‹ Faust, et le second Faust; suivis d'un choix de poésies allemandes, traduits par Gérard de Nerval. Nouv. éd., précédée d'une notice sur Goethe et sur Gérard de NervalChapitre 42 sur 185 · PREMIÈRE PARTU · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTU

MÉPHISTOPHÉLÈS

Mon bon monsieur, c'est que vous voyez tout, justement comme on le voit d'ordinaire; il vaut mieux bien prendre les choses avant que les plaisirs de la vie vous échappent pour jamais. — Allons donc ! tes mains, tes pieds, ta tête et ton derrière t'appartiennent sans doute; mais ce dont tu jouis pour la première fois t'en appartient-il moins ? Si lu possèdes six chevaux, leurs forces ne sont elles pas les tiennes? Tu les montes, et te voilà, homme ordinaire, comme si tu avais vingt-quatre jambes. Vite ! laisse là tes sens tranquilles, el mets-toi en route avec eux à travers le monde ! Je te le dis : un bon vivant qui philosophe est comme un animal qu'un lutin fait tourner en cercle autour d'une lande aride, tandis qu'un beau pâturage vert s'étend à l'entour.

FAUST

Comment commençons-nous?

MKPHtSTOPHÉLÈS.

Nous partons tout de suite, ce cabinet n'est qu'un lieu de torture : appelle-t-on vivre, s'ennuyer, soi et ses petits drôles? Laisse cela à ton voisin la grosse panse ! A quoi bon te tourmenter à l;attre la paille? Ce que tu sais de mieux, tu n'oserais le dire à l'écolier. J'en entends justement un dans l'avenue.

FAUST

Il ne m'est point possible de le voir.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Le pauvre garçon est là depuis longtemps, il ne faut pas qu'il s'en aille mécontent. Viens! donne-moi ta robe et ton bonnet ; le déguisement me siéra bien, (ii s'habiiie.) Maintenant, repose-toi sur mon esprit; je n'ai besoin que d'un petit quart d'heure. Prépare tout cependant pour notre beau voyage.

Faust sort.

MÉPHISTOPHÉLÈS, dans les longs habits de Faust.

Méprise bien la raison et la science, suprême force de

FAUST

l'humanité. Laisse-toi désarmer par les illusions et les prestiges de l'esprit malin, et tu es à moi sans restriction. — Le sort l'a livré à un esprit qui marche toujours intrépidement devant lui et dont l'élan rapide a bientôt surmonté tous les plaisii's de la terre! — Je vais sans relâche le traîner dans les déserts de la vie ; il se débattra, me saisira, s'attachera à moi, et son insaliabilité verra des aliments et des liqueurs se balancer devant ses lèvres, sans jamais les toucher; c'est en vain qu'il implorera quelque soulagement, et, ne se fùt-il pas donné au diable, il n'en périrait pas moins.

Un écolier entre.

l'Écolier.

Je suis ici depuis.peu de temps, et je viens, plein de soumission, causer et faire connaissance avec un homme qu'on ne m'a nommé qu'avec vénération.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Votre honnêteté me réjouit fort! Vous voyez en moi un homme tout comme un autre. Avez-vous déjà beaucoup étudié ?

l'écolier.

Je viens vous prier de vous charger de moi! Je suis muni de bonne volonté, d'une dose passable d'argent, et de sang frais; ma mère a eu bien delà peine à m'éloigner d'elle, et j'en profiterais volontiers pour apprendre ici quelque chose d'utile.

MEPHISTOPHELES.

Vous êtes vraiment à la bonne source.

l'écolier.

A parler vrai, je voudrais déjà m'éloigner. Parmi ces murs, ces salles, je ne me plairai en aucune façon ; c'est un espace bien étranglé ; on n'y voit point de verdure, point d'arbres, et, dans ces salles, sur les bancs, je perds l'ouïe, la vue et la pensée.

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