‹ Faust et le second Faust de GoetheChapitre 208 sur 225 · H E X II I HEISE · texte numérisé non relu

H E X II I HEISE

Les voisines se tiennent sur le chemin pour le regarder passer.

Les jeunes filles se murmurent à l’oreille : « En voici un qui sort du tombeau. »

Hélas ! non, belles jeunes filles, il n’en sort pas, il y va, au tombeau.

Il a perdu sa bien-aimée, et la tombe est la meilleure place où il puisse reposer et dormir jusqu’au jugement dernier.

Mais que lui dira-t-ii quand sonnera la trompette?

Car elle lui avait juré de vivre et de mourir sous ses yeux, en lui donnant tout l’amour de son cœur.

Mais les paroles des femmes sont des roses que le premier vent effeuille. Marguerite ne se souvient pas, et Pierre n’a pas oublié, même dans l’oubli du tombeau.

LA MER t

Je contemplais la danse des blanches vagues ; ma poitrine se gonfla tout à coup comme la mer, et je fus pris d’une profonde nostalgie en songeant à toi, douce image, qui planes partout au-dessus de moi et partout m’appelles, partout, partout, dans le bruit du vent, dans le mugissement de la mer et dans les soupirs qui s’échappent de ma poitrine.

Avec un frêle roseau j’écrivis sur le sable: « Je t’aime! » Mais les méchantes vagues s’épandirent sur ce doux aveu et l’effacèrent.

Fragile roseau, sable- mouvant, flots dissolvants, je ne me fierai plus à vous! — Quand le ciel s’obscurcira, mon cœur sera plus farouche, et, d’une main vigoureuse, j’arracherai le plus haut sapin des forêts de la Norvège, et je le plongerai dans la gueule enflammée de l’Etna; et, avec cette gigantesque plume, imbibée dè feu, j’écrirai a la voûte obscure du ciel :

POESIES ALLEMANDES

c Agnès, je t’aime ! »

Toutes les nuits luiront là-haut les éternels caractères de flamme, et les générations futures liront, en poussant des cris de joie, ces mots célestes :

« Agnès; je t’aime ! »

La tempête fait rage et fouette les vagues, et les flots, écumant de fureur, s’irritent et se cabrent, et il se forme une blanche montagne liquide; le petit navire l’escalade d’un bond vigoureux, et il retombe tout a coup dans 1 abîme sombre et béant de la mer.

O mer ! mère de la beauté, de Vénus sortie de ton sein couverte d’écume ! grand’mère de l’Amour ! épargne-moi !

Déjà volette, flairant les cadavres, la blanche et fantasmatique mouette; elle aiguise son bec au grand mat, et convoite, affamée de proie, ce cœur qui retentit de la gloire de ta fille et que ton fripon de petit-fils a choisi pour jouet.

Vainement je prie et j’implore ! mes cris se perdent dans le fracas de la tempête, au milieu des assauts du vent. Cela bruit et siffle ét mugit et hurle comme un hôpital de fous philharmoniques! Et, à travers tout cela, je distingue les sons enchanteurs d’une harpe, des chants langoureux qui charment et déchirent l’âme, et je reconnais la voix.

Au loin, sur les falaises d’Écosse, à la fenêtre ogivale de ce petit château gris qui domine la mer, se tient une belle et mélancolique jeune femme, dont la peau délicate a la transparence de l’opale et la blancheur du marbre; elle joue de la harpe et chante, et le vent déroule ses longues boucles de cheveux, et porte sa chanson incertaine sur l’immensité de la nier orageuse.

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Nous ne pouvons que mentionner ici quelques autres ballades déjà connues en France. Les Beux grenadiers , par exemple, où se trouve l'idée de la Reçue nocturne de Sedlitz, qui ne parut que longtemps après. Doua Clara est pour ainsi dire le pendant à'Alnianzor. Là, c’est un musulman qui trahit sa foi pour l’amour d’une chrétienne; ici, un juif prend le costume d’un chevalier pour séduire la fille d'un alcade. La scène se passe dans des jardins délicieux ; c’est une longue causerie amoureuse où la jeune fille laisse échapper çà et là des railleries contre les juifs, sans savoir qu’elles vont frapper douloureusement au cœur de l’amant. La conclusion est que le faux chevalier, après avoir pressé dans ses bras la jeune Espagnole, lui avoue qu’il est le fils du grand rabbin de Saragosse. Le trait railleur manque rarement chez Heine, au denoûment des ballades les plus- colorées et les plus amoureuses. Pourtant le Pèlerinage à Kewlaar est une légende toute catholique, dont rien ne dérange le sentiment religieux. Il s’agit d un pèlerinage vers une certaine chapelle où la sainte \ ierge guérit tous les malades. L’un lui présente un pied, 1 autre une main de cire, selon l’usage, pour indiquer la partie de son corps qui souffre. Un jeune homme apporte à la Vierge un petit cœur de cire, car il est malade d’amour. — La nuit suivante, le jeune homme est endormi; sa mère, en le veillant, s est endormie aussi; mais elle voit en rêve la mère de Dieu qui entre dans la chambre sur la pointe du pied. Marie se penche sur le malade, appuie doucement la main sur son cœur et disparaît. — Les chiens abovaient si fort dans la cour, que la vieille femme se î éveilla. Son fils était mort, « les lueurs rouges du matin se jouaient sur ses joues blanches. »

« La mère joignit pieusement les mainsj et pieusement à voix basse, elle chanta : « Gloire à toi, Marie! »

Mais il faudrait en citer bien d’autres; — achevons plutôt d apprécier encore les caractères généraux du talent d Henri Heine. 11 a, entre autres qualités, le sentiment le plus piotond de la poésie du Nord, quoique Méridional par tempérament ,

POESIES allemandes

comme lord Byron, qui, né dans la brumeuse Angleterre, n'en est pas moins un fils du soleil ; — il comprend à merveille ces légendes de la Baltique , ces tours où sont enfermées des filles de roi, ces femmes au plumage de cygne, ces héros aux cuirasses d’azur, ces dieux à qui les corbeaux parlent à l’oreille, ces luttes géantes sur un frêle esquif ou sur une banquise à la dérive. Un reflet de l’Edda colore ses ballades comme une aurore boréale; ces scènes de carnage et d’amour, de voluptés fatales et d’influences mystérieuses , conviennent à sa manière contrastée. Mais ce à quoi il excelle, c’est à la peinture de tous les êtres charmants et perfides, ondines, elfes, nixes, wilis, dont la séduction cache un piège, et dont les bras blancs et glacés vous entraînent au fond des eaux dans la noire vase, sous les larges feuilles des nénufars. Il faut dire que, malgré les galanteries italiennes de ses terzines, les hyperboles et les concetti de ses sonnets, toute femme est pour Heine quelque peu nixe ou wili \ et, lorsque dans un de ses livres il s’écrie, à propos de Lusignan, amant de Mélusine : i Heureux homme dont la maîtresse n’était serpent qu’à moitié ! j> il livre en une phrase le secret intime de sa théorie de l’amour.

Henri *Heine, dans ses poésies les plus amoureuses et les plus abandonnées, a toujours quelque chose de soupçonneux: et d’inquiet; l’amour est pour lui un jardin plein de fleurs et d’ombrages, mais de fleurs vénéneuses et d’ombrages mortifères; des sphinx an visage de vierge, à la gorge de femme, à la croupe de lionne, aiguisent leurs griffes, tout en Souriant du haut de leur socle de marbre; au milieu de l’étang jouent avec les cygnes de belles nymphes nues qui ont leurs raisons pour ne pas se montrer plus bas que la ceinture ; dans ce dangereux paradis, les chants sont des incantations, le regard fascine, les parfums causent le vertige, les couleurs éblouissent, la grâce est perfide, la beauté fatale; les bouches froides donnent des baisers brûlants, les bouches brûlantes des baisers de glace; toute séduction trompe, tout charme est un danger, l’idée delà trahison et de la mort se reproduit à chaque instant; le. poète

HEXRI HEIXE

a l’air d'un homme qui caresse un tigre , joue avec le serpent cobra-capello, ou fait vis-à-vis à quelque charmante morte dans un bal de fantômes; cependant, ce péril lui plaît et l’attire; il vient, comme l’oiseau, au sifflement delà vipère, et il aime à cueillir le vergiss-mein-nicht au bord des rives glissantes.

Dans la Nord-S ee (Mer du Nord), le poëte a peint des marines bien Supérieures à celles de Backhuysen, de Van de Velde et de Joseph Vernet; ses strophes ont la grandeur de l'Océan, et son rhythme se balance comme les vagues. Il rend à merveille les splendides écroulements des nuages , les volutes de la houle brodant le rivage d’une frange argentée, tous les aspects du ciel et de l’eau dans le calme et dans l’orage. Shelley et Byron seuls ont possédé à ce degré l’amour et le sentiment de la mer; mais, par un caprice singulier, au bord de cette Baltique, devant ces flots glacés qui viennent du pôle, notre Allemand se fait Grec. C’est Poséidon qui lève sa tête au-dessus de cette eau bleue et froide, gonflée par la fonte des glaciers polaires. Au lieu des eveejues de nier et des ondines, il fait jouer dans l’écume des tritons classiques, par un anaehronisme et une transposition volontaires, comme s’en sont permis de tout temps les grands coloristes, Rubens et Paul Véronèse entre autres ; il introduit dans la cabane de la fille du pêcheur un dieu d’Homère déguisé, — et lui-même ne représente pas mal Phébus-Apollon, avec une chemise rouge de matelot, des braies goudronnées, et condamné, non plus à garder les troupeaux chez Admète, mais à pêcher le hareng dans la mer du Nord.

Ceei est pour le côté purement pittoresque et descriptif; mais à la contemplation de la nature se mêlent des rêveries philosophiques et des souvenirs d'amour, L immensité îend sérieux ; la bouche du poète, cet arc rouge qui décochait tant de sarcasmes, se détend. Éloigné du danger, c est-à-dire de la femme, Henri Heine se tient moins sur ses gardes; la mer interposée le rassure ; l’idéal chaste et noble se reforme, 1 ange

4 fit)

POESIES ALLEMANDES

pur succède au monstre gracieux, et, en se penchant sur la mer, le poète aperçoit au fond de l'abîme et dans la transpaparenee des eaux, la ville engloutie et vivante où s’accoude à la fenêtre la belle jeune fille qu’il aimerait sans crainte et sans jalousie.

Nousne résistons pas au désir de citer dans son entieree poème étrange, où se déroulent tant d’impressions poétiques, rêveries, amours, souffrances, fantaisie, enthousiasme, ivresse. C’est l’analyse entière de l’âme du poète, avec ses contrastes les plus variés. Dans cette courte traversée de Hambourg à Héligoland, puis de cette île à Brème probablement, sur quelque mauvais paquebot chargé de grossiers matelots et de passagers ennuyeux, la pensée du rêveur s’isole et se fait grande comme l’infini. Quel est cet amour qui l’oppresse cependant, et qui, çà et là, traverse comme un éclair ces vagues idées, parfois imprégnées des brunies du Nord, parfois affectant une précision classique? C’est dans un autre de ses poèmes, intitulé Intermezzo , qu’on trouverait peut-être le secret de ces aspirations, de ces souffrances. Là se ^découpe plus nettement la forme adorée, la beauté à la fois idéale et réelle qui fut pour Heine ce qu’est Laure pour Pétrarque, Béatrice pour Dante. Mais c’est assez d’avoir osé rendre quelques pages du Livre des Chants. La traduction n’est peut-être qu’un tableau menteur, qui ne peut fixer d’aussi vagues images, merveilleuses et fugitives comme les brumes colorées du soir.

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