L PREFACE
ignore, voilà précisément ce dont on aurait besoin, et ce qu'on sait, on ne peut pas s'en servir. » Wagner est un rat de bibliothèque; il vit et il mourra au milieu de ses chers bouquins. Faust, aspirant à développer la totalité de sa nature d'homme, tourne résolument le dos à ses cornues et à ses livres et se lance dans la vie, non pas, encore une fois, comme un libertin qui veut jouir pour se dédommager du temps consumé dans l'étude, mais comme un philosophe qui veut éprouver et consolider l'édifice de ses connaissances spéculatives par l'expérience directe de la réalité. Sa ferme et fière attitude n'est pas indigne de rappeler celle de Descartes, qui se jeta dans la vie pratique et se fit soldat parce que les sciences ne lui suffisent point.
Il en est du personnage principal de l'œuvre de Gœthe comme de l'œuvre elle-même : on est déconcerté, à première vue, par ce qu'il y a d'incohérent, d'inaccoutumé et d'étrange dans le caractère du héros comme dans la composition du poème ; mais à chaque lecture nouvelle on découvre la valeur singulière de mainte chose qui avait d'abord échappé ou déplu, et finalement on reconnaît que Faust est un de ces grands chefs-d'œuvre de l'art qui n'épuisent jamais la curiosité, ne lassent point l'attention et ne peuvent qu'augmenter indéliniment de prix à mesure qu'on les étudie et qu'on les comprend davantage.
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L'ouvrage' est mal construit, cela est sûr; on ne sait ce que c'est : drame, épopée, mystère, confession, ou suite de monologues lyriques et de scènes dialoguées ? Partout l'unité manque, au style, à l'action, aux caractères, celui de Marguerite excepté. Nul lien entre les scènes; le drame fait de longues pauses, puis, brusquement, il saute comme à pieds joints par-dessus des périodes ou des événements considérables, laissant l'imagination du lecteur remplir les lacunes comme elle peut. A ces vices de composition s'ajoutent les défauts du sujet lui-même, dont le principal et le plus irrémédiable est la contradiction de la vieille légende, base nécessaire de la fable dramatique, avec les idées philosophiques entièrement nouvelles que cette légende doit désormais symboliser. Il faudrait ou une naïveté rare ou un parti pris d'admiration à toute épreuve pour se plaire aux froides bizarreries qui sont dans le Faust de Gœthe les débris de l'ancienne histoire merveilleuse. La cuisine de la sorcière est dure à digérer; la nuit de Walpurgis est un obscur et lourd cauchemar, à travers lequel les allusions satiriques du poète et les notes des commentateurs sur les bains de siège du libraire Nicolaï et ses applications de sangsues à l'anus ne réussissent à répandre ni la clarté ni l'agrément. Mais ces défis mêmes jetés à l'intelligence et à la patience du lecteur sont une des causes de l'intérêt de curiosité qui s'attache à l'ouvrage; on ne veut pas