LU PREFACE
admettre que rauteur de tant de choses admirées ait pu trouver parfois plaisant de ne rien dire, et l'on cherche le sens profond des moindres caprices de sa pkime. Faust ajoute ainsi à toutes ses autres séductions l'attrait irritant d'une foule de petites questions toujours ouvertes à côté du grand problème, éternellement insoluble, de notre destinée.
Les œuvres qui prennent le plus sûrement possession de la faveur des hommes sont celles qui, excitant à la fois la pensée et le rêve, la raison et la fantaisie, joignent à un tableau de la vie humaine suffisanmient large et ressemblant le charme de quelque chose de mystérieux et de surnaturel. Tels sont, entre tous les chefs-d'œuvre poétiques, Hanilet, Don Juan, et surtout Fausl. T.a puissante impulsion donnée par le poème de Gœthe à l'activité des esprits dans les genres les plus divers est sans doute quelque chose d'unique. Existe-t-il en littérature un autre ouvrage qui ait mis en mouvement, autant que l'ausl, l'art et la philosophie, les poètes, les critiques, les musiciens et les peintres?
Gœtiie est essentiellement le poète exquis de la réalité. Dans Faust il est, en outre, le poète du ciel et des enfers, et généralement il déploie dans ses peintures du monde invisible, comme dans sa représentation du monde réel, la même grâce ironique et légère, la même aisance souveraine, qui est partout le cachet original de son style. Mais quand on s'est promené quelque temps dans les
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régions fantastiques peuplées par les Esprits, quand on a contemplé et sondé l'idée philosophique et morale qui constitue le fond intelligible du poème, c'est à la partie purement humaine et dramatique qu'on revient avec un plaisir toujours nouveau ; ce qu'on ne se lasse pas d'admirer, c'est ce pouvoir créateur qu'aucun poète n'a possédé au même degré que Gœthe, et qui consiste, non à imaginer des choses nouvelles et extraordinaires, mais à faire éclore sans effort et comme naturellement, de toutes les vulgarités de l'existence les plus plates, les plus prosaïques, les plus laides, une fleur de poésie.
Cette grande œuvre, qui n'aspire à rien de moindre qu'à être l'épopée de la vie humaine, contient une amusante richesse de détails, et l'esprit s'y répand jusque dans les plus petites choses, ainsi qu'on voit dans les recoins d'une majestueuse cathédrale gothique rire mille caricatures et mille polissonneries. Comme ils sont réels, les étudiants de la taverne d'Auerbach I comme leur gaieté d'écoliers va droit au point qui les intéresse par-dessus tout, c'est-à-dire, pour répéter le mot naturaliste que Gœthe emploie crûment, droit à la « cochonnerie ! » Quelle franchise militaire que celle du brave et rude soldat Valentin ! Quelle sensibilité à l'honneur du pays et de la famille, et comme elle est tragique dans sa trivialité cette grossière injure qu'il crache en expirant à la face de sa malheureuse
Liv PREFACE.
sœur Marguerite! Quelle intensité de vie dans cette scène du commencement où des promeneurs de toute espèce se répandent à travers la campagne, et quelle idée spirituelle d'avoir mis en contraste ces images variées d'une existence facile et joyeuse avec les efforts désespérés de Faust pour deviner l'énigme de la vie ! Écoutez seulement les propos des bourgeois :
Je ne connais pas de plus grand plaisir, les dimanches et les jours de fête, que de parler guerre et batailles. Pendant que loin de vous, dans la Turquie, les peuples sont aux prises et s'échinent d'importance, vous êtes tranquillement, à votre fenêtre, à boire votre petit verre et à regarder le long de la rivière filer les bateaux; puis vous rentrez le soir chez vous, gai comme pinson et bénissant le Ciel des temps de paix qu'il vous accorde. — Mon cher voisin, je vous en offre autant : qu'ils se fendent le crâne et que tout aille sens dessus dessous chez eux, je m'en moque, pourvu qu'à la maison les choses demeurent dans l'ancien ordre.
C'est avec la même sagesse doucement et pacifiquement égoïste que s'exprime, dans Hermann et Dorothée, le prudent pharmacien. M. Gounod, dans son délicieux opéra, a fait une place d'honneur à ce motif charmant. Voulant ensuite au « chœur des vieillards » opposer le « chœur des guerriers », il a naturellement prêté à ceux-ci des accents héroïques; la symétrie de la composition musicale réclamait sans doute ce contraste. Mais les soldats de Gœthe, un peu moins magnanimes que ceux