‹ Faust, et le second Faust; suivis d'un choix de poésies allemandes, traduits par Gérard de Nerval. Nouv. éd., précédée d'une notice sur Goethe et sur Gérard de NervalChapitre 45 sur 185 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

MÉPHISTOFHKLES.

Mon bon omi, toute théorie est sèche, et l'arbre précieux de la vie est fleuri.

l'écolier.

Je vous jure que cela me fait l'effet d'un rêve; oseraijc vous déranger une autre fois pour profiter plus parfaitement de votre sagesse ?

MÉPHrSTOPllÉl.ÈS.

J'y mettrai volontiers tous mes soins.

L'ÉcoLi?:n.

Il me serait impossible de revenir sans vous avoir, cette fois, présenté mon album ; accorJez-moi la faveur d'une remarque...

MÉPHISTOPHÉLKS.

J'y ^consens, (il écnt et lo lui rend.) E ri lis sioiit Deiis, honum et malum scientes.

L'écolier salue respectueusement et se retire. MÉPHISTOPHÉLÈS.

Suis seulement la vieille sentence de mon cousin lo Serpent, tu douteras bientôt de ta ressemblance divine.

Où devons-nous aller maintenant?

MÉPHISTOPHÉLÈS

Où il te plaira. Nous pouvons voir le grand et le petit monde • quel plaisir, quelle utilité seront le fruit de ta course !

FAUST

Mais, i)ar ma longue barbe, je n'ai pas le plus léger savoir-vivre; ma recherche n'aura point de succès, car je n'ai jamais su me produire dans le monde; je me sens si petit en présence des autres! je serais embarrassé à tout moment.

8i FAUST

MÉPHISTOPHÉLÈS

Mou bon ami, tout cela se donne; aie confiance en toimême, et tu sauras vivre.

FAUST

Comment sortirons-nous d'ici? Où auras-tu des chevaux, des valets et un équipage?

MÉPHISTOPHÉLÈS

Etendons ce manteau, il nous portera à travers les airs : pour une course aussi hardie, tu ne prends pas un lourd paquet avec toi ; un peu d'air inflammable que je vais préparer nous enlèvera bientôt de terre, et, si nous sommes légers, cela ira vite. Je te félicite du nouveau genre de vie que tu viens d'embrasser.

Caye d'Auerbach, à Leipzig. Écot de joyeux cempagnons, FROSCH.

Personne ne boit! personne ne rit ! Je vais vous apprendre à faire la mine! Vous voilà aujourd'hui à fumer comme de la paille mouillée, vous qui brillez ordinairement comme un beau feu de joie.

BRANDER

C'est toi qui en es cause; tu ne mets rien sur le tapis, pas une grosse bêtise, pas une petite saleté.

FRCSCH lui verse un verre de vin sur la tète.

Vn voici des deux à la fois.

BRANDER

Double cochon !

FROSCH.

Vous le voulez, j'en conviens !

SIEBEL

A la porte ceux qui se fâchent ! Qu'on chante à la ronde

PKliMlÈKE PARTIE 85

à gorge déployée, qu'on boive, et qu'on crie! oh! eh! holà! oh!

ALTMAYER.

Ah ! Dieu ! je suis perdu ! -apportez du coton; le drôle me rompt les oreilles !

SIEBEL

Quand la voûte résonne, on peut juger du volume de la basse.

FROSGH.

C'est juste; à la porte ceux qui prendraient mal les choses ! A tara lara da !

ALTMAYER .

A tara lara da !

FROSCH.

Les gosiers sont en voix.

Il chante

Le très-saint empire de Rome, Comment tient-il encor debout!

BRANDER

Une sotte chanson ! Fi ! une chanson politique ! uue triste chanson!... Remerciez Dieu chaque matin de n'avoir rien à démêler avec l'empire de Rome. Je regarde souvent comme un grand bien pour moi de n'être empereur ni chancelier. Cependant, il ne faut pas que nous manquions de chef; et nous devons élire un pape. Vous savez quelle est la qualité qui pèse dans la balance pour élever un homme à ce rang.

FROSGH chante.

Lève-loi vite, et va, beau rossignol, Dix mille fois saluer ma maîtresse.

SIEBEL

Point de salut à ta maîtresse; je n'en veux rien entendre.

86 FAUST

FROSGH.

A ma maîtresse salut et baiser ! Ce n'est pas toi qui m'en empêcheras.

Il chante.

Tire tes verrous, il est nuit; Tire tes verrous, l'amant veillu ; Il est lard, tire-les sans bruit.

SIEREL.

Oui ! chante, chante, loue la bien, vante-la bien ! j'aurai aussi mon tour de rire. Elle m'a lâché, elle t'en fera autant ! Qu'on lui donne un kobold ' pour galant, et il pourra badiner avec elle sur le premier carrefour venu. Un vieux bouc, qui revient du Blocksberg, peut, en passant au galop, lui souhaiter une bonne nuit; mais un brave garçon de chair et d'os est beaucoup trop bon pour une fille de cette espèce ! Je ne lui veux point d'autre salut que de voir toutes ses vitres cassées.

im.VNDER frappant sur la table.

Paix là ! paix là ! écoutez-moi ! vous avouerez, messieurs, que je sais vivre : il y a des amoureux ici, et je dois, d'après les usages, leur donner pour la bonne nuit tout ce qu'il y a de mieux. Attenlion ! une chanson de la plus nouvelle facture ! et répétez bien fort la ronde avec moi !

Il chante.

Ceitain rat dans une cuisine Avait pris place, et le frater S'y traita si bien, que sa mine Eût fait envie au gros Lutiier.

Mais, un beau jour, le pauvre diable.

Empoisonné, sauta dehors, Aussi triste, aussi misérable, Que s'il avait l'amour au corps.

CHŒUR

Que s'il avait l'amour au corps !

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