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de goût, tend plutôt à réduire chez Mépbistophélès l'élément fantastique au profit de l'observation et de la vérité humaine. Les scènes de Faust où le diable paraît en qualité de puissance surnaturelle sont en somme peu nombreuses, et quelquesunes d'ailleurs portent avec une particulière élégance la marque originale du génie de leur auteur. Jamais artiste n'avait encore représenté le prince du monde infernal, non plus que Dieu le Père, d'une main aussi légère, aussi spirituelle. La lourdeur est un caractère commun aux inventions naïves des mystères du Moyen Age et aux conceptions sublimes d'un Klopstock ou d'un Milton ; une Divinité qui veut trop être prise au sérieux fait sur l'esprit une impression pénible ou ridicule et s'expose à la parodie par manière de revanche. Mais comment parodier un Roi des enfers et un Père éternel aussi peu graves que ceux de notre poète, un Diable humoriste et un Dieu, bon enfant, qui s'acquittent galamment eux-mêmes de la plaisanterie et s'entretiennent des affaires du monde avec une sorte de familiarité souriante? Par cette ironie pleine de sérénité et de grâce, Goethe affranchit Tcsprit de ses lecteurs de l'importune obsession des idées sérieuses, en même temps qu'il déploie une imagination poétique d'un tour aisé et libre qui ne s'était épanouie encore avec cette matinale fraîcheur que chez l'Arioste et chez Homère, Dans son habit écarlate galonné d'or, le petit
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manteau de soie sur l'épaule, la plume de coq au chapeau, la longue épée au côté, le diable fait homme est vraiment charmant. Que d'esprit et même que de bon sens dans ses discours ! Comme il est habile, prudent, modéré ! Quel conseiller sage et plein d'expérience ! Les maximes savoureuses se pressent sur ses lèvres: «L'univers n'est lait que pour Dieu. Il s'y contemple dans l'éclat d'une éternelle lumière. Nous, il nous a créés pour les ténèbres; mais pour vous, mortels, ce qui vous convient, c'est la succession du jour et de la nuit. » — « Toute théorie est aride ; mais l'arbre doré de la vie est fleuri... Courage donc, plus de vaines rêveries, et lance-toi dans le monde! Je te le dis, un individu qui spécule est comme un animal qu'un génie malin ferait tournoyer sur des bruyères desséchées, tandis qu'à quelques pas de lui s'étendent de gras pâturages. » Quelle vérité, d'autant plus frappante qu'elle s'exprime d'une façon plus brutale dans l'infaillible méthode indiquée à Faust pour se rajeunir et pour vivre vieux : « Transporte-toi sur l'heure au milieu des champs, prends une bêche et remue la terre; emprisonne ton corps et ton esprit dans une sphère étroite et bornée ; sache te contenter d'une nourriture simple; vis avec les bêtes, comme une bête; et le sol où tu récoltes, ne dédaigne pas de le fumer toi-même : c'est le meilleur moyen, croismoi, de rester jeune jusqu'à quatre-vingts ans! » Et quelle autre vérité cruelle dans ce coup droit
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porté à la conscience de Faust, que trouble l'idée de porter un faux témoignage sur le décès du mari de Mme Marthe : « O saint homme! sera-ce donc la première fois de votre vie que vous aurez porté un taux témoignage ? N'avez-vous pas donné d'un ton doctoral mille définitions du monde et des éléments qui le composent, de l'homme et de ce qui se passe dans sa tête et dans son cœur? N'avc/.vous pas défini Dieu lui-même avec assurance et le front levé? Or, descendez dans votre conscience, et vous serez forcé d'avouer que vous en saviez autant là-dessus que sur la mort de M. Schwerdtlcin ! » Quelle verve de raison plus encore que de scandale et de paradoxe Méphistophélès déploie dans l'excellente scène de l'écolier, et comme on lui sait gré de confondre cet imbécile qui n'aspire à rien de moins qu'à la science universelle! Enfin, quelle comédie délicieuse que celle où il berne à plaisir la frivole et immorale voisine de Marguerite !
Non, quoi qu'en ait dit Gœthe lui-même, Méphistophélès n'est pas la pure incarnation de l'Esprit du néant et du mal; il y a trop d'agrément et de profit dans son commerce pour que nous puissions consentir à ne voir en lui qu'un mauvais génie. Sans doute son fond est l'infernale malice, mais en personne habile il y mêle certaines qualités destinées à lui donner une saveur piquante qui flatte le goût. Parfois même sa nature de diable s'éclipse totalement, et c'est l'esprit personnel du poète ou la
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hcaute sagesse du chœur antique, qui s'exprime alors par sa bouche.
On sait que deux amis deGœthe, Herder et surtout Merck, lui avaient fourni certains traits de la physionomie physique et morale de Méphistophélès; leur humeur sarcastique, jointe à un sens pratique qui les rendait hommes d'avis sûr et d'utile conseil, répondait assez au caractère du diable officieux. Mais Méphistophélès est aussi, et davantage encore, une moitié de Gœthe, l'autre moitié de sa nature étant représentée par Faust. C'est Goethe ironique dans son opposition avec Gœthe enthousiaste; c'est Gœthe esprit positif, cœur sec, calculateur exact et terre à terre, dans son contraste avec Gœthe abandonné aux passions généreuses qui échauffent l'âme agrandie et la ravissent au ciel; c'est Gœthe, enfin, de tendre amant de Marguerite devenu son bourreau et son meurtrier par un féroce amour de lui-même qui lui f;iit sacrifier sans pitié ni remords la pauvre petite victime aux intérêts supérieurs de sa liberté et de sa gloire.
Méphistophélès a sans doute raison quelquefois, mais comme a raison la prudence égoïste contre les élans généreux du cœur, comme a raison l'esprit qui voit clair dans un horizon borné contre l'âme dont la vue se trouble en voulant sonder l'infini, La forme habituelle de son langage est l'ironie, qui insulte tout, détruit tout et ne crée rien. Si Dieu est celui