GÉNÉRALITÉS
La colonie phocéenne de Marseille (1), fondée vers Tannée 600 avant notre ère, couvrit de ses comptoirs le littoral entre les Pyrénées et les Alpes. En arrière de cette zone de culture hellénique, s'étendaient les cantons indigènes, sur lesquelles Marseille agissait par son commerce. Ces voisins étaient parfois incommodes. Quand ils devinrent dangereux, Rome, alliée de la cité grecque, intervint pour la défendre. Cette tâche, ainsi que les exigences de leurs communications avec l'Espagne , entraîna les Romains à s'établir, eux aussi, au delà des Alpes. Dès Tannée 122 avant J. C. une forteresse fut construite à Aix, tout près de Marseille; bientôt après, on en bâtit une autre sur les bords de la Garonne, à Toulouse. Outre ces installations militaires, une colonie de citoyens romains vint occuper Narbonne (118). Pendant les soixante et dix ans qui suivirent il n'y eut point, en Gaule, d'autre cité romaine. Le territoire marseillais avait été fort élargi par ses défenseurs; il comprenait maintenant tout le pays entre la mer et la Durance; au delà du Rhône, il s'étendait jus-
(1) Pour la description des provinces romaines et de leurs cités, je renvoie une fois pour toutes aux notices insérées par M. 0. Hirschfeld dans le t. XII du C. /. L. On y trouvera tous les textes utiles à consulter.
qu'aux Cévennes; Niraes et Béziers en faisaient partie. Ce qui restait de territoire entre les Cévennes et les Alpes, jusqu'au Rhône supérieur et au lac Léman, formait, avec la région voisine de Narbonne et de Toulouse, une province romaine, dans laquelle, pourtant, les populations indigènes conservaient leurs institutions nationales.
De grands changements furent amenés par la guerre entre César et Pompée. Marseille avait pris fait et cause pour le Sénat : César l'assiégea, la prit (49 av. J.-C.) et lui enleva presque tous ses États; une mince banlieue et quelques présides sur la côte, entre le Rhône et les Alpes, ce fut tout ce qu'on lui permit de conserver. Sur le territoire ainsi conquis, et aussi en d'autres parties de la province, s'élevèrent bientôt des « colonies » romaines, dont quelques-unes seulement (I) devaient ce titre à l'établissement de colons réels; pour les autres, la population demeura la même, les institutions seules ayant été latinisées.
Du reste, l'assimilation fit des progrès rapides. Dès le temps d'Auguste, toute la province était de droit latin ou même romain; les mœurs se transformèrent très vite; la langue indigène se perdit; les dieux locaux s'agrégèrent tant bien que mal au Panthéon des vainqueurs. A Marseille seulement et dans ses dépendances maritimes, l'hellénisme opposa une résistance plus longue. La vieille cité phocéenne avait aussi gardé une certaine autonomie politique ; elle avait le rang de civitas libéra et foederaia^ et ne relevait pas des gouverneurs. Le môme privilège fut reconnu à la nation des Voconces. Le reste du territoire était réparti, le plus souvent d'après les anciennes délimitations indigènes, entre les colonies de César et d'Auguste, et celles-ci ressortissaient au gouverneur de la province.
(1) Orango, Arles, Béziers, Fréjus, qui, dans leur titulature, conservaient les numéros des légions II*, VK VII« et VIII«, dont elles avaient accueilli les vétérans. Les trois dernières furent établies dans des localités qui avaient été soumises à Marseille.
La province relevait du Sénat, auquel Auguste la remit, en 22 av. J.-C, après en avoir terminé l'organisation; elle était administrée par un proconsul en résidence à Narbonne (I). C'est aussi à Narbonne que s'élevait Tautel provincial de Rome et d'Auguste.
Il est impossible de dresser avec précision la liste des cités comprises, aux deux ou trois premiers siècles de notre ère, dans les limites de la Gaule narbonnaise. Les listes de Pline et de Ptolémée. la première surtout, sont loin de distinguer comme il le faudrait les respublicae des vici ou des territoires. Il y eut, du reste, de temps en temps des changements assez notables. Au commencement du V siècle, la NotUia Galliarum nous offre une liste officielle et précise : mais elle vient bien tard. A ce moment, l'ancienne Gaule narbonnaise avait été divisée en trois provinces. Dans la description qui va suivre, je tiendrai compte des changements arrivés aux différentes époques.
En commençant par le nord, on rencontrait d'abord Tancien territoire des Allobroges, qui s'étendait sur un espace immense, entre le lac Léman, le Rhône et l'Isère, jusqu'aux hautes vallées des Alpes; un appendice, sur la rive droite du Rhône, portait jusqu'aux Cévennes sa frontière occidentale. Le chef-lieu était à Vienne, dès le temps des rois indigènes ; il y fut maintenu par les Romains. Vienne s'élevait comme une métropole au-dessus d'un grand nombre de localités moins importantes ou vici\ deux de celles-ci, Cularo, sur le haut Isère, et Genève, à l'endroit où le Rhône sort du lac Léman, finirent par devenir les sièges d'organisations municipales indépendantes de Vienne. Au temps de la Notitia (v. 400), le territoire allpbroge formait les trois civitates yiennensium^ Genavensium^ Gratianopolitana, Cularo avait changé de nom et pris celui du jeune empereur Gratien à une date qui se place entre 367
(1) M. O. Hirschfcld (C. /. L., t. XII, p. xii) conjecture que, depuis Antonin le Pieux, la résidence ordinaire des proconsuls fut plutôt Nimes que Narbonne.
et 381 ; mais il est possible que rélévation des deux vici au rang de cité remonte notablement plus haut.
Au sud de Tlsére, entre cette rivière et la Drôme, Valence {Valeniia) était le chef-lieu des Segovellauni^ dont le territoire s'étendait aussi, comme celui de Vienne, entre le Rhône et les Cévennes. Plus bas encore, l'ancien peuple des Tricastini se groupait autour d'une localité appelée Noiomagus ou Augusia, dont le nom spécial se perdit par la suite : dans la Notitia^ cette cité s'appelle civitas Tricastinorum.
En arrière de ces deux cités riveraines, l'état libre des Voconces occupait, dans la région montagneuse, une étendue de pays presque aussi considérable que le territoire allobroge. On n'y comptait pas moins de vingt et un oppida^ dont les plus importants étaient Vaison [Vasio), centre politique, résidence ordinaire des magistrats, et Luc (Lucus Augusti), sanctuaire national, situé à l'intérieur du pays, dans la haute vallée de la Drôme. A la longue, la prééminence de Luc passa à un autre lieu sacré de la même vallée, Dea Augusta (Die), ainsi ap|)elée, non pas du propre nom de la grande déesse voconce, qui était Andarta^ mais du titre qu'on lui donnait habituellement. En 333, on le voit par l'itinéraire de Jérusalem, Die était une civitas^ Luc une simple mqnsio. Ainsi le territoire voconce formait déjà deux cités, celle de Vaison el celle de Die. Au commencement du V* siècle, il y en avait quatre, les civitales Vasensium, Deensium, Vappincensium et SegesiericoiuLm. Ces deux dernières avaient pour centres les localités de Gap et de Sisteron, l'une dans l'est, l'autre dans le sud de la région voconce.
En 333, Gap n'était encore qu'une mansio, et il y a lieu de croire, par analogie, qu'il en était de même de Sisteron. Quand on en fit des cités, elles furent agrégées, non à la province de Viennoise à laquelle appartenaient Die et Vaison, mais à celle de Narbonnaise II*, organisée au temps de Valentinien ou un peu plus tard.
LA GAULB NARBONNAISE. 69
A la hauteur du mont Ventoux commençait le piays des Cavares (Cavari), qui s'étendait, le long du Rhône, jusqu'à la Durance; en arriére, sur les premières pentes des montagnes, habitaient les Memini et les Vulgientes. Orange [Arausio), colonie de César, Avignon {Avennio) et Cavaillon [Cabellio) se partageaient, du nord au sud, le territoire cavare ; Carpentras [Carbantorate ou Carpentoraté) était le chef-lieu des Memini^ Apt [Apta) celui des Vulgientes. La cité de Carpentras semble avoir disparu au déclin de l'empire; elle n'est pas marquée dans In, Notitia [l).
La Durance limitait, au nord, le pays des Salluvii, où s'élevaient les trois importantes cités de Marseille, d'Aix et d'Arles. Le territoire d'Aix était assez restreint; celui de Marseille ne comprenait que quelques localités côtières; c'est aux magistrats de la colonie d'Arles que ressortissait la plus grande partie de la population de ces contrées, jusqu'à la hauteur des îles d'Hyères. Arles avait été extrêmement avantagée par César; elle ne cessa de grandir et de faire à Marseille une concurrence de plus en plus grave.
A Test de cette région, dans le bassin de l'Argens, se trouvait le pays des Commoni^ qui fut attribué à la colonie de Fréjus [Forum lulii). A l'est, Antibes [Anlipolis]^ d'abord colonie marseillaise, devint, sous l'empire, le cheflieu des Dédales, Plus au nord, entre lo Verdon, la Durance et l'Asse, Riez [Reii) eut pour territoire l'ancien pays des Albioi et Digne [Dinia] celui des Bodioniici^ c'est-à-dire la vallée de la Bléonne. Le territoire de Digne faisait d'abord partie des Alpes Maritimes; Galba l'en détacha pour l'annexer à la Gaule narbonnaise; il revint, par la suite, à sa province* primitive, à laquelle il est attribué dans l^LNoiitia.
Au delà du Rhône, le territoire des Hel viens [Helvi ou
(1) C'est sans raison valable que Mommsen (M. G. Auci, antiq,^ t. IX, p. 560) suppose ici un accident de transcription. Lo fait qu*i! y eut des évéques de Carpentras dés le cinquième siècle ne prouve nullement en faveur de la perpétuité de la cité. Les sièges épiscopaux d'UzèSy Toulon, Nice, sont aussi anciennement attestés que celui de Carpentras et cependant ces localités n'ont jamais été des cités.
Helvii) avait pour chef-lieu une ville appelée Alba (Aps), qui donne son nom à la cité dans le catalogue de la iVo^ttia : civitas Albensium, Au sud s'étendait, de TArdèche à l'Hérault, Timmense région des Volques Arécomiques, dont la capitale était à Nimes {Nemausus); son ressort comprenait vingt-quatre localités [oppida) de moindre importance.
Entre THérault et TAude on trouvait, dans la région maritime, la colonie de Béziers [Baelerrae], dans la montagne, la cité de Lodève (^Luteva) (1). Leurs territoires, relativement peu étendus, paraissent avoir été démembrés du pays des Volques Tectosages. Celui-ci comprenait tout le pays entre l'Hérault et les Pyrénées, et, au delà des Corbières, les vallées supérieures de la Garonne et du Tarn.
Par delà TAude, Narbonne eut d'abord des voisines, Ruscino (Castel Roussillon) au sudj Carcassonne (Carcasso) à l'ouest. Mais ces fondations ne dépassèrent pas beaucoup le siècle des Antonins. Sous l'empereur Gordien^ toute la côte, jusqu'aux Pyrénées, relevait de Narbonne (2). Ruscino avait disparu comme organisation municipale; il en était de même de l'antique Illiberris^ qui déjà, du temps de Pline, n'était guère plus qu'un souvenir, magnae quondam urbis tenue vestigium. Au IV* siècle, Illiberris ressuscita sous un autre nom, celui de castrum Helenae, dont l'origine constantinienne est évidente. C'est là que périt l'empereur Constant, en 350 (3). Mais ce n'était qu'une forteresse,
(1) Dans cette contrée, quelques localités, Ayatha (Agde), Cessera (Saint- Thibéry), Piscinae (Pézenas), ont pu avoir, sous le Haut-Empire, une organisation municipale indépendante; mais cela n*cst pas bien prouvé. H est sûr, en tout cas, qu'elles l'avaient perdu avant le cinquième siècle, car elles ne sont pas mentionnées dans la Nolitia. L'itinéraire de 333 marque Cessero [Cessarone) comme une simple mansio.
(1) C. I, L., t. XII, n* 5366, inscription de l'année 239, trouvée à Saint- André do Surède, entre Elne et Collioure; elle [iicntionnc les decumani Narbonenses.
(3) Eutrope, Brev., X, 9. Le terme de caslrum est celui dont se sert Eutrope. Zosime {llisl. nova, II, 42) emploie celui de icoXC^viov; Orose {Hist., VIT, 29), celui d'oppidum.
sans autonomie municipale; Elne ne Sgure pas dans la Notitia. Il en est de même de Carcassonne, qui fut certainement, sous le haut empire, une cité indépendante de Narbonne, mais que l'itinéraire de 333 mentionne comme un simple fort, castellum Carcassone.
Le reste du pays tectosage, c'est-à-dire le bassin supérieur de la Garonne et du Tarn, avait son centre municipal à Toulouse.
La province de Gaule Narbonnaise fut subdivisée, probablement sous Dioclétien. Les signatures du concile d'Arles, tenu en 314, mentionnent — c'est son premier document — une provincia Viennensis^ à laquelle appartenaient les cités de Vienne, Vaison, Orange, Arles et Marseille. Cette province viennoise avait été démembrée de la Narbonnaise. Mais les textes du IV* siècle, jusqu'en 381, ne parlent jamais que d'une seule Narbonnaise. Au concile d'Aquilée, en 381, apparaît, pour la première fois, la Narbonensis If. Il y a lieu de croire qu'elle était alors assez récente (1).
La Narbonnaise I" avait Narbonne pour métropole; elle comprenait toutes les cités à Touest du Rhône inférieur, Toulouse, Narbonne, Lodève, Béziers, Nimes. La Narbonnaise IP eut Aix pour chef-lieu; outre cette cité, on lui attribua celles d'Apt, Riez, Fréjus, Antibes, et, de plus, les deux vici voconces de Gap et de Sisteron, élevés au rang de cité. La Viennoise eut les cités les plus voisines du Rhône : Vienne, sa métropole, avec ses deux filles, Genève et Grenoble, puis Viviers, Valence, Die, Trois-Châteaux,
(1) L*intitulé du De synoOis de saint Hilaire ne marque qu'une seule Narbonnaise ; ce livre est de 358; Ammien (XVIII, 1, 4: XXII, 1. 2) mentionne aux années 359 et 3G1 des redores Narbonensis; la province manque au Breviarium de Kufus Festus (309). Du reste, des expressions comme celles de vicarius ou rationalis quinque provinciarum, employées antérieurement ou concurremment à celles de vicarius ou rationalis septem provinciarurrif prouvent qu'une subdivision de l'Aquitaine et de la Narbonnaise s'est produite après l'introduction du système des diocèses. La circulaire du concile de Valence ^374) est adressée frairibus per Gallias el V provin^ cias; celle du concile de Nimes (396) episcopisper Gallias et VII provincias.
Vaisoii, Orange, Avignon, Cavaillon, Arles et Marseille. C'est, je crois, sous Valentinien, peut-être sous Gratien, que les derniers remaniements furent opérés et que le système provincial prit la forme .sous laquelle l'empire le légua à TEglise.