‹ Faune des vertébrés de la Suisse (volume 4)Chapitre 109 sur 144 · l’anguille commune · texte numérisé non relu

l’anguille commune

Aal. — Anguilla.

Anguilla vulgaris, Turton.

Corps subcylindrique très allongé , comprimé en arrière depuis Panas un peu en avant du milieu de la long . totale. Tète allongée par le côté, courte en dessus, subconique et un peu déprimée en avant. Bouche fendue à peu près jusque dessous l’œil; la mâchoire inférieure déjxissant un peu la supérieure . Dents en cardes léfjèrement inégales, disposées en bandes décroissant d’avant en amère, sur la mâchoire inférieure, le maxillaire supé'ieur, l’intermaxillaire et le vomer l; d’autres plus petites sur les pharyngiens, en groupe ovale sur les supérieurs. De petites écailles allongées et réticulées disposées plus ou moins en zigzags dans la peau. Œil petit. Dorsale naissant à 2 l/2 long. lai. de la tête environ. Anale naissant en arrière de l’origine de la dorsale, d’une longueur de tête à peu près. — (Taille moyenne d’adultes et de vieux : 0m,40 — lm à 2m.)

R. branchiostèges 11-12. — Vertèbres 110-116.

1 L’intermaxillaire, soudé au vomer, forme une pièce fixe, assez étroite, séparant en avant les maxillaires, os qui affectent ici des formes voisines de celles de l’intermaxillaire dans d’autres familles.

ANGUILLA VULGARIS.

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» oblongirostris, Blanchard, Poissons de France, p. 496 1.

1 II semble qu’on puisse aussi ajouter à la synonymie de notre Anguille ; les formes étrangères suivantes :

Anguilla canariensis, Val. Webb. et Berthel. Iles Canar. Poiss. p. 88. — A. callensis, Guichenot , Explor. Algér. Poiss. p. 111. — A. iiibernica, Coucli Brit. Fish., IV, p. 828. — A. bostoniensis, A.texana, Günther ,

Noms vulgaires : S. F. Anguille , Anguille noire , Anguille pâle , An guille jaune; S. A. Acd, Ohl, Krautaale; Tessin, Burigh-di- Inguilf Bisseiiy juv . : Prussicinn , Inguila , ad.

Corps subcylindrique très allongé, ne décroissant sensiblement en hauteur que très en arrière, entre les nageoires dorsale et anale, mais de plus en plus comprimé depuis la moitié environ de sa longueur. Dos et ventre subarrondis. La hauteur maximale, peu différente derrière les branchies et à l’origine de la dorsale, à la longueur totale, comme 1 : 16 à 18,5 chez des adultes de taille moyenne, soit sensiblement moindre que la longueur de la tête à l’occiput. L’épaisseur la plus grande, plus ou moins en avant, variant entre 2/3 et 4/5 de la hauteur.

Anus ouvert toujours notablement en avant de la moitié de la longueur totale, quoique d’une quantité un peu variable, souvent d’une longueur de la tête à l’occiput environ.

Tête subconique, un peu déprimée, bien qu’avec un front légèrement bombé, et plus ou moins pincée en avant; sa longueur, à la fente branchiale, vis-à-vis de la longueur totale du poisson, comme 1 : 7,75 à 8,5, même 9, chez des adultes de taille moyenne; sa longueur à l’occiput à peu près moitié de la précédente, ou un peu plus ; sa largeur variant entre les 3/ô et les 3/4 de sa longueur à l’occiput; sa hauteur à peu près égale à sa largeur ou un peu moindre. — Museau plutôt court et aplati, plus ou moins large ou acuminé, avec trois ou quatre grands pores de chaque côté dans sa moitié antérieure. — Narines en fente ovalaire devant et très près de l’œil, communiquant sous la peau avec un petit tubule tactile saillant en avant de chaque côté du bec. — Bouche fendue jusque sous le milieu où le bord postérieur de l’œil et bordée de lèvres plus ou moins épaisses mais toujours assez développées- — Langue assez large. — Joue passablement charnue. — Mâchoire inférieure dépassant plus ou

Catal. of Fishes, VIII, p. 31-32. — A. rostrata, Lesueur , Journ. Acad. N. S. Pliila. I, p. 81; Jordan et Gilbert , Fishes of North America, 1882, p. 361.

ANGUILLA VULGAIUS.

moins mais toujours passablement la supérieure, volontiers de Va à 1 2/3 du diamètre de l’œil, et présentant généralement cinq larges pores de chaque côté en dessous.

Œil petit, subarrondi, couvert par la peau du corps amincie, et placé haut près du front, un peu en avant de la moitié de la longueur de la tête à l’occiput ; d’un diamètre entrant de 5 à 6 fois dans cette longueur céphalique supérieure, chez des adultes de taille moyenne. — Espace préorbitaire mesurant de 1 7a à 2 diamètres oculaires, selon la forme du bec. — Espace interorbitaire presque égal à l’espace préorbitaire ou un peu moindre, selon les individus. — Les pièces operculaires entièrement dissimulées sous la peau; le bord postérieur du petit opercule distant de l’œil de 4 à 5 diamètres de celui-ci.

Fente branchiale en croissant, la concavité en avant, devant et sous la base de la pectorale, n’atteignant pas la gorge, et d’un diamètre variant entre le tiers et la moitié de la hauteur de la tête à l’occiput. — Onze à douze rayons branchiostèges, le premier en croissant relativement large et court, les suivants grêles et allongés ; les moyens, très longs et fortement recourbés, enveloppant l’appareil operculaire \

Dents en cardes, coniques, recourbées, légèrement inégales et disposées plus ou moins confusément en bandes décroissant d’avant en arrière, sur la mâchoire inférieure, le maxillaire supérieur, l’intermaxillaire et le vomer. D’autres, plus petites ou en velours, sur les pharyngiens ; en groupe ovale sur les supérieurs.

Nageoires : dorsale naissant bien en avant de l’anus, aux 8/i0 environ de la longueur totale, à partir du bec, soit distante de ce dernier de 2 '/2 longueurs de tête environ (la tête comptée à la fente branchiale), et formant, avec la caudale et l’anale réunies, une nageoire continue tout autour de la partie postérieure du corps. Sa hauteur, quasi-constante, bien qu’atteignant généralement son maximum un peu en

1 Ces rayons longs, grêles, courbés et réunis par la peau, rappelant un

peu les cercles d’une jupe crinoline.

arrière de l’anus, égale à peu près à la moitié de celle du corps à la même place. Cette nageoire, comme les autres, enveloppée par la peau du corps et soutenue par un grand nombre de rayons inclinés, très déliés, flexibles, largement articulés et plus ou moins élargis ou finement divisés à l’extrémité ; les premiers les plus courts l. — Anale naissant im-

. médiatement derrière l’anus, à une distance de l’origine de la dorsale égale à la longueur de la tête à l’ouïe, ou un peu plus courte (parfois même de f/6 ou l/5, chez les individus à large tête surtout) 2, et, comme la dorsale, réunie à la caudale; son élévation, en face de la hauteur maximale de la dorsale, un peu moindre que celle-ci, de l/5 ou 1/6 environ. Entre les deux revêtements de la peau, des rayons grêles et flexibles en nombre un peu moindre qu’à la dorsale plus allongée. — Caudale confondue avec la dorsale et l’anale environnantes, courte, conique, subarrondie ou lancéolée à l’extrémité, dépassant au bout la dernière vertèbre d’une longueur très variable, mais beaucoup moindre que les rayons couchés contre elle en dessus et en dessous. — Pectorales petites, bien qu’assez larges, très réversibles, subarrondies, soit décroissant des deux côtés, et d’une longueur au plus égale à la moitié de la tête à l’occiput, avec 17 à 19 rayons mous, articulés et généralement subdivisés à l’extrémité, sauf le premier souvent seulement aplati vers le bout.

Écailles très petites, plus ou moins noyées dans la peau, ainsi que assez irrégulièrement distribuées sur les diverses parties du corps, des nageoires et de la tête. Ces petites squames

1 Le nombre exact de ces rayons, difficile à établir à cause de la continuité de cette nageoire avec la caudale, est d’assez petite importance, à cause de sa variabilité. Lunel (Poissons du Léman, p. 173) a compté, chez une Anguille de 0m,505, 513 à 514 rayons dans la nageoire composée par la dorsale, l’anale et la caudale réunies. La dorsale, y compris la moitié supérieure de la caudale, portait 271 à 272 rayons -r l’anale, avec la moitié inférieure de la caudale, 242.

* Je n’ai pas vu en Suisse d’individus chez lesquels cette distança soit plus grande que la tête, ainsi que cela doit arriver parfois, selon Günther, Catal. VIII.

ANGUILLA VULGARIS.

très minces, visibles surtout lorsque la peau est détachée et desséchée, sont plus ou moins allongées suivant leur position, et semblent comme formées d’un réseau enroulé autour d’un centre elliptique (voir PI. IV, fig. 20). Elles offrent d’ordinaire l’aspect de petits bâtonnets plus ou moins juxtaposés et groupés en carré, par trois à cinq ou un peu plus, sur des directions différentes ou en zigzags, dessinant comme un parquet sur les différentes parties du corps; souvent un peu plus grandes et généralement parallèles, ou moins en quinconce, sur les faces inférieures et les principales nageoires que sur le dos. Plus petites, plus minces encore et plus irrégulières sur la tête. Quelques petites aussi sur la partie basilaire des pectorales. Les plus grandes mesurant d’ordinaire environ 2 à 2 V2 niillim. de long sur 0mm,6 à 7 de large; parfois un peu plus fortes \

Ligne latérale suivant à peu pràs le milieu du corps, sauf en avant oii elle est un peu plus élevée, présentant tout du long de petits pores à quelques millimètres les uns des autres et quasi-équidistants, volontiers en nombre égal à celui des vertèbres 1 2. Le tube mucoso-nerveux ne paraît pas enveloppé généralement de petites squames enroulées, comme cela se voit chez la Lotte et le Chabot ; cependant, il semble y avoir, de place en place, comme une demi-gouttière formée par les téguments plus épaissis. Ailleurs, les écailles ordinaires passent souvent par-dessus la ligne latérale ou en travers de celle-ci.

Coloration très variable dans des conditions différentes; très mobile même chez un seul individu. Faces supérieures souvent d’un vert-olive plus ou moins foncé; parfois presque noires ou, au contraire, d’un brun jaunâtre très pâle, même presque blondes quelquefois. Le bas des flancs plus pâle, plus gris, et souvent avec quelques reflets dorés. Faces inférieures, suivant le cas, blanches avec des reflets un peu

1 Heckel et Kner donnent à ces écailles un maximum de longueur de

2 lignes, soit 5 millimètres, que je n’ai pas trouvé chez les Anguilles de taille moyenne que j’ai examinées.

* Lunel en a compté 110 à 112; il m’a paru y en avoir parfois un ou deux de plus.

argentés, ou d’un blanc jaunâtre, ou un peu rosâtres, ou encore légèrement bleuâtres. Dorsale et caudale d’une teinte olive plus ou moins foncée; anale généralement beaucoup plus pâle, rosâtre, jaunâtre ou blanchâtre. Pectorales olivâtres, rougeâtres ou jaunâtres. Iris brun doré.

Dimensions assez variables. La plupart des individus pris dans nos eaux mesurent généralement de 50 à 60 cm., avec un poids de 250 à 300 gr. ; cependant on prend aussi quelquefois dans nos lacs et nos rivières des Anguilles qui mesurent 1 mètre et plus et pèsent de 2 à 3 kilog. Un pêcheur du lac de Brienz m’affirme que l’on y prend de temps à autre des Anguilles noires en dessus, jaunâtres en dessous, qui mesurent plus de 4 pieds et pèsent 8 livres au moins. On signale dans d’autres pays, en France et en Allemagne en particulier, des Anguilles plus grosses encore, de 1 1/2 à 2 mètres, avec un poids de 5 à 6 kilog. Les mâles, généralement bien plus petits que les femelles, dépasseraient rarement 40 à 45 cm., selon Môbius et Heincke1.

Vertèbres au nombre ordinaire de 113 à 116, parfois de 110 seulement selon Günther*. — Tube digestif mesurant environ la moitié de la longueur totale du poisson, par là bien plus long que la cavité viscérale, et présentant deux ou trois courbures dans la région abdominale; l’estomac formant un long cul-de-sac, sans appendices pyloriques. — Vessie natatoire simple et allongée, occupant un peu plus des 2/3 de la cavité viscérale. — Ovaires et testicules doubles, en bande multilobée et fissurée, ou comme en épais ruban avec de nombreux plis serrés, de chaque côté de la vessie; les ovaires plus grands, mais d’aspect assez semblable aux testicules, se reconnaissant à la loupe à une apparence plus granuleuse.

Ce poisson varie beaucoup à divers âges et dans différentes conditions, non seulement eu égard à la coloration, comme nous l’avons montré déjà; mais encore quant à ses formes plus ou moins élancées, et surtout quant aux proportions relatives de sa tête et l’aspect de son bec ou museau.

1 Fische (1er Ostsee, p. 144.

2 Fisclie des Neckars, p. 353 (part. 129).

ANGUILLA YULGAUIS.

J’ai entendu quelques-uns de nos pêcheurs distinguer sous les noms (T Anguilles noires et d 'Anguilles pâles ou jaunes des sujets les uns très foncés, les autres très clairs. Une livrée particulière plus ou moins accentuée peut sembler parfois propre aux individus de telle ou telle localité, ou accompagner quelquefois certaines divergences dans les formes de la tête et du museau; toutefois, il est difficile d’attacher une bien grande importance à, ces différences de coloration, quand l’on sait que la même Anguille en changeant de milieu, ou simplement sous l’influence de la lumière ou de la température, peut modifier complètement et très rapidement la couleur de sa robe.

Les proportions de la tête plus ou moins Jforte, et du museau avec cela plus ou moins large ou acuminé, ont surtout embarrassé les naturalistes; si bien que plusieurs, Risso, Yarrell, et de Selys entre autres, ont voulu y voir d’importants caractères différentiels et ont spécifiquement distingué : une Anguille à large bec (. Anguilla lotir osf ris), uue Anguille à bec pointu (Anguilla acutirostns) et une Anguille à bec moyen (Anguilla mediorostris ), qu’avec d’autres ichthyologistes, comme Heckel et Kner, de Siebold, Blanchard, etc..., je ne saurais considérer que comme simples formes ou variétés d’une même espèce. Les individus à bec moyen m’ont paru les plus fréquents dans nos eaux ; cependant, j’y ai rencontré aussi des sujets à tête beaucoup plus épaisse en arrière et bec bien plus large et écrasé, ainsi que d’autres à tête étroite et museau pincé assez acuminé, jusque dans la même rivière, la Reuss en particulier, près de Lucerne. Il me serait difficile de dire si les Anguilles à museau acuminé que j’ai rencontrées dans nos eaux doivent être rapportées plutôt à V Anguilla acutirostris de Yarrell, ou à celle que Blanchard place encore, comme quatrième forme, entre cette dernière et celle à bec moyen, sous le nom (ï1 Anguilla oblongirostris (Poissons de France, p. 496).

Mobius et Heincke (Fische der Ostsee, p. 144), en décrivant séparément et figurant partiellement les mâles et les femelles de l’Anguille, font observer que les premiers, qui sortent peu de la mer et sont toujours plus petits, ont en général la tête plus étroite et le museau plus acuminé que les secondes, avec des yeux un peu plus saillants et une mandibule, par contre, un peu

moins proéminente. Ils croient que c’est à de semblables différences sexuelles qu’il faut attribuer la création des fausses espèces ci-dessus. Tout en reconnaissant l’intérêt de cette distinction sexuelle, je ne saurais, comme ces auteurs, y trouver une explication suffisante des formes différentes de la tête et du museau, puisque celles-ci ont été constatées dans bien des cours d’eau où censément les mâles ne remonteraient jamais, et puisque je trouve en Suisse des femelles avec des becs tantôt larges et obtus, tantôt étroits et pointus. Nous avons vu, du reste, chez d’autres poissons, des déviations d’un type moyen presque aussi accentuées tenir uniquement à des influences de milieu durant le premier développement, où être souvent purement accidentelles. Günther, dans son Catal. of Fiscbes (VIII, p. 32), a conservé la distinction spécifique pour l’Anguille à large bec (A. latirostris ), qu’il retrouve à la fois en Grande-Bretagne, sur divers points en Europe, dans le Nil, en Chine, dans les Indes-occidentales et en Nouvelle-Zélande, corroborant chez celle-ci la plus grande largeur de la tête et du museau, par le fait d’une moindre distance entre les origines de la dorsale et de l’anale, d’un plus grand développement des lèvres et d’une plus forte proéminence de la mandibule. Bien que constatant de semblables caractères chez quelques Anguilles à large bec de notre pays, je ne saurais cependant leur attribuer, comme cet auteur, une importance vraiment spécifique, car, ainsi que le montre ma description de l’espèce en Suisse, j’ai trouvé, sur ces divers points, toutes les transitions entre les formes extrêmes, chez notre Anguille ordinaire, sauf peut-être le minimum de distance indiqué par Günther relativement à l’écart entre les nageoires anale et dorsale. Je ne crois pas davantage devoir considérer comme espèce spécifiquement différente V Anguilla ros traia (Lesueur, Journ. Acad. Nat. Sc. Phil., I, 81) des États- Unis, qui comprendrait à titre de simples variétés les A. bostoniensis (Lesueur) et A. texana (Kaup), également maintenues distinctes par Günther (Catal.), à cause de dissemblances dans les formes et proportions déjà mises en question ci-dessus et qui rentrent pleinement dans les limites de la variabilité de notre espèce.

Il est difficile jusqu’ici, faute de documents suffisants, de dire

ANGUILLA VULGARIS.

si VAng. Kieneri (Kaup, Apod. 32, fig. 15) capturée à Toulon, avec un œil aussi large que la longueur du museau, doit être considérée comme nouvelle espèce européenne, comme variété accidentelle, ou plutôt comme simple monstruosité.

La même question se pose en face de VAng . enrystoma de Heckel et Kner (Süswasscrfiscke, 325), caractérisée par une tête et une fente branchiale notablement plus grandes, mais basée sur l’examen d’un seul individu de Dalmatie.

L’Anguille commune, sous diverses formes, habite l’Océan atlantique et les mers qui baignent les différentes côtes de l’Europe, jusqu’au delà du 64me degré de latitude nord, d’où elle remonte plus ou moins avant dans tous les courants, fleuves et rivières, à l’exception des tributaires des Mers Noire et Caspienne, du Danube eutre autres, où elle paraît faire complètement défaut et où l’on tâche de l’introduire maintenant. En dehors du continent européen, notre Anguille, sous d’autres noms, se trouve aussi, comme, nous l’avons indiqué ci-dessus, dans l’Amérique du Nord et quelques régions septentrionales de l’Asie, ainsi que dans le Nil, en Chine, dans les Indes-occidentales et en Nouvelle-Zélande.

En Suisse, l’Anguille se trouve plus ou moins abondamment dans tous les lacs inférieurs et presque tous les cours d’eau petits et grands tributaires de l’Aar ou du Rhin; ainsi qu’au sud des Alpes, dans les lacs et rivières affluents du Tessin ou du Pô *. Elle manque, par contre-, en Engadine, dans l’Inn tributaire du Danube, et ne se montre qu’irrégulièrement et en très petite quantité dans le Léman et le Rhône suisse, au-dessus de la perte de ce fleuve à Bellegarde. Avec sa facilité à surmonter les obstacles, même en sortant de l’eau au besoin, il lui est aisé de parvenir là où d’autres poissons ne sauraient arriver. Elle remonte la chute du Rhin, protitant des moindres Assures des rochers1 2 ; mais il ne lui est que rarement permis de passer

1 II est étonnant que Schinz ait complètement oublié l’Anguille dans sa Fauna Helvetica.

2 D’après une lettre de M. Moser Ott, qui m’a été aimablement communiquée par M. Coaz, insp. féd. des eaux et forêts, des quantités de

FAUNE DES VEiïTEIMES.

par dessus les gouffres de la perte du Rhône, l’époque des grandes eaux ne coïncidant pas toujours avec celle de la remonte de l’Anguille. Malgré ses facultés ascensionnelles toutes particulières, elle 11e semble cependant pas atteindre, dans notre pays, à un niveau aussi élevé que d’autres espèces, et je 11e sache pas qu’011 l’ait rencontrée jusqu’ici au-dessus de 1100m, dans notre région montagneuse où les eaux deviennent de plus en plus pauvres en éléments nutritifs. Elle 11e remonte guère dans le Rhin antérieur au delà de 718 mètres, selon le Dr Brügger (in litt). Cependant, elle arrive plus haut dans d’autres conditions : au lac de Poschiavo, par exemple, à 963“ s/m., sur le versant méridional des Alpes, dans les Grisons, d’un côté; de l’autre, bien que moins régulièrement, jusque dans le lac Noir, à 1056m s/m., dans le canton de Fribourg.

L’Anguille se trouve aussi dans quelques étangs et autres petits bassins plus ou moins fermés ou elle a été introduite : dans le petit lac de Cauma par exemple, à 1000m s/m., près de Flims dans les Grisons, où elle a été importée en 1881, où elle réussit parfaitement et où elle atteint même une taille assez respectable1, sans s’y multiplier toutefois, soit parce qu’elle n’y trouve pas pour sa reproduction les influences de milieu favorables qu’elle va chercher d’ordinaire dans la mer, soit du fait que, les mâles remontant moins dans les eaux douces et se trouvant moins dans le commerce, ce sont presque toujours des femelles seulement qui sont ainsi implantées dans ces conditions d’isolement. C’est aussi le cas pour les Anguilles, souvent assez grosses, que l’on prend çà et là dans le Rhône supérieur et le Léman, où je n’ai vu que des adultes plus ou moins grands, et jamais de très jeunes individus; quelques-uns peuvent avoir franchi la perte du Rhône à la faveur de grosses eaux recouvrant temporairement et plus ou moins l’ouverture de celle-ci; d’autres peuvent provenir de l’étang de la Tuillière, à Ferney,

petites Anguilles de 10 à 15 centimètres s’accumuleraient, en juin et juillet, au pied de la chute du Rhin, et on verrait beaucoup de ces poissons gravir l’escarpement élevé de la chute, soit du côté des rives, soit en se cramponnant aux rochers émergeant du milieu de la cascade.

1 Selon le Prof. Brügger, in litt.

ANGUILLA VULGARIS.

en communication avec le lac par le Vengeron et où M. David a, depuis 1865, introduit à diverses reprises un grand nombre de jeunes Anguilles qui s’y sont très bien développées. Les plus gros sujets pris dans le Léman y ont probablement vécu bien des années emprisonnés.

Si les obstacles de la perte du Rhône pouvaient être supprimés, le bassin du Léman verrait arriver ce poisson en abondance, avec bien d’autres espèces qui ne dépassent pas Bellegarde dans ce fleuve, et la malédiction censément lancée contre l’Anguille au commencement du quinzième siècle par Saint- Guillaume, évêque de Lausanne l, serait bientôt levée comme par enchantement. L’Anguille aurait-elle été autrefois plus abondante, puisqu’elle a mérité l'excommunication, et seraitelle arrivée peut-être alors du lac de Neuchâtel dans celui du Léman par l’ancien canal d’ Entre-Roches que l’on dit avoir été établi par les Romains. Il ne serait pas très difficile de rétablir de nos jours ce moyen de communication entre le bassin du Rhin et celui du Rhône ; cependant ce ne serait peut-être pas trop désirable au point de vue de l’Anguille, étant donné la prédilection de celle-ci pour le frai des autres poissons.

On sait que l’Anguille est très vorace et que, grâce à l’étroitesse ou à l’occlusion possible de sa petite fente branchiale, elle peut demeurer assez longtemps hors de l’eau, et exécuter ainsi de nuit d’assez longs parcours, surtout s’il a plu ou si le sol est humide. Elle vient chasser parfois sur terre, comme un serpent, après les limaces et les grenouilles, quérir même, dit-on, des végétaux jusque dans les jardins, alors que sa nourriture préférée, œufs de poissons et de batraciens, fretin et têtards, insectes, larves, vers, mollusques et corps d’animaux en décomposition, lui fait défaut dans l’élément liquide.

Elle peut arriver à un âge assez avancé, même dans de très mauvaises conditions. Témoin l’Anguille du prof. Dumarest dont Blanchard nous apprend qu’elle vécut et grandit, pendant 25 ans, dans un vase très restreint où l’eau était au plus changée tous les huit jours, et où elle avait été emprisonnée à une taille qui comportait déjà au moins 5 ou 6 ans d’existence. ,

1 Selon Félix Malleolus {Tract, de Exorcisino ), d’après Wagner Historia naturalis Helvetiæ curiosa, 1658, p. 49.

Avec sa vie tenace, ses mouvements insinuants et son adresse, elle se faufile si bien partout qu’elle exécute, par les moindres voies d’eau, des vo)rages souterrains souvent très prolongés et difficiles; se présentant ainsi quelquefois fortuitement, au grand ébahissement des populations, dans des bassins ou des puits où son apparition paraît pour le moins surprenante.

Elle demeure généralement cachée dans quelque trou pendant le jour, surtout s’il fait calme et chaud; mais elle s’agite beaucoup si le temps est à l’orage. Les sujets qui nous restent en hiver s’enfouissent alors volontiers dans la vase, cela parfois en nombreuse compagnie.

A l’inverse des autres poissons migrateurs qui, de la mer, viennent frayer dans les eaux douces, l’Anguille montée au printemps dans les fleuves et rivières, pour y passer la belle saison, redescend en automne à la mer, pour y satisfaire aux besoins de sa reproduction. C’est, suivant les années et les localités, plus ou moins tôt ou tard entre la fin de février et le commencement d’avril que les petites Anguilles, nées dans la mer ou dans les eaux saumâtres de l’embouchure des fleuves, remontent en rangs serrés et par myriades les différents cours d’eau du continent. Ce sont alors de petits animalcules pâles, presque transparents, allongés comme des aiguilles et mesurant au plus six à sept centimètres. La montée est dans certains fleuves si abondante, avant la dispersion dans les divers affluents, qu’avec des corbeilles ou de simples paniers, on peut prendre souvent en peu de temps assez de ces petits poissons pour s’en servir d’engrais ou pour nourrir les pourceaux.

Ce n’est guère avant le milieu ou la fin du printemps, en juin même le plus souvent, que les jeunes Anguilles peuvent arriver dans des rivières aussi éloignées de la mer que les nôtres, après avoir vu leurs rangs de plus en plus décimés par la dissémination dans tous les affluents du fleuve qu’elles ont auparavant rencontrés sur leur route ; et c’est souvent déjà en septembre ou octobre que beaucoup d’entre elles nous quittent pour regagner les eaux salées, voyageant de préférence la nuit, par les temps les plus sombres, et enchevêtrées plus ou moins nombreuses en paquets compacts. Leur croissance est si rapide que beaucoup ont déjà atteint trente à quarante centimètres de Ion-

ANGUILLA VULGARIS.

gueur, quand elles se réunissent et s’agglomèrent en boules plus ou moins grosses, souvent de quinze à trente individus, pour rouler ainsi emportées par le courant jusqu’à la mer.

Toutes ne s’en vont pas pourtant, car il en reste toujours dans quelques-uns de nos lacs et quelques-unes de nos rivières, où l’on en peut prendre durant toute l’année, ce qui a fait croire qu’elles devaient s’y reproduire. Il y a encore bien des pêcheurs qui croient que l’Anguille fraye dans les herbes et la vase de nos marais; qu’elle y dépose ou bien des œufs, ou bien des petits vivants; et le narré de prétendues semblables observations, reproduit par des auteurs de valeur, comme Hartmann1 entre autres, n’a pas peu contribué à répandre cette croyance populaire. Cependant, on n’a jamais pu constater d’une manière certaine la présence ni d’ Anguilles nouvellement nées, dans notre pays, ni d’œufs bien développés dans aucun individu capturé en eau douce, et il paraît aujourd’hui avéré que ce poisson ne se reproduit que dans la mer, que les individus qui restent dans nos eaux et y grandissent demeurent constamment stériles.

Une obscurité complète régnait encore, il y a quinze ans, sur le mode de reproduction de l’Anguille. Aussi a-t-on vu., tour à tour attribuer à ce poisson des procédés très différents : ses œufs devaient se développer dans le corps d’autres poissons; ou bien il mettait au monde des petits vivants, à la suite d’un enlacement des sexes ; ou bien encore chaque individu, porteur de testicules et d’ovaires, était à la fois mâle et femelle. Vers la fin du siècle passé, quelques auteurs, Muller 2 et Mundinus3 entre autres, et plus tard Rathke4 avaient déjà plus ou moins décrit les ovaires de l’Anguille; mais ce n’est que tout récemment qu’on a découvert le véritable organe mâle, et que l’on a pu, après bien des détours, se faire enfin une idée approximative du procédé de reproduction de ce curieux poisson. Balsa-

1 Helvetische Ichthyologie, 1827, p. 44.

* Schrift. nat. Freund, I, 1780, p. 204.

8 De Anguïllœ ovariis ; Com. Acad. Bonon., 1783, p. 410.

4 Ueber die weiblichen Geschlechts Werkzeuge des Aales; Wiegm. Archiv, 1838.

mo-Crivelli et Maggi \ en 1872, et Ercolani2, la même année, en confirmant les descriptions des précédents, quant à l’ovaire, croyaient trouver, chez le même individu et intimement uni à ce premier organe, un testicule plus ou moins développé, qui faisait de l’Anguille un hermaphrodite complet. Deux ans après, Syrski 3 renversait cette première donnée, en décrivant et figurant ovaires et testicules observés, à un développement plus avancé, chez des individus séparés, et en démontrant que le prétendu testicule des ichthyologistes italiens n’était qu’un amas de corpuscules graisseux.

Il existe donc chez cette espèce, comme chez nos autres poissons, des mâles et des femelles distincts. Plusieurs auteurs, parmi lesquels je me bornerai à citer Hernies4 et Robin5, en 1881, ayant successivement confirmé le dire Syrski par des observations comparées sur des sujets capturés en différentes conditions, en mer et en eaux douces, on admet généralement aujourd’hui que l’Anguille se reproduit par accouplement d’individus de sexes différents, dans les profondeurs de la mer ou de l’océan. Les organes de la génération n’arriveraient à maturité que dans les eaux salées, et les mâles, toujours plus petits que ^es femelles à âge égal, y attendraient d’ordinaire patiemment les femelles, volontiers plus entreprenantes et voyageuses.

On pêche l’Anguille principalement de nuit, et de bien des manières, dans différentes circonstances; tantôt avec diverses espèces de nasses et de trappes placées soit librement, soit à l’extrémité de certains passages où ce poisson est amené par des constructions et piquetages établis ad hoc dans les rivières ; tantôt avec le harpon, ou avec la ligne à main, ou même encore,

* Intorno egli organi escenziali délia reproduzione delle Anguille Inst. Lomb. XII, 1872.

2 De perfetto ermafroditisrno delle Anguille; Inst. Bol. III, I, 1872.

8 Ueber die Reproductions-Organe der Aale; K. K. Acad. LXIX, I Abth., 1874.

4 Ueber reife mânnliche Geschleclitstheile des Seeaals (Conger vulgaris) und einige Notizen über den mânnlicken Flussaal (Anguilla vulgaris); Zool. Anzeiger, 1881, n° 74, p. 39-44.

6 Les Anguilles mâles comparées aux femelles. Comptes rendus, Acad. Sc., Paris, 1881, n' 8, 21 fév., p. 378.

ANACANTH1ENS.

principalement sur les rives de nos lacs, avec la ligne dormante et des jeux de hameçons amorcés de petits poissons, de gros vers, ou de boyaux de poulet, etc. On en prend aussi au filet, mais ce moyen semble moins productif que les précédents. On prend encore des Anguilles en mettant à l’eau des fagots ou des paquets de sarments de vigne attachés d’une corde, avec laquelle on peut retirer brusquement de l’eau et le fagot et les Anguilles qui sont venues s’y cacher. Enfin, on peut prendre, à la remonte, des quantités de petites Anguilles avec des corbeilles ou de simples paniers. L’Anguille étant très rusée, très adroite et très robuste, les engins destinés à la retenir captive ou crochée doivent être toujours bien établis et très solides.

La chair de l’Anguille, blanche et un peu grasse, est saine et agréable.

Comme bien d’autres poissons, celui-ci est affecté de nombreux parasites Helminthes 1 et Crustacés2.

Ordre III. ANACANTHIENS 3

ANACANTHINI

Les Anacantkiens ont .les nageoires dépourvues de

1 On a observé chez l’Anguille, en diverses régions et conditions, les : Ascaris ïabiata (Rud.), dans l’intestin. — Liorliynchus denticulatus (Rud.), dans l’estomac. — Cucullanus elegans (Zeder), estomac et intestin. — Trichina Anguilles (Bowman), muscles. — Nematoideum Murœnæ Anguilles (Rud.), vessie natatoire. — Echinorhynchiis globulosus (Rud.), intestin ; Echin. tuberosus (Zeder), intestin; Echin. angustatus (Rud.), intestin; Echin . Proteus (Westr.), intestin. — Distomum polymorphum ( Rud.), intestin; Dist. appendiculatum (Rud.), estomac et intestin; Dist. angulatum (Dnj*). intestin. — Tœnia inacrocephala (Creplin), estomac et intestin grêle; T. hemisplierica (Molin), intestin grêle. — Dibothrium claviceps (Rud.). intestin.

2 Ergasilius gibbus (Nord.), sur les branchies.

3 Malacoptèrygiens subbrachiens de Cuvier.

rayons épineux 1 2 ; les ventrales, quand elles existent, sont chez eux jugulaires ou thoraciques. Leurs écailles sont cycloïdes ou cténoïdes. Les pharyngiens inférieurs sont séparés. La vessie à air, quand ils en ont, est dépourvue de conduit pneumatique.

Les représentants de cet ordre, en grande majorité marins, sont généralement divisés, d’après la conformation de leur tête symétrique ou non, en deux grands groupes ou sous- ordres :

1. Anacanthini gadoidei, ayant la tête symétriquement conformée ;

2. Anacanthini pleur onectoidei, avec les deux côtés de la tête non symétriques \

1. Les premiers sont assez généralement répartis dans six familles caractérisées surtout par des extensions différentes de l’ouverture branchiale et des membranes brauchiostèges, par le développement des ventrales plus ou moius en avant, quelquefois réduites à un filament ou même absentes, par la présence de une ou de plusieurs dorsales plus ou moins grandes, et par le fait que les dorsales et anales sont ou non réunies à la caudale. Une seule compte un représentant dans nos eaux, celle très répandue des Gadiclœ, comprenant nombre de poissons bien connus, comme la Lotte, la Morue, le Merlan, etc.

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