LE LOUP CHEZ LB REXA&D
I\^:ns und maisonnette écartée an miliaDi des bois, vivait un bûoheTv>ii avec sa femme. Ces braves gens n^avaioîit pas iVenfants et vivaient du pivvduit de leur travail. A la vérité Jv\soph Renard (c'esst ainsi que se nommait
le bûcheron), manquait de besogne, une bonne partie de l'hiver, mais on vivait chez lui avec tant de sobriété, que grâce à une cave où il y avait plus d'hectolitres de pommes de terres que de litres de vin, il arrivait toujours au printemps sans faire de dettes. Il faut dire aussi que le chauffage ne lui coûtait pas une obole. Tous les jours, dès le matin. Renard, prenait sa hache et s'en allait rôder dans la forêt ; il savait toujours au juste l'heure où le garde du triage faisait sa tournée, et il trouvait toujours moyen de rapporter chez lui un bon fagot, qui ne lui coûtait que la peine; c'était assez pour la journée. Le reste du jour il fumait le tabac de la régie près de son fourneau et regardait filer Marguerite (c'est le nom de sa femme), en attisant le feu qui faisait bouillir la marmite.
Un soir de l'hiver dernier, qu'il y avait un pied de neige sur la terre et qu'il gelait à faire fendre les arbres. Renard entendit gratter à sa porte. Il était environ cinq heures.
— Marguerite, dit-il, sans se déranger, n'entends-tu pas du bruit à la porte? Va voir qui est là.
— Ma foi, nenni, dit Marguerite, je n'irai pas. Vas-y toi, qui ne fais rien.
Quelques minutes de silence s'établirent, puis ils entendirent gratter de nouveau.
— C'est sans doute le chien du garde, qui se sera égaré ce soir, dit Renard, en se levant pour cette fois, et en tâchant de paraître hardi pour le bon exemple. Rustaud est une bonne bête et il ne jappe plus quand il me rencontre dans la forêt, il faut lui ouvrir, car quoiqu'il soit le chien du loupy il ne mérite pas qu'un autre loup l'étrangle.
Lorsqu'il finissait ces mots, la porte était ouverte. Mais à sa grande surprise, ce ne fut point le chien du garde qui se présenta ; ce fut un loup énorme, un loup de la hauteur d'un veau de six semaines. Renard recula épou-
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yanté et alla se heurter contre le touràâler de sa femme. Marguerite de son côté fut si effrayée de cette apparition qu'elle voulut pousser un cri et crier : au loup ! mais elle était si tremblante que la parole lui expira sur les lèvres.
Pendant ce temps le loup s'était avancé gravement au milieu de la chambre, sans faire plus d'attention aux maîtres du logis que s'ils n'eussent point été présents.
Peut-être la pauvre bête ne désirait-elle autre chose qu'une paisible hospitalité; peut-être ne demandait-elle, comme le soldat qui apporte son billet de logement, qu'une place au foyer. Il est probable même qu'elle n'eût pont exigé la chandelle ; quoiqu'il en soit, après avoir fait deux tours sur lui-même, comme pour s'assurer qu'il n'était menacé d'aucun piège, le loup s'approcha du fourneau, sur lequel était placé une marmite, qui contenait une soupe, dont l'odeur frappa son odorat. Mais la vapeur brûlante qui sortait du pot, l'obligea de retirer bien vite son museau. Jamais l'animal depuis sa naissance n'avait senti un pareil degré de chaleur. Cette circonstance n'échappa point à l'œil du bûcheron, qui enfin, aussi bien que Marguerite, avait repris peu à peu l'usage de ses sens. Marguerite môme s'était levée machinalement de sa chaise et elle s'était avancée vers le fourneau, comme pour empêcher que le loup ne mangeât le souper. Verse, Marguerite, s'écria alors Renard. Marguerite, par cet instinct sublime dont sont douées toutes les femmes lorsqu'il s'agit du pot au feu, comprit la pensée de son mari. Aussitôt elle prend la marmite à deux mains et en verse tout le contenu sur la tête du malencontreux loup. Celui-ci pousse des hurlements horribles, et quitte aussitôt la chaumière, dont la porte était restée entr'ouverte. Se croyant alors délivrés d'un grand danger, les deux époux bamcadèrent leur porte. Comme les provisions ne manquaient point, ils
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firent cuire un nouveau souper puis ils allèrent se coucher comme d'habitude.
Le lendemain Joseph Renard se disposa à aller faire sa provision de bois pour la journée, n prit sa hache sous son bras et recomnfanda à Marguerite de ne point laisser la porte ouverte.
— Je ne veux pas que tu sortes de la journée, s'écria la craintive épouse; tu sais bien la visite que nous avons eue hier. Si ce loup que nous avons échaudé venait à te rencontrer, il pourrait bien te jouer un mauvais tour. Et puis je t'avoue que pour mon compte, je ne suis point trop hardie. Si tu sors, je croirai toujours qu'une demi-douzaine de loups vont enfoncer la porte.
— Sotte que tu es, répondit Renard, tiens toujours de l'eau chaude sur le fourneau, tu sais bien que compère le loup n'aime pas qu'on lui fasse la barbe. Et puis nous n'avons pas assez de bois pour la journée, il est nécessaire que j'aille à la provision. D'ailleurs, n'ai-je pas ma hache ?
En disant ces mots. Renard se mît en route. A la vérité, il n'était pas tout-à-fait rassuré sur le loup de la veille. Aussi avait-il soin de regarder souvent derrière lui et mit-il plus de précipitation que de coutume à rassembler les éléments de son fagot. Déjà il avait coupé sa provision de branches sèches et il les avait coupées en deux pour en faire un fardeau moins embarrassant ; il avait étendu ses cordes sur la neige gelée, et un genou en terre, il arrangeait chaque brin avec symétrie avant de les lier, lorsque tout-à-coup il lui sembla entendre craquer la neige. Il se retourne et voit le loup de la veille qui s'avançait vers lui. Il le reconnut, parce qu'il avait la tête et le museau pelés par le contact de l'eau chaude. Plein de trouble à cette vue et oubliant de courir à sa ÙBxixQ qui était à quelques pas de là, notre bûcheron se
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laissa aller à terre et contrefit le mort. Il avait ouï dire dans son enfance que les loups n'attaquent que les animaux vivants et qu'ils ne se jettent point sur les cadavres. Le loup arriva auprès de lui et se mit à flairer le prétendu mort et à le retourner dans tous les sens. Pendant cette inspection, Renard n'osait souffler et se laissait faire sans ouvrir les yeux. Une fois, il sentit le museau du loup s'arrêter sur son visage, et il crut alors que son heure dernière était venue. Le loup fut dupe de cette feinte, il crut le bûcheron véritablement mort et il. commença à gratter la neige et à l'amonceler autour du cadavre comme pour le cacher. Heureusement, la neige était endurcie par la gelée ; sans cela, le pauvre Renard aurait été enterré tout vivant sous la neige. Enfin le loup voyant qu'il lui était impossible de bien couvrir sa proie, s'éloigna en courant et le bûcheron se crut enfin délivré ! Il leva la tête et n'apercevant plus l'animal, il se remit debout, secoua ses vêtements et souffla dans ses doigts pour se réchaufi'er. Ne se souciant point néanmoins de voir revenir le loup, il se hâta de lier son fagot et il se disposait aie mettre sur son dos, lorsqu'il entendit de nombreux hurlements du côté d'où le loup était venu la première fois. C'en est fait de moi, pensa-t-il, ce maudit loup a voulu m'enterrer parce qu'il ne voulait point me manger seul. Le voilà qui est allé chercher ses camarades, et cette fois-ci, mort ou vivant, il faut que je devienne leur curée! si seulement j'avais écouté ma femme !
Les hurlements se rapprochaient de plus en plus. Soudain, une heureuse idée passa par la tête du bûcheron ; il la mit à exécution. Près de lui était un énorme chêne, il y grimpa et ne s'arrêta que quand il fut arrivé à la dernière branche. Les loups arrivent bientôt ; le loup pelé qui tenait la tête fut bien confus quand il ne vît plus le
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bûcheron où il l'avait laissé. Les camarades ne trouvant point la proie promise, commencèrent à grogner, et des grognements ils en vinrent à une attaque ouverte. Ils s'élancèrent sur le loup échaudé et lui infligèrent une si rude correction que la pauvre bête pelée se mit à hurler comme si on l'avait échaudée de nouveau. Renard aperçut cette scène du haut de son arbre et il se prit à rire, en pensant qiiie son ennemi allait être dévoré à sa place. Cette action lui fut fatale. Les loups, surpris, levèrent la tête et aperçurent le malheureux bûcheron, qui cette fois ne rit plus.
Les loups cessèrent de harceler le pelé, et tous ensemble, s'approchant de l'arbre se mirent à tenir conseil.
Bientôt le loup échaudé se dressa contre le tronc du chêne en s'y appuyant de toutes ses forces par les pattes de devant. Un autre loup grimpa sur le dos du premier et d'uji bond, s'élança jusque sur sa tête. Arrivé là, il se dressa aussi contre l'arbre et jeta un regard en bas, conmie pour inviter un troisième loup à monter à l'assaut. Déjà quatre ou cinq loups étaient échelonnés ainsi les uns sur les autres ; il ne fallait plus qu'un loup peut-être et le pauvre Renard allait être saisi par les jambes et arraché de son poste. Sa situation semblait désespérée. Heureusement, il se souvint tout-à-coup de l'effet que l'eau chaude ayait produit la veille sur le loup, et en conséquence il cria à tout hasard et aussi fort que la frayeur put le lui permettre : verse Marguerite. Ces mots changèrent la scène. Le loup échaudé qui formait le pied de l'échelle se laissa aller à terre et s'enfuit à toutes jambes. Les autres loups manquant de point d'appui, tombèrent les uns sur les autres comme les pierres d'un mur qui s'écroule. Effrayés, ils s'enfuirent aussitôt. Renard descendit de l'arbre, ramassa sa hache et reprit le chemin de la maison, sans prendre le temps de mettre
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sur ses épaules la charge de bois qu'il avait amassée.
Mais le pauvre bûcheron n'était point au bout de ses malheurs. En traversant la route de la forêt, il rencontra une bande de voleurs qui venaient d'assassiner un marchand et qui étaient en train de piller sa voiture. L'un des voleurs dit : nous sommes perdus, si nous ne tuons cet homme, car il va sûrement nous dénoncer.
Non, répondit un voleur plus humain, nous ne devons point répandre le sang inutilement ; cela nous porterait malheur. Voici justement sur la voiture un tonneau vide, défonçons-le, faisons-y entr^r cet homme, puis lorsque le fond sera remis, nous roulerons l'homme et le tonneau dans la forêt, avant que le prisonnier ne parvienne à s'échapper nous aurons gagné du terrain. Ce projet fut exécuté. Le pauvre Renard fut empoigné malgré ses cris et emprisonné dans le tonneau. Il demanda en grâce que l'on ouvrît la bonde, ce qui lui fut accordé. On foula ensuite le tonneau au fond d'un ravin éloigné de toute espèce de sentier ; puis les voleurs s'éloignèrent en riant et en recommandant à leur locataire de ne point s'ennuyer. Il y avait plusieurs heures que Renard était dans cette cruelle position, quand le loup échaudé passant par là et entendant des gémissements, s'approcha du tonneau avec toute la prudence dont est capable un loup: L(»rsqu'il vit qu'il n'y avait pas de piège caché, il mit son nez près de la bonde ouverte et reconnut l'homme qui lui av£Ut déjà échappé deux fois. 11 se mit alors à faire le tour du tonneau, cherchant comment il pourrait gober sa proie. Pendant qu'il flairait et s'agitait dans tous les sens, sa queue qui frétillait de plaisir, vint se poser près du trou qui servait de fenêtre à Renard. Celui-ci ne laissa point échapper l'occasion, il passa vite deux doigts à travers la bonde et parvint à saisir la queue du loup. Lorsqu'il eut cette queue en sa possession, il lui fut aisé de la tirer
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dans le tonneau, puis de l'empoigner à deux mains. Je t'ai maintenant à ma disposition, maudit loup, cria alors le bûcheron, tu vas me servir de cheval d'attelage : hue ! Le loup épouvanté se mit alors à courir et le bûcheron se gardait bien de lâcher la queue. Le tonneau traîné sur là neige allait aussi vite que la poste, et lorsque le loup fatigué, voulait prendre du repos, Renard lui tirait la queue de toutes ses forces, et la pauvre bête était obligée de se remettre en course. Enfin le tonneau alla heurter contre un tronc d'arbre qui fit sauter les cercles ; les douves se déjoignirent et le bûcheron se trouva délivré. Le loup épouvanté du choc se sauva à toutes jambes et laissa sa queue entre les mains de Renard qui ne le revit plus.
(Le Double Almanach de la gaieté^ de la vérité et du J)on sens pour 1846, Raon-l'Étape.)
On peut rapprocher de ce conte le conte algérien suivant :
Parmi les hôtes des monts Aurès , vivait une lionne qui n'avaitjamaiseu de petits. La première fois qu'elle mit bas, elle donna le jour à un lionceau. Elle lui prodigua force caresses et cajoleries , et laissa à la nature le soin de développer en lui les qualités de sa race . S'il sortait de son repaire pour faire de courtes promenades dans la montagne, elle le rappelait aussitôt po^ur le combler de nouvelles caresses et lui répéter sans cesse cette recommandation: « Mon enfant, crains le fils de la femme.»
Peu à peu cependant notre enfant gâté prit des forces ; ses membres grossirent, et sa crinière commença à poindre. « Maintenant, dit-il un jour à sa mère, je me sens fort, je suis courageux, et le fils de la femme ne m'inspire aucune crainte. Je veux aller le chercher et me mesurer avec lui . » La mère , effrayée essaya d'abord de le détourner de ce projet, mais rien n'y put faire. Ne pouvant
vaincre l'obstination de son âls , elle se contenta de lui renouveler ses recommandations de prudence > et elle le confia à la garde de Dieu.
Notre lionceau s'élança aussitôt hors du repaire et gagna résolument la cime des montagnes .
Il marcha assez longtemps sans rien rencontrer qui fût digne d'attirer son attention . Tout-à-coup dans une forêt éloignée, il aperçut un taureau. Ses cornes menaçaient le ciel; de ses yeux jaillissaient des étincelles ; avec sa queue il fouettait ses flancs et ses pieds arrachaient la terre pour la rejeter au loin. Le lionceau s'arrêta. « Voilà , se dit-il, un animal dont l'extérieur menaçant correspond au signalement que l'on m'a dressé.du fils de la femme ; c'est bien là mon ennemi, allons le trouver. »» Il assura sa démarche le mieux qu'il put et s'avança vers le taureau. « C'est bien toi , lui dit-il avec emphase, qui es le fils de la femme ? »
— « Mon ami tu es fou, lui répond le taureau, le courage dont est doué le fils de la femme. Dieu ne l'a donné qu'à lui seul : Sais-tu comment il nous traite , moi et ceux de ma race? Il nous prend, nous passe un joug sur la tête et nous utilise à ses besoins. Si nous essayons d'être paresseux et récalcitrants, l'aiguillon est là pour nous stimuler et nous corriger. Enfin, lorsque nous sommes harassés de fatigue et que nous ne pouvons plus lui fournir de travail, comme récompense de nos services, la hache nous attend. Le fils de la femme nous égorge, il dépèce notre viande et en fait sa nourriture. »
Lp lionceau écouta en silence les paroles du taureau , il réfléchit un instant, puis il reprit sa route. Il avait bien l'âme un peu bouleversée, mais néanmoins il se proposait toujours d'aller trouver son ennemi, fallut-il pour cela remuer ciel et terre.
Il marcha quelque temps et se trouva tout-à-coup en face d'un chameau qui se délectait à paître du chich.
Pour le coup^ se dit le lionceau, voilà bien le fils de la femme; c'est ma bonne étoile qui me l'amène... «Eh! mon braye, lui dit-il en s'avançant vers lui, n'est-cepas toi qui est le fils de la fenune ? Le chameau fut pris d'un accès de fou rire. « Tu n'y es pas, mon ami, lui dit-il, tu n'y es pas ; mais au fait que lui veuxtu donc , au fils de la femme ? Fais-y bien attention, quelle que soit ta valeur, tu ne peux pas approcher de lui. Es-tu capable de me lier les genoux^ de me faire coucher pour mieux me mettre à ta portée, d'assujettir un bât sur mon dos, et, après y. avoir entassé fardeau sur fardeau, de te placer toi-même par-dessus le tout? Non, n'est-ce pas? eh bien! c'est là ce que fait tous les jours le fils de la femme . S'il lui prenait en outre envie de m'égorger, je serais sans défense aucune. Voilà, mon cher, les procédés du fils de la femme. Si tu es encore désireux défaire sa connaissance, tu n'as qu'a continuer ta route. »
« — Tu es un poltron, mon ami, » lui répondit le lionceau d'un ton qu'il essayait de rendre dédaigneux . Tes paroles et celles de ce taureau que j'ai rencontré là-bas me sont entrées par une oreille et elles sont sorties par l'autre . Elles ne diminuent en rien mon désir de me trouver face à face avec mon ennemi: donc, je continue ma route.»»
Il cheminait depuis un instant, lorsqu'il [aperçut un cheval qui bondissait dans une prairie. •« Cette fois, se dit notre évaporé, c'est bien là celui que je cherche. Ho! hé! cria-t-il d'assez loin, c'est bien toi, n'est-ce pas, qui es le fils de la femme ?
— C'est à moi que tu t'adresses? demanda le cheval.
— A qui donc veux-tu que ce soit?
» Dans ce cas porte ailleurs tes plaisanteries; laisse-* moi me rouler tranquillement sur Therbe p et ne viens pas
troubler ma gaieté.... Moi, le fils de la femmel continuat-il... allons donc! il viendra bien assejz tôt pour me saisir^ me mettre une selle sur le dos et un mors de fer dans la bouche.
— Vraiment? dit le lionceau.
— Cela t'étonne? reprend le cheval; ce serait peu, mon ami| si, montant ensuite sur mon dos, il ne me labourait les chairs avec de longs éperons et ne faisait ruisseler le sang sur mes flancs .
Le lionceau fut atterré et une sueur froide parcourut tous ses membres. 11 craignit cette fois de s'être trop avancé; mais il ne lui semblait pas possible de reculer : Il reprit donc sa route en proie à ses réflexions .
Il se trouva tout-à-coup dans une forêt, et il aperçut devant lui un bûcheron . « Il est impossible , pensa-t-il , que ce soit là le flls de la femme , qui d'après tout ce qu'on m'en a dit, doit être un véritable phénomène. C'est égal, j'interrogerai cet être chétif et mesquin; il pourrait bien m'aider à découvrir celui que je cherche... « Dieu t'assiste mon ami, dit-il au bûcheron en s'approchant de lui; depuis longtemps déjà je suis à la recherche du flls de la femme; est-ce que tu ne pourrais pas m'aider à le découvrir? »
^— Mon Dieu, monseigneur, c'est chose facile, lui répond le bûcheron, je vais aller vous le chercher, mais auparavant ayez donc la bonté de me donner un coup de main, vous qui me paraissez passablement robuste, mettez, s'il vous plaît, votre patte dans la fente de ce tronc d'arbre pour qu'il ne se referme pas pendant mon absence.
Le lion fait ce qu'on lui demande ; le bûcheron retire le coin qui tenait écartées les deux moitiés du tronc ; celui-ci se resserre subitement et étreint notre animal mieux que n'eût fait un étau de forgeron (*). H essaye de retirer sa
0) Cf. Ck}sqttin, Contes populaires lorrains, dans Bommlft) K76, p^ 88.
patte, mais tous ses efforts restent vains. Le bûcheron part aussitôt^ coupe une dizaine de triques bien noueuses et revient en courant ; il empoigne notre lionceau par la queue et lui administre une bastonnade telle qu'il lui broie les os et lui rend le dos aussi mou que le ventre. Il le lâche enfin et le laisse partir en l'engageant à donner à ses connaissances des nouvelles du âls de la femme.
Notre lionceau, à moitié mort, reprit clopin-clopant le chemin de son antre. Lorsque sa mère le vit dans ce piteux état, elle se reprocha amèrement sa faiblesse; elle le ât placer dans le fond de sa chambre et se mit à le lécher et à le soigner de son mieux. « Tu vois , mon fils , lui dit-elle, mes recommandations n'étaient pas inutiles , tu as certainement rencontré aujourd'hui le flls de la femme. >•
Le lionceau raconta à sa mère ce qui lui était arrivé.
— Reste ici tranquille et console-toi, lui dit sa mère. Je vais réunir les contingents de nos montagnes; je les conduirai à la forêt, et nous ie vengerons, sois-en certain.
Elle partit, en effet, et réunit tous les lions de la montagne ; puis elle revint vers sa demeure, et montrant à son flls ce formidable escadron : « Penses-tu, lui dit-elle^ que ceux-ci soient capables de te venger?
— Oui, certes, répondit le lionceau; mais j'aurais beaucoup plus de plaisir à me venger moi-même.
— Lève-toi, dans ce cas, lui dit la lionne exaltée, et précède-nous.
Cette bande terrible se mit en marche et arriva en rugissant près du bûcheron. « Je suis perdu^ se dit celui-ci en voyant les lions ; c'est aujourd'hui mon dernier jour. >» Il regarde autour de lui^ se cramponne à l'arbre le plus élevé, et grimpe au sommet.
Arrivés au pied de l'arbre, les lions ne savaient comment déloger notre homme. « Je vais vous indiquer
un moyen, leur dit le lionceau : je resterai au pied de l'arbre et vous ferai la courte échelle ; vous vous échafauderez sur mon dos jusqu'à ce que vous ayez atteint notre ennemi, puis vous me le livrerez ; c'est moi qui en aurai soin. »» L'avis fut trouvé bon, et une pyramide de lions se forma le long de l'arbre. Le dernier allait atteindre le bûcheron, lorsque celui-ci s'écria : « De grâce, passez-moi donc un bâton pour caresser les côtes de celui qui est en bas. >* Le son de cette voix et l'idée du bâton effrayent à un tel point notre lionceau, qu'il se dérobe
brusquement de dessous la pyramide pour se sauver à toutes jambes. Tous les lions dégringolent avec une telle rapidité , que ceux qui ne se tuent pas se meurtrissent au moins considérablement. Le bûcheron descend précipitamment, achève les blessés et leur enlève la peau; puis, chargé de ces superbes trophées , il rentre a son douar en chantant victoire.
GÉRARD, Le Tueur de lions. Appendice.