DEUXIÈME PARTIE
MARTHE
Il paraît l'affectionner.
MÉPHISTOPHKLÈS.
Et elle aussi. C'est comme va le monde.
Une petite cabane de jardin. — Marguerite y soute, se olottit derrière la porte, tient le bout de ses doigts sur ses lèvres et regarde par la fente.
MARGUERITE
Il vient 1
FAUST entre.
Ah ! friponne, tu veux m'agacer ! je te tiens !
Il l'embrasse.
MARGUERITE, le saisissant, et lui rendant le baiser.
0 le meilleur des hommes! je t aime do tout mon cœur!
Méphistojhélès frappe.
FAUST, frappant du pied.
Qui est là !
MÉPHISTOPHÉLÈS
Un ami.
F AU. ST
Une bête 1
MÉPHISTOPHÉLÈS
Il est bien temps de se quitter.
MARTHE entre.
Oui, il est tard, monsieur.
FAUST
Oserai-je vous reconduire?
MARGUERITE
Ma mère pourrait... Adieu!
FAUST
Faut-il donc que je parte? Adieu !
132 FAUST
MARTHE
Bonsoir,
Au prochain revoir!
Faasl et Méphistophélès sortent.
MARGUERITE
Mon bon Dieu! un homme comme celui-ci pense tout et sait tout. J'ai honte devant lui, et je dis oui à toutes ses paroles. Je ne suis qu'une pauvre enfant ignorante, et je ne comprends pas ce qu'il peut trouver en moi.
Elle surt.
Forêt et cavernes.
FAUST, seul. ■
Sublime Esprit, tu m'as donné, tu m'as donné tout, dès que je t'en ai supplié. Tu n'as pas en vain tourné vers moi ton visage de feu. Tu m'as livré pour royaume la majestueuse nature, et la force de la sentir, d'en jouir : non, tu ne m'as pas permis de n'avoir qu'une admiration froide et interdite, en m'accordant de regarder dans son sein profond, comme dans le sein d'un ami. Tu as amené devant moi la longue chaîne des vivants, et tu m'as instruit à reconnaître mes frères dans le buisson tranquille, dans l'air et dans les eaux. Et quand, dans la forêt, la tempête mugit et crie, en précipitant à terre les pins gigantesques dont les tiges voisines se froissent avec bruit, et dont la chute résonne comme un tonnerre de montagne en montagne, tu me conduis alors dans l'asile des cavernes, tu me révèles à moi-même, et je vois se découvrir les merveilles secrètes cachées dans mon propre sein. Puis, âmes yeux, la lune pure s'élève doucement vers le ciel, et, le long des rochers, je vois errer, sur les buissons humides, les ombres argentées du temps passé, qui viennent adoucir l'austère volupté de la méditation. Uh ! l'homme ne possédera jamais rien de parfait, je le
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sens maintenant : tu m'as donné avec ces délices, qui me rapprochent de plus en plus des dieux, un compagnon dont je ne puis déjà plus me priver désormais, tandis que, froid et fier, il me rabaisse à mes propres yeux, et, d'une seule parole, replonge dans le néant tous les présents que tu m'as faits ; il a créé dans mon sein un feu sauvage qui m'attire vers toutes les imagos de la beauté. Ainsi, je pisse avec transport du désir à la jouissance, et, dans la jouissance, je regrette le désir.
Méphistophélès entre .
MÉPHISTOPHÉLÈS
Aurez-vous bientôt assez mené une telle vie? Comment pouvez-vous vous complaire dans celte langueur? Il est fort bon d'essayer une fois, mais pour passer vite à du neuf.
FAUST
Je vou Irais que tu eusses à faire queljue chose de mieux que de me troubler dans mes bons jours.
ÎJÉPHISTOPHÉI.ÈS.
Bon! bon! je vous laisserais volontiers en repos; mais VOUS ne pouvez me dire cela sérieusement. Pour un compagnon si déplaisant, si rude et si fou, il y a vraiment peu à perdre. Tout le jour, on a les mains pleines, et sur ce qui plaît à monsieur, et sur ce qu'il y a à faire pour lui, on ne peut vraiment lui rien tirer du nez.
FAUST
Voilà tout juste le ton ordinaire; il veut encore un remerciement de ce qu'il m'ennuie.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Gomment donc aurais-tu, pauvre fils de la terre, passé ta vie sans moi"? Je t'ai cependant guéri pour longtemps des écarts de l'imagination ; et, sans moi, tu serais déjà bien loin de ce monde. Qu'as-tu là à to nicher comme un hibou dans les cavernes elles fentes des rochers? Quelle nourriture humes-tu dans la mousse pourrie et les pier •
134 FAUST
res mouillées ! Plaisir de crapaud ! pa^se-temps aussi beau qu'agréable! Le docteur te tient toujours au corps.
FAUST
Comprends-tu de quelle nouvelle force cette course dans le désert peut ranimer ma vie? Oui, si tu pouvais le sentir, tu serais assez diable pour ne pas m'accorder un tel bonheur.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Un plaisir surnaturel! S'étendre la nuit sur les montagnes humides de rosée, embrasser avec extase la terre et le ciel, s'enfler d'une sorte de divinité, pénétrer avec transport par la pensée jusqu'à la moelle de la terre, repasser en son sein tous les six jours de la Création, bientôt s'épandre avec délices dans le grand tout, dépouiller entièrement tout ce qu'on a d'humain, et finir cette haute contemplation... (Avec un geste. )Je n'ose dire comment...
FAUST
Fi de toi!
MÉPHISTOPHÉLÈS
Gela ne peut vous plaire, vous avez raison de dire l'honnèle fi. On n'ose nommerdevanl de chastes oreilles ce dont les cœurs chastes ne peuvent se passer ; et, bref, je vous souhaite bien du plaisir à vous mentir à vous-même de temps à autre. 11 ne faut cependant pas que cela dure trop longtemps, tu serais bientôt entraîné encore, et, si cela pei'sistait, replongé dans la folie, l'angoisse elle chagrin. Mais c'est assez! ta bien-aimée est là-bas, et, pour elle, tout est plein de peine et de trouble; tu ne lui sors pas de l'esprit, et sa passion dépasse déjà sa force... Naguère ta rage d'amour débordait comme un ruisseau qui s'enfle de neiges fondues ; tu la lui as versée dans le canir, et, maintenant, ton ruisseau est à sec. Il me semble qu'au lieu de régner dans les forêts, il serait bon que le grand homme récompensât la pauvre jeune fille trompée de son amour. Le temps lui paraît d'une malheureuse longueur, elle se tient toujours à la fenêtre et regarde les nuages passer