‹ Fastes épiscopaux de l'ancienne Gaule (volume 4)Chapitre 138 sur 146 · LA TRADITION AVANT LE XI« SIÈCLE · texte numérisé non relu

LA TRADITION AVANT LE XI« SIÈCLE

Dans l'antiquité chrétienne, le souvenir de Lazare et de ses deux sœurs était consacré par un édifice religieux situé à Béthanie et appelé le Lazarium (1). En 333, comme on le voit par l'Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem, il n'y avait encore là que la crypte où l'on croyait que Lazare avait été enterré avant sa résurrection. Au temps de Théodose, la Peregrinaiio Silviae [Eiheriae) distingue deux églises, dont l'une, située à cinq cents pas avant l'entrée du village, marquait l'emplacement de la rencontre entre Jésus et Marie (2), sœur de Lazare; quant à l'autre, c'est probablement là que l'on voyait, au dire de saint Jérôme, sepulchrum Lazariy Mariae el Marihae hospitium (3). C'est un lieu saint évangelique ; mais il n'est dit nulle part que les personnes dont le souvenir y était honoré eussent leur sépulture en cet endroit.

(1) L'eudroit s'appelle encore £1 Aizirièh. On y montre le tombeau de Lazare, au fond d'une église qui date des croisades.

(2) In eo loco in quo occurrit Domino Maria soror Lazari, dit la Pere^ grinalio. En fait, le texte évangelique fait rencontrer avec Jésus, au inéme endroit, d'abord Marthe, puis Marie [Jo. XI, 20, 30, 32).

(3) Saint Jérôme, Epil. Paulae, t. IV, p. 676, Martianay. H est possible aussi que saint Jérôme, dont le style est ici oratoircment obscur, ait songé aux deux sanctuaires.

â24 ^ASTfis ÉPiscûPAux DE l'anciekne Oaule.

I La fêle de ce sanctuaire n'est pas indiquée, à ma con-

I naissance, dans les calendriers grecs. Adon la marque au

f 17 décembre ; il l'avait trouvée dans le Petit martyrologe

romain (neuvième siècle). Usuard ne fait ici que suivre Adon. La teneur de celui-ci est remarquable : Eodem die b. Lazari quem dominus lesus in evangelio legitur resuscitasse a mortuis; item b. Marthae soronis eius. Quorum vene^ rabilem memoriam exstructa ecclesia non longe a Bethania ubi e vicino domus eorum fuit conservât. Le Petit martyrologe romain ne parle aussi que de Lazare et de Marthe, sous la simple rubrique In Bethania. Le fait que, des trois frères, Lazare et Marthe soient seuls nommés ici est, je crois, en relation avec Texistence de deux églises, dont Tune était consacrée uniquement au souvenir de Marthe, tandis que Tautre portait le nom de Lazare seul. Marie, n'ayant point de sanctuaire spécial à Béthanie, aura été négligée dans les calendriers.

La rubrique d'Adon me paraît provenir, directement ou indirectement, de quelque document relatif au culte palestinien de Lazare et de ses sœurs. Je ne saurais en dire autant de l'indication Marthae^ sororis Lazari, qui se rencontre, sans aucune attache topographique, au 17 octobre, dans le Petit martyrologe romain et dans celui d'Adon (1). Dans le martyrologe hiéronymien, on trouve au 19 janvier : Hierosolyma, Marthae et Mariae, sororum Lazari. Ces mots étant attestés par tous les manuscrits, il y a lieu de croire qu'ils remontent au plus tard à la recension d'Auxerre, établie vers 595. Mais il s'en faut bien qu'ils aient fait partie du texte original et qu'ils correspondent à une tradition liturgique. Ce n'est autre chose qu'une conjecture ou plu-

(1) C'est peut-être une reduplication de la précédente, 17 octobre pour 17 décembre. De telles fautes ne sont pas rares dans les martyrologes. Cependant, il est à noter que le 17 octobre fut plus tard le jour assigné dans les calendriers grecs à la translation de saint Lazare à Constantinople. Serait ce le jour de la fête cypriote, et lo martyrologiste italien du neuvième siècle l'aurait -il transportée de Lazare à Marthe par suite de quelque confusion ?

tôt qu'une fantaisie de compilateur. Le lendemain, 20 janvier, le vieux calendrier romain indiquait la fête des saints Marins, Marthe, Audifax et Abacum, persans martyrisés à Rome. La similitude des noms [aura attiré ici Marthe et Marie, sœurs de Lazare. Des déterminations de ce genre, où Ton voit rattacher des saints de date inconnue à des anniversaires de saints homonymes, se rencontrent très fréquemment dans le martyrologe hiéronymien. Il est à peine nécessaire de dire que tous les martyrologes postérieurs au VI« siècle, où la fête des deux sœurs de Béthanie est marquée au 19 janvier, dérivent en ceci du texte hiéronymien et n'ajoutent rien à son autorité.

Les Grecs ont toujours distingué Marie-Madeleine de Marie de Béthanie. Celle-ci, on Ta vu, a peu de relief dans leurs traditions. Il n'en est pas de même de la Madeleine, dont le tombeau était, dès le VI® siècle, un des lieux saints d'Ephèse. Grégoire de Tours, l'homme le plus renseigné de son temps en matière de pèlerinages, connaît ce sanctuaire : In ea urbe (Ephèse) Maria Magdalene quiescit^ nullum super se tegumen habens (1). Au temps de Charles- Martel, il fut visité par le moine anglo-saxon Willibald (2). Modeste, évêque de Jérusalem dans la première moitié du VII® siècle, le mentionnait dans une de ses homélies (3).

Quant à Lazare, certaines traditions le rattachaient aussi à Ephèse. C'est du moins ce que dit le moine Bernard, qui visita les lieux saints d'Italie et d'Orient vers Tannée 870 : Qui (Lazare) diciiur postea (après sa résurrection) perslitisse episcopus in Epheso XL annis. Quoi qu'il en soit, son tombeau se voyait à Citium (Larnaca), dans l'ile de Chypre, où Ton trouve encore une vieille église de son vocable (4). C'est de là, en effet, que son corps fut tiré,

(1) Gl. mari., 29.

(1) On doit cependant noter qu'il n'en est question que dans la deuxième rédaction de son Udœporicus (Tobler, Itin, Hieron,, p. 288).

(3) Photius, Bibl. cod,, 275.

(4) On pense bien que je ne me porte pas garant de l'authenticité de ce tombeau, pas plus que de celui de la Madeleine à Epbése. Je me borne à

en 899, par l'empereur Léon VI, pour être transporté à Constantinople, avec celui de sainte Madeleine, venu d*Ephèse. On les déposa dans une église nonvellemenl érigée au lieu appelé Trfitot, tout près de la mer, au dessous de l'ancien palais impérial, à l'endroit où le Bosphore débouche dans la Propontide. Cette double translation est relatée par un grand nombre d'historiens byzantins du X* siècle; elle ne saurait être mise en doute (1).

En ces temps-là, l'Occident n'avait encore aucune prétention sur les reliques de la Madeleine et de la sainte famille de Béthanie. On n'y connaissait aucune fête, aucun anniversaire de Lazare, sauf la commémoration du 17 décembre, dont j'ai indiqué l'origine probable. Cependant, depuis le IX» siècle, peut-être depuis le VIII*, les martyrologes s'accordaient (2) à marquer la fête de sainte Madeleine[au 22 juillet, sans aucune indication géographique, il est vrai, sans rattachement spécial à Ephèse. La même date se rencontre dans les calendriers grecs à partir du X* siècle, et il est moralement sûr qu'ils ne l'ont point empruntée aux Latins. On peut donc la considérer comme remontant à une date antérieure à la translation d'Éphèse à Constantinople ; c'est celle de la fête éphésienne.

Les commémorations de ce genre, c'est-à-dire relatives

constater qu*on les montrait dans ces localités. Au VI« siècle, Théodose, De Terra sancta, 14, dit de Lazare : secundam morlem eius nemo cogno» vit. Je suis de son avis.

(1) Léo Orammaticus, danà Migne, P. G., t. CVIII, p. 1108; — Continuateur de Théophane, ibid., t. GIX, p. 381; — Siméon Magister, ibid., p. 765; — Georges le Moine, ibid., p. 921; cf. t. CX, p. 1105. — Le pèlerin russe Daniel (1106) vit encore à Ephèse le tombeau et la tête do la Madeleine (Tomaschek, Zur historischen Topographie von Klein-Asien im Miltelalter, Extrait des comptes rendus de TAcad. de Vienne, t. CXXIX, p. 33). — Le monastère d*Andlau, en Alsace, possédait un corps de s. Lazare, que l'on disait avoir été donné par l'empereur de Constantinople à la fondatrice, rimpératrice Richarde, femme de Charles le Gros. V. là-dessus Grandidier, Hist. de Véglise de Strasbourg, t. I, p. 228, et J. Rietsch, Die nachevangetischen Geschicke der Belhanischen Geschwister und die LRzarusveliquien zu Andlau, Strasbourg, 1902, p. 42.

(2) Bède( le martyrologe publié sous ce nom par Dusollier), Raban, Wandelbert, le Petit Romain, Adon, Usuard, etc.

â des personnages célèbres de TAncien et du Nouveau Testament, se rencontrent souvent dans les martyrologes latins, sans que Ton soit en droit d'en conclure à Texislence d'une fête réellement observée dans les églises d'Occident. Aucun des anciens livres liturgiques latins, romains ou gallicans, ne contient une messe au nom de sainte Madeleine. Lazare, Madeleine et leur groupe ne sont connus alors en Occident que par l'Evangile et les martyrologes. Ils n'ont ni légende ni sanctuaire spécial (1). Même en Orient, où l'on vénérait les reliques de Lazare et de Madeleine, où les sanctuaires de Béthanie, d'Ephèse, de Chypre, de Constantinople, perpétuaient leur souvenir et leur culte, on n'en savait guère plus long sur leur compte qu'il n'y en a dans l'Evangile.

Cette situation se maintint pendant le X* siècle tout entier. J'ai déjà parlé des historiens byzantins, qui ne voient rien au delà de l'église èv T<{7coiç, si ce n'est les translations qui l'ont consacrée. En Occident, Flodoard parle (2) de nos saints uniquement d'après l'Evangile et d'après Adon, où il a pris ce qu'il dit du sanctuaire de Béthanie :

Hic domus ecclesia est tua (Lazare) sanctarumque sororum.

Odon de Cluny, son contemporain, nous a laissé une homélie (3) sur sainte Madeleine, où il ne trahit aucune notion plus précise. Qu'il y ait eu alors, dans le monde latin, un lieu où Madeleine, Lazare et ses sœurs fussent

(1) Oa a cru trouver, dans une lettre de saint Didier de Gahors (VII* siècle), la trace d'une vie de sainte Madeleine. Il s'agit, en réalité, non d'une composition hagiographique, mais d'un passage de l'Evangile (Luc. 5) que saint Didier envoie à une religieuse déchue pour la consoler par l'exemple d'une autre pécheresse repentie : Historiam de Evangelio egregiae itlius mulieris, etc. (Migne, P. L., t. LXXXVII, p. 255). II est à remarquer que saint Didier n'identifie pas Madeleine et la pécheresse de saint Luc; en parlant de celle-ci, il lui conserve son anonymat.

(?) Migne, P. L , t. CXXXV, p. 510.

(3) Migne, P. L., t. CXXXIII, p. 713. Je n'ai pas à tenir compte ici de la rccension interpolée publiée comme originale par Paillon, l, c, p. 559 et 8uiv.;cr. Hist. litt. de la France, t. VI, p. 242.

honorés d'un culte spécial, un lieu saint de l'un quelconque d'entre eux, c'est ce dont il n'y a trace, ni dans les auteurs cités, ni dans aucun autre, avant le milieu du XV siècle.

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