LOTA VULGARIS
souplesse qui lui permet de prendre les positions les plus variées, elle guette sa proie comme un tigre, dissimulée dans les herbes ou cachée sous quelque pierre, toujours prête à fondre sur l’objet de sa convoitise. On assure même qu’elle s’enfonce parfois dans la vase, de manière à 11e plus montrer que son barbillon ou ses tubules nasaux qu’elle agite à la façon d’un ver, pour attirer les innocents. Elle se jette indifféremment sur le Chabot, sur le Goujon, sur le Vengeron, sur la Perchette, sur de petites Truites ou de jeunes Féras, en un mot, sur tout ce qu’elle rencontre dans ses chasses, ou tout ce qui passe à sa portée, voire même sur les individus de son espèce. C’est ce qui fait qu’on la prend si facilement au hameçon.
Sa gloutonnerie est telle que, trop confiante dans la largeur de sa gueule, elle s’attaque parfois à des proies presque aussi grosses qu’elle, et que, ne pouvant plus ni avaler, ni dégorger à cause de ses dents recourbées en arrière, elle doit payer de sa vie son imprudence.
Block raconte qu’il a vu un de ces poissons dont le crâne avait été percé de part en part par l’aiguillon d’une Épinoche qu’il avait mal prise. Lunel a vu en captivité une jeune Lotte périr étouffée pour avoir happé un individu de son espèce presque aussi gros qu’elle. Jurine rapporte qu’on a compté jusqu’à quinze Perchettes presque entières dans l’estomac d’une Lotte de demi-livre. J’ai trouvé moi-même 12 jeunes Perches, d’une taille moyenne de sept centimètres et toutes encore en parfait état de conservation, dans l’estomac d’une Lotte de Om,365 provenant du lac de Neuchâtel ; les douze Perchettes pesaient ensemble 52 grammes, tandis que leur ravisseur, abstraction faite de leur poids, 11e pesait lui-même que 263 grammes. Les œufs et les alevins, tant des Féras que de l’ Ombre-chevalier, passent aussi chaque année en très grande quantité par la gueule des Lottes petites et grandes. J’ai vu, en particulier, quantité d’œufs de Féras dans l’estomac de jeunes Lottes de 20 à 25 centimètres, capturées dans le lac Léman en février, même à la fin de janvier, ce qui prouverait que la fraye de ce Corégone commence parfois déjà dans ce premier mois de l’année.
On comprend aisément qu’avec un pareil appétit la Lotte soit
un des carnivores les plus destructeurs de nos eaux, et que, particulièrement en hiver où elle ne sommeille point, elle soit le plus terrible tyran des profondeurs. Bien qu’elle voyage aussi de jour, c’est surtout de nuit qu’elle se livre à la chasse, opérant souvent des battues en troupes nombreuses. Bon nombre de pêcheurs, en différents lacs, s’accordent à dire que les Lottes quittent à la nuit les eaux tranquilles, pour remonter les affluents de celles-ci en quête de petits poissons. C’est alors qu’on les prendrait le plus facilement au hameçon et qu’elles tombent le plus souvent dans les nasses, soit à la remonte, soit à la descente, vers dix heures du soir et deux heures du matin Après avoir fureté et chassé à la faveur des ténèbres, la plupart de ces maraudeurs, cheminant grand train au moyen d’ondulations latérales, regagneraient avant le jour leurs retraites plus calmes et plus profondes. — Durant le temps de frai, les jeunes Lottes, qui ne sont point encore aptes à la reproduction et n’ont que faire dans les grands fonds, exécutent volontiers, en troupes plus ou moins nombreuses, des promenades plus près des rives, et y sont prises alors en assez grande quantité, soit aux fils, soit dans les nasses ou au filet. Ce n’est guère qu’en mai que les adultes se rapprochent aussi du rivage, après avoir travaillé à la multiplication de leur espèce.
L’époque du frai varie, avec les conditions locales et les circonstances, de la fin de décembre au commencement d’avril. La plupart des Lottes, grosses ou au-dessus de la moyenne, déposent leurs œufs à d’assez grandes profondeurs, souvent sur les plantes qui croissent contre le Mont, ou à 40 ou 60 mètres, parfois sur le limon, à 150 ou même 180 mètres de profondeur. D’autres, généralement plus petites, quittent à cette époque les lacs, pour venir frayer dans les cours d’eau, même jusque dans les herbes de quelque fossé, et acquièrent souvent, dans ces dernières conditions, une livrée beaucoup plus sombre que celles des lacs, ce qui les fait distinguer par certains pêcheurs sous le nom de Lottes noires ou Schwarztrischm . La ponte en eau courante paraît généralement plus hâtive que dans les lacs.
Au moment des amours, les Lottes se recherchent, se grou-
1 Selon le Dr P. Youga.