XL PRÉFACE
qui est, le diable est « celui qui nie ». 11 est l'ennemi de l'œuvre divine et de la race humaine, ennemi méprisant et froid, qui ne fait pas aux hommes l'honneur de les haïr, s'amuse même à leur rendre de faux services, à les guider dans la courte erreur de cette vie mortelle par les conseils spécieux de sa sagesse négative, et, ne se passionnant ni pour ni contre rien dans ce monde, ricane en parfait humoriste à la pensée du néant de l'univers.
Des trois personnages principaux, Faust, le premier, n'est pas le meilleur au point de vue de la composition et de l'art ; mais c'est le plus intéressant, le plus riche, celui où le poète a le plus mis de son génie et de son âme.
Un défaut capital rend le héros du drame insaisissable à toute représentation plastique, qu'il s'agisse de la scène ou des arts du dessin : Faust n'a point d^dge; il est tantôt jeune et tantôt vieux, sans que les changements par où il passe nous fassent voir et suivre soit l'ordre régulier de la nature, soit l'effet magique du sortilège destiné à intervertir cet ordre. Il a beau s'affubler d'une barbe de vieiliard dans son premier monologue, son cœur ardent, son esprit enthousiaste, lui donnent à ce moment-là plus de jeunesse qu'à aucun autre de sa tragique histoire; et il a beau avoir bu chez la sorcière le philtre qui devait le rajeunir, c'est un sage mûri par la vie, apaisant ses passions
PREFACE. XLi
au sein de la nature, qui discourt avec une pompe et une gravité solennelle dans le monologue de la forêt. Faust, en effet, c'est Goethe lui-même aux époques successives de sa vie : or, comme il était très jeune quand il a fait parler pour la première fois le vieux docteur, comme plus tard il n'a pas absorbé de philtre pour se rajeunir en même temps que son héros, il en résulte un défaut d'accord entre les sentiments que celui-ci exprime et l'âge qui lui est attribué; mais ce défaut s'efface d'ailleurs et s'oublie, au -milieu de la quantité de contrastes heureux qui se mêlent dans le caractère de Faust et qui en composent la richesse '.
Il n'existe pas dans la littérature dramatique de personnage plus complètement homme ; l'humanité a bien en lui son plus parfait représentant. Si le lecteur hésite à m'accorder ce point, cela vient très probablement de ce que Faust expie les méfaits poétiques de sa trop nombreuse postérité. La multitude de Fausts au petit pied qu'a fait puHuler le romantisme, à l'imitation du héros de Gœthe, nous a plus ou moins dégoûtés du type original; mais il deviendra sans doute superflu de montrer combien le vrai Faust est supérieur à sa descendance dégénérée, si Ton fait voir sa supériorité
I. Voir Ernest Lichtenberger, le Thcâltc de Gœthe, leçon d'ouverture.
XLii PREFACE.
comme homme sur Hamlet, le plus illustre de ses ancêtres.
L'histoire d'Hamlet est celle d'une décadence intellectuelle et morale. Quelle que soit, à l'origine, la noblesse de ses pensées et de ses sentiments, il est visible que, succombant sous le poids d'une tâche trop lourde pour ses forces, le jeune héros de Shakespeare perd l'une après l'autre et la raison et la vertu. Né avec des qualités viriles, il devient, par le malheur des circonstances, incapable de toute énergie de la main et de la volonté, exemple aflligeant et magnifique de la fiiiblesse et de l'irrésolution humaines. Hamlet, en définitive, est un malade, et c'est un cas pathologique que Shakespeare étudie dans son chef-d'œuvre, comme dans tant d'autres de ses tragédies. — Faust possède dans sa plénitude la santé de l'intelligence. Aucun soupçon de folie ou seulement d'absence momentanée de ses facultés mentales ne saurait l'effleurer. Il est responsable et tout à son affaire, voulant ce qu'il veut, faisant ce qu'il fait. En aucun moment son sang-froid n'e^t plus remarquable qu'à l'heure de la conclusion du pacte avec l'Esprit malin. Le peu de surprise qu'il manifeste quand Méphistophélès paraît à ses yeux, la façon méprisante dont il lui parle, le courage tranquille avec lequel il propose lui-même et débat les termes du défi, enfin l'espèce de curiosité indifférente qui le fait s'embarquer sans émotion dans une aussi scabreuse
PREFACE. XLiii
aventure : tout cela ne compose-t-il pas un caractère admirablement fort et maître de lui? Gccihc a eu soin de rassembler les circonstances propres à nous donner l'impression du calme et de la force qui remplissent, à cette heure solennelle, Tàme de Faust. Toute velléité de suicide a disparu. Sa promenade avec Wagner, en ce dimanche de Pâques où les hommes et la nature sont en fête, l'a réconcilié avec la vie; un retour des pieux sentiments de son enfance l'a réconcilié avec le Ciel. Il a dit aux paysans qui l'acclament pour son courageux dévouement dans la dernière épidémie : « Prosternez-vous devant Celui qui est la-haut; lui seul enseigne à faire du bien, lui seul est la source de tout bien. » Rentré seul dans son cabinet d'étude, il constate avec une satisfaction ineffable que l'amour de Dieu et l'amour des hommes viennent de renaître dans son cœur apaisé. Il se met au travail, il entreprend la traduction du premier chapitre de l'Évangile selon saint Jean, et c'est ce montent que le poète choisit pour introduire Méphistophélès, pour poser, débattre et faire accepter les clauses du contrat infernal.
Est-il possible d'indiquer plus clairement que Faust signe le pacte en pleine connaissance de cause, avec tous les avantages d'une position éprouvée et solide ? Il défie le diable en homme assuré de gagner son pari, et par le fait, qui donc pourrait sérieusement prétendre qu'il l'a perdu ?
XLiv PREIACE.
Les succès de Méphistophélès ne sont qu'apparents et superficiels; au fond, il n'a aucune prise sur l'âme de Faust, et c'est son âme qu'il faudrait corrompre et changer pour que l'enfer eût la victoire. Le héros de Goethe ne se jette point avec avidité sur la vie nouvelle que le Tentateur lui offre; il en essaye, comme quelqu'un qui fait sans enthousiasme une expérience douteuse.
« Nouft- visiterons d'abord le petit monde, puis le grand », lui a dit Méphistophélès, marquant ainsi la division générale de tout le poème, dont la première partie ne nous promène en effet que dans un très petit monde; mais les débuts du diable ne sont pas faits pour l'encourager. Dans la taverne d'Auerbach, où son compagnon le conduit d'abord pour lui présenter le spectacle d'une vie heureuse et facile, Faust ennuyé n'ouvre la bouche que pour dire qu'il voudrait bien s'en aller. La cuisine de la sorcière le remplit d'irritation et de dégoût. S'il s'enflamme pour Marguerite d'un désir impatient et brutal, c'est par l'effet purement physique de la drogue que l'infâme magicienne lui a fait boire; mais cette disposition ne dure guère. Introduit dans la chambre de Marguerite en l'absence de la jeune fille, Faust y fait paraître, à côté d'un transport très court d'ivresse sensuelle, des sentiments élevés et délicats qu'on demanderait en vain, dans les mêmes circonstances, au Saint -Preux de la Nouvelle Héloïse. L'œuvre de la séduction à