronnement de fer qui porte les armoiries de la maison de Maugiron. On l'appelle la Table-Ronde, à cause de sa forme. C'était autrefois un asile beaucoup plus vaste appartenant à la maison de Montléans, qui avait passé dans celle de Maugiron. Les personnes poursuivies pour dettes et leurs meubles y étaient en sûreté dès qu'ils y étaient entrés.

On voit encore à Vienne un hôpital reconstruit à neuf en partie, une maison de charité, une maison des Dames de Saint-Joseph, appelée la Maison des filles repeiir ties; une congrégation des Dames de la Miséricorde; on n'y recevait autrefois que des veuves. La ville a son gouverneur particulier, un lieutenant de roi, un major et un beau corps de caserne hors la ville. Pour la justice et les finances, elle a un bailliage, une élection, un subdélégué de l'intendant, un grenier à sel, une douane royale et plusieurs douanes seigneuriales ou péages.

Il s'est établi, depuis quelques années, dans la paroisse de Saint-Martin, une manufacture royale, où l'on fabrique des draps, des ratines excellentes, des toiles, des peluches et de petites étoffes de soie.

J'ai vu, dans ma jeunesse, sur la rivière de Gère, une poudrerie où l'on faisait la poudre à canon et à

giboyer; une papeterie, une rôtisserie pour la galène de nos mines de vernis et de plomb, une fonderie pour le plomb en saumon et à giboyer. Tout cela n'existe plus. On voit encore un martinet à cuivre, plusieurs martinets pour l'acier, des moulins, des battoirs et des foulons. On travaille à rétablir le moulinage pour la soie, que j'ai déjà vu manquer deux fois.

Au-delà du Rhône , on voit , à Sainte-Colombe , la tour que Philippe de Valois avait fait construire à la tète du pont; un couvent de Gordeliers de l'Observance, qui est en même temps une prison royale; une abbaye de Bénédictines, appelées les grandes Darnes^ maison noble sans preuves. Ce n'est point une abbaye royale, mais un prieuré dont la nomination appartient à l'abbaye de Saint-Pierre-de-Vienne. On l'appelle abbaye , parce que la prieure, qui est perpétuelle et autrefois élective, porte le nom d'abbesse et la croix pectorale. Un couvent de religieuses de la Visitation, une viguerie, un grenier à sel, et, hors du faubourg, une congrégation de prêtres séculiers, missionnaires du diocèse de Vienne.

Page 1