‹ FaustChapitre 30 sur 66 · PRÉFACE. LV · texte numérisé non relu

PRÉFACE. LV

de l'opéra français, puisqu'ils ne parlent pas uniquement d'imiter la mort glorieuse de leurs aînés, s'expriment peut-être avec une vérité plus caractéristique lorsqu'ils chantent gaillardement.

Bourgades munies De tours, de remparts !

Fillettes jolies Aux malins regards î Vers vous je m'élance Et monte à l'assaut; La peine est immense, Mais le prix la vaut.

D'une ardeur guerri-Jre On nous voit courir, Pour jouir et plaire Comme pour mourir.

Chaudes escalades!

Moments courts et doux!

Filles et bourgades Se rendent à nous.

La peine est immense, Mais le prix la vaut ; Et qui porte lance La gagne bientôt!

Comme tout poème digne d'être traduit, le chefd'œuvre de Goethe est intraduisible, et la beauté extraordinaire de la forme, l'éblouissante variété des rythmes, la perfection magistrale de la versification, rendent particulièrement impossible une traduction de Faust. En effet, dans un vers de poète et d'artiste il y a deux choses distinctes : l'idée pure, qui s'adresse à l'entendement, et la

Lvi PREFACE.

forme sensible, qui aft'ecte l'âme tout entière; on peut traduire l'idée, parce qu'étunt immatérielle, le signe qui la transmet à l'intelligence n'a point d'importance en lui-même ; mais la valeur de la forme est inappréciable, elle réside dans une certaine combinaison de sons qui ne saurait subir la moindre modification sans une altération profonde de l'effet produit, et qui ne peut évidemment pas subsister telle quelle en passant d'une langue à une autre. Si les mots sont les signes précis des choses, les sons, en poésie comme en musique, sont les centres d'association d'une quantité d'idées vagues et de sentiments obscurs dont l'excitation constitue la partie la plus délicate et la plus intime du plaisir qu'on éprouve à lire un grand poète. Ajoutez que la puissance de la poésie est double : elle se compose de ce qu'elle exprime et de ce qu'elle suggère; or, les idées et les sentiments suggérés peuvent être de plus grand prix que les autres, et, dans ce qui est exprimé, la partie intelligible (souvent la moins importante) peut seule être traduite, la partie sensible ne saurait l'être. On voit le peu qui reste d'un poète dans une traduction : tout au plus le squelette, si la pensée a une valeur substantielle et indépendante de la forme, comme c'est le cas pour Faust.

Cependant un traducteur liabile pourra donner de l'original vivant une image, sinon exacte, au moins qui ne lui soit pas trop cruellement in lé-

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ricLire, s'il comprend de quelle haute importance est la façon de dire, et s'il possède certaines parties de l'artiste et de l'écrivain. Un traducteur qui aurait non seulement du talent, mais du génie, en s'appliquant à l'œuvre d'un poète moindre que lui, pourrait même sans difficulté faire mieux que son modèle; jamais il ne le reproduira exactement, cela est impossible, mais il fera mieux, si, pour les mêmes idées, son génie lui inspire des formes et des sons d'un effet plus puissant sur l'âme du lecteur. Assurément il faut éviter les contresens, même en matière de poésie; mais le traducteur d'un poète doit aussi comprendre la valeur relative des idées du texte, valeur qui peut être moindre que celle du r}'thme, et bien se persuader qu'il n'y a pas de pire contresens que de traduire Sophocle, Racine ou Gœthe en mauvais style.

La librairie des Bibliophiles a montré une fois de plus son goût éclairé non seulement d'amateur de beaux livres, mais de curieux de bonne littérature, en choisissant, pour cette édition de Faust, la traduction de M. Albert Stapfer.

Publiée, pour la première fois, en 182.3, dans une édition en cinq volumes des Œuvres dramatiques de Gœthe, cette traduction, trop oubliée aujourd'hui, est la première et, tout balancé, la plus heureuse entreprise qu'on ait tentée pour faire passer dans notre langue le chef-d'œuvre du poète

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allemand : car nous ne comptons pas une sorte d'analyse ou de paraphrase de Faust publiée, un peu antérieurement, par M. de Saint- Aulaire dans la collection des Chefs-d'œuvre du théâtre étranger. Le travail de M. Albert Stapfer date d'une époque littéraire où l'on pensait encore, avec M"* de Staël, qu'il ne suffit pas à'ôter de raUemand le texte qu'on traduit, mais qu'il faut aussi le mettre en français. Des principes fort erronés sur les devoirs des traducteurs ont mis en faveur depuis lors un système de version littérale et lourde qui n'appartient à aucune langue connue. Il est, d'ailleurs, bien évident que, durant le cours de plus d'un demi-siècle, tant d'efforts réunis n'ont pas été sans perfectionner sur plus d'un point l'intelligence du texte; mais, pour ce qui est du style, il n'y a guère eu de perfectionnements. Il a donc suffi de rétablir le sens là où il était fautif : opération relativement facile et vite exécutée, si on la compare au labeur infini que coûterait la correction, non plus seulement de quelques idées mal entendues, mais d'une forme constamment défectueuse. On a fait en somme ce qu'il serait à souhaiter que l'on pût faire toujours, si l'amour-propre des traducteurs, si les droits et les profits de la propriété littéraire ne s'y opposaient pas : choisir le meilleur essai individuel * pour l'améliorer incessamment par le concours de tous

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