‹ Faune des vertébrés de la Suisse (volume 4)Chapitre 102 sur 144 · FAUNE DES VE H TÉ B II ES · texte numérisé non relu

FAUNE DES VE H TÉ B II ES

courantes des fleuves et des rivières ou dans les eaux calmes des lacs. On voit, des deux côtés des Alpes, les mêmes transformations s’opérer avec le changement d’habitat, et cependant il semble que l’on puisse, au moins pour celles de nos lacs du sud, leur reconnaître un faciès un peu différent, et, sous leur forme propre aux ruisseaux et rivières, une livrée assez particulière.

Fades marmorata. Frappé des particularités de la livrée des Truites de ruisseaux dans les affluents de l’Adriatique, au sud des Alpes, de Siebold, en 1863 *, a distingué celles-ci sous le nom de Trutta Fario , varietas marmorata ; sans se douter, partisan qu’il était de la distinction spécifique entre Trutta Fario et T. lacustris , que son Fario var. marmorata devenait, dans les lacs tessinoîs et lombards, notre Salmo lacustris A. b, fécond, var. meridionalis . Bien que Cuvier ait attribué son Salmo marmoratus plus spécialement aux lacs de Lombardie1 2, il est impossible de ne pas rapprocher de suite ces deux noms et ces deux poissons de même origine.

Voici, brièvement, les principales différences que m’ont paru présenter, vis-à-vis de la majorité de nos Truites A, b (var. seytrionalis ou Rhcnana ), celles, fécondes aussi, que j’ai eu l’occasion d’étudier, provenant, comme je l’ai déjà dit, de la Poschiavine et. du lac de Poschiavo, tributaires de l’Adige 3, ainsi que du ruisseau Soveglia, des lacs de Lugano et de Corne, et de l’Arno, tributaires du Pô.

Tête longue et forte, vis-à-vis du poisson sans la caudale, souvent comme 1 : 3,60 — 4 chez des adultes de taille moyenne; museau grand et obtus ; maxillaire fort et très élargi dans sa partie postérieure; écailles assez fortes; manteau sombre et tout marqué de taches confluentes serrées ou de larges marbru-

1 Ueber die Fisclie des Ober-Engadins; Verhl. Schw. Nat. Gesell. 1863, p. 187.

2 Règne animal, II, p. 304.

8 La Truite du lac Blanc , sur le col de la Bernina, à 2216 mètres, n’est pas de même forme, malgré la supposition de Siebold (1. c.). Elle est très pâle et non marbrée, et doit avoir été apportée de l’Inn dans ce petit bassin; car bien que ce lac se déverse du côté du sud, la Truite de Poschiavo n’y peut pas remonter, à cause des chutes trop répétées de la Poschiaviue.

SALMO LACUSTRIS.

res brunes distribuées jusque sur le bas des flancs et sur les côtés de la tête, chez les individus vivant en eau courante, plus pâle, plus argenté, et beaucoup moins taché chez les sujets des lacs. Le vomer présente aussi ici des formes un peu différentes : sa tête triangulaire est large, mais peu allongée et comme surbaissée, le plus souvent avec 5 dents (ou au moins les traces de cinq dents) en travers de sa base ; le corps de l’os, relativement peu étranglé au col, porte des dents en majorité sur un rang ou alternantes, bien que les premières soient assez souvent, comme chez la Truite du Léman, plus ou moins sur deux rangs en avant (voy. PI. III, fig. 14 et 15).

J’ai dit, plus haut, que j’avais vu en France des Truites de la Loue, tributaire du Ehône et de la Méditerranée, présentant la même forte tête et la même livrée très marbrée que celles du Tessin et de l’Arno 1 ; et nous venons de voir que, sur bien des points, la Truite du Léman offre certaines analogies avec celles de nos lacs au sud des Alpes. Peut-être la livrée marbrée n’estelle pas le propre exclusif des tributaires de l’Adriatique.

4° Var. excclsa.

Les Truites qui habitent les petits bassins élevés de la Haute- Engadine, aux sources de l’Inn tributaire du Danube et de la mer Noire, ne sont encore, petites et grandes, malgré leurs aspects un peu différents en diverses conditions, que des représentants de notre espèce unique. Là encore, on retrouve la prétendue petite espèce, dite Farm ou Ausomi , avec ses points rouges, dans l’Inn, les ruisseaux et les petits lacs alpins, ainsi que la grande forme plus argentée et moins tachetée, dans les lacs, relativement grands pour le niveau, de Sils, Silvaplana, Campfer et Saint-Moritz, à près de 1800 mètres au-dessus de la mer.

Les circonstances exceptionnelles dans lesquelles se trouve la Truite dans la Haute-Engadine offrent, au point de vue de la

1 Je n’ai malheureusement pas pu examiner à fond les dites Truites marbrées de la Loue, en France, et n’ai, en particulier, pas pu étudier les formes et la dentition de leur vomer.

question d’espèce un intérêt tout, particulier dont Siebold a. méconnu la portée, par le fait de la distinction qu’il persistait à faire entre les Trutta Farm et Traita lacustris.

Arrivée par l’Iun, peut-être en partie apportée du sud \ la Truite a dû subir dans ces lacs élevés, les mêmes transformations que le changement de conditions lui inflige en d’autres lacs plus grands, relativement inférieurs. Rencontrant à ce niveau des eaux assez vastes, calmes et encore assez riches, elle y a acquis peu à peu, avec les modifications de forme et de livrée qui caractérisent la Truite des lacs, une taille plusgrande qui, toujours plus, l’a confinée dans ces bassins, en lui interdisant l’accès des ruisseaux voisins, trop petits ou trop accidentés, et en la transformant de plus en plus.

Parvenue à une certaine taille, elle ne s’écarte guère des lacs et se borne, pour frayer, à venir, en octobre, soit dans les parties de FInn qui réunissent ceux-ci, soit aux embouchures de cette rivière, à la Buocha Sela par exemple, au sortir du lac Campfer. Seuls, les jeunes issus de ces grosses mères viennent se mélanger daus l’Inn avec les Truites piquées de rouge et plus petites qui, nées dans les ruisseaux, sont moins sédentaires et voyagent d’affluents en affluents, en remontant les vallées latérales.

La tête de la grosse Truite du lac de Sils présentée par le Dr G. Brügger à la réunion de la Société helvétique des sciences naturelles, à Samaden en 1865, m’a paru alors, comme à de Siebold, appartenir à une Truite, mâle à crochet, très semblable à celle de beaucoup de nos lacs. L’espèce pèserait dans les lacs de la Haute-Engadine jusqu’à 25 à 30 livres * ; il en a même été pris au filet, le 19 août 1888, dans le lac de Sils, un individu de 16 kilogr., qui passe pour exceptionnel, avec une longueur de un mètre et une circonférence de 60 centimètres1 2 3. Des individus de

1 Si du moins on peut attacher une certaine importance aux proportions relativement grandes de la tête et aux formes du vomer (voy. PL III, fig. 14, 15 et 16).

2 II doit y avoir de l’exagération dans la donnée de Bansi, qui, en 1808 (Alpina, III, 101), signale une Truite de 45 livres prise dans les lacs de la Haute-Engadine.

3 Selon avis aimablement fourni par M. Coaz, inspecteur fédéral deseaux et forêts.

SALMO LACUSTRIS.

taille moyenne présenteraient encore quelquefois, selon Brügger, de très petites taches rouges mêlées aux macules noires de leurs flancs, sur fond argenté.

Je n’ai malheureusement pas pu me procurer de très grands sujets de la Haute-Engadine ; mais j’ai examiné bon nombre de plus petits individus de même provenance, capturés dans Hnn aux abords immédiats des lacs, qui, se distinguant à première vue des autres petites Truites de la rivière, à flancs plus ou moins cuivrés et à points rouges, sont pour moi les descendants directs des grandes mères des lacs mélangés avec ceux nés de mères plus petites de la rivière ou des ruisseaux.

Comme d’autres, les pêcheurs engadinois veulent distinguer, sous le nom de Litscliwas, une espèce plus petite de ruisseaux, d’une espèce plus grande des lacs nommée Scarun et dont ils ne prendraient jamais des jeunes, parce que ceux-ci se tiendraient dans les grandes profondeurs. Embarrassé par l’idée des deux espèces qu’il partageait aussi, de Siebold (loc. cit. p. 184) a dû supposer la formation de bâtards entre petites Truites à flancs cuivrés et points rouges et grosses Truites à flancs argentés et taches noires, pour expliquer la présence d;ins Plnn des petits individus à taches noires ou bleues, dits Schild, qui ne sont pour moi, je le répète, que les jeunes censés introuvables de la grosse Truite des lacs, forcée de frayer plus ou moins dans des conditions anormales.

Les individus du dit Schild ou Schilte que j’ai étudiés, avec une taille variant de Ora,185 à 0n‘,220, présentaient en même temps plusieurs caractères propres au jeune âge et quelques particularités locales, dont quelques-unes se retrouvent plus ou moins ailleurs chez des Truites d’un habitat élevé. Ils avaient : des formes assez élancées ; la tête forte (vis-à-vis du poisson sans la caudale, comme 1 : 3,65 — 3,75); la dorsale plutôt étroite; les pectorales assez longues; la caudale bien échancrée ; les écailles relativement petites ; les faces dorsales d’un ardoisé bronzé et les flancs argentés légèrement grisâtres, avec quelques taches éparses, arrondies, noires ou bleues, sur les côtés de la tête et du corps, en dessus et en dessous de la ligne latérale ; les nageoires inférieures étant jaunâtres, plus ou moins rnâchurées et la dorsale maculée. Le préopercule, parfois un peu

anguleux, avait un bord inférieur plus ou moins allongé. Les dents, pas très nombreuses, étaient relativement fortes; les postérieures sur le maxillaire supérieur souvent au moins aussi grandes que les antérieures. Le vomer présentait une tête triangulaire surbaissée, rappelant assez celle de cet os chez notre var. méridionale, avec 4 dents transversales, en cas de dentition complète, parfois deux seulement au milieu ; le corps de l’os, assez allongé, portait des dents plus ou moins sur un rang, en quinconce ou sur deux rangs (voy. PL III, tig. 16).

Selon Bansi (1. c.), ces Truites à taches bleues seraient moins prolifiques et moins recherchées que celles à taches rouges.

B. Forma sterilis, lacustris.

Nous avons dit que certaines Truites, par suite de diverses circonstances, peuvent être plus ou moins retardées dans le développement de leurs organes génitaux et, dans différentes conditions, demeurer plus ou moins longtemps stériles ou infécondes dans les deux sexes. Il arrive aussi que des individus qui ont déjà frayé, resteront un ou deux ans sans concourir à la reproduction de l’espèce. Les premières, avec une stérilité prolongée, acquerront un faciès particulier de plus en plus accusé; les seconds se distingueront moins facilement au premier abord des Truites fécondes ordinaires.

La Truite stérile dite Sckmeb for elle, Silbcr for elle, Blmifor elle f (parfois Mai forelle) , Salar lacustris (Heckel et Kner), Salmo lacustris (Gfünther), Trutta lacustris, b (de Siebold), n’est pas propre seulement au lac de Constance et à quelques lacs d’Autriche; je l’ai trouvée aussi en quantités différentes dans la plupart de nos grands lacs, dans ceux de Thoune, des Quatre-Cantons, de Neuchâtel et de Zurich, par exemple. Elle paraît exister aussi en petite quantité, depuis quelques années, dans le Léman, comme je l’expliquerai plus loin, et on me la signale jusque dans les lacs du Tessin. Partout elle présente à peu près le même faciès, ainsi que les mêmes allures et les mêmes caractères différentiels plus ou moins accusés.

La plupart des pêcheurs assurent qu’elle ne quitte pas, comme les autres, les lacs au moment du frai et déclarent n’avoir ja-

SALMO LACUSTR1S.

mais trouvé eu elle d’œufs bien développés ; corroborant ainsi l’opinion de Siebold qui, le premier, l’a réunie, comme forme stérile, à la Truite ordinaire des lacs de l’Europe moyenne.

L’examen que j’ai fait des organes générateurs de semblables Truites de diverses provenances, à différents âges et à différentes époques, m’amène à confirmer aussi l’opinion de Siebold, avec quelques réserves, eu égard à la cause et à la durée de la stérilité qui modifie d’autant plus l’individu qu’elle le frappe plus jeune et qu’elle persiste davantage.

Dans ses formes extrêmes, après quelques années de stérilité, la Truite argentée Schwebforeüe, Trutta ou Salmo lacustris B, rappelle au premier abord presque autant le Saumon que la Truite ordinaire. (Voir les excellentes figures d’Agassiz 1 et de Rapp 2.)

Ses formes générales sont plus élancées ; sa tête est plus conique, avec un museau plus acuminé ; son pédicule caudal, entre le dernier rayon de l’anale et le premier de la caudale, est plus allongé ; ses nageoires paires sont volontiers plus étroites ou plus acuminées, sa caudale demeure plus longtemps échancrée; ses écailles, moins noyées dans la peau et moins recouvertes de mucus à l’époque du frai, sont aussi plus caduques et plus apparentes. Les mâles ne présentent pas le crochet mandibulaire qui distingue, en temps de frai ordinaire, les individus féconds. Sa livrée est généralement d’un vert-bleu, bleue ou d’un gris bleuâtre sur le dos, ses flancs sont très brillamment argentés avec quelques rares taches noires ou noirâtres, principalement au-dessus de la ligne latérale ; ses nageoires inférieures sont volontiers blanches ou peu mâchurées ; sa chair est rose ou saumonée. Bien que la bouche paraisse parfois plus fendue, je ne crois pas qu’il y ait là rien de bien fixe ; je n’ai également pas trouvé de différences bien constantes ni dans les formes des pièces operculaires parfois dissemblables sur les doux côtés de la tête, ni dans le nombre des vertèbres et des appendices pyloriques. J’ai par contre remarqué de fréquentes irrégularités dans la

1 Hist. Nat. des Poissons d'eau douce de l’Europe centrale, 1839, «*P1. x;y et XV.

* Fische des Bodensees, 1854, PI. III.

distribution des tubules sur les écailles de la ligne latérale qui semblent trahir un état anormal : l’intercalation fréquente d’écailles non tubulées entre les autres pourvues d’un tubule peu renflé, parfois comme déprimé.

J’ai trouvé aussi ordinairement des formes plus pincées de l’os vomer eu avant, correspondant à la forme plus conique et acuminée du museau. La tête du vomer, en se rétrécissant de plus en plus dans le bas, réduit peu à peu à 3 ou à 2 les dents antérieures qu’elle refoule vers le col de l’os. Les autres dents vomérieunes peuvent être avec cela, comme chez les Truites fécondes, plus ou moins sur un ou sur deux rangs, ou alternantes, si bien que les dispositions de celles-ci, invoquées par Heckel et Ivner pour distinguer leurs Salar Schiffermülleri, S. lacustris et Fario Marsiglii , n’ont de fait aucune fixité, ni aucune importance spécifique (voy. PI. III, fig. 18 à 23).

Le Salar Schiffermülleri de Cuv. et Val. et de Heckel et Kner, avec des formes un peu moins élancées que notre Schwebforelle , une tête un peu moins acuminée et une livrée un peu plus marquée de taches sur les flancs, ne serait également, selon de Siebold, qui, dans ses SUsswasserfische, a très bien étudié la question, qu’une forme stérile de la Truite ordinaire ( Fario Marsiglii) dans les lacs autrichiens. J’ai rencontré, quant à moi, dans nos lacs des individus rappelant tout à fait la description de ces auteurs, et un individu, type de Valenciennes que j’ai eu l’occasion d’examiner au Muséum de Paris, m’a paru très semblable à beaucoup de nos Truites suisses. Peut-être les moindres divergences dans les formes et la livrée sont-elles ici dues à une stérilité moins prolongée ou seulement temporaire.

La Truite vraiment stérile paraît, dans plusieurs de nos lacs, atteindre généralement à une taille ainsi qu’à un poids notablement moindres que la Truite féconde. Elle atteindrait, selon les pêcheurs, un poids maximum de 2 x/2 à 3 kilog. dans le lac de Brienz, de 4 — 5 kilog. dans ceux de Tkoune. des Quatre-Cantons et de Zurich, de 5 et 8 kilog. dans celui de Constance ; voire même parfois 25 à 30 livres dans ce dernier, selon Rapp et Heckel et Kner, dépassant alors par exception la taille de la Truite féconde, par contre, plus petite ’. Les individus stériles *

1 Georg Laubli, maître pêcheur à Ermattingen ( Statistische und tech -

SÀLMO LACUSTRJS.

de différents lacs que j’ai examinés variaient entre 0m,30 et 0m,74 de longueur totale, avec un poids de 245 grammes à 3 kilog. 300 grammes; le plus grand provenait du lac de Zurich.

La proportion des Truites infécondes varie beaucoup avec les circonstances et les conditions d’habitat. La récolte des Truites pour la pisciculture a démontré que beaucoup des individus qui sont pris dans les rivières en temps de frai, sont temporairement inféconds ou inutiles pour la reproduction, sans présenter pour cela le faciès et la chair rouge (saumonée) de la véritable Truite stérile, de la Schioébforelle qui a grandi dans les lacs et s’est modifiée peu à peu sous l’influence de son infécondité persistante. Le Dr G. Àsper de Zurich m’écrivait qu’il avait compté parfois jusqu’à 70 % d’individus temporairement impropres à la reproduction parmi les Truites taxées par lui de T. Fario , qu’on lui apportait de la Limmat pour la pisciculture; tandis qu’il ne croyait pas pouvoir évaluer à plus de 5 ° 0 le nombre des Truites argentées vraiment stériles existant dans le lac de Zurich. Je crois que la proportion des Truites temporairement infécondes est bien loin d’être aussi forte dans d’autres cours d’eau du pays, dans le Rhône suisse par exemple; par contre, celle des sujets véritablement stériles, modifiés par un habitat constant dans les eaux tranquilles, paraît devoir être bien plus grande dans le lac de Constance, puisque Kollbrunner 1 va jusqu’à dire que la Schivebforelle est plus abondante dans l’Untersee que la Qrundforelle ordinaire.

La stérilité temporaire proviendrait selon Barfurth, avonsnous dit, du fait que les produits des organes générateurs n’ont pas pu être émis ou expulsés. Si pareil accident, faute d’une résorption assez rapide, se reproduit au delà de une ou deux saisons, une stérilité durable peut en résulter; et la Truite qui,

nische Darstéllung der Fischerei im Bodensee und Untersee , in : Internationale Fisclierei-Austeliung in Berlin, 1880; Schweiz, p. 78, attribue aussi un poids maximum de 15 kilos à la Schivebforelle stérile du lac de Constance, et de 10 kilos à la Grundforclle féconde. N’ayant pas pu me procurer des Schwebforelle de ce lac avec un poids pareil, il m’a été impossible de décider si cette donnée de taille exceptionnelle est indubitable ou si elle repose peut-être sur quelque confusion.

1 Thurgauische Fischfauna, 1879, p. 65.

clans ce dernier état, est revenue au lac, 11e remonte plus dans les ruisseaux.

J’ai examiné à ce point de vue des Truites argentées ou Schwébforelle, des deux sexes, capturées en novembre, décembre et janvier dans les lacs de Constance, de Zurich, de Neuchâtel et du Léman qui toutes, avec une chair rose et saumonée. présentaient des organes reproducteurs pas, peu ou mal développés : des testicules très courts et étroits, parfois presque filiformes et à peine perceptibles, ou des ovaires tantôt très petits, de 2 ou 3 centimètres, renfermant des œufs dont les plus gros atteignaient au plus un millimètre d’épaisseur, tantôt passablement plus grands, avec des œufs distribués par feuillets, en décembre de 1 à 2mm de diamètre seulement.

Une Schwébforelle femelle, parfaitement caractérisée, du poids de 3 kilog. 300 grammes et d’une longueur de 0m,74, prise dans le lac de Zurich, le 9 juin 1886, était tout particulièrement intéressante : son ovaire gauche, large de 0m,030 en avant et effilé en arrière, mesurait 0m,128 de longueur;’ le droit, plus allongé, mais d’épaisseur plus constante, 0m,.020, avait une longueur de Om,166. La membrane enveloppante, formant diverses cloisons séparatrices, était passablement sanguine; les œufs, de grosseurs très différentes et inégalement répartis, étaient, les uns d’un jaunâtre parfaitement transparent, les autres d’un blanc opaque; beaucoup, parmi les plus gros surtout, mesurant jusqu’à O"1, 0032 de diamètre, présentaient une tache noire très apparente. Évidemment la plupart de ces germes opaques ou tachés étaient frappés de mort et l’ovaire était alors, non pas en voie de développement, mais bien en activité de résorption. Cette femelle n’avait pas pu frayer en hiver 1885-86, ni probablement. auparavant, et il n’était guère possible que le renouvellement fut assez rapide pour permettre une ponte en hiver 1886-87.

Il est difficile d’établir les causes qui, nuisant au développement des organes de la génération, amènent, chez la Truite comme chez le Saumon, une stérilité plus ou moins durable, parfois même une atrophie plus ou moins complète des testicules ou des ovaires chez la première. Doit-on supposer que les conditions de milieu, dans différents bassins, sont plus ou moins

SALMO LACUSTRIS.

favorables au développement des organes sexuels, ou faut-il attribuer la chose au fait de quelque bâtardise ou de quelque dégénérescence, ou bien encore serait-ce peut-être, selon l’hypothèse de Lunel1, le résultat d’un hermaphroditisme plus ou moins complet. N’ayant rien observé jusqu’ici qui puisse appuyer l’idée de ce dernier auteur, je me bornerai à exposer brièvement les remarques qui tour à tour militent en faveur de l’une ou de l’autre des deux premières explications ci-dessus.

Les deux poissons qui, remontant de l’océan ou de la mer dans les eaux douces, peuvent être accusés de dégénérescence par le fait de séquestration, sont le Saumon ( Salmo SalarjL qui arrive tous les ans dans nos lacs et rivières, et la Truite de mer ( S . Truttci ), qui a pu probablement y parvenir aussi autrefois. Peut-être se pourrait-il que, dans certains cas, l’une ou l’autre de ces espèces, privée du retour à la mer, ait été plus ou moins frappée de stérilité; cependant, cette raison qui pourrait avoir quelque valeur pour certains de uos lacs actuellement isolés par un accident dans le cours du fleuve qui les a traversés, n’en aurait aucune pour plusieurs autres en large communication avec l’Océan, et qui comptent pourtant bien des Truites argentées ou stériles. S’il s’agissait de croisement ou bâtardise réduisant la proportion des individus féconds, le Saumon devrait être bien plutôt accusé que la Truite de mer, car notre forme stérile, Schwébforelle, ressemble extérieurement bien plus au premier qu’à la seconde, comme le montrera la brève description que je donne plus loin du S. Trutta.

Il est bien possible qu’il s’opère assez souvent des croisements fortuits entre Truites et Saumons dans plusieurs de nos cours d’eau dépendant du Rhin, comme plus bas entre Truites de mer et Saumons; cela pourrait expliquer l’infécondité d’une certaine proportion d’individus dans nos bassins dépendant de ce fleuve au-dessous de la chute; mais cela ne peut être la seule raison, car pourquoi la Schwebforelle serait-elle alors tout particulièrement abondante dans le lac de Constance, où le Saumon ne peut arriver à cause de la chute du Rhin à Schafl-

1 Poissons du bassin du Léman, p. 158; d’après le dire d’une poissonnière qui aurait vu des Truites à la fois laitées et ovées.

house. Serait-il possible que la stérilité de beaucoup de Truites dans ce bassin, aujourd’hui fermé, soit due à la descendance de nombreux Saumons autrefois emprisonnés par un brusque accident sur le parcours du fleuve; ou bien faut-il supposer plutôt qu’il y ait dans les conditions d’habitat des tributaires du lac de Constance des éléments particuliers d’infécondité. La présence de formes stériles dans plusieurs lacs en relation avec des fleuves et des mers où le Saumon ( Salino Sala r) fait complètement défaut, comme en Autriche, dans le Tessin, au sud des Alpes, et dans le nord de l’Italie, doit écarter, semble-t-il, au moins dans ces cas, l’explication par bâtardise. Si c’est aux circonstances locales qu’il faut attribuer la prédominance de la Schwébfordle dans le lac de Constance, ce doit être à des conditions spéciales de frai ou d’alimentation, ou à la nature des eaux; car, si c’était au simple fait de la réclusion, le même cas devrait se présenter aussi dans le Léman, où la Truite argentée est, au contraire, relativement rare.

Peut-être les deux raisons supposées peuvent-elles tour à tour concourir au retard du développement des organes sexuels dans des conditions différentes.

D’un côté : les formes plus élancées et acuminées de la Truite argentée, la déformation fréquente de la tête de son os vomer et le déplacement des dents qui en est la conséquence, sa livrée même et la coloration généralement rougeâtre de sa chair semblent rapprocher passablement cette forme du Saumon, dans nos eaux dépendant du Rhin, et amener jusqu’à un certain point à l’idée d’une influence de bâtardise corroborée par la constatation du fait que les bâtards obtenus de ce dernier avec la Truite perdent d’ordinaire aussi leur instinct migrateur. De l’autre, il faut bien reconnaître : soit que les dents du corps du vomer ne participent pas de la caducité précoce qui caractérise celles de cet os chez le Saumon, soit que les bâtards fabriqués croissent volontiers plus rapidement, tandis que la Truite stérile semble se développer, au contraire, plus lentement, et que la couleur saumonée analogue de la chair peut provenir quelquefois simplement de la prédominance de certains éléments dans l’alimentation.

Il m’a paru que la proportion des Truites à chair rose dans

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un cours d’eau est souvent en relation avec l’abondance des petits crustacés vivant dans celui-ci, des Crevettes (Oammarus)y en particulier. L’observation faite au château de Kotkberg et que rapporte Jurine (1. c. p. 165), de Truites qui étaient saumonées ou à chair blanche, selon que le fossé où elles vivaient était abondamment garni de plantes aquatiques ou au contraire fraîchement desséché et curé, me semble militer au moins autant en faveur de la question d’alimentation que dans le sens de l’explication proposée par cet auteur, d’une pauvreté d’oxygène dans l’eau. Le curage du fossé devait, en effet, priver ses habitants d’une quantité de ces petits crustacés qui fourmillent d’ordinaire dans la vase et dans le voisinage des végétaux aquatiques.

Le fait que j’ai rencontré dans le Léman quelques Truites bleues stériles rappelant beaucoup celles d’autres lacs, alors que Jurine, en 1825, ne semble pas avoir eu même connaissance de cette forme dans les mêmes eaux tributaires de la Méditerranée, pourrait être invoqué en faveur ou d’une dégénérescence du Saumon importé, ou de l’idée de croisement; surtout si l’on considère que c’est depuis que le Saumon du Rhin a été introduit un peu en grand dans le Léman, depuis 1852, qu’on y a peu à peu reconnu, je ne dis pas ce qu’on appelle vulgairement la Truite saumonée, mais bien la Truite bleue ou argentée et inféconde que bien des pêcheurs de ce lac ne connaissent encore qu’ imparfaitement1.

Il est évident que les divers arguments ci-dessus exposés pour expliquer tour à tour la stérilité par le fait de croisements ou par des circonstances d’habitat particulières ne suffisent pas à éclaircir la question en toutes conditions. Force est donc de supposer une cause de retard ou dl infécondité dam V origine ou V essence meme de V espèce, à part peut-être quelques cas attribuables à des croisements, dans des conditions particulières.

1 M. Lugrin, pisciculteur à Grémaz (Ain), près Genève, et marchand de poissons du lac, m’a assuré que l’on avait pris dans le Léman, principalement à la traîne , entre le 1er janvier et le 25 février 1S84, près de 50 kilog. de Truites argentées stériles. Il croit que cette Truite devait exister déjà dans le lac avant les dernières importations du Saumon, mais en beaucoup moins grand nombre que maintenant.

Il paraît avéré que les Truites de mer, ainsi que les Saumons, ne quittent pas toutes tous les ans l’eau salée pour venir frayer en eau courante, et que ces poissons restent parfois un an ou deux sans concourir à la reproduction de leur espèce; il n’y aurait donc rien d’ étonnant à ce que pareilles irrégularités se retrouvassent chez les Truites d’eau douce, exagérées même dans certaines conditions locales, et puissent expliquer, par analogie, l’infécondité temporaire de beaucoup de ces dernières, qu’elles descendent de la Truite de mer, ce qui est bien possible, ou qu’elles appartiennent à une espèce originairement distincte. Cependant, semblables abstentions momentanées ne suffisent pas à motiver les différences de structure que nous avons signalées, dans le vomer en particulier, chez certaines Truites argentées demeurées stériles depuis quelques années, et il est difficile d’admettre que ces modifications assez profondes disparaissent complètement sous l’influence d’un retour plus ou moins tardif à la fécondité, encore moins que ces différences paraissent et disparaissent annuellement chez le même individu, selon qu’il est capable ou non de reproduction.

Il faut donc distinguer entre Truites temporairement infécondes et Truites stériles de naissance , et admettre que les transformations morphologiques qui accompagnent la stérilité, alors que celle-ci frappe l’individu avant l’âge de fécondité et persiste plusieurs années durant sa croissance, résultent le plus souvent d’un défaut , accidentel ou héréditaire , des transformations diverses qui, dans les formes de différentes parties de la tête et du corps, accompagnent d’ordinaire dans les deux sexes le développement des organes de la génération.

J’ai dit plus haut, h l’article 8. Salar , que l’on prend depuis quelques années dans le Léman des Saumons plus ou moins modifiés par l’habitat constant en eau douce. Les Truites maintenant en question, bien qu’avec certaine ressemblance extérieure, s’en distinguent cependant à divers égards, comme on peut le voir eu comparant les descriptions des uns et des autres. Voyez, en particulier, quant aux voraers : PI. III, fig. 17, le vomer d’une jeune Truite bleue inféconde du Léman; fig. 10, celui d’une jeune Truite féconde de même taille, du Rhône; fig. 5 et 6, les vomers de deux Saumons du Rhin modifiés par

SALMO LACUST1US.

leur développement clans le bassin fermé du Léman. — Voyez aussi PL III, les vomers comparés du Saumon du Rhin, fig. 1 à 4; de la Truite stérile de différents lacs, fig. 17 à 23, et de diverses Truites fécondes, fig. 8 à 16. — Sans attacher une valeur spécifique aux différences que peuveut présenter tous ces vomers, j’ai cru intéressant d’en figurer quelques-uns, pour montrer leur variabilité en différentes conditions.

Les auteurs qui ont traité des Truites suisses ont tous, à P exception de Jurine, de Pavesi et de Lunel, distingué spécifiquement la Truite de ruisseaux (. Bachfo relie ) de celle des lacs {Seeforellë). Ceux qui ont parlé de la Truite argentée ( Schweb forélle du lac de Constance ont tous fait plus ou moins, jusqu’à Rapp, en 1854, des confusions entre formes stériles et fécondes : Hartmann, en 1827, considérait la Seeforeüe ou Schwebjorne comme une variété de la Grundforeïle ordinaire; il savait qu’elle ne s’engage pas comme cette dernière dans les rivières en temps de frai, mais il croyait qu’elle devait frayer de mi-novembre à mi-décembre dans les profondeurs du lac. Nenning, en 1834, avec les mêmes données au sujet des allures en temps de frai, distingue spécifiquement les deux formes; seulement il nomme Salmo Trutia la Schwebforelle et Salmo locus tris la Grundforeïle ordinaire. Schiuz, en 1837, distingue aussi deux espèces à côté de la Flusslorelle ( Salmo Fario ), une Truite Salmo Truüa , qui pèserait jusqu’à 40 livres, qui habite tous nos lacs et irait jusqu’à la mer, et un Saumon argenté Salmo lacustris , qui vit dans le lac de Constance et le Rhin supérieur; mais il embrouille de nouveau la question, en confondant le Saumon argenté avec la Rhemlanke qui s’engage pour frayer dans le Rhin et dont il dit que le mâle en rut porte un crochet mandibulaire. Agassiz, en 1839, figure les deux formes, comme spécifiquement différentes, sous les noms de S. lacustris , pour la forme argentée du lac de Constance, et de S. Trutia , pour la forme ordinaire des autres lacs. Rajyfr, en 1854, avec de bonnes figures des deux formes de la Truite dans le lac de Constance, donne le premier de bonnes descriptions comparées de ces deux poissons, qu’il distingue spécifiquement sous les noms de Fario lacustris et Fario Traita . Nous avons vu que Heckel et Ivner, en 1858, ont conservé la distinction spécifique de Rapp, et que

c’est de Siebold qui a enfin, en 1863, attiré l’attention sur la stérilité de la forme argentée, Salmo ou Trutta lacustris , dont je viens d’indiquer les caractères.

Variations exceptionnelles ou accidentelles.

On trouve assez souvent des Truites, tantôt de forme étroite et très allongée, tantôt, au contraire, très courtes et élevées; les premières, qui reçoivent volontiers le nom de Schlankforellen, en allemand, de Fourreaux, en français, 11e sont, la plupart du temps, que des sujets exceptionnellement maigres ou qui viennent de subir, durant le temps de frai, un jeûne trop prolongé; j’ai vu quelques individus des secondes rappelant un peu la forme ventrue du vieux S. Umbla , dans le Léman, un sujet même avec une caudale largement convexe, comme parfois chez celui-ci. J’ai rencontré aussi, particulièrement chez des Truites emprisonnées dans de petits lacs élevés et pauvres en éléments nutritifs, des individus présentant une tête exceptionnellement grande, avec un corps très mince en arrière. O11 prend aussi de temps à autre, principalement dans les ruisseaux, des Truites contrefaites, plus ou moins tordues ou bossues1. Enfin, on connaît encore des Truites à tête fe Mops singulièrement déformées. J’en ai vu, entre autres, une qui, avec un museau très rond et très court, portait une mâchoire inférieure dépassant la supérieure d’une quantité égale à l’espace préorbitaire. Ses dents supérieures antérieures étaient très fortes; son vomer, écrasé, portait 2 grosses dents en avant et 8 en quinconce en arrière. Elle avait, malgré cette forme malheureuse de la gueule, atteint déjà le poids de 8 livres et n’était pas exceptionnellement maigre.

Bien que la Truite de mer, Meer for elle (Salmo Trutta, Linné), qui des mers du Nord remonte pour frayer, comme le Saumon, dans les fleuves et rivières, soit censée ne pas arriver de nos jours jusqu’à nous, je ne suis pas éloigné de croire qu’elle a dû être autrefois, alors que les communications étaient plus larges

1 Je ne parle pas ici des nombreuses difformités que la fécondation artificielle semble multiplier chez les embryons et les jeunes alevins de notre Truite.

SALMO LACUSTRIS.

et plus faciles, la souche des diverses Truites d'eau douce qui habitent actuellement nos lacs et nos cours d'eau. Très différente du Saumon à tous égards, elle se rapproche par contre beaucoup de notre Truite, forme féconde, soit adulte, soit dans le jeune âge. Les descriptions souvent contradictoires qu’en donnent les auteurs ne permettent pas de lui trouver, malgré la différence d’habitat, des caractères spécifiques de bien grande valeur. Les quelques individus que j’ai reçus de divers côtés, sous le nom de Lachsforelle , à part quelques légères différences : dents vomériennes moins persistantes, préopercule volontiers un peu plus anguleux, nageoires souvent un peu moins développées, ne m’ont pas paru, dans leurs formes diverses, s’éloigner beaucoup de nos Truites suisses.

De Siebold (Süsswasserfische) signale chez elle une forme stérile, comme chez ces dernières ; et Günther (Catal. VI) parle de bâtards entre elle et la Truite de rivière (S. Fario Gai mardi). Malmgren • (Krit. Uebersicht über die Fisch-Fauna Finnlands ') émet l’opinion que Balchforélle et Landseejorelle ne sont que des variétés de la MeerforeUe . Mêla (Vert. Fennica, 1882, p. 341), range, à priori, sous le même nom de Salmo eriox (Linné), le Salmo Trutta L., ainsi que les Trutta Trutta, T. lacustris et T. Fario de Siebold.

Des mers du Nord et Baltique, la Truite de mer s’engage plus ou moins avant, pour frayer, dans les cours d’eau de Russie, d’Allemagne, de Suède, de Norvège et d’Angleterre; la grande ressemblance qu’offre avec elle le Fario argenteus de Cuvier remontant dans le bassin de la Loire, ferait même supposer que son aire géographique s’étend, dans l’océan, bien au delà de ce qu’on suppose généralement. Selon quelques ichthyologistes 1 2, elle arriverait jusque dans la Moselle et le Main, tributaires du Rhin, sans cependant avoir été reconnue plus près de nous dans les eaux de ce fleuve. R est vrai que quelques

1 Deutsch, von Frisch, in Archiv für Naturgeschichte, 1864, p. 334. s Selon Schaefer (Moselfauna, 1844), la Truite de mer se prendrait assez souvent dans la Moselle, près Trier; tandis que, selon Holandre (Faune de la Moselle, 1841), elle serait déjà rare près de Metz. De Siebold (Süsswasserfische) la dit rare dans le Main.

pêcheurs m’ont parlé, sous le même nom de Lachsforélle , de Truites d’un faciès particulier qu’ils auraient remarquées parfois remontant nos plus grandes rivières, l’Àar particulièrement ; mais je n’ai, moi-même, jamais vu la Truite de mer dans le pays autrement que sur les marchés, venant du nord, et je doute fort que ce soit d’elle qu'il s’agisse dans le cas. Si elle reste aujourd’hui pareillement en arrière du Saumon qui, tous les ans, revient à nous et s’engage même jusque dans bien des petits cours d’eau accidentés, ce n’est cependant pas, à mes yeux, une raison pour qu’elle n’ait pas été plus entreprenante autrefois, dans des conditions plus faciles, et pour que l’on voie là un motif de séparer spécifiquement deux poissons qui présentent des analogies aussi frappantes. (Voyez plus loin une brève description de la dite Truite de mer ( Trutta Trutta L.) et quelques-unes de ses variétés.)

La Truite des lacs, des rivières et des ruisseaux habite sous diverses formes les eaux douces de l’Europe, depuis l’Italie, l’Espagne et le Portugal, au sud, jusqu’en Laponie, au nord. On la trouve : en Suisse, en France, en Belgique, en Hollande, en Allemagne, en Danemark, en Autriche, en Russie, en Finlande, en Angleterre, en Suède et en Norvège; même, en dehors du continent, en Algérie et en Asie-Mineure, si, comme je le crois, le S. macrostigma de Duméril n’est qu’une variété locale de la même espèce dans les régions méditerranéennes.

Quoique prospérant plus ou moins dans des eaux de diverses natures, la Truite semble cependant préférer généralement les eaux vives des régions montagneuses, et acquérir ses plus grandes dimensions dans les eaux de quelques-uns des grands lacs de la Suisse et de l’Autriche \ Les individus qui vivent plus constamment en eau courante ou dans des bassins élevés trop petits demeurent généralement dans de moindres proportions, partie à cause de la température plus basse des eaux, partie par le fait d’une alimentation moins abondante; et nous avons vu combien les formes et la livrée peuvent varier avec

1 Voyez plus haut les dimensions comparées de l’espèce dans nos différents lacs.

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cela dans des conditions de milieu différentes. Il est bien connu que la Truite recherche, pour frayer, les eaux fraîches et courantes, et que, dans ce but, la très grande majorité des représentants de l’espèce abandonnent plus ou moins vite, dans la belle saison, les eaux tranquilles et profondes de nos lacs ou de nos plus grands courants, pour remonter, plus ou moins avant suivant leur taille, dans les différents affluents de ceux-ci ; tandis que la Truite stérile, Truite argentée, Truite bleue ou Schwebforélle , dont j’ai parlé plus haut, reste alors dans nos lacs, ayant perdu l’instinct de migration, faute d’éprouver les besoins de la reproduction. Nous avons vu plus haut, en effet, que certains individus, frappés de stérilité persistante et présentant un aspect particulier, se confinent de plus en plus dans les lacs, où ils atteignent, suivant ceux-ci, des proportions plus ou moins fortes.

Les grandes Truites fécondes, dites des Lacs ou Seeforelle , qui ont déjà acquis un certain volume dans nos plus grands cours d’eau ou dans nos grands lacs inférieurs, ne peuvent naturellement remonter aussi haut que les petites; il est rare d’en rencontrer de bien grosses au delà de 900 à 1000 mètres au-dessus de la mer, en dehors de certains lacs alpestres de grandes dimensions, où, comme dans ceux de la Haute-Engadine, elles ont pu prendre un accroissement exceptionnel.

On signale la Seeforelle , ou grande Truite, dans le Rhin antérieur jusque un peu en dessus de Trons, à près de 890 mètres ; moins haut dans le Rhin postérieur, dont les eaux plus troubles paraissent moins lui convenir. Il est rare que les grosses Truites du Léman remontent plus haut dans le Rhône, en Valais; beaucoup de celles de la partie inférieure occidentale du lac se bornent même à descendre plus ou moins dans le Rhône, pour y déposer leur frai en eau courante, à très courte distance. Parfois des Truites emprisonnées par l’accroissement de leur taille dans un petit lac élevé, sont contraintes de frayer à l’ embouchure ou au débouché de quelque petit affluent de celui-ci. Les plus petites, dites Truites de ruisseaux ou Bachforelle , plus légères et moins exigeantes quant au volume d’eau, remontent, en franchissant mille obstacles, parfois jusqu’au delà de 2000 mètres.

Beaucoup qui peuvent regagner les eaux profondes d’un lac s’y réfugient pour y passer la mauvaise saison; d’autres, pour éviter la surprise des gels, quittent les petits ruisseaux et viennent hiverner plus bas dans des courants plus importants. Si bien que l’on ne rencontre plus guère dans nos petites rivières de second ou de troisième ordre, durant la mauvaise saison, que des individus de taille relativement très inférieure et d’autant moindre que le cours d’eau est plus élevé, plus étroit ou moins profond.

On trouve, en Suisse, des Truites en plus ou moins grand nombre, non seulement dans tous les lacs et les cours d’eau d’une certaine importance, dans les régions inférieures, mais encore dans presque toutes les rivières de la région montagneuse, dans le Jura et les Alpes, au nord comme au sud de celles-ci, et jusque dans beaucoup des torrents, des ruisseaux et des petits lacs de la région alpine, jusqu’à la limite à peu près des neiges éternelles.

Inutile de rappeler ici les noms de beaucoup de lacs, en majorité déjà cités plus haut, qui, depuis nos niveaux inférieurs,. 197 mètres sur mer (lac Majeur) au sud des Alpes, ou 244 mètres s/m. sur le RBin (à Bâle) au nord, s’échelonnent, en différents cantons, sur le parcours de nos principaux courants, tous plus ou moins riches en Truites : dans les bassins du Rhône, au-dessus de la perte, du Rhin, au-dessus comme au-dessous de la chute, de l’Inn, de l’Adda et du Tessin1. Une nomenclature de nos cours d’eau de diverses importances serait également superflue ; aussi me bornerai-je à signaler, en diverses parties du pays, quelques-uns seulement des petits lacs élevés dans lesquels l’existence de la Truite a été constatée, audessus de 900 mètres, dans les régions montagneuse et alpine ;

1 II y a, en particulier, en région relativement inférieure, des Truites dans les lacs : du Léman, de Neuchâtel, de Morat, Bienne, Tlioune, Brienz, Sempach, Baldegg, Hallwyl, Lucerne, Sarnen, Lungern, Zougr Egeri, Lowertz, Zurich, Wallenstadt, Lugano, Majeur et autres; ainsi que dans le Rhône, le Rhin et les principales rivières des divers bassins : Arve, Doubs, Aar, Sarine, Emme, Reuss, Limmat, Thour, Inn, Adda,. Tessin, etc., et la plupart de leurs nombreux tributaires en divers cantons.

SALMO LACUSTRIS.

ainsi : le lac de Poschiavo (Grisons), à 962 mètres au-dessus de la mer, sur le versant méridional des Alpes; le lac de Joux (Vaud), à 1009 mètres s/m. dans le Jura; les Seealp et Semtis See (Appenzell), à 1142 et 1210 mètres; le lac de Lenz (Grisons), à 1544 mètres; d yArnon (Berne), à 1546 mètres; de Davos (Grisons), à 1561 mètres; de S.-Moritz, Campjer, Sil vaplana et Sïls (Engadine, Grisons), entre 1767 et 1796 mètres; d 'Engstlen (Berne), à 1852 mètres; de Piora (Tessin), à 1854 mètres; de Palpuogna (Albula, Grisons), à 1918 mètres; d 'Alzasca (Tessin), à 2000 mètres; de V Oberalp (Uri), à 2031 mètres; de Lucendro et délia Sella (Gothard), à 2024 et 2231 mètres1; du Stockhorn (Berne), dit-on, à 2027 mètres; dans les lacs Noir , Blanc et délia Croce (Bernina, Grisons), à 2220, 2230 et 2331 mètres; du Julier (Grisons), à 2287 mètres; de Rims (Engadine, Grisons), à 2392 mètres ; de Sgrischus (Engadine, Grisons, selon de Siebold), à 2630 mètres.

Bien que les petites Truites puissent, nous l’avons dit, remonter d’elles-mêmes très haut dans les cours d’eau souvent si accidentés de nos Alpes, il n’en est pas moins vrai que plusieurs de nos petits lacs alpins, d’un accès trop difficile, ont été, même à un niveau relativement inférieur, artificiellement empoissonnés, principalement dans le courant du siècle passé. Si la Truite parvient, en Engadine, à un niveau plus élevé qu’en quelques autres parties du pays, cela doit tenir à ce que les proportions et conditions de l’Inn lui permettent une ascension plus facile et, au fait, qu’elle rencontre, à près de 1800 mètres, non seulement d’assez grands lacs, qui lui servent comme de reposoir. mais encore d’assez riches affluents de ceux-ci. Et cependant, là encore, les petits lacs les plus élevés semblent devoir la présence de la Truite dans leurs eaux à l’intervention de la main de l’homme.

L’alimentation de la Truite varie beaucoup avec l’âge et les circonstances. Diverses espèces de petits Crustacés, copépodes et branchiopodes, Cyclops, Cypris, Daphnis , Linceus , entre autres,

1 La Truite importée aurait, dit-on, sinon complètement disparu, au moins fortement diminué depuis quelques années dans ces deux petits lacs gelant presque à fond et relativement pauvres en éléments nutritifs.

lui servent de première nourriture, auxquels elle joint peu après des vers de diverses sortes, Nais , Hirudinées, etc., ainsi que des moucherons ou Ephémères divers et leur larves. Peu à peu des Crustacés et des Insectes plus gros, Ch'evettes d’eau douce. Mouches, Fliryganes, Libellules et leurs larves viennent enrichir ce premier menu, agrémenté de quelques Mollusques, Lymnées , Pisidies et autres. Puis viennent les -œufs de poissons et le menu fretin, et, l’appétit croissant avec la taille, ce sont bientôt des poissons de toutes espèces, frères même, sœurs ou enfants qui doivent payer leur tribu à la grande voracité de la Truite devenue grosse.

Si les Truites font une forte consommation de poissons, particulièrement. de Cyprins et de Chabots , dans beaucoup de nos lacs et cours d’eau, il en est par contre qui, isolées ou presque seules dans certains lacs élevés, doivent se contenter de plus maigres proies, de Crustacés, d’insectes et de Mollusques, de temps à autre accompagnés d’œufs et d’alevins de leur propre espèce. L’alimentation peut être même plus précaire encore dans quelques petits lacs supérieurs, pauvres et froids, où les Truites emprisonnées semblent limitées parfois aux petits êtres, Insectes, Fourmis, Diptères , Orthoptères ou Papillons que le vent vient jeter à la surface de l’eau.

La Truite mange beaucoup et croît en proportion de l’abondance ou de la pauvreté de la nourriture à sa portée; cependant, elle paraît jeûner d’ordinaire durant la saison des amours et vivre alors pendant quelques semaines sur sa graisse acquise, se réservant de manger d’autant plus, quand elle aura donné satisfaction aux exigences de la reproduction. Elle ne mord guère alors au hameçon. L’estomac des individus capturés en temps de frai est généralement vide; et les Truites fécondes que l’on rencontre peu après le moment de la ponte sont volontiers maigres et efflanquées, tandis que les stériles , qui ont continué à se nourrir, sont alors grasses et replètes.

Chacun sait quelle force et quelle adresse ce poisson est appelé à déployer, pour surmonter les obstacles qui s’opposent souvent à son ascension dans bien des cours d’eau barrés ou tourmentés ; comment, en particulier, il peut franchir d’un bond des chutes ou des barrages d’une grande hauteur, soit d’un vigou-

SALMO LACÜSTKIS.

reux coup de queue, soit en se pliant en deux pour se détendre subitement comme un ressort. On sait également de quelle ruse et de quelle rapidité il fait preuve dans la recherche de sa nourriture ; comment, par exemple, en dehors des heures de repos qu’il passe immobile sur le fond, couché sous une pierre ou caché sous quelque berge, il procède tour à tour avec la patience du chat qui guette la souris, ou avec la rapidité de l’éclair pour bondir sur sa proie.

L’époque de la remonte en vue de la fraye varie beaucoup avec l’âge et les conditions. Les petites Truites se mettent d’ordinaire en voyage avant les grosses, et le degré de la température, ainsi que le niveau des lacs et des rivières avancent ou retardent tour à tour le moment de la ponte. Quelques petites Truites quittent déjà les lacs inférieurs au mois de mai et sont prêtes parfois à frayer dès la fin de juillet ou en août 1 ; d’autres, retardées par contre dans certains ruisseaux ou dans quelque petit lac élevé, n’arrivent quelquefois à pouvoir pondre qu’à la tin de janvier ou même en février. Ce n’est cependant qu’entre la fin de septembre et le commencement de janvier, principalement dans la seconde moitié d’octobre, en novembre et dans la première moitié de décembre, que le plus grand nombre de nos Truites frayent dans les divers cours d’eau du pays ; quelques semaines, parfois un ou deux mois même, selon les localités, après avoir quitté les lieux, lacs ou grandes rivières, ou elles ont séjourné et où elles reviendront plus ou moins vite, la ponte terminée.

La Truite arrivée à son terme, après avoir plus ou moins longtemps voyagé en eau courante et y avoir acquis ou complété sa livrée de noces, se creuse dans le lit de la rivière ou du ruisseau, en plein courant, une sorte de berceau ou frayère , en balayant de sa queue le sable ou le gravier du fond. Ce n’est que lorsqu’elle a ainsi préparé une place convenable plus ou moins grande, suivant sa taille, qu’elle y laisse couler ses œufs, pour les recouvrir plus ou moins, dit-on, avec les déblais du sillon,

1 Lunel (Poissons (lu bassin du Léman, p. 154) raconte avoir vu une frayère de Truite en pleine activité dans le Rhône, déjà à la fin de juillet, en 1869.

après que le mâle, souvent côte à côte avec elle, les a aspergés et fécondés de sa laitance. Souvent plusieurs Truites se réunissent pour creuser ensemble une frayère commune, qui peut avoir alors quelques mètres de long sur un ou deux de large et, selon les cas, vingt à cinquante centimètres ou plus de profondeur *.

Les œufs de la Truite, comme ceux des autres Salmonidés, se détachent peu à peu des ovaires et deviennent libres dans la cavité viscérale, où ils s’accumulent jusqu’au moment où les plus mûrs peuvent être expulsés par la moindre pression. Ces germes n’arrivant pas tous à la fois au point voulu de maturité, la ponte doit se faire fréquemment en diverses reprises. Toujours assez gros, les œufs varient beaucoup, non seulement quant à leur nombre et leur diamètre, avec l’âge du poisson, mais encore quant à leur couleur, suivant les conditions de milieu et d’alimentation, d’un jaune rosâtre pâle, ambrée, d’un jaune orangé assez foncé ou rougeâtre.

Le diamètre des œufs mûrs varie de 4mm,7 à près de 6mm, suivant les individus qui les ont produits; un peu gonflés après fécondation, par absorption d’eau, ils peuvent même mesurer parfois jusqu’à 6mm,5. Leur nombre peut, par le fait, dépasser, suivant les cas, de un ou de deux mille le chiffre ordinaire de 7,500 à 8,000 au kilogr., chez des Truites moyennes de 8 à 15 livres, ou rester au contraire notablement en dessous. Il semblerait que les vieilles femelles fassent volontiers les plus gros œufs et les jeunes les plus petits* cependant il n’y a rien là de très régulier, car on trouve des dimensions assez variables chez des Truites de taille moyenne. Le nombre des œufs va d’abord croissant avec la taille de l’individu ; mais il semble que cette proportion ne soit pas constante et que les sujets vieux ou de grandes dimensions produisent moins, relativement à leur poids, que les petits et les moyens. On compte souvent 1,000 œufs par livre ou demi-kilogr. du poids de la Truite ; mais ce chiffre m’a

1 C’est ainsi, par exemple, que l’on peut voir dans le lit du Rhône, près de Genève, de grands espaces blancs parfaitement nettoyés de végétation et de gravier par les grosses Truites venues du lac pour ;y frayer.

SALMO LACUSTR1S.

paru généralement un peu exagéré pour bien des femelles d’un certain âge. J’ai compté, il est vrai, de 1,250 h 1,370 œufs chez des petites Truites d’une livre ou y2kil. environ; mais la quantité proportionnelle, très variable, semble baisser plutôt après quelques années de production. Lunel a compté 3,822 œufs chez une Truite de 2 \2kiL, ainsi que 6,800 et 7,364 chez deux femelles de 4 kilogr. Une Truite du Rhône de 5 kil. 750 gr. portait 7,136 œufs mûrs, représentant une proportion de 1,230 œufs par kilogr. de son poids ; une autre de même provenance, pesant 7 kil. 800 gr., portait 10,000 œufs, donnant un rapport de 1,283 par kilogr. de son poids 1 ; une troisième enfin, de 9 kilogr, portait, selon M. Covelle, directeur de la pisciculture à Genève, 11,650 œufs, représentant le chiffre de 1,294 œufs par kilogr. de son poids.

La durée de l’incubation varie énormément avec la température de l’eau ; elle est eu moyenne de trois mois, pour beaucoup de nos grands courants, 90 à 100 jours, par 4 degrés au-dessus de zéro ; mais elle peut être prolongée de 3 à 4 semaines, dans les eaux plus froides de quelques-uns de nos ruisseaux supérieurs. Diverses expériences en privé ont démontré que le développement de l’œuf, de la fécondation à l’éclosion, peut varier de 32 jours par 10 degrés, à 165 jours par 2 degrés 2.

Des œufs fécondés ou embryonnés, emballés avec de la glace, peuvent voyager bien des semaines, sans perdre leur faculté germinative.

De même que beaucoup d’œufs sont péris faute d’avoir été fécondés, ou gobés par des poissons très friands de ce mets délicat, ainsi foule de nouveau-nés, grouillant pendant quelques temps, en moyenne 50 à 70 jours, sur la place de leur éclosion, avant la résorption de leur vésicule vitelline, deviennent la proie de nombreux amateurs, ou meurent par suite de vice de conformation 3.

La croissance de la Truite est, comme nous l’avons dit plus

1 Une autre Truite de 7 kil. 500 portait, par contre, selon Lunel (Poissons du Léman), jusqu’à 14,130 œufs.

2 Die Fischzucht, von Max von dem Borne, 1881, p. 76.

ü En captivité, particulièrement par formation d’individus doubles ou à deux têtes.

haut, très variable dans des milieux de températures différentes et plus ou moins riches en éléments nutritifs. À partir de 20 à 25 millimètres de longueur et un mois environ d’existence, la taille croît plus ou moins vite selon les sujets et l’abondance de la nourriture absorbée par chacun ; si bien que l’on trouve des individus provenant de la même ponte qui ont atteint, dans les mêmes eaux, les uns 10, les autres 16 cent, de longueur à l’âge d’un an. Les disproportions s’exagèrent encore dans des eaux différentes, à tel point que de jeunes Truites de 18 mois à 2 ans peuvent varier souvent du simple au double. L’âge de la puberté est aussi plus ou moins précoce, selon le développement plus ou moins rapide du poisson. La Truite devient, suivant les conditions, capable de reproduction dans sa troisième ou sa quatrième année, exceptionnellement dès la seconde, avec des dimensions très différentes, de Om,25 à 0m,40 environ, et un poids de 180 à 500 gr. Si l’on compte qu’une Truite libre, dans des conditions ordinaires, augmente à peu près de 500 grammes par an, passé l’âge de puberté, on peut estimer approximativement qu’un individu de 5 kilogr. doit avoir 10 ou 12 ans et un sujet de 20 kilogr. près de 40 ans. Cependant, il n’y a rien là de rigoureusement exact, car la croissance, souvent très retardée par l’insuffisance de la nourriture, peut être par contre très accélérée par une riche alimentation, surtout en captivité, mais aussi en liberté. Les mâles, volontiers moins nombreux que les femelles, semblent croître moins vite que celles-ci et seraient, selon quelques observateurs, généralement en retard sur elles eu égard à la maturité des organes de reproduction. Ce serait, si le fait est avéré, le contraire de ce qui se passe chez le Saumon, dont nous avons dit que le mâle est volontiers plus précoce.

Nous avons vu que beaucoup de Truites, accidentellement retardées ou qui n’ont pu pondre en temps voulu, peuvent rester plus ou moins longtemps infécondes, dans les deux sexes; que souvent même cette stérilité peut persister la vie durant, privant alors les individus qui en sont atteints de l’instinct de migration et les confinant dans les lacs, oii ils atteignent rarement, sauf dans celui de Constance, les dimensions extrêmes de nos plus grands sujets féconds.

La chair de la Truite, excellente et très appréciée, peut

SALMO LACUSTR1S.

être blanche ou rouge soit saumonée, selon l’état des individus, ainsi que selon les conditions d’habitat et de nutrition. Nos grosses Truites des lacs l’ont le plus souvent blanche ou très légèrement teintée ; celle des individus stériles est généralement rouge. Les petites Truites, dans certains ruisseaux, sont souvent aussi saumonées, et leurs œufs sont alors d’un jaune plus intense. Je 11e reviendrai pas ici sur ce que j’ai dit plus haut (pages 364 et 365) des causes probables de cette différence ; rappelons seulement que la chair pâlit volontiers durant l’époque des amours. Ajoutons pourtant que, suivant les goûts, c’est tour à tour la chair blanche ou la chair rouge qui passe pour la meilleure.

La pêche de la Truite se pratique de mille manières, selon les saisons, soit dans les lacs, soit dans les cours d’eau : avec de grands filets volants ou à sac, en usage sur nos lacs sous des noms différents 1 ; ou avec divers filets plus petits, toujours sans sac et souvent mis bout à bout, de fond, dormants, traînants ou à battue, à maille simple ou triple et, suivant les cas, employés dans les lacs ou les rivières2; ou encore avec d’autres filets de moindres dimensions, utilisés surtout dans les cours d’eau, plombés et jetés à la main, ou avec manche et montés sur un cadre carré, en cercle ou demi-cercle 3 4.

O11 en prend aussi beaucoup, soit avec des engins fixes, auxquels amènent parfois de grandes claies ou des barrages en culde-sac : avec des nasses en fer, en ficelle ou en baguettes, ou avec des caisses ou trébuchets de diverses sortes *, comme les précédentes fixés par des piquets, déposés sur le fond ou disposés de place en place dans les ouvertures de constructions en bois ou en pierres établies ad hoc; soit au hameçon en chaîné ou isolé :

1 Senne, Grand-filet, Monte, Tragale, Gros-Pierre, Senelle, Revin. — Waade, Sege, Garn, Schwebgarn, Zuggarn, Landgarn. — Cocù, Redaquedo, Rione, Bigbezzo, Riacera, etc...

2 Méni, Etole ou Tramai 1. — Bodennetz, Stellnetz, Spannnetz, Treibnetz. — Tremaggione, Bastardella, etc...

a Epervier, Capé, Truble. — Wurflaube, Streifen, Faümer. — Muscia, Guada, etc.

4 Yanel, Nasses, Berfous et Berfolets. — Reussen, Baren, Fallen. — Peschiere, Bertovello, Cassa, etc.

avec des fils dormants ou de fond amorcés d’un poisson, à la ligne traînante, au brillant ou à la planchette, depuis le bord ou en bateau, ou avec la ligne montée, au ver ou à la mouche 1 2 ; soit encore au trident ou au harpon, au lacet ou à la pince \ au fusil, à la coiffe ou à la main même, entre les pierres des barrages, à l’époque de la remonte; souvent enfin et malheureusement, avec l’intervention de la dynamite et d’amorces étourdissantes ou empoisonnées, de la chaux et de la coque du levant en particulier, malgré l’interdiction.

La Truite, partout très estimée pour sa chair délicate et d’une vente toujours facile, malgré le prix élevé qu’elle a atteint aujourd’hui 3, fait l’objet d’une pêche très active et d’un commerce étendu, non seulement en Suisse, mais encore dans les pays voisins, où l’on prise fort les belles pièces de nos lacs. Quoique la loi protège cet excellent poisson, en interdisant la pêche durant l’époque de la reproduction 4 et en condamnant les engins trop destructeurs 5, celui-ci a cependant assez diminué dans quelques-uns de nos lacs et cours d’eau, grâce à des poursuites incessantes et au braconnage, pour que les autorités aient entrepris de réparer les brèches annuelles par la multiplication artificielle en divers cantons, et par la mise à ban de quelques petits lacs et de certaines parties de diverses rivières.

Les établissements de pisciculture, fort peu nombreux en

1 Fils, Traîneau, Traîne, avec ou sans planchette, Ligne ou Fouette. — Schnüre, Otter, Angelruthe. — Ligna, Tirlindana, Canna, etc.

2 Trident, Harpon, Grispi, Grappins. — Stechgabel, Speer, Geeren, Schorpfen. — Fiocina, Froina, etc...

8 Suivant les années, les saisons et les localités, de 3 à 8 francs le kilogr.

4 D’une manière générale, du 1er octobre au 31 décembre, selon la loi fédérale du 21 décembre 1888 qui fait une exception un peu dangereuse pour la Truit^ stérile dans les lacs, Truite bleue ou argentée, Schwébforélle.

5 L’établissement de pêcheries fixes; les pièges à ressort, les tridents, les harpons, grappins et lacets, le fusil, les matières explosibles ou empoisonnées, certains genres de traînes, la planchette en particulier, et les nasses dans certaines circonstances. L’extension des filets a été aussi limitée dans les cours d’eau, et le minimum de la maille à l’état humide a été fixé à trois centimètres en hauteur et largeur.

SALMO LACUSTRIS.

Suisse jusqu’en 1874, se sont rapidement multipliés; si bien que l’on en comptait 70, répartis dans 22 cantons, en 1888. Le total des Truites (Truite de lacs et Truite de ruisseaux) élevées et officiellement versées dans les eaux publiques du pays, a par le fait énormément augmenté. On peut évaluer à 8 ou 8 i/2 millions le nombre des alevins versés pendant 20 ans, entre 1855 et 1874; il en a été par contre mis environ 17 millions (16,963,906), en différentes eaux suisses, dans les 14 dernières années (1875-1888), par des établissements officiels plus ou moins subventionnés, sans compter les produits de l’initiative privée.

J’ai dit, à propos du Saumon, que de nombreux bâtards avaient été artificiellement produits de la Truite (S. lacustris) et du Saumon ( S . Salar ), et que beaucoup de ceux-ci avaient été versés dans plusieurs de nos lacs. (Voyez p. 322.)

Comme tous autres poissons, la Truite héberge aussi bon nombre de parasites, principalement Helminthes

Deux mots, maintenant, de quelques espèces étrangères qui nous intéressent à divers égards a.

1 Le Dr Zschokke, dans ses Recherches sur les Vers parasites des poissons d’eau douce (1884) ne signale, chez la Truite du Léman, à différentes saisons, que les : Taenia ocellata (Rud.) dans les intestins; Bo thriocephalus infundibuliformis (Rud.) dans les intestins et appendices pyloriques; Tnœnophorus nodulosus (Rud.), dans le foie, la rate, les muscles, le péritoine et les intestins; surtout enkysté ; Distoma tereticolle (Rud.) dans l’estomac et l’œsophage; Dist. folium (Olfers), dans la vessie urinaire ; Cucullanus elegans (Zeder), dans les appendices pyloriques, et un Tetrarhynckus ?, dans la cavité abdominale. — A ceux-ci, divers auteurs ont ajouté, en différents pays : Ascaris obtusocaudata (Rtul.), estomac et intestins; Asc. clavata (Rud.), intestins; Asc. a eus (Bloch), intestins* Cucullanus globülosus (Zeder), intestins et ovaires ; Spir optera cystidi cola (Rud.), vessie natatoire; Echinorhynchus davceceps (Zeder), Echin. globulosus (Rud.), Echin. fusiformis (Zeder), Echin. angustatus (Rud.)r Echin. clavula (Duj.), Echin. Proteus (Westr.), intestins; Discocotyle sagittata (Leuck.), branchies; Distomum laureatum (Zeder), intestins;. Dist. Truttœ (Moulinié), enkysté dans la cavité orbitaire; Taenia longicollis (Rud.), foie et intestins; Dibothrium proboscideum (Rud.), intestins, et Ligula nodosa (Rud.), cavité abdominale.

- Avant de passer à notre genre suivant ( Salvelinus ), je donnerai encore rapidement : d’abord une brève description comparée de la Truite

Espèce étrangère, très voisine, peut-être souche de notre Truite .

(Voyez, p. 368 et 369, ses afiinités morphologiques et géographiques.)

LA TRUITE DE MER Meerforelle — Lachsforelle.

Salmo Trutta, Linné.

Corps fusiforme 'plus ou moins ramassé, moins effilé en arrière que celui du Saumon. Tète plus ou moins massive . Museau subconique plus ou moins obtus. Mâchoires égales ou quasi-égales. Maxillaire supérieur un peu élargi en arrière, dépassant plus ou moins le bord postérieur de l’œil. Vomer à chevron antérieur triangulaire, avec 2 à 4 (parfois 6 ou 6) dents transversales à la base ; le corps de Vos passablement allongé , rarement plus large que le chevron et portant, sur une carène médiane , des dents plus ou moins sur deux rangs ou en quinconce en avant , le plus souvent sur un rang ou alternantes en arriére, qui tombent 'plus ou moins vite avec Vâge en tout- ou partie d’arrière en avant. Préopercule subarrondi ou légèrement anguleux, souvent sinueux en arrière, avec une branche inférieure volontiers mieux délimitée que chez la Truite d’eau douce. Écailles petites ou moyennes. Nageoires plutôt courtes ; dorsale relativement basse; caudale, selon l’âge, échcincrée ou droite sur la tranche. — Manteau plus ou moins tacheté, rappelant assez celui de la Truite d’eau douce, davis le jeune âge surtout. — R. branchiostèges 10-12. — Appendices pyloriques (43). 49 — 61. (67). — (: Taille moyenne d’adultes 0m,4D — 0"\80).

de mer , qui pourrait, je- l’ai dit, avoir été la souche de nos Truites d’eau douce j puis les diagnoses sommaires, soit de quelques représentants étrangers du genre Salmo , S. leoenensis et S. stomatichus d’Ecosse et d’Irlande (probablement variétés de notre Truite) et S. irideus d’Amérique qui ont été dans ces dernières années importés dans nos eaux, pour faciliter leur distinction en vue de l’avenir ; sans revenir sur ce qui a été dit déjà du S. Sebago d’Amérique, presque semblable au S.- Salar , Linné. Je dirai également, plus loin, quelques mots du Saumon Quinnat d’Amérique, également importé, et qui doit rentrer dans le genre Oncorhynchus assez voisin.

(SA'LMO TRUTTA).

D. 3-4/9-11, A. 3/7-9, Y. 2/8, P. 1 12-13, C. 19 maj.

Squ. 112 128.(130). — Vert. 59-60 K

£ I — ou

Salmo Trutta, Linné, Syst. Nat. I, p. 509, et auctorum. — Salmo eriox, Linné , loc. cit. — Fakio argenteus, Cuv. et Val. XXI, p. 294, pl. 616 ( Salmo ferox , Cuv. et Val. XXI, p. 338^ — Günther, VI, p. 92 ?).

Selon Mêla (Vertebrata Fennica, 1882, p. 341) : Salmo eriox, Linné = S. Trmtta, Linné, et serait de même espèce que Trutta Trutta, T. lacustris et T. Fario de Siebold.

Le corps est plus trapu et ventru que celui du Saumon, et le pédicule caudal notablement plus court; la hauteur du tronc, vis-à-vis de la longueur du poisson sans la caudale, était comme 1 : 4,25—4,65 chez les quelques sujets de taille moyenne (2 à 3 kilogr.) que j'ai pu examiner. — La tête, quoique taxée de courte par bien des auteurs, était cependant, vis-à-vis du poisson sans la caudale, comme 1 : 4,30 — 4,80, même 3,95 chez des mâles. — J’ai compté 17 à 19 branchiospines sur le premier arc, chez quelques individus.

La livrée, plus ou moins argentée sur les flancs, avec taches noirâtres, partie arrondies, partie en X, présente souvent des points rouges dans le jeune âge, comme chez nos petites Truites, voire même parfois chez des adultes en noces d’assez grande taille.

Les mâles en rut portent un crochet mandibulaire plus ou moins développé.

La chair est rose, jaunâtre ou rougeâtre, mais plus flasque et réputée moins bonne, soit que celle du. Saumon, soit que celle de la Truite d’eau douce.

La plupart des adultes capturés pèsent entre 5 et 6 kilogr. ; cependant l’espèce peut atteindre parfois, dit-on, jusqu’à 25 ou 30 livres.

Cette Truite remonte, comme le Saumon, de la mer dans les

1 Vertèbres: selon Günther, Catal. of Fishes VI, p. 24.

fleuves et rivières, pour y déposer sou frai en octobre ou novembre; elle pousse cependant généralement moins loin que celui-ci ses voyages périodiques dans les eaux courantes du continent, et semble, en particulier, ne pas arriver, de nos jours, dans le Rhin jusqu’à nos frontières.

La Truite de mer varie tellement dans ses formes avec les différents fleuves ou bassins dans lesquels elle se reproduit, qu’il est très difficile de soutenir une distinction spécifique bien franche entre le Salmo Traita (Linné) des mers du Nord et Baltique et le Fario argenteus (Cuv. et Val.), volontiers plus brillant et de forme plus allongée, qui de l’Océan remonte dans la Loire. On ne peut, en particulier, expliquer que par la caducité des dents vomériennes chez la Truite de mer, l’opposition établie par Günther (Catal. of Fishes) entre Salmo Trutia , censément sans dents sur la tête du vomer, et S. argenteus portant 5 à 6 dents en travers de la base du chevron du dit os. J’ai vu, en efl'et, des sujets du Fario argenteus (Cuv. et Val.) avec 3 ou 2 dents seulement au bas du chevron vomérien, et je n’ai guère rencontré de S. Trutia du nord édentés en avant, chez lesquels on ne puisse reconnaître encore la trace de quelques dents tombées au bas du dit chevron (voy. PL III, fig. 25).

La dentition, ainsi que les formes et les proportions du vomer varient chez le Salmo Trutia au moins autant que chez la Truite d’eau douce, en diverses circonstances, bien qu’avec une plus prompte et plus complète caducité des dents. J’ai constaté, entre autres, chez quelques Truites de mer provenant d’Altona, à l’embouchure de l’Llbe, près Hambourg, un pincement du chevron vomérien dans le bas qui, en chassant les dents latérales et refoulant vers le col de cet os les médianes, semblait, au premier abord, rappeler un peu la disposition particulière au Saumon et trahir peut-être quelque mélange avec ce dernier.

Varietas.

J’ai vu, enfin, quelques Truites prises à la fin de février 1887 dans un petit lac en relation directe avec la mer Baltique, non loin de Stolp, en Poméranie, et envoyées à un marchand de comestibles de Genève, sous le nom de Süberforelle , qui présen-

(SALMO T KU'] TA.)

taient des formes du corps et de la tête, ainsi qu’un vomer différent assez des formes générales et de Pos en question chez d’autres Truites de mer d’autres provenances.

D’une taille moyenne, 0m,45 à 0m,50, elles avaient des formes à la fois assez allongées et peu comprimées, une tête conique pointue, un préopercule un peu anguleux à branche inférieure assez délimitée, plutôt longue, et une caudale un peu échancrée, avec une livrée gris-bleu sur le dos, argentée sur les côtés, marquée de petites taches noirâtres en dessus et en dessous de la ligne latérale; les nageoires inférieures blanches ou grisâtres. L’état de leurs organes sexuels, alors très peu développés, ne permettait pas de décider si elles devaient être fécondes ou non. Cependant, la forme de leur vomer, très différente de celle de cet os chez nos Truites stériles, semble devoir écarter toute présomption d’infécondité; et Pexpéditeur, questionné par lettre, assura que la dite Silberforelle vient de la mer et y retourne, qu’elle remonte même au delà du lac, pour frayer dans divers cours d’eau tributaires de ce dernier.

Le vomer de cette Truite de Poméranie, relativement court, porte un chevron antérieur largement triangulaire, avec 4 à 6 dents transversales, parfois 4 grandes dirigées en arrière et 2 petites intercalaires; les dents du corps de l’os tombent, comme chez la Truite de mer ordinaire, en majorité et d’arrière en avant. (Voy. PL III, fig. 24).

Deux Truites importées des lies britanniques.

On a importé, dans ces dernières années, d’Angleterre en Suisse, sous le nom de Loch Leven Trout et de Gillaroo Trout \ deux Truites des lacs d’Écosse et d’Irlande qui, bien que spécifiquement distinguées par Qünther (Catal. VI) sous les noms de Salmo levenensis et S. stomatichus , paraissent n’être que des variétés locales de notre Truite ordinaire d’eau douce (Salmo lamstris) sous sa petite forme. La plupart des caractères invoqués par le célèbre ichthyologiste du British Muséum, pour différencier ces deux Truites de son Salmo Fario, perdent beau-

1 A tort Gitterao Trout , clans le Rapport du Dép1 fédéral pour 1886.

coup de leur importance en face du rapprochement que j’ai dû faire de plusieurs Truites petites et grandes de cet auteur dans un meme cadre spécifique.

Les différences signalées dans les formes et proportions comparées du corps et de la tête, ainsi que dans la livrée, se rencontrent plus ou moins chez nos Truites suisses en différentes circonstances. Les pièces operculaires et le maxillaire ne présentent pas non plus des divergences de structure bien importantes; et nous avons vu que la disposition et les dimensions relatives des dents sont très sujettes à varier. Enfin, les nombres censés caractéristiques des rayons aux nageoires, des rayons branchiostèges, des appendices pyloriques et des vertèbres, ne sortent pas des limites de notre espèce indigène unique.

Une comparaison exacte, non plus avec le Sabno Fario seulement, mais avec les Truites de même espèce et de tailles différentes qui, sous divers noms, habitent nos différents lacs et cours d’eau, en montrant combien ces poissons peuvent varier à tous égards à divers âges, avec les circonstances et conditions d’habitat, suffirait, je crois, à susciter des doutes sérieux à l’égard de la valeur spécifique des Loch Leven et Q-ülaroo Trout . Aussi suis-je de l’opinion que ces Truites britanniques, non seulement s’identifieront très vite avec les nôtres dans nos eaux, mais encore n’ont pas plus de droits que celles-ci aux honneurs de la multiplication artificielle.

Voici, du reste, extraits des diagnoses de Günther (1. c.), les caractères qui devraient surtout servir à distinguer ces deux Truites, soit entre elles, soit du 8. Fario du même auteur.

LOCH LEVEN TROUT Salmo levenensis, Walker.

Corps beaucoup moins fort que dans le S. Fario , avec pédicule caudal plus étroit. Tête plutôt petite. Point de jonction de l’opercule et du sous-opercule plus bas, soit plus près de V angle inférieur antérieur du dernier que du sommet de la fente branchiale. Préopercule généralement avec un bord inférieur très indistinct. Museau moyen, conique, moins développé et sans crochet mandibidaire chez le mâle . Maxillaire beaucoup plus long que le

(SALMO STOM ATI CH US.)

museau , plus étroit, arrivant sous le bord postérieur de l’œil ou le dépassant rarement beaucoup . Dents moyennes . Tête du vomer assez semblable , avec 2 ou 3 dents à la base; les dents sur le corps de cet os en série simple et persistantes. Nageoires bien développées, pas arrondies ; pectorales pointues, relativement courtes. Caudale toujours à lobes acuminés et plus ou moins échancrée. 13 ou 14 squames en rangée transverse de derrière V adipeuse à la ligne latérale. — Coloration brunâtre ou olive-verdâtre en dessus; des taches en forme d’X sur les cotés, quelquefois avec des points arrondis bruns. Dorsale tachetée de noir. Bout des pectorales noirâtre. Dorsale et anale sans marge claire . — ( Taille : observé des sujets de 21 pouces 1.)

D. 13, A. Il, V. 9, P. 14. — App. pyl. 60-80.

Squ. 118 — . — Vert. 59.

Salmo levenensis, Walker, Wern. Mem. I, p. 541. — Yarrell , Brit. Fish.

3me édit. I, p. 257. — Günther , Catal. of Fishes, VI, p. 101.

Habite le lac Loch Leven et d’autres lacs en Écosse méridionale, ainsi que dans le nord de l’Angleterre.

Entre 1886, 1887 et 1888, quelques milliers d’alevins de cette Truite ont été introduits dans les rivières suisses dépendant du bassin du Bliin. Le canton de Fribourg en aurait en particulier élevé, dit-on, 4700 en 1886, et celui de Thurgovie en aurait produit et lâché 56,075 dans ces trois dernières années. Je doute qu’on ait jusqu’ici reconnu une Truite anglaise parmi les nôtres, et je crois que cette distinction deviendra toujours plus difficile.

GILLAROO TROUT Salmo stomaticiius , Günther.

Corps plutôt comprimé et élevé, jusque dans sa partie caudale. Tête plutôt petite relativement au corps. Po int de jonction de l’opercule et du sous-opercule plus près de V angle inférieur antérieur du dernier que du sommet de la fente branchiale. Préopercule avecbord inférieur très oblique, plutôt distinct. Museau assez obtus. Maxil-

1 Diagnose extraite de la description de Günther , Catal. VI, p. 101.

Taire beaucoup plus long (pie le museau, fort et très élargi, ne dépassant pas tout à fait le bord postérieur de l’œil, chez un sujet de 14 pouces . Dents petites. Tète du vomer petite et triangulaire ; les dents du corps de cet os en double série et persistante*. Nageoires bien développées, pas arrondies. Pectorales pointues, relativement longues. Caudale toujours à lobes acu minés et plus ou moins échancrée. 12 à 13 squames de derrière V adipeuse à la ligne latérale.— Sur le dos et les côtés du corps, des taches noires réticulées entremêlées de taches rouges, en dessus et eu dessous de la ligne latérale ; dorsale, anale et caudale avec une marge blanchâtre . — (Taille : divers individus de 6 à 14 pouces.)

Parois de l’estomac plus épaisses que chez ses congénères, dans l’adulte surtout *.

D. 15, A. 12-13, V. 9, P. 13. — App. p i/l. 44.

Sept. 125 ~r. — Vert. 59-60.

oo

Salmo stomatichus, Grünther , Catal. of Fishes, VI, p. 95.

Propre aux lacs cPIrlaude où, malgré l’épaisseur de ses parois stomacales, ce poisson se nourrit de la même manière que d’autres Truites.

930 alevins, élevés en Thurgovie, auraient été versés, en 1886, dans les eaux de ce canton (bassin du Rhin).

Comme pour la précédente, je doute qu’il soit aisé de retrouver et reconnaître, parmi nos jeunes Truites, un individu de cette variété importée.

Espèce importée d’ Amérique.

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