‹ FaustChapitre 10 sur 66 · MI P RI- FACE · texte numérisé non relu

MI P RI- FACE

Style même d'Homère riclylle ravissante et magnifique à'Hermanu et Dorothée. Finalement, de poète grec il se change en mage de l'Orient avec la décadence de l'âge; il verse dans l'allégorie et dans le symbolisme, les pensées du vieillard deviennent des énigmes et ses créations des abstractions personnifiées.

Or, à chacune de ces trois périodes bien distinctes correspondent, dans le Faust, des styles très différents. Tout le monde sait que le second Faust n'est qu'un froid et obscur labyrinthe peuplé de fantômes métaphysiques; mais déjà dans le premier quel défaut d'accord et quelles disparates ! Telle scène, comme le premier monologue de Faust et son premier entretien avec Wagner, ou encore comme cette scène de la fin du drame intitulée Jour sombre, où Faust éclate en transports de rage contre Méphistophélès*, appartient par l'élan impétueux de la passion à la plus jeune verve du poète : elle est contemporaine de

I. Seule de toute la tray^cdic ceUe scène est en prose. On a voulu voir dans cette singularité une intention profonde du poète. Mais il faut remarquer qu'écrite de très bonne heure et peut-être contemporaine de la première esquisse de Gœlz (1771), la scène en question ne fut pas comprise dans le fragment publiéen 1790. Il est beaucoup plus naturel de supposer que, si elle ne parut pas alors, c'est que le poète avait le dessein de la mettre en vers, et que s'il la publia telle quelle en i^JoB, c'est qu'il ne voulait plus s'en donner la peine.

PRIMA ci:. XII

IVerther et de Gœli\ telle autre, comme le second monologue de Faust ou comme son apostrophe dans la foret à l'Esprit de la terre, est le produit d'une pensée plus calme et d'un art plus discipliné : on y sent la haute sagesse et la majesté de langage caractéristiques de l'époque de maturité qui vit naître Iphigénie en Tauriâe. Cependant il fallait que la fable dramatique de Faust suivît son cours, il fallait que le destin du héros s'accomplît, et, comme l'ouvrage n'avançait qu'avec une lenteur extrême, il devait résulter des profondes métamorphoses successives du poète d'assez fortes anomalies : c'est ainsi, par exemple, que Faust, au moment où il va se tuer (scène écrite longtemps après les premiers fragments du poème, quoiqu'elle ouvre presque la tragédie), paraît relativement tranquille, raisonnable et de sens rassis, déjà convalescent de la fiévreuse agitation qu'il avait montrée au début et qui semblait seule pouvoir motiver tout à fait cet acte de désespoir.

Evidemment l'art le plus consommé ne serait jamais parvenu à fondre en un ensemble harmonieux un poème aussi lentement construit de pièces et de morceaux, composés sous l'inspiration du moment, à bâtons rompus, dans un ordre de hasard qui ne pouvait rester celui de la succession des scènes; d'ailleurs, il n'était pas dans la nature de Gœthe de se préoccuper beaucoup de ce défaut. Ses petites compositions présentent seules une per-

XIV 1' Ri: FA CE.

fection achevée; il n'y a guère de suite clans ses ouvrages de longue haleine. Génie essentiellement fragmentaire, il érigeait même en théorie, en règle d'art et de sagesse, son impuissance éprouvée à composer de grands ensembles. « Défiez-vous d'une grande œuvre, disait- il à Eckermann. Quelle dépense, quelle tension des forces intellectuelles ne faut-il pas d'abord pour ordonner en soi-même et pour organiser un grand ensemble ! Et quelle force, quelle vie tranquille et sans trouble ne faut-il pas ensuite pour procéder à l'exécution et pour fondre tout d'un seul jet!... Si l'on s'est trompé dans le dessin de l'ensemble, le travail entier est perdu.... Au contraire, si le poète porte chaque jour sa pensée sur le présent, s'il traite immédiatement et quand l'impression est toute fraîche le sujet qui est venu s'offrir à lui, alors ce qu'il fera sera toujours bon.... Toutes les poésies doivent être des poésies de circonstance. »

Les conversations et les lettres de Gœthe abondent en confidences sur son Faust, dont la plupart font bon marché de la suite et de l'unité du poème. « Vraiment, c'aurait été joli, disait-il encore à Hckermann, si j'avais voulu rattacher à une seule idée, comme à un maigre fil traversant tout le poème, les scènes si diverses, si riches de vie variée, que j'ai introduites dans b'anst\.... Je recevais dans mon âme des impressions de mille espèces ; je n'avais plus, comme poète, qu'à donner à ces

Page 1