AVANT JÉSUS-CHRIST
jusqu'à l'an de JÉSUS -christ 407 (529 ans)
Les Marseillais, anciens alliés de Rome, attirèrent dans les Gaules les premières armes de la république en lui demandant des secours contre les Salluviens, qui occupaient le pays situé entre Marseille et la Durance. Les Eduens firent la même faute pour repousser les AUobroges et les Arverniens (a). Teutomalius, roi des Salluviens, ayant été vaincu par Caius Sextius dans le lieu même où ce général romain bâtit ensuite la ville d'Aix, il se retira chez les AUobroges qu'il fit entrer dans son parti (b). Les AUobroges se joignirent aux Ar-
(a) Prima irans Alpes arma nostra sensere Sahji^ quum de incursionibus eorwn fidissima alque amicissima Massilia quererelur ; AUobroges deinde, et Arverni quum adversiis eos similes Mduorum querelœ, opem et auxilium nostrum flagitarent, Florus. De bello Allobrogico, ib. 3, cap. 2.
(b) An de Rome 629, avantJ.-C. 123.
verniens, pour repousser les Romains ; les uns et les autres s'avancèrent jusqu'au confluent de la Sorgue et du Rhône, un peu au-dessus d'Avignon. La bataille se donna en cet endroit, et les Romains, commandés par Cnéius iEnobarbus , remportèrent la victoire. Vingt mille Gaulois restèrent sur la place, selon Orose, trois mille furent faits prisonniers (a). Quelque grande que fût cette perte, elle n'abattit point le courage des alliés. Ils se préparèrent à de nouveaux efforts, et lorsque Quintus Fabius Maximus, consul, arriva dans les Gaules, les Allobroges, les Arverniens, soutenus par les Rutheniens, peuples du Rouergue, allèrent au-devant du consul, au nombre de deux cent mille hommes. Fabius n'en avait que trente mille, et ce général avait alors la fièvre quarte. Les armées se rencontrèrent vers le confluent de l'Isère et du Rhône, le 8® août (b). Les Gaulois furent battus une seconde fois et perdirent cent trente mille des leurs (c). Fabius en remportant une si grande victoire recouvra la santé.
Les Gaulois accablés demandèrent la paix. Les Salluviens et les AUobroges furent réduits en province romaine, déclarés sujets de la république et soumis au tribut. Les vainqueurs pardonnèrent aux Arverniens et aux Rutheniens. Florus observe que les généraux romains élevèrent des trophées ornés des dépouilles
(a) An de Rome 630, avant J.-G. 122.
(b) An de Rome 631, avant J,-G. 121.
(c) Fabius Maximus, consul, apud flumen Isaram prxlio commisso adversus Allobrogum Arvernorurnque génies, ad. vi idus augustas, c xxx m. perdueUium cœsis, quarianâ febri liberaius est in acie. — Plin. flisl. lib. vïi, cap. L.
des ennemis , chacun sur le champ de bataille où il avait vaincu , et que c'était une nouveauté , les Romains n'ayant jamais, par de semblables monuments, insulté aux peuples qu'ils avaient vaincus (a). La république décerna aux deux généraux les honneurs du triomphe, et Fabius fut surnommé l'Allobrogique, Allobrogicus. On a tout lieu de croire qu'après cette victoire et la soumission des Allobroges, les Romains ne tardèrent pas de fortifier Vienne, afin de s'assurer leur conquête.
On les traita d'abord avec douceur comme c'est la coutume, mais à mesure que l'on connut leurs richesses (b) et leur soumission, on augmenta les tributs avec si peu de ménagements que pour les payer ils se virent dans la nécessité de contracter des dettes. Cette rigueur les détermina à envoyer des ambassadeurs à Rome, pour se plaindre de l'avidité des magistrats qui les gouvernaient. Le fameux Gatilina chercha à les gagner à son parti par les artifices de Lentulus et d'un certain Umbrenus. Ils promirent d'entrer dans le complot et se retirèrent, mais lorsqu'ils furent seuls , ayant réfléchi sur le danger du parti qu'on leur avait proposé, ils allèrent trouver Quintus Fabius Sanga, patron et protecteur de leur nation, apparemment parce qu'il descendait
(a) Domitius Ahenobarbus et Fabius Maximus ipsis quibus dhnicave' ranl locis, saxeas exlruere turres, et de super exornata armis hoslilibus irophxa fixere , quum hic mos inusitalus fuerit nostris , nunquam enim populus romanus hostibus domitis victoriani suam exprobravit. Flonis, lib. 3, cap 2.
(b) Allobroges, gens jam inde nulld gallicd génie opibus aut famd inferior. Tile Live.
de Quintus Fabius AllobrogicQS, leur vainqueur. Ils instruisirent Sanga des propositions qu'on leur avait faites. Sanga en avertit Gicéron qui ordonna aux Allobroges de feindre beaucoup de zèle pour la conspiration , et de tâcher de tirer des preuves qui pussent convaincre les conjurés. Les ambassadeurs allobroges virent successivement les chefs des conjurés. Ils leurs représentèrent que leurs compatriotes ne les croiraient point s'ils n'avaient un écrit, qu'il était donc nécessaire que Lentulus et les autres chefs leur donnassent un serment en bonne forme, signé d'eux et scellé de leurs sceaux. Tous le firent, à l'exception deCassius. Il fut réglé que les Allobroges en s'en retournant dans leur pays passeraient par le camp de Gatilina pour confirmer avec lui le traité d'alliance. Lentulus leur donna un homme de confiance pour les accompagner et guider sûrement, et on convint d'une nuit pour partir de Rome. Gicéron, instruit de tout, fit. venir les préteurs, L. Valerius Flaccus et G. Pomptinus, les instruisit de ce qui se passait, leur ordonna de se saisir secrètement du pont Mil vins et d'arrêter tout le cortège des ambassadeurs allobroges lorsqu'ils se présenteraient. Les préteurs exécutèrent heureusement la chose et sans bruit et sans tumulte. — Gicéron fut ravi d'avoir en main des preuves par écrit d'un complot horrible, n'osant se promettre d'en être cru sur sa parole par la plupart des sénateurs. Il assembla le sénat. Les Allobroges furent entendus et confrontés avec les coupables qui avouèrent leurs crimes. Le sénat, s'étant assemblé peu de jours après cette confrontation, décerna des récompenses aux députés des Allobroges. Elles devaient être considérables, rejaillir
même sur la nation, si elles étaient proportionnées à la grandeur du service rendu à la république, mais les suites ne permettent pas de le croire.
Quelques années après la conjuration de Catilina, et peu de temps avant que César entrât dans les Gaules pour combattre les Helvétiens, il y eut des mouvements parmi les Allobroges qu'on ne ménageait pas assez. Ces peuples s'étant révoltés, sous la conduite d'un chef nommé Catugnatus, portèrent la guerre dans la Provence, mais Caius Pomptinus les repoussa sans beaucoup de peine, les fit rentrer dans le devoir, et, pour les mieux contenir, il établit des colonies romaines à Vienne, à Genève etàCularon, aujourd'hui Grenoble (a). Cependant la fermentation des esprits se laissa encore apercevoir pendant quelques années, et lorsqu'il vint de Rome pour achever la conquête des Gaules, son premier soin fut de l'apaiser ; ayant ensuite considéré la situation de Vienne et sa position avantageuse sur le Rhône, il en fit une place d'armes, il y établit ses magasins et y forma une marine qui a subsisté presque aussi longtemps que l'empire d'Occident, et pour se délivrer de toutes les inquiétudes que le génie, encore mal dompté des Allobroges, lui aurait infailliblement données, il expulsa tous les Allobroges de la ville et les remplaça par des soldats romains (b).
La république avait augmenté et fortifié la ville de Vienne. On y voyait plusieurs châteaux et des camps for-
(a) An de Rome G94, avant J.-G. 61.
(b) An de Rome 697, avant J.-G. 58.
tifîés qui renvironnaient. César y ajouta et perfectionna tous ces travaux.
Lorsqu'il voulut s'opposer aux desseins de Vercingentorix, qui avait soulevé les Arverniens, et presque toute la Gaule celtique, il traversa les Gévennes au plus fort de rhiver pour entrer dans TAuvergne (a) ; voyant qu'il n'avait pas assez de cavalerie, il vint secrètement, à grandes journées, à Vienne (b) où il prit un corps de cavalerie qui s'y était rendu par ses ordres. Vercingentorix qui savait que les Romains étaient invincibles dans les combats, voulant diviser leurs forces et leur couper les vivres, fit attaquer la province romaine par trois endroits. Les Gabales, peuple du Gévaudan , et les Arverniens firent une irruption sur les terres des Helviens qui occupaient le Vivarais ; ceux du Rouergue et du Querci entrèrent dans le pays des Volsques Arécomiques, dont la capitale était la ville de Nîmes. Dix mille hommes de pied et huit cents chevaux marchèrent contre les AUobroges avec lesquels Vercingentorix négociait en même temps, les flattant de l'espérance de parvenir à la dignité de chefs de toute la province. L'habileté et l'activité de César déconcertèrent tous ces projets.
Ce grand général que Cicéron appelait un prodige de célérité , monstrum diligentix , dit , dans ses Commentaires , qu'après la défaite de Camulogenes , il transféra dans la ville de Paris l'assemblée des
(a) An de Rome 700, avant J.-G. 52.
(b) His consliiutis rébus, suis inopinantibus , quant maximis potest itineribus Viennam pervenit, ibi naclus recenlem equilaium, Jules César. De bello gallico, lib. 7, cap. ix.
Etats des Gaules qu'on tenait auparavant à Chartres. César prit Paris en affection, mais ceux qui lui succédèrent dans le gouvernement des Gaules eurent moins de goût pour elle, car les historiens fixent la résidence des préteurs et par conséquent le lieu où se rassemblaient les grands, non dans la Gaule chevelue et dans la division celtique dont Paris faisait partie, mais dans la Gaule Bracata ou Narbonnaise, c'est-à-dire à Vienne, et dans la suite à Trêves et à Arles.
Les Allobroges ne s'accoutumaient point au joug des Romains, ils saisissaient avec empressement toutes les occasions de recouvrer leur liberté. Ils en profitèrent après la mort de Jules César, pendant les dissensions et les guerres entre les généraux romains. Munatius Plancus, l'un de ces généraux, proconsul de la grande Gaule, venant joindre Antoine qui avait passé les Alpes et établi son camp près de Fréjus, apprit qu'Antoine avait été déclaré ennemi public par le Sénat, et que Lépidus s'était joint à lui pour accabler la république; il repassa très-promptement avec son armée l'Isère et le Rhône, et il envoya à grandes journées mille hommes de cavalerie pour s'assurer de Vienne que les Allobroges menaçaient (a). Cette précaution arrêta les desseins des Allobroges, mais dès que Plancus eut remonté le Rhône et fixé^ son camp au-dessus du confluent de ce fleuve et de la Saône, attendant de se déclarer pour le parti le plus fort, les Allobroges pri-
(a) Exerciium ad sextum caîendas maias Rhodanum trajeci, magnis itineribus Viennam équités mille pramissi via breviore, — Plancus. Apud Cicer, epist, famiL lib. 10.
rent les armes et chassèrent de Vienne la colonie romaine qui alla joindre Plancus. Ce général en écrivit au Sénat qui lui ordonna de bâtir au confluent du Rhône et de la Saône une ville à ceux qui avaient été chassés de Vienne (a). La nouvelle ville prit le nom du lieu où elle était située. On l'appela d'abord Lugudv/nurriy ensuite Lugdunum, Lugu en langue celtique signifie un corbeau, et dunum, une colline. Tai déjà remarqué que Teutomalius, fils cadet d'un roi des AUôbroges, avait donné les premiers commencements à la ville de Lyon. Plutarque les attribue à Momorus et Atepomarus, chassés de Seseron, où ils régnaient
Le triomphe des Allobroges ne fut que passager. Vienne retourna bientôt sous la domination romaine , mais elle ne vit qu'avec peine les rapides progrès de la nouvelle colonie de Lyon qui, par l'avantage de sa situation et par la faveur qu'elle éprouva, devint très-florissante. Les Lyonnais n'oublièrent jamais qu'ils avaient été chassés de Vienne. Gela causa entre les deux villes une rivalité qui a duré longtemps et qui existerait encore si les précieux débris de la grandeur, de la magnificence et de l'antiquité de Vienne pouvaient présenter des motifs de jalousie à un peuple généreux, opulent et toujours favorisé.
Auguste qui ne laissa aucune province de l'empire
(a) Senatores... jusserunt illis qui Vienna Narbonensis provincix ejecii fuerant ab Allobi'ogibmj et intra Rhodanum et Ararim consederant j urbem condere ; sic igitur iUi consistentes construxerunt Lugudunum, tune quidem nominalum, nunc autem Lugdunum. Dio. Hisl, lib. 46.
sans' la visiter en personne, excepté l'Afrique et la Sardaigne, fit plusieurs voyages dans les Gaules. Il les divisa en seize provinces, savoir : les deux Belgiques, les deux Germanies, les quatre Lyonnaises, la grande Séquanaise, la Viennoise, les Alpes grecques et pennines, les Alpes maritimes, les deux Aquitaines et la Novempopulanie (a). Il annexa Vienne à l'Italie et la fit jouir du droit italique qui emportait l'exemption de tout tribut. Le même empereur qui avait ordonné que l'Occident n'aurait que deux entrepôts pour le commerce du lin et du chanvre, après avoir établi le premier à Ravenne , fixa le second à Vienne. Ce commerce y subsiste encore, malgré les révolutions arrivées depuis cette époque (b).
Dans le partage qu'Auguste fit avec le Sénat des provinces de l'empire, il lui céda la Viennoise qui devint une province consulaire , c'est-à-dire que pour en obtenir le gouvernement, il fallait avoir été consul ou proconsul. Gette magistrature était purement civile. Les provinces impériales qui étaient pour l'ordinaire frontières de l'empire, étaient gouvernées par un préteur ou propréteur, par un lieutenant. Gette magistrature était civile et militaire.
L'un des plus beaux monuments de la magnificence d'Auguste sont les grands chemins conduits depuis le
(a) Pauîus, lib. 2. De Censibus.
(b) Sub disposilione viri comitis sacrarum largitionum.... procurator linificii Viennensis GaUiarum. Notia imperii occident : notit : vicarii 7me provinciaru. In provincia Galliaripensi prsBfecius classis fluminis Rhodani Viennse sive Arelati. — Not. imp. ibidem.
centre de Rome jusqu'aux extrémités de l'empire, afin de faciliter le commerce et de lier les peuples entre eux. Agrippa, son gendre, fut chargé de ceux des Gaules. On en construisit deux à Vienne. Le premier traversait la ville du midi au nord, depuis la porte triomphale qui était vraisemblablement dans le lieu où l'on voit les Clémentines et le palais archiépiscopal, passait devant le prétoire, aujourd'h\ii Notre-Dame de la Vie, et aboutissait à la porte de Lyon. Il était soutenu le long du Rhône, depuis la rivière de Gère, jusqu'à la porte, par les murs d'un quai dont on voyait encore les vestiges , mais ils" ont été masqués parle nouveau quai que l'on construit dans le lit du Rhône. Le second chemin appelé le chemin des Alpes, via Alpium, joignait le premier au bas du mont Grappum dans le lieu appelé Saint-Gervais. Il passait sur Beaumur et dans la gorge de Saint-Marcel, où l'on en voit les vestiges, conduisait à Beaurepaire, là il se partageait en deux, l'un avait sa direction vers Gularon ou Grenoble où l'on entrait par la porte appelée Porta Viennensis Herculea; l'autre conduisait en Italie et passait par St-Marcellin, le Royannais, Gap, Embrun^ etc.; j'en parlerai dans la suite. Ces grands chemins étaient solides, mais étroits, sans doute pour ménager le terrain, et peu commodes, leur largeur était, tout au plus, de dix-huit pieds. Ils étaient pavés de grosses pierres dures, brutes et exactement jointes , ils étaient terminés adroite et à gauche par des rebords d'un pied de hauteur où étaient, pour les gens à pied, des chemins bien battus et non pavés.
Auguste fui obligé de se transporter dans les Gaules,
pour y rétablir, par sa présence, les désordres que la négligence de LoUius y avait causés (a). U y séjourna près de trois ans et lorsqu'il en partit il laissa sur les lieux Drusus qui fit à Lyon la dédicace du temple et de l'autel élevés à Auguste qui se trouvaient alors achevés. Ce nouveau dieu ne jugea pas à propos d'honorer cette dédicace de sa présence, de peur que quelque colique ou quelque mal de cœur ne fît naître des doutes sur sa divinité.
Soixante peuples gaulois avaient fait les frais de ce temple, à la persuasion d'Agrippa. Les AUobroges n'y eurent aucune part parce qu'ils n'étaient pas de la division celtique , mais de la Narbonnaise qu'on distinguait alors de la grande Gaule.
Les Viennois pour flatter Auguste construisirent dans leur ville un temple et un autel en l'honneur de ce prince et ils y établirent des prêtres augustaux. Plusieurs inscriptions en font foi :
AVRELI.E PRIM.E