‹ Faust et le second Faust de GoetheChapitre 159 sur 225 · LA PUISSANCE DU CHANT · texte numérisé non relu

LA PUISSANCE DU CHANT

Un torrent s’élance à travers les fentes des rochers et vient ! stec le fracas du tonnerre. Des montagnes en débris suivent son cours , et la violence de ses eaux déracine des chênes : le I «nageur, étonné, entend ce bruit avec un frémissement qui' n’est pas sans plaisir ; il écoute les flots mugir en tombant du i rocher, mais il ignore d’où ils viennent. Ainsi 1 harmonie se précipite à grands flots, sans qu’on puisse reconnaître les sources d’où, elle découle.

Le poète est l’allié des êtres terribles qui tiennent en main i les fils de notre vie; qui donc pourrait rompre ses nœuds ma- | giques et résister à ses accents? Il possède le sceptre de Mer- | cure, et s’en sert pour guider les âmes : tantôt il les conduit dans le royaume des morts, tantôt il les élève, étonnées, vers le ciel, et les suspend, entre la joie et la tristesse, sur 1 échelle | fragile des sensations.

Lorsqu’au milieu d’un cercle où règne la gaieté , s avance tout à coup, et tel qu’un fantôme, l’impitoyable Destin, alors | tous les grands de la terre s’inclinent devant cet inconnu qui heat d’un autre monde ; tout le vain tumulte de la fête s abat, les masques tombent , et les œuvres du mensonge s évanouissent devant le triomphe de la vérité.

De même , quand le poète prélude, chacun jette soudain le fardeau qu’il s'est imposé, l’homme s’élève au rang des esprits et se sent transporté jusqu’aux voûtes du ciel; alors, il appartient tout à Dieu ; rien de terrestre n’ose l’approcher, Cloute autre puissance est contrainte à se taire. Le malkor n’a plus d’empire sur lui ; tant que dure la magique har-

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monie , son front cesse de porter les rides que la douleur creusées. • “

Et, comme, après de longs désirs inaccomplis, après une sé paration longtemps mouillée de larmes . un fils se iettc e

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dans le sem de sa mere, en le baignant des pleurs du repentir ainsi l’harmonie ramène toujours au toit de ses premiers jours' au bonheur pur de l’innocence , le fugitif qu’avaient égaré des illusions étrangères; elle le rend à la nature, qui lui tend les bras, pour réchauffer son génie glacé par la contrainte des règles.

PÉGASE MIS Aü JOUG

Dans un marché (à Hay-Market , je crois), certain poète affamé mit en vente Pégase, parmi beaucoup d’autres chevaux à vendre.

Le cheval ailé hennissait et se cabrait avec des mouvements majestueux. Tout le monde, l’admirant , s’écriait : « Le noble animal ! quel dommage qu’une inutile paire d’ailes dépare sa taille élancée !... Il serait l’ornement du plus bel attelage. La race en est rare, car personne n’est tenté de voyager dans les airs. » Et chacun craignait d’exposer son argent à un pareil achat ; un -fermier en eut envie. « Il est vrai, dit-il, que ses ailes ne peuvent servir à rien ; mais, en les attachant ou en les coupant, ce cheval sera toujours bon pour le tirage. J’y risquerais bien vingt livres. » Le poete, ravi, lui frappe dans la main. « Un homme n’a qu’une parole ! » s’écrie-t-il ; et maître Jean part gaiement avec son emplette.

Le noble cheval est attelé ; mais à peine sent-il une charge inconnue, qu’il s’élance indigné, et, d’une secousse impe' tueuse, jette le chariot dans un fossé. « Oh ! oh ! dit maître Jean , ce cheval est trop vif pour ne mener qu’une charrette. Expérience vaut science ; demain, j’ai des voyageurs à conduire, je l’attellerai à la voiture; il est assez fort pour me fan*

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ervice de deux autres chevaux, et sa fougue passera avec jage. ®

D'abord tout alla bien ; le léger coursier communiquait son ffdeur à Findigne attelage dont il faisait partie , et la voiture volait comme un trait. Mais qu’en arriva-t-il ? Les yeux fixés : ja de! et peu accoutumé à cheminer d’un pas égal , il abandonne bientôt la route tracée, et, n’obéissant plus qu’à sa jaîure. il se précipite parmi les marais , les champs et les : broussailles ; la même fureur s’empare des autres chevaux ;

’ niean cri , aucun frein ne peut les arrêter, jusqu’à ce que la [toiture, après mainte culbute, aille enfin, au grand effroi des I voyageurs, s’arrêter toute brisée au sommet d'un mont escarpé.

« Je ne m'y suis pas bien pris , dit maître Jean un peu pen- | i, ce moyen-là ne réussira jamais ; il faut réduire cet animal j kieux par la faim et par le travail. » Nouvel essai. Trpis jours j après déjà, le beau Pégase n’est plus qu’une ombre. « Je F ai trouvé ! s’écrie notre homme ; allons ! qu il tire la charrue avec j le plus fort de mes bœufs. »

Aussitôt fait que dit; la charrue offre aux yeux 1 attelage ! lisible d’un bœuf et d’un cheval ailé. Indigné , ce dernier fait d impuissants efforts pour reprendre son vol superbe, mais en j vain; son compagnon n’en va pas plus vite, et le divin coursier ! est obligé de se conformer à son pas, jusqu à ce que, épuisé par j une longue résistance, la force abandonne ses membres, et que, accablé de fatigue, il tombe et roule a terre.

5 Méchant animal , crie maître Jean l’accablant d injures et j 'le coups , tu n’es pas même bon pour labourer mon champ ! Maudit soit le fripon qui t’a vendu à moi ! » Tandis que le fouet servait de conclusion à sa harangue , un jeune homme vif et de bonne humeur vient à passer sur la route ; une lyre résonne dans ses mains, et parmi ses cheveux blonds éclate une Wdelette d’or, » Que veux-tu faire , dit-il , mon ami , d un Wtelage aussi singulier ? Que signifie cette union bizarre d’un “œuf avec un oiseau ? Veux-tu me confier un instant ton cheval Cessai, et tu verras un beau prodige. »

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Le cheval est dételé, et le jeune homme saute sur sa

croupe

en souriant. A peine Pégase reconnait-il la main du raaüre • qu’il mord fièrement son frein, prend son essor et lance de' éclairs de ses yeux divins : ce n’est plus un cheval, c’est un dieu qui s’élève au ciel avec majesté, et, déployant ses ailes se perd bientôt parmi les espaces azurés, où les yeux des humains ne peuvent plus le suivre.

A GOETHE

Lorsqu’il traduisit pour le théâtre le Mahomet de Voltaire

Et toi aussi, qui nous avais arrachés au joug des fausses règles pour nous ramener à la vérité et à la nature: toi, Hercule au berceau, qui étouffas de tes mains d’enfant les serpents enlacés autour de notre génie , toi , depuis si longtemps , ministre d’un art tout divin, tu vas sacrifier sur les autels détruits d’une muse que nous n’adorons plus !

Ce théâtre n’est consacré qu’à la muse nationale, et nous ny servirons plus des divinités étrangères ; nous pouvons maintenant montrer avec orgueil un laurier qui a fleuri de luimême sur notre Parnasse. Le génie allemand a osé pénétrer dans le sanctuaire des arts , et, à l’exemple des Grecs et des Bretons, il a brigué des palmes incueillies.

N’essaye donc pas de nous rendre nos anciennes entraves par cette imitation d’un drame du temps passé; ne nous rappelé pas les jours d’une minorité dégradante... Ce serait une tentative vaine et méprisable , que de vouloir arrêter la roue du temps qu’entraînent les heures rapides ; le présent est à nous, le passé n’est plus.

Notre théâtre s’est élargi; tout un monde s’agite à présent dans son enceinte ; plus de conversations pompeuses et stériles; une fidèle image de la nature, voilà ce qui a droit d ; plaire. L’exagération des mœurs dramatiques en a été bannie.

SCHILLER

. héros pense et agit comme un homme qu’il est ; la pasan élève librement la voix, et le beau ne prend sa source que

dans le vrai.

Cependant, le chariot de Thespis est légèrement construit ; jejt comme la barque de i’Achéron qui ne pouvait porter que Jes ombres et de vaines images ; en vain la vie réelle se presse à v monter, son poids ruinerait cette légère embarcation, qui 1 se5t propre qu’à des esprits aériens ; jamais l’apparence n’atleindra entièrement la réalité ; où la nature se montre, il faut | que l'art s’éloigne.

Ainsi, sur les planches de la scène, un monde idéal se déploiera loujours ; il n’y aura rien de réel que les larmes, et l'émotion n’y prendra point sa source dans l’erreur des ; sens. La vraie Melpomène est sincère ; elle ne nous promet rien qu’une fable , mais elle sait y attacher une vérité profonde ; la fausse nous promet la vérité, mais elle manque à sa j parole.

L’art menaçait de disparaître du théâtre... L’imagination voulait seule y établir son empire , et bouleverser la scène comme le monde ; le sublime et le vulgaire étaient confondus... L’art n’avait plus d’asile que chez les Français : mais ils n’en atteindront jamais la perfection ; renfermés dans d’immuables limites , ils s’y maintiendront sans oser les franchir.

La scène est pour eux une enceinte consacrée : de ce maîoiüque séjour sont bannis les sons rudes et naïfs de la nature; felangage s’y est élevé jusqu’au chant; c’est un empire d’har- ®onie et de beauté ; tout s’y réunit dans une noble symétrie P®» former un temple majestueux , dans lequel on ne peut se Omettre de mouvements qui ne soient réglés par les lois de danse.

-''6 prenons pas les Français pour modèles ; chez eux , l’art “est point animé par la vie; la raison, amante du vrai, rejette ;eui's manières pompeuses, leur dignité affectée... Seulement, ^ nous auront guidé vers le mieux ; ils seront venus , connue

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un esprit qu’on aurait évoqué, purifier la scène si longtenip profanée, pour en faire le digne séjour de l'antique ileip. mène.

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