LES FAUX PRIVILÈGES DE VIENNE
Edictus, sous Agathon (678-681).
Edaldus, sous Jean V, ou VI, ou VII (085-707).
Eoaldus, sous Constantin (708-715).
Austroberlus, en 719, 31 août; en 742, 7 mars.
Proculus, sous Etienne II (752-757).
Bertericus, en 775, 1er janvier.
Volferius, (801-814).
Barnardus, 817, 5 décembre; sous Eugène II (824-827).
Ado, sous Nicolas I (858-867).
Alexander, 908, 18 janvier.
Leodegarius, sous Léon IX (1048-1054).
Cette liste est en général d'accord avec le catalogue épiscopal antérieur à Adon, et même avec la chronologie introduite par celui-ci. Cependant il y a quelques divergences. L'ordre Proculus-Bertericus a pu être suggéré par la chronique adonienne (1). 11 n'en est pas de même des deux noms Desiderius et Simplicius. Pour ce dernier, le faussaire, qui suivait pas à pas la série des privilèges authentiques de l'église d'Arles, l'a trouvé mentionné dans une lettre du pape Zosime. Il ne lui en a pas fallu davantage pour le placer ici. Sans doute, il ne s'est pas aperçu que ce Simplicius, dont il fait un successeur assez éloigné de Paschasius, est identique au Simplides d'Adon, prédécesseur immédiat du même Paschasius. Quant à Desiderius, qu'il intercale entre Justus etDionysius, je ne saurais dire sur quoi il se fonde pour corriger si gravement la liste traditionnelle. Peut-être, n'ayant qu'une vague idée du temps où pouvait avoir vécu le martyr Didier, honoré depuis plusieurs siècles dans l'église de Vienne, aura-t-il jugé convenable de le reporter au temps où moururent les
(I; Voir ci-dossous, p. 200, n° XLII.
166 FASTES ÉPISCOPAUX DE i/ANCIENNE GAULE.
plus célèbres martyrs de la région, c'est-à-dire vers le dernier quart du deuxième ziècle (1).
Vers le milieu du XIe siècle, l'archevêque Léger (1030- 1070) fit rédiger une histoire de ses prédécesseurs. Le chroniqueur de Novalaise (2), écrivain contemporain, le rapporte en ces termes : Hoc tempore Leodegarius archiepiscopus Viennensis vitam et mores, orlus et actus. suorum antecessorum archiepiscoporum scribendo colligere curavit. On dit généralement que cette compilation ne nous est pas parvenue. L'archevêque Léger devait, ce semble, s'y trouver au 61e rang, car, dans une de ses chartes (3), datée du 12 novembre 1068, il se désigne comme le le 61e archevêque de Vienne.
De tous les catalogues, anciens ou modernes (4), un seul satisfait à cette condition. C'est celui dont s'est servi Dubois dans le laevum xyston de sa Bibliotheca Floriacensis. Un autre, la Chronique des évêques de Vienne de 1239 (5), identique pour le reste à celui de Dubois, a cependant un nom de moins, celui de l'évêque Verus II, ou plutôt ce personnage y est identifié avec l'évêque Claude, désigné ici par le double nom Claudius Verus. Mais c'est là, je crois, une correction arbitraire. Adon, dans sa chronique, fait de ce Claude un contemporain du concile d'Arles de 314. Or, dans les manuscrits, fort nombreux, où figure le concile
(1) Dans les litanies, les martyrs passent toujours avant les simples évêques; ceux-ci sont, en général, moins anciens que ceux-là.
(2) M. G. Scr., t. VII, p. 127.
(3) Cartulaire de Romans, édit. Giraud (1856).
(4) U. Chevalier, dans L'Université catholique, année 1890.
(5) Papiers d'Estiennot, Par. 12768, p. 145-154; édité par U. Chevalier Documents inédits relatifs au Dauphiné, t. II, 5e livraison, p. 20-30, et par G. Waitz, Mon. Germ. Script., t. XXIV, p. 811.
d'Arles, on voit que l'évêque de Vienne présent à cette assemblée s'appelait Verus. C'est évidemment de Verus I qu'il s'agit. Le correcteur aura cru que c'était de Verus II et il a reporté son nom à côté de celui de Claude.
Une fois écartée cette retouche, les séries de 1239 et de 1605 sont identiques jusque dans les moindres détails. Et ici il faut noter que, dans l'intervalle entre ces deux dates, nous n'avons aucun texte du catalogue épiscopal de Vienne qui aille jusqu'à l'archevêque Léger (1). Il semble donc que Dubois et le chroniqueur de 1239 aient suivi une tradition commune. Que cette tradition se rattache au texte constitué par Léger, c'est ce qu'on est tout d'abord disposé à croire. Cependant, il faut examiner les choses de plus près : je le ferai bientôt.
Si l'on remonte au delà du XIIIe siècle, deux documents se présentent à l'étude, tous deux antérieurs, non seulement au XIIIe siècle, mais même au XIIe. Ce sont :
1° Un fragment, transcrit sur une page blanche d'une bible conservée actuellement à la bibliothèque de Berne (A. 9). Cette page ne va pas au delà de saint Avit. Chaque évêque y a sa notice, dans l'ordre chronologique, avec l'indication, en marge, du jour auquel on commémorait sa mort. Cependant, les notices de Crescent et de Zacharie sont fondues en une seule ; après avoir parlé de Crescent. on ajoute simplement : oui successit Zacharias episcopus, martyrio coronatus. L'évêque Paschasius est omis aussi ou plutôt il paraît l'être ; en réalité, une distraction du copiste a cousu la fin de sa notice au commencement
(1) La Fundatio s. Viennensis ecclesiae (Chevalier, Docum. inédits, loc cit., p. 14-19, cf. M. G. SS.i t. XXIV, p. 816), qui paraît être du XIV* siècle (Chevalier, Univ. calh., t. V, p. 506), n'est qu'un fragment. Elle ne va pas au delà de Berteric (VIIIe siècle). Le Desiderius des faux privilèges y est identifié avec Dionysius, mais Simplicius est admis; Verus II y figure sous une forme altérée : sanctus Vir. Après Agratus, on trouve un Landolmus, qui doit être identique au Landelenus des conciles de « Reims » et de Chalon-sur-Saône (627 et 650), où ce nom figure comme doublet de celui de Sindulfus. On l'aura découvert dans quelque collection de conciles.
de celle de Simplides ; du reste, Paschasius est encore mentionné plus loin, dans la notice de Nicetas ;
2° h'Hagiologinm Viennense, trouvé par dom Estiennot, en 1677, dans les papiers de Chorier, et publié par M. l'abbé U. Chevalier dans ses Documents inédits relatifs au Dauphiné (i). Dans la copie d'Estiennot, les notices sont disposées suivant Tordre du calendrier et non pas suivant l'ordre chronologique. Mais M. l'abbé Chevalier a fort bien vu que cette disposition n'était pas primitive (2). Il a aussi jugé que le texte de l'Hagiologe n'était qu'une « nouvelle édition, légèrement remaniée » de celui que nous a comservé le manuscrit de Berne. Léger est le dernier des archevêques mentionnés dans l'Hagiologe. A cet Hagiologe était joint, dans le ms. de Chorier (3), un catalogue d'évêques, noms seulement, jusqu'à Léger, dans l'ordre chronologique. M. l'abbé Chevalier lui a donné une place spéciale dans son recueil (4). Au fond, les deux documents dérivent l'un de l'autre; seulement, le nom de révoque Wilicariûs, placé dans l'Hagiologe sous la même rubrique que son prédécesseur Austrobertus . a été omis dans la série chronologique par une inadvertance du rédacteur de celle-ci.
On peut donc regarder l'Hagiologe et le catalogue qui lui fait suite comme un seul et même document; le catalogue forme comme la table de l'Hagiologe et permet de
(1) T. II, 1. v, p. 1-13. Le ms. d'Estiennot est le n° 12768 lat. de la Bibliothèque nationale. L'Hagiologe y occupe les pages 126-142.
\1) L'Université catholique, t. V (1890), p. 502. — Le ms. de Berne, le plus ancien témoin du texte, nous offre les notices dans l'ordre chronologique, jusqu'à saint Avit. Que cette ordonnance se soit prolongée au delà, c'est ce qui résulte, directement, de certains détails de rédaction. Ainsi, dans la notice de Pantagathus, on trouve l'expression floruit supradicli Iustiiiiani temporibus. Or, dans les notices de l'Hagiologe qui précédent celle de Pantagathus, il n'est nullement question de Justinien. Au contraire, les notices étant remises dans l'ordre chronologique, il se trouve que Justinien est nommé dans les deux qui viennent immédiatement avant celle de Pantagathus. Ainsi, c'est bien le rédacteur lui-même qui a disposé sa série dans l'ordre chronologique.
(3) Estiennot, I. c, p. 142.
(4) L. c, p. 500; cf. le tableau annexe.
reconstituer, dans son ordre chronologique primitif, la série que l'Hagiologe disperse entre les jours du calendrier.
Dans leur partie commune, c'est-à-dire jusqu'à saint Avit, l'Hagiologe et le feuillet de Berne donnent absolument la même suite de noms et cette suite est identique à celle d'Adon. Cependant, à la fin de la notice de saint Nizier (Nice tas), ils ont tous deux cette phrase significative : Posl hune fuit b. Simplicius episcopus, ad quem b. Zosimus papa scribit, qui tamen in cathalogo, nescimus qua de causa, non ponitur. Ceci est évidemment inspiré par le recueil des faux privilèges, lequel, du reste, a laissé trace ailleurs, dans la notice du premier évêque saint Crescent. Il y est dit, à propos de son épiscopat viennois : Commémorât hoc b. Stcphanus pontifex in epistola quadam ad principem Francoram. En réalité, dans la série des privilèges, c'est le pape Paul qui écrit à un prince franc, à Charlemagne, et qui lui parle de saint Crescent; mais la lettre précédente est au nom d'Etienne II. On aura, par distraction, confondu les deux lettres en une seule et placé le contenu de la seconde sous le titre de la première. Ceci suppose que Ton s'est servi d'un exemplaire où les deux lettres se suivaient immédiatement, sans qu'aucun texte narratif s'interposât entre elles.
Au delà d'Avit la série de l'Hagiologe resté seul diffère de celle d'Adon en deux endroits : 1° entre les nos 35 et 37 (Georges et Eold), Avit insère les deux évêques Deodatus et Blidrannus, l'Hagiologe omet Deodatus et, après Blidrannus, il place un évêque Agratus, qu'Adon ne connaît pas; 2° après le n° 40 (Vilicaire), l'Hagiologe omet Berteric.
Cette deuxième omission est singulière, car Berteric est nommé deux fois dans la chronique adonienne et cela vraisemblablement d'après deux sources différentes; de plus, son nom a été utilisé par le fabricateur des faux privilèges, antérieurement à la rédaction du liber episcopalis. Il y a donc sûrement faute dans l'Hagiologe.
Quant à l'autre variante, elle donne lieu à des observa-
tions différentes. Ici nous n'avons, ni pour Deodatus, ni pour Agratus le témoignage des faux privilèges. Entre Adon qui ne connaît que Deodatus et THagïologe qui ne connaît qiï Agratus, il faut se décider. Les documents liturgiques ne nous tirent pas d'embarras, car ils ont les deux noms à la fois. Dans le martyrologe de Fulda et dans les calendriers viennois qui lui font suite, on trouve toujours la tradition hagiographique suivante, que je représente par le texte de Fulda (1) :
il id. oct. . . . Apud Viennam s. Agrati episcopi et confosso-
ris, s. Casturi episcopi.
id. oct In Vienna s. Deodati episcopi.
Il résulte de là que l'on fêtait à Vienne, le 14 et le 15 octobre, trois évêques, Agratus, Casturus et Deodatus. Qu'ils aient été considérés tous les trois comme évêques de Vienne, les livres liturgiques ne le disent pas ; cela est affirmé pour Deodatus par Adon, par Agratus pour l'Hagiologe ; quant à Casturus, l'un et l'autre s'accordent à l'écarter de la liste.
Dans cet état des témoignages, le mieux est de s'en tenir à la plus ancienne liste, celle d'Adon, de garder Deodatus et de négliger Agratus (2).
Ainsi le liber episcopalis, représenté par le manuscrit de Berne et l'Hagiologe, nous offre, en somme, la même série épiscopale que la chronique d'Adon, sauf l'omission de Bertericus et de Deodatus et l'insertion tVAgratus. Suivant ces documents, Adon est le 48e évêque (47e Hag.) et Léger le 56e. Pour que Léger ait pu se dire le 61e, il faut que la liste se soit allongée de cinq noms, c'est-à-dire qu'elle ait
(1) Anal. BolL, t. I, p. 42.
(2) Je ne veux faire aucune conjecture sur celui-ci. Il a pu être choréveque, ou évêque d'un autre siège, enterré accidentellement à Vienne; d'autres raisons encore peuvent être imaginées pour expliquer qu'on lui ait fait l'honneur du calendrier, des litanies, de l'office liturgique. On en peut dire autant pour Casturus. Tout cela est en dehors de mon sujet. V. un cas analogue, t. II, p. 414, note 3.
été complétée comme nous la trouvons dans la chronique de 1239.
Or, en étudiant celle-ci, on voit d'abord qu'elle contient à la fois Deodatus et Agratus : cela fait un nom de plus. Les quatre autres ont été fournis par les faux privilèges. Ces noms, en effet, sont ceux de Desiderius, Simplicius, Volferius et Volfericus. Les trois premiers figurent dans la série des fausses lettres pontificales comme ayant été en correspondance avec les papes Victor, Zosime et Léon III; quant à Volfericus, il est mentionné comme archevêque de Vienne dans une charte apocryphe, fabriquée sous le nom de Charles le Chauve (1), et qui, si elle n'est pas du môme auteur que les fausses bulles, a été fabriquée dans le même milieu et pour le même intérêt. Du reste, le chroniqueur de 1239 atteste manifestement la provenance que j'indique; il note expressément, à propos de Simplicius, Volferius et Volfericus, les documents de Zosime, Léon III et Charles le Chauve.
Nous trouvons donc à Vienne, vers le temps de l'archevêque Léger, deux formes du catalogue épiscopal. L'une d'elles, d'accord avec Adon, comptait 48 noms jusqu'à cet archevêque, lui compris, et 56 jusqu'à Léger. L'autre comprenait cinq noms de plus : l'archevêque Léger y avait le numéro 61. Bien que nous n'en ayons pas de texte plus ancien que la chronique de 1239, on ne peut douter que cette série interpolée ne fût constituée dès l'année 1068, puisque nous voyons Léger se dire, cette année-là, dans un document officiel, le 61° archevêque de Vienne (2).
(1) Dubois, loc. cit., p. 55.
(2) Les évéques n'ont pas coutume de se numéroter ainsi. Il y a lieu de croire que si l'archevêque Léger a cru devoir indiquer son numéro dans une pièce officielle, c'est en raison de l'intérêt spécial qu'il portait, on le sait, à la chronologie épiscopale de son église. Un fait analogue se constate à Angers, au Xe siècle. L'ôvèque Raino, auteur responsable d'une réédition de son catalogue épiscopal, désigne aussi son numéro dans ce catalogue. Voir le t. II de cet ouvrage, p. 347. — L'exemple de Léger fut suivi par quelques-uns de ses successeurs les plus rapprochés.
Or les deux formes du catalogue supposent l'existence du recueil des faux privilèges; dans l'Hagiologe, ces documents sont allégués sans que cependant la série épiscopale soit altérée d'après eux; dans l'autre recueil, la série épiscopale est enrichie, sur leurs indications, de quatre noms nouveaux. L'année 1068 est donc une limite extrême, au-dessous de laquelle on ne saurait abaisser l'apparition des faux privilèges.
Ainsi, à une date certainement antérieure à l'année 1068, le recueil des faux privilèges existait et jouissait d'une autorité assez grande pour que l'on corrigeât d'après lui la liste épiscopale. Il résulte de là que l'on ne saurait plus considérer ce recueil comme ayant été fabriqué d'un seul coup, comme datant à peu près du temps où il s'arrête, c'est-à-dire du temps de l'archevêque Guy de Bourgogne. Les pièces au nom de Grégoire VII, Urbain II, Pascal II, doivent avoir été ajoutées après coup.
Ici, du reste, le contenu des faux privilèges vient confirmer ma conclusion. Ce qui les rattache plus étroitement à Tépiscopat de Guy de Bourgogne, c'est que certains d'entre eux trahissent la préoccupation de soutenir les querelles de ce prélat à propos de l'abbaye de Saint-Barnard de Romans et du pays de Sermorens. Or cette préoccupation ne se révèle que dans les dernières, nommément dans celles de Grégoire VII et d'Urbain II. Les autres sont destinées à relever en général la situation ecclésiastique du siège de Vienne, à faire valoir ses droits primatiaux sur les métropoles des sept provinces, à fortifier ses revendications métropolitaines sur les sièges de Die, de Viviers et de Maurienne, ainsi que sur la province de Tarantaise ; cette préoccupation de suprématie ecclésiastique est le trait commun à toute la collection; mais, dans la première partie, jusqu'à Léon IX inclusivement, c'est le seul trait commun.
Les dernières lettres, depuis celles de Grégoire VII,
étant ainsi éliminées de la rédaction primitive, il nous reste une série qui va, sans de trop longs intervalles, du pape Pie I jusqu'à Nicolas I (858-867), c'est-à-dire depuis le IIe siècle jusqu'au déclin du IXe, et se rattache au temps de Grégoire VII par deux pièces fort espacées, l'une sous le nom de Serge III (904-911), l'autre sous le nom de Léon IX (1048-1054). Comme il n'y a pas la moindre trace de ces faux privilèges dans les divers écrits d'Adon (f 875); comme, d'autre part, les prétendues lettres de Serge III et de Léon IX sont de même style que les précédentes et s'inspirent des mêmes préoccupations, rien n'empêcherait de placer vers le milieu du XIe siècle la rédaction du recueil primitif (1).
Toutefois les arguments produits par M. de Manteyer obligent à remonter plus haut. La collection des faux privilèges est au plus tard des premières années de Léger, probablement même antérieure à son épiscopat (2).
Quant au livre épiscopal, il paraît bien avoir été constitué sous Léger lui-même. Le compilateur s'est beaucoup servi d'Adon, mais il ne se borne pas à reproduire son texte : il le modifie, et, en bien des endroits, ses modifications sont inspirées par un certain sens critique. D'autre part, il a su mettre à contribution, dans une plus large mesure que son devancier, les monuments ecclésiastiques et les traditions locales. Venons au détail.
(1) Ici M. Gundlach nous présente un argument qui confirmerait cette manière de voir, s'il était plus solide. Nul ne saurait douter que notre recueil n'ait été entrepris sur le modèle fourni par le Liber pvivilegiorum ecclesiae Arelatensis. Parmi les manuscrits qui nous ont conservé cette collection arlésienne, il y en a un, le Parisinus 5537, qui est du XIe siècle. M. Gundlach croit que le faussaire de Vienne a eu cet exemplaire sous les yeux. Il serait donc interdit de remonter au delà du XI6 siècle, ou même trop haut dans l'intervalle 1000-1100. Mais l'assertion de M. Gundlach ne se fonde que sur des variantes très peu importantes; rien ne prouve que les particularités de texte que, selon lui, le faussaire doit au Parisinus 5537, ne proviennent pas d'un autre exemplaire plus ancien, qui ne sera pas venu jusqu'à nous. Du reste, ces particularités sont, encore une fois, fort menues: il n'y a pas lieu de s'en autoriser dans la question.
(2) Cf. de Manteyer, La Provence du 1er au XII" siècle, p. 83.
Pour la partie ancienne, il accepte la série épiscopale d'Adon avec sa transposition chronologique. Cependant, il n'est pas aussi sûr qu'Adon de l'identification entre le premier évêque de Vienne et le disciple de saint Paul. Adon avait écrit : Crescens... Viennae aliquot annos resedit ; notre auteur est moins aftirmatif : Traditur Crescentem... Viennae aliquod temporis resedisse, et il s'empresse de citer à l'appui de cette tradition, non pas Adon, mais une lettre du pape Etienne au roi des Francs. Le même scrupule se révèle à propos de Verus, duquel Adon écrit qu'il fut (fuit) aussi un disciple des apôtres : fuisse dicitur, dit le biographe du XIe siècle. Plus loin, il recueille dans la chronique adonienne le fait d'une persécution qui aurait sévi dans l'église de Vienne au temps de l'évêque Just. Il l'enregistre, mais avec un ferlur.
Sa défiance s'étend aux éloges qu'Adon ne s'est pas fait faute de décerner à ses prédécesseurs, apparemment par simple conjecture. Dans la nouvelle rédaction, ces éloges sont le plus souvent supprimés; d'autres fois on les reproduit, mais avec quelque formule de doute, ut dicitur, ut ferunt. En somme, notre auteur n'accorde à Adon qu'un crédit limité.
Il est bien plus complet que lui sur les sépultures des archevêques de Vienne ; quant à leurs épitaphes, il ne se borne pas à en reproduire quelque trait, il les insère en entier (1). En ce qui regarde les sépulures, il indique avec précision celles de Mamert, Avit, Pantagathe, Hésychius II, Namatius, Didier, Etherius, Ursus, Ultraia, Barnard, Agilmar, prédécesseurs d'Adon, pour lesquels la chronique de celui-ci ne fournit aucun renseignement, non plus que son martyrologe. Le même détail est enregistré régulièrement pour tous les évêques postérieurs, depuis Adon jusqu'à Léger. En fait d'épitaphes, Adon s'était borné à citer les
(1) Ceci soit dit pour les temps anciens; les épitaphes des évêques Barnard, Sobbo, Burchard (IXe, Xe, XIe s.) ne figurent pas dans ce recueil.
quatre derniers vers de celle de saint A vit et à emprunter quelques traits à celles de ses successeurs du VIe siècle : notre auteur reproduit en entier les épitaphes d'Avit (1), Pantagathe, Hésychius II, Namatius, ainsi qu'une inscription acrostiche au nom de Domninus, avec quelques appendices épigraphiques qui, peut-être, n'ont qu'un lien apparent avec elle.
Il n'a pas négligé les collections de conciles. C'est de là qu'il a tiré ce qu'il dit de la présence de Pantagathe au troisième concile d'Orléans (538), d'Hésychius II au cinquième (549). Peut-être est-ce à une étude plus exacte des libri canonum qu'il doit avoir éliminé le prétendu concile de Vaison, auquel Adon fait assister l'évêque Nectaire.
En somme, nous avons affaire à un auteur viennois, à portée des sources qui avaient été mises à contribution par Adon, en situation d'apprécier la tradition représentée par sa chronique, de la juger et de la compléter. Il a connu le recueil des faux privilèges et il s'en autorise en deux endroits, sans cependant aller jusqu'à modifier, d'après ses indications, la série épiscopale traditionnelle.
Il a dû compléter celle-ci en y ajoutant les sept successeurs d'Adon. A leurs noms et même ceux de Barnard, Agilmar et Adon, il joint l'indication de la durée de l'épiscopat. Ses chiffres, tels qu'ils nous sont parvenus, sont çà et là incorrects, sans doute par suite d'accidents de transcription.
Cette continuation est rédigée d'après un formulaire d'une brièveté exorbitante. Ce n'est pas ce que semble annoncer le chroniqueur de Novalaise : vitam, mores, or lus et actus. Mais il faut bien reconnaître que les auteurs des catalogues viennois du XIIe siècle et des temps postérieurs
(1) Cependant l'Hagiologe omet complètement l'épitaphe de saint Avit, pour laquelle notre recueil biographique ne nous fournit pas d'autre texte que celui du ms. de Berne. Il est à remarquer que Dubois, qui a reproduit toutes les autres inscriptions, n'a fait, pour celle d'Avit, que copier Adon. Son exemplaire du Liber episcopalis était donc, sur ce point, conforme à celui qui a été dépecé dans l'Hagiologe.
n'ont pas trouvé d'autre histoire épiscopale dans les archives de leur église. Il serait, d'ailleurs, étrange que le livre de Léger se fût perdu avant le XIIIe siècle sans laisser la moindre trace.
Les notices qui le composent semblent être des notices de nécrologe plutôt que des biographies : la date obituaire est toujours inscrite en tète. La première impression que l'on éprouve, c'est que tout cela a dû être disposé d'abord dans l'ordre du calendrier. Cependant, comme on l'a vu plus haut, il n'en est rien et c'est bien l'ordre chronologique qui correspond à la forme originale.
Les quarante premiers évêques, jusqu'à Austrobert inclusivement, sont tous qualifiés de saints. Après Villicaire, il n'en est plus ainsi, sauf pour Adon, en l'honneur duquel reparait l'ancienne formule, sancti Adonis Viennensis episcopi. Dans cette partie de la série, les notices commencent régulièrement par le mot Commemoratio, qui ne correspond pas à une fête en l'honneur de l'évêque, mais a un simple anniversaire funèbre.
Il est clair que, tel qu'il fut d'abord rédigé, ce liber episcopalis n'a pu contenir la notice de Léger. Celle-ci, en effet, a tout l'air d'une pièce de rapport ; sa rédaction diffère beaucoup du formulaire employé pour les sept notices précédentes. Depuis Otramne, successeur d'Adon, jusqu'à Burchard, tout est évidemment du même jet. Nous devrons donc placer après la mort de celui-ci, c'est-à-dire sous Tépiscopat de Léger, la première rédaction de notre recueil. Ainsi se trouve vérifié le dire de la Chronique deNovalaise.
Il est évident que le biographe n'est pas la même personne que le compilateur des faux privilèges; sa série épiscopale diffère de celle du faussaire. Des pièces fabriquées par celui-ci, il ne fait qu'un usage restreint et timide ; il paraît même n'avoir lu ces apocryphes que très superficiellement, puisqu'il confond en une seule deux lettres bien distinctes.
Quant au remaniement de la série épiscopale, dont
témoigne la charte de 1068, on le doit à quelqu'un qui connaissait très bien les faux documents et qui n'avait aucun scrupule à s'en inspirer. Ici on me dira que, si l'archevêque Léger est l'auteur du livre épiscopal, il est difficile qu'il se soit attribué le 61e rang dans la série, alors que le livre épiscopal ne lui assignait que le 56e. Mais je crois qu'il y a lieu de distinguer plusieurs temps. L'archevêque aura pu n'accorder d'abord qu'une attention restreinte aux faux privilèges et surtout à la perturbation qu'ils introduisaient dans la série acceptée et datée par Adon : c'est l'état d'esprit dont témoigne le livre épiscopal. Avec le temps, quelqu'un de ses clercs, peut-être l'auteur même des faux privilèges, aura combiné ceux-ci avec le livre épiscopal nouvellement paru; l'archevêque, déjà bien disposé pour les faux privilèges, se sera décidé à corriger Adon d'après leurs indications, et, de cette façon, il se sera attribué la 61e place dans la série épiscopale ; il en était là quand il fît rédiger la lettre du 12 novembre 1068.
De tout ce qui précède, il résulte que la tradition du clergé viennois sur ses anciens évêques a pris successivement les expressions suivantes :
1° Le catalogue, expression sincère, que nous ne connaissons que par l'usage qu'en fit l'archevêque Adon (860-875) ;
2° La Chronique d'Adon, sincère quant aux noms et à l'ordre de succession, non quant à la chronologie;
3° Le Livre épiscopal de Léger, exact en somme (1) quant aux noms et à l'ordre de succession, influencé, dans une large mesure, par la Chronique d'Adon, et même, quoique assez peu, par le recueil des faux privilèges fabriqués vers l'année 1060;
4° Un nouveau catalogue ou une seconde édition du
(1) Tenir compte ici de ce qui a été dit à propos de Bertericus, Deodatus et Agratus.
livre épiscopal, constituée avant 1068, où la sincérité des séries antérieures a été faussée à la demande des privilèges apocryphes. La chronique de 1239 dépend de cette dernière rédaction.
Négligeant cette chronique, dans laquelle ont pu entrer des éléments postérieurs au XI» siècle, je vais publier le livre épiscopal de Léger dans sa teneur primitive, telle qu'elle se déduit : 1° du manuscrit de Berne; 2° de l'Hagiologe, les fragments étant remis en ordre. J'y joindrai les passages correspondants de la Chronique d'Adon et de son martyrologe, afin que l'on voie bien la relation entre les textes du IXe siècle et ceux du XIe.
[LIBER EPISCOPALIS VIENNENSIS EGGLESIAE]