‹ Faust, et le second Faust; suivis d'un choix de poésies allemandes, traduits par Gérard de Nerval. Nouv. éd., précédée d'une notice sur Goethe et sur Gérard de NervalChapitre 102 sur 185 · TROISIÈME PARTIE ns · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE ns

MARGUERITE, se cachant sous sa couverture.

Hélas! hélas! les voilà qui viennent. Que la mort est amère !

FAUST, bas.

Paix! paix! je viens te délivrer.

MARGUERITE, se traînant jusqu'à lui.

Es-tu un homme ? tu compatiras à ma misère !

FAUST

Tes cris vont éveiller les gardes!

Il saisit les chaînes pour les détacher. MARGUERITE.

Bourreau ! qui l'a donné ce pouvoir sur moi ? Tu viens me chercher déjà, à minuit! Aie compassion, et laissemoi vivre. Demain, de grand matin, n'est-ce pas assez tôt ! (Elle se lève.) Je suis pourtant si jeune, si jeune, et je dois déjà mourir ! Je fus belle aussi, c'est ce qui causa ma perte. Le bien-aimé était à mes côtés, maintenant il est bien loin ; ma couronne est arrachée, les fleurs en sont dispersées... Ne me saisis pas si brusquement! épargne-moi! que t'ai-je fait? Ne sois pas insensible à mes larmes : de ma vie je ne t'ai vu.

FAUST

Puis-je résister à ce spectacle de douleur?

MARGUERITE

Je suis entièrement en ta puissance ; mais laisse-moi encore allaiter mon enfant. Toute la nuit, je l'ai pressé centime mon cœur; ils viennent de me le prendre pour m'affliger, et disent maintenant que c'est moi qui l'ai tué. Jamais ma gaieté ne me sera rendue. Ils chantent des •chansons sur moi! c'est mal de leur part! Il y a un vieux conte qui finit comme cela. A quoi veulent-ils faire allusion?

I7(i FAUST

FAL'ST, se jetant à ses pieds.

Ton amant est à tes pieds, il cherche à détacher tes chaînes douloureuses.

MARGUEniTE, s'ngenouillant aussi.

Oh ! oui, agenouillons-nous pour invor[uer les saints ! Vois sous ces marches, au seuil de cette porte... c'est là que bouillonne l'enfer! et l'esprit du mal, avec ses grincements effroyables... Quel bruit il fait !

FAUST, plus liaut.

Marguerite ! Marguerite !

MARGUERITE, attentive, ('.'était la voix de mon ami! (Elle s'élnnc?, les chaînes tombent.)

OÙ est-il ? Je l'ai entendu m'appeler. Je suis libre ! personne ne peut me retenir, et je veux voler dans ses bras, reposer sur son sein! 11 a appelé Marguerite; il était là, sur le seuil. Au milieu des hurlements et du tumulte de l'enfer, à travers les grincements, les rires des démons, ,j'ai reconnu sa voix si douce, si chérie!

FAUST

C'est moi-même !

MARGUERITE

C'est toi! oh! redis-le encore! (Le pressant contre elle.) C'est lui ! lui! Où sont mes douleurs? oà sont les angoisses de la prison? où sont les chaînes?... C'est bien toi! tu viens me sauver... Me voilà sauvée ! — La voici, la rue où je te vis pour la première fois ! voilà le jardin où, Marthe et moi, nous t'attendîmes.

FAUST, s'efforçant de l'entraîner.

Viens ! viens avec moi !

MARGUERITE

Oh ! reste ! reste encore... J'aime tant à être où tu es '

Elle Tembrasse.

TUOISIÈME PARTIE 177

FAUST

Ilàte-toi ! nous payerons cher un moment de retard.

MARGUERITE

Quoi ! tu ne peux, plus m'embrasser ? Mon ami, depuis si peu de temps que tu m'as quittée, déjà tu as désappris à m'embrasser? Pourquoi dans tes bras suis-je si inquiète ?... quand naguère une de tes paroles, un de tes regards, m'ouvraient tout le ciel et que tu m'embrassais à m'étouffer ! Embrasse-moi donc, ou je t'embrasse moimême ! (Elle l'embrasse.) 0 Dieu ! tes lèvres sont froides, muettes. Ton amour, où l'as-tu laissé? qui me l'a ravi?

Elle se détourne de lai.

FAUST

Viens ! suis-moi! ma bien-aimée, du courage! Je brûle pour toi de mille feux ; mais suis-moi, c'est ma seule prière !

MARGUERITE, fixant les yeux sur lui.

Est-oe bien toi? es-tu bien sûr d'être toi?

FAUST

C'est moi ! viens donc !

MARGUERITE

Tu détaches mes chaînes, tu me reprenls contre ton sein... Comment se fait-il que tu ne te détournes pas de moi avec horreur? Et sais-lu bien, mon ami, sais-tu bien qui tu délivres ?

FAUST

Viens ! viens ! la nuit profonde commence à s'dclaircir.

MARGUERITE

J'ai tué ma mère ! Mon enfant, je l'ai noyé ! il te fut donné comme à moil oui, à toi aussi. — C'est donc toi?.. Je le crois à peine. Donne-moi ta main. — Non, ce n'est point un rêve. Ta main chérie!... .\h ! mais elle est hu-

178 FAUST

mide ! essuie-la donc ! il me semble qu'il y a du sang. Oh Dieu ! qu'as-tu fait? Cache cette épée, je t'en conjure!

Laisse la le passé, qui est passé ! Tu me fais mourir.

MARGUERITE

Non, tu dois me suivre ! Je vais te décrire les tombeaux que tu auras soin d'élever dès demain ; il faudra donner la meilleure place à ma mère ; que mon frère soit tout près d'elle; moi, un peu sur le côté, pas trop loin cependant, et le petit contre mon sein droit. Nul autre ne sera donc auprès de moi! — Reposer à tes côtés, c'eût été un bonheur bien doux, bien sensible ! mais il ne peut m'appartenir désormais. Dès que je veux m'approcher de toi, il me semble toujours que tu me repousses ! Et c'est bien toi pourtant, et ton regard a tant de bonté et de tendresse !

FAUST

Puisque tu sens que je suis là, viens donc!

M.VRGUÇRITE.

Dehors ?

FAUST

A la liberté.

MARGUERITE

Dehors, c'est le tombeau ! c'est la mort qui me guette 1 Viens!... d'ici dans la couche de l'éternel repos, et pas un pas plus loin. — Tu t'éloignes ! ô Henri ! si je pouvais te suivre !

FAUST

Tu le peux ! veuille-le seulement, a porte est ouverte.

MARGUERITE

Je n'ose sortir, il ne me reste plus rien à espérer, et. pour moi, de quelle utilité serait la fuite ! Ils épient mon passage I Puis se voir réduite à mendier, c'est si misérable, et avec une mauvaise conscience encore ! C'est si misérable d'errer dans l'exil ! Et, d'ailleurs, ils sauraient bien me reprendre.

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