SAINT FRONT DE PÉRIGUEUX
que nous devons l'apparition étrange (1) d'une caravane de chameaux sur les bords de la Dordogne. Toute cette histoire de moines mourant de faim au désert et ravitaillés par un riche que les anges préviennent et dont les aumônes sont confiées à soixante et dix chameaux, se racontait depuis longtemps d'un saint Fronton (Frontonins), à qui cette aventure serait arrivée, dans le désert de Nitrie, sous l'empereur Antonin. Ce Fronton, bien entendu, n'a rien à voir avec le Périgord. La légende primitive n'en fait pas un évêque.
Rien ne prouve que cette contamination des deux légendes soit antérieure à Gauzbert. Il n'y en a pas trace dans Adon ni dans Raban, lesquels connaissent et distinguent saint Front de Périgueux et saint Fronton de Nitrie (2). On pourrait donc considérer ces deux martyrologistes comme représentant à eux deux la plus ancienne rédaction de la vie de saint Front. Cependant leurs indications, sans être absolument contradictoires, sont assez divergentes pour qu'on se demande si elles proviennent d'un même récit. D'après Raban, saint Front est né à Lenquais, dans le diocèse de Périgueux. 11 vit au milieu des moines, opère beaucoup de miracles et de conversions et meurt en paix. Il est honoré comme évêque et confesseur; rien n'indique qu'il ait été fondateur d'église. Adon, lui, ne parle pas du lieu de sa naissance; il le fait ordonner à Rome par saint Pierre, qui l'envoie prêcher l'Evangile, accompagné d'un prêtre Georges. Suit l'histoire de la résurrection de celui-ci. Saint Front vient alors à Périgueux, y fait beaucoup de conversions et de miracles. Il n'est pas question de son séjour parmi les moines.
Dans la légende la plus récente (3), saint Front est de la tribu de Juda, en même temps que de Lycaonie (transfor-
(1) Voir cependant Grog. Tur., H. Fr., VII, 35.
(2) Raban marque saint Front de Périgueux au Ier octobre au lieu du ?5. L'autre saint est au 14 avril.
(3) Acta SS.t l. c, p. 407.
mation de Lenquais). Il est converti directement par Jésus- Christ , baptisé par saint Pierre, inscrit au nombre des soixante-douze disciples, dont il exerce tous les pouvoirs. Suivant l'usage, il assiste à la dernière Cène, à la Passion, à la Résurrection, à l'Ascension, et reçoit le Saint-Esprit avec les apôtres. Il s'attache ensuite à saint Pierre, qui l'envoie de Rome avec saint Georges. Ici, ils sont déjà évêques l'un et l'autre, et Georges est destiné à la cité des Vellaves. La suite du récit représente une quantité de broderies sur le texte antérieur. Je n'ai pas à m'y arrêter. A la fin on dit que l'histoire de saint Front a été écrite par Anianus et Cronopius, ses successeurs, et que l'évêque Sebaldus y ajouta beaucoup. Cronopius et Sebaldus sont du VIe siècle. S'ils ont écrit quelque chose sur le fondateur de l'église de Périgueux, il ne paraît pas que leur œuvre se soit conservée.