AVANT JÉSUS-CHRIST
Les villes de fondation romaine ne remontent guère au-delà du premier siècle de l'empire ou tout au plus au-delà du dernier siècle de la république. Les villes que les Grecs ont fondées dans les Gaules, comme Marseille, Nice, Antibes, ont cinq à six siècles par-dessus les villes romaines. La plupart des villes ne se croiraient pas assez illustres, si elles n'attribuaient leur fondation aux enfants de Noë, aux Egyptiens, aux Grecs les plus reculés, aux premiers Romains, ou aux anciens rois qui ont vécu il y a deux mille ans. Les guerres civiles, les incursions et les ravages des peuples barbares, l'ignorance qui a régné dans les siècles où ces désordres sont arrivés, occasionne-
ront éternellement des doutes et des disputes sur les noms et sur la situation des anciennes villes ruinées dont les unes ont été rebâties et les autres ne subsistent plus. On n'en connaît pas même les vestiges ni lo lieu où elles étaient.
Vienne , ville des Gaules très - ancienne , conserve des marques non suspectes de son antiquité et de sa grandeur. Sa situation n'a point changé malgré les révolutions qui l'ont ensevelie plusieurs fois sous ses propres ruines, mais les auteurs sont partagés sur l'origine de son nom et sur sa fondation.
Etienne de Bysance qui vivait dans le cinquième siècle, ou plutôt Hermolaûs, son abréviateur, qui a écrit sous l'empereur Justinien, attribue la fondation de Vienne aux Cretois (a).
Une sécheresse extraordinaire les ayant obligés de sortir de leur île qu'elle désolait, ils consultèrent l'oracle avant que d'en partir. L'oracle répondit qu'ils devaient s'arrêter dans un lieu marécageux et y fixer leur demeure. La nouvelle colonie partit et se sépara en mer. Une partie ayant pris la route d'Italie, alla fonder la ville d'Otrante, dans le royaume de Naples, à l'embouchure du golfe de Venise. L'autre partie vint aborder
(a) Vlenna urbs Creiœ..... est et alia urbs in Gallia. jEsIu enim quodam incendenie omnem Cretem insulanij in alia loca abierunt: alii incoluei'unl Hydruntum Italiœ urbem nondum condilam, alii aulem oraculo accepta, ut domum ibi construerent ubi locum maxime palustrem nacti essentf venientes sursum versus Rhodanum Gallise fluvium ad locum palustrem, hune incoluerunt, et urbem condiderunt quam, sic vocavere, postqiiam una ex eorum virginibus sallans, in quamdam voraginem incidisset, et absorpta esset, Vianna nomine. Sleph. Byzant. De urbibus.
et prendre terre aux bouches du Rhône. Elle lemonla ce fleuve jusqu'à ce qu'elle eût trouvé un lieu marécageux. Celui où Vienne est située leur parut conforme à Toracle. On s'y arrêta, et il fut résolu de s'y établir. Les commencements de cette fondation furent célébrés par des jeux et des danses, mais dans une de ces danses (a), la fille d'un des chefs qui s'appelait Vianna, étant tombée dans une fondrière oii elle périt, on donna à la nouvelle ville le nom de cette fille. Les anciens auteurs accompagnent presque toujours la fondation des villes et la naissance des grands hommes de prodiges ou de quelques événements singuliers.
La réponse de l'oracle aux Cretois est bien vague ; il leur ordonne de se fixer dans un lieu marécageux. Cette situation convenait bien à des insulaires, mais depuis l'île de Crète, jusqu'au lieu où ils bâtirent Vienne, ils durent trouver divers endroits marécageux. Il est bien plus naturel de penser que l'heureuse situation du lieu où Vienne est bâtie, environné de rivières et de rochers . escarpés, détermina des Grecs intelligents et versés dans l'art des fortifications d'y bâtir une ville.
Adon, archevêque de Vienne au neuvième siècle, dit d'après un certain Livius ou Libius, auteur inconnu, que
(a) Les Cretois aimaient beaucoup une danse appelée Pyrriche ou Pyrrhique, Est aulem HYPPIXH saltalionis genus Creiensibus imprimis familiare. Gelenius notae in Plinium ex editione Hackiana.
Je crois que la Pyrriche n'est pas plus connue aujourd'hui que la danse appelée la grue^ que Thésée avec les jeunes Athéniens de sa suite, dansa, àDélos, devant l'autel d'Apollon. On sait seulement que la Pyrriche fut instituée par Pyrrhus, fils d'Achille, et que pour la danser il fallait être armé «Je toutes pièces.
Vienne fut bâtie du temps d'Amasias, roi de Juda, par un nommé Vénérius , banni d'Afrique, et qu'on lui donna le nom de Vienne parce que la ville avait été entièrement bâtie dans l'espace de deux ans, quod biennio perfecta fuerit. Cette étymologie sent tout-à-fait le neuvième siècle. Lavinius, religieux dominicain, pour donner à Vienne plus d'antiquité, prétend qu'Allobrox dixhuitième, roi des Celtes, en est le fondateur, et qu'il en jeta les fondements au temps qu'Ascatade régnait en Syrie. Il a transmis ce sentiment à la postérité dans des vers latins qu'il composa, l'an 1 5 1 8 , à la louange de Vienne (a) et que l'on jugea alors assez bons pour être gravés sur un marbre noir qu'on voit aujourd'hui encastré dans le
(a) Urhs antiqua potens, armis clarissima gentis
Allobrogunif Ascatadis tempore siructa fuit A decimo sexto quiCeltasrexit, adamnem
Condidit hanc Rhodanum, fertiliore solo, Et quia frondosa tentoria fixit in ulmo,
Posteritas ulmi signa décora tulit, Punica nave fugit cum tecta Venerius, urbem
Hanc tandem voluit nomen habere suum.
Mdibus insignis, peregrino marmore templum
Erexil centum ludificata Deis.
Aucta fuit ducibus Romanis, Cœsarevivo,
Arcibus erectis nomine quinque suo : Paulus et hanc docuit Christum, Cr esc ente relicto.
Sanguine sacravit, munere ZacJiarias, Nam mantile fuit quo mensa o)mata sacralo
Cum fidei Christus maxima sacra dedily Sancta Vienna tenet, claris decorata triumphis
Sanctorum quorum sanguine tota madet.
Hujus et urbis honos Thebex dux legionis
Mauricius , sacro vertice adauget opes.
mur de l'église de Thôpilal, prés la porte de la maison de ville. (1)
Un auteur anonyme veut que Vienne ait été appelée Vigenna, quasi via gehennœ, parce que celte ville était la prison des chrétiens que l'empereur Trajan et ses successeurs y envoyaient pour les tourmenter par divers genres de supplices.
Quelques-uns prétendent que Vienne est composé de deux mots grecs Bia, qui signifie force, et ennea ou enné, qui veut dire neuf, terme numérique, c'est-à-dire, ville neuf fois forte ou environnée de neuf forts.
Pierre de Boissat, natif de Vienne, dans une allusion badine, tirait Tétymologie de Vienne de son bon vin et du grand nombre de vignes qui l'environnent. Il faisait aitisi Tanagramme de sa patrie Vienna, en vina.
Je vais me permettre quelques réflexions sur les divers sentiments des anciens auteurs que j'ai rapportés. Chorier, dans ses Recherches des antiquités de Vienne, réfute ceux d'Etienne de Byzance et d'Adon. — Il n'est pas croyable, dit Chorier, que les Cretois ou les Africains aient pu pénétrer et former un établissement chez les Allobroges qui sont à plus de soixante lieues des bouches du Rhône. Il fallait passer sur le ventre des Salluviens, des Vocontiens, des Cavares et des Ségalauniens, peuples fiers et belliqueux. — D'ailleurs, ajoute Chorier, le lieu où Vienne est située n'a jamais été marécageux. La première objection de Chorier paraît forte. Les Salluviens
(I) Le marbre qui porte cette inscription a été transporté dans le nouvel Hôtel-de-Ville , place de ce nom; on le voit aujourd'hui, happé dans la muraille, au-dessus du premier repos du grand escalier.
habitaient le pays situé entre Marseille et la Durance. Les villes principales des Vocontiens étaient Die, Vaison et Luc qui a été submergée depuis plusieurs siècles. Avignon était la métropole des Gavares, et Valence, celle des Ségalauniens. J'avoue que ces peuples étaient fiers et jaloux de leur liberté. Mais les Carthaginois, faisant un commerce fort étendu, surtout par mer, ils ont pu remonter le Bhône et se lier avec les peuples qui habitaient les deux rives de ce fleuve, qu'ils ont connu avant les Romains, puisqu'ils ont eu un général surnommé Rhône, Rhodanus, à cause de son activité. C'est Amilcar (a) qu'ils envoyèrent vers Alexandre pour tâcher de pénétrer les desseins de ce redoutable conquérant.
Les Grecs de Marseille ont dû favoriser les vues des Cretois et leur concilier la bienveillance des Gaulois, leurs voisins et leurs amis. Les AUobroges, sur la recommandation des Phocéens de Marseille, ont pu accorder à la colonie de Crète un établissement dans leur territoire pour apprendre d'eux les arts, le commerce et l'agriculture.
Nous lisons, dans les Commentaires de César, que lorsqu'il entra dans les Gaules, les Gaulois se servaient de
(k) Miltunt ad speculandos ejus (Alexandri) animos Hamilcarem cognomenlo Rhodanum. — Justin, lib. 21, cap. 6.
Saint Jérôme appelle saint Hilaire de Poitiers, « le Rhône de l'éloquence latine, » à cause de la véhémence de son style, eloquentix laiinx Bhodanus.
Selon Pline, le Rhône a été ainsi nommé du nom de la petite ville de Rhoda. Rhoda Rhodiorum fuit, unde diclus mulio Gallianim ferlilissimus Rhodanus amnis, — Plin. Hist. tom. i, lib. 3, cap. 4,
lettres grecques dansleurs actes publics et particuliers (a). Ce fait paraît favoriser le sentiment d'Etienne de Byzance qui attribue aux Cretois la fondation de Vienne, mais Strabon résout cette difficulté lorsqu'il dit que Marseille était pour les Gaulois une école où ils envoyaient leurs enfants, qu'ils dressaient leurs actes en grec parce qu'ils se polissaient et qu'ils étaient devenus amateurs des Grecs. Strabon veut, sans doute, parler des Gaulois voisins de Marseille et non des autres, car César écrivit en grec à son lieutenant dans les Gaules, de peur que les Gaulois n'interceptassent sa lettre et ne découvrissent ses projets. Je n'ignore pas que pour éluder cette difficulté quelques savants prétendent que les Gaulois se servaient de lettres grecques sans savoir le grec. Ils en donnent pour raison que les caractères dont les Gaulois se servaient , étaient barbares , affamés et bien différents de ceux des Phocéens de Marseille.
La seconde raison de Chorier, qui prétend que le lieu où Vienne est située n'a jamais été marécageux, est fausse et il connaissait mal sa patrie. J'ai été le témoin de plusieurs excavations et je n'en ai jamais vu faire de profondes qu'on n'ait trouvé des pilotis plantés par bouquets selon la coutume des Romains. Malgré les voûtes, les soulagements que les Romains avaient construits pour exhausser le terrain, lorsque le Rhône déborde et s'élève à une certaine hauteur, ses eaux pénètrent la terre et s'élèvent au-dessus en plusieurs endroits, quoique le sol de Vienne ait été fort exhaussé et que sa surface ait
(a) De bello Galiico. 1. 29. VI- 14.
éprouvé bien des changements dans les différentes révolutions qui l'ont ensevelie sous ses ruines..
Il est bien surprenant que Strabon, originaire de Crète, auteur exact et plein d'érudition, qui vivait sous Auguste, n*ait point fait honneur à sa patrie de la fondation de Vienne ; il n'en dit pas un mot ; il semble au contraire l'attribuer aux Allobroges, comme on le verra bientôt.
J'ai lu depuis peu un manuscrit dont l'auteur, s'appuyant sur un passage de Justin, prétend que Vienne a été fondée par les Phocéens de Marseille, et que cette colonie grecque avait été chassée par les Allobroges dans la suite des temps. In tantum enituerunt (Grœci Massiliœ) ut victis hostibus, in captivis agris multas colonias constituèrent. Abhis igitiir Galli, et usum vitœ cuUioris, depositâ et mansuefactâ barbarie^ et agrorum cultus^ et urbes mœnibus cingere didicerunt; tune et legibus^ non armis vivere, tune et vitemputare, tune olivam serere consueverv/nt (a) . Ce passage ne doit s'entendre que des Gaulois voisins de Marseille pour les colonies et la culture des oliviers (b).
Chorier, hardi et fertile en conjectures, dit, dans son éloge latin de Vienne, que l'on trouvera à la fin de ce petit ouvrage, que les Allobroges ont trouvé Vienne bâtie et qu'ils ne l'ont point fondée, afin que l'antiquité de
(a) Justin, lib. 43, cap. 3 et 4.
(b) Le vin n'était point connu dans les Gaules. Diodore de Sicile dit expressément que les Gaulois, au lieu de vin, usaient d'un breuvage violent nommé zylhum qui les enivrait. Tite-Live, lib. 5, cap. 33, remarque, eam genlem vini nova lum volupiate caplanij Alpes transisse. Les Grecs de Marseille qui leur firent connaître le vin, leur en apprirent le nom, et du mot grec oînoSj les Bomains en firent le mot vinum, et les Gaulois le mot Quin^ aujourd'hui wi,
cette ville se perde dans les siècles les plus reculés. Invenerunt Viennam Allobroges, non fundaverunt.
Il résulte de tout. ce que j'ai dit que la trace de la fondation de Vienne s*est perdue. Si j'avais un parti à prendre, je Tattribuerais aux Allobroges, fondé sur les raisons suivantes (a). Pomponius Mêla, célèbre géographe du i®*" siècle, attribue à plusieurs peuples les fondations de leurs villes , et comme Pline a dit : Massilia Grœcorum , parce que les Phocéens ont fondé Marseille , Agatha Massiliensium] parce que les Grecs de Marseille ont fondé Agde, Pomponius Mêla et Ptolémée disent : Vienna Allôbrogum , parce que les Allobroges ont fondé Vienne. Strabon paraît adopter ce sentiment. Les Allobroges, dit cet auteur, aimaient leurs campagnes et se souciaient peu des villes. Cependant les chefs de la nation se tenaient à Vienne, leur métropole, qui n'était d'abord qu'un bourg dont ils firent dans la suite une ville. Reliqui sane (Allobroges) vicatlm œtatem agunt, clarlssimi vero Viennam pr lus quidem.vicîùm habitantes, geittis tamen metropolim appellatam in clvitatis formam apparanmt; sita est ad lihodanum. Ce bourg ne fut d'abord qu'un amas de maisons ouvert de toutes parts, ouvrage digne de l'ignorance et de la grossièreté des Allobroges, mais il prit la forme d'une ville lorsqu'ils eurent appris des Grecs de Marseille, l'art de bâtir, de fortifier et de ceindre les villes de murailles, comme le dit Justin : urbes mœnibiis cingere.
La situation de Vienne n'a point changé. Elle est
(a) De situ orbis, lib. 2, cap. 5.
encore et elle a toujours été sur la rive gauche du Rhône
en descendant ce fleuve, A Penninis Alpibus efpusiore copia
fontium Rhodanus fluens
per Sabaudiam fertur et Sequanos, longe-
que progressus Viennensem latere sinistro perstringit dextro Lugdxmensem (a). Claude Ptolémée qui vivait dans le second siècle, met Vienne sur le bord oriental du Rhône au milieu des terres des Allobroges en suivant le cours du Rhône. Postea a parte orientait Rhodani fluvii maxime septentrionales sunt Allobroges,,., quorum civitas méditerranea, Vienna (b). Le bord oriental et la rive gauche du Rhône sont la même chose. Les colonies de Vienne et de Lyon, dit Tacite, étaient séparées par le Rhône et acharnées Tune contre l'autre par une haine réciproque: Uno amne discretis, connexum odium. Les Romains ayant conquis les Allobroges, ils étendirent Vienne, même au-delà du Rhône sur lequel ils construisirent un pont.
Vers Tan de Rome 364, avant Jésus-C4hrist 388, Brennus, marchant à la tête des Gaulois Sennonais, pour aller en Italie, s'arrêta à Vienne^ où, de concert avec les Allobroges , pendant le séjour qu'il y fit, il bâtit un temple à Mars et à la Victoire , monument grossier que les Romains reconstruisirent avec la plus grande magnificence. Lorsque le temps de se mettre en chemin fut arrivé, il partit ayant grossi ses troupes d'une partie de la jeunesse des Allobroges. Annibal en fit autant lorsqu'il s'ouvrit un passage
(a) Ammien Marcellin, iib. 15.
(b) Ptolem. Géograph, Lib. 2, cap. 10.
par les Alpes grecques. Quand ce général arriva, les Allobroges étaient partagés entre les deux fils de son dernier roi qui se disputaient la couronne. Le général Carthaginois l'adjugea à Taîné appelé Brancus. Teutomalius, le cadet, remonta le Rhône et s'arrêta au confluent de ce fleuve et de la Saône, où il donna à la ville de Lyon ses premiers commencements.
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