LA RELIGION EST NECESSAIRE A L HOMME
Dans tous les temps, les peuples ont attesté que la religion est nécessaire à l'homme.
Il existe dans toutes les nations des monuments et des institutions qui révèlent les tendances irrésistibles de la nature humaine. Lorsque nous voyons l'agriculture fleurir- partout, aux divers âges du monde, n'avons-nous pas le droit de conclure que l'homme a besoin de pain et des autres produits de la terre ? Les marchés publics, les écoles, les tribunaux ne démontrent-ils pas à tous que nous vivons de commerce, de culture intellectuelle et de justice ? Or, chez les sauvages comme chez les peuples civili-
ses, dans les îles lointaines comme sur le continent, dans le village le plus obscur comme dans les cités les plus opulentes, dans toutes les régions où pénètre le voyageur, il trouve des temples, des lieux où s'assemblent toutes les classes de la société, pour honorer la Divinité et lui offrir des sacrifices. On avait prétendu que la notion de Dieu, comme celle de la vie future, était inconnue aux Gafres et aux Hottentots. Le plus intrépide explorateur de ces contrées nous dit : «Quelcfue dégradées que soient ces populations, il n'est pas besoin de les entretenir de l'existence de Dieu, ni de la vie future : ces deux vérités sont universellement reconnues en Afrique... Plus on avance vers le Nord, plus les idées religieuses des naturels sont développées (1) ».
Ces manifestations religieuses existent, non seulement cbez les peuples où les cultes faux et superstitieux favorisent les passions humaines, mais encore parmi les nations qui vivent sous la loi austère du Dieu crucifié. Elles revêtent ainsi les caractères d'universalité et de perpétuité qui distinguent les vrais et légitimes besoins de la nature humaine et nous expliquent pourquoi l'homme a pu être défini : Un animal religieux.
On a vu, il est vrai, apparaître l'incrédulité ; mais elle ne s'e§t montrée qu'aux époques de décadence. Elle n'a été qu'un phénomène anormal et contre"
(1) LivingstoDe.
nature ; elle ii'a produit que des apostasies individuelles; jamais elle ne fut l'expression des sentiments de tout un peuple ; jamais elle ne put parvenir aux honneurs de la nationalité.
« Vous trouverez », dit Piutargue, « des villes qui ne sont point closes de murs, qui n'ont point de lettres, qui n'ont aucun roi, voire qui n'ont point de maisons, ni ne se servent point de monnaie, qui ne savent ce que c'est, de théâtres ni de gymnases ; mais vous n'en trouverez jamais qui soient sans Dieu, qui n'aient pas de serment à jurer, qui n'usent point de prières ni de sacrifices : jamais homme n'en vit, ni n'en verra jamais ; ainsi il me semble qu'une ville serait plutôt sans sol que sans religion (1)».
Nous concluons que la nature de l'homme est essentiellement religieuse ; qu'elle a besoin de Dieu, comme elle a besoin de pain ; que les tentatives d'irréligion faites pour se soustraire à cette loi de l'humanité, ne sont que des exceptions confirmant la règle et révélant dans l'homme le triste pouvoir d'abuser de sa liberté. Voilà ce qui explique comment on ne peut pas en finir avec la religion, malgré toutes les passions conjurées contre elle.
La nécessité de la Religion pour l'homme découle logiquement de la notion d'un Dieu créateur.
Si l'on pouvait raisonnablement défendre l'abjecte doctrine de l'athéisme; s'il était vrai que l'univers.
(1) Gontr. Colotes,
avec ce qu'il renferme, ne fût que le résultat de combinaisons fortuites de la matière, on comprendrait alors l'inutilité de la religion. Pourquoi un lien qui rattache l'homme à Dieu, si Dieu n'existe pas? Pourquoi rendre des devoirs à un être chimérique? ~ Mais, s'il y a un Dieu créateur, un Dieu qui nous a communiqué l'existence, ne devons-nous pas lui faire liommage de l'être que nous tenons de lui ? S'il y a un Dieu qui, à chaque instant, nous conserve la vie et nous gouverne par sa Providence, ne faut-il pas lui en témoigner notre reconnaissance ? S'il y a un législateur suprême qui, par la voix de la conscience, nous commande ce qui est bien et nous défend ce qui est mal, ne devons-nous pas obéir à ses lois ? S'il est un maître qui doit dans la vie future nous juger tous, décernant des récompenses à la vertu, des châtiments au vice, ne faut-il pas nous préparer à paraître devant son tribunal ? La raison nous dit donc que l'homme est dans un rapport nécessaire et constant de dépendance à l'égard du Créateur ; qu'il doit reconnaître cette dépendance, en faisant au souverain Maître l'hommage de son intelligence, de son cœur et de tout son être.
Si l'on objecte que Dieu est infiniment lieureux en lui-même, que les hommages des créatures n'ajoutent rien à sa félicité, que leurs blasphèmes ne lui ôtent rien de sa gloire, nous l'avouerons volontiers. Cependant il reste vrai que Dieu n'a pu faire
ce qui existe que pour. lui seul ; car il était seul, lorsqu'il créa toutes choses ; il se doit tout à luimême et il ne peut rien devoir qu'à lui. Les créatures sont donc des êtres essentiellement relatifs au Créateur, toutes doivent se rapporter à lui d'une manière conforme à leur nature : les créatures privées de raison se rapportent à lui fatalement; les créatures raisonnables, librement, par la pensée et par l'amour. Connaître, aimer et servir Dieu, le préférer à tout, tel est le culte que nous devons lui rendre, telle est la fin de l'homme.
Ainsi c'est avec raison que Gicéron définit la religion : «La justice envers la divinité; pielas ed etiim jiistitia erga Deum». Dès lors, si la justice, si l'honnêteté consiste à payer ses dettes et à rendre à chacun ce qu'on lui doit, sont-ils d'honnêtes gens, des gens d'honneur, ces apostats de toute religion, ces indifférents et libres-penseurs qui, non contents de déserter les temples et d'abandonner leurs devoirs envers Dieu, déversent le mépris sur tout ce qui est religieux et blasphèment ce qu'ils devraient adorer ? Que ceux à qui il reste encore un sentiment d'honneur méditent ces paroles que Racine (1) écrivait à son fils : « Je veux me flatter que, faisant votre possible pour devenir un parfait honnête homme, vous concevrez qu'on ne peut l'être sans rendre à Dieu ce qu'on lui doit ».
(l) Lettres de Jean Racine.
Qu'ils écoutent encore ce que leur dit Joubert : « Tous ceux qui manquent de religion sont privés d'une vertu; et eussent-ils toutes les autres, ils ne pourraient être parfaits (1) ».
La religion est nécessaire à V homme, parce que c'est bile qui le 'perfectionna et révèle sa dignité.
L'animal ne naît pas perfectible. Soumis à un instinct immuable, il fait aujourd'hui ce qu'il faisait à l'origine du monde. Le singe n'est pas plus avancé en civilisation qu'au temps des Mérovingiens; l'abeille fait sa ruche coaime aux jours oii Virgile chantait son activité et sa vigilance. Comment, en elïet, ranimai se sentirait-il porté vers ce qui est plus parfait, vers ce qui est meilleur, dès qu'il n'a pas l'idéal el ne saisit pas l'iniîui ? Aussi vous le voyez vivre tranquille et sans inquiétude, car l'ennui n'est qu'une aspiration vers une perfection ou un bonheur que l'on ne possède pas. Mais l'homme, créé intelligent et libre, a le regard et le cœur ouverts sur l'inôni ; il a un idéal ; il se sent constamment imparfait ; il aspire à réaliser l'image d'une perfecdon qu'il entrevoit; il veut marcher à la conquête du vrai, du beau et du bien. C'est là une tendance irrésistible et légitime de la nature humaine. Plus sont distingués les dons d'int(illigence et de cœur qu'un homme reçoit en naissant, plus il ressent ce besoin de perfection, plus il aspire à ce qu'il y a de meilleur, à l'infini, au divin.
(1) Pensées de Joubert, t. I, p. 118.
FAUT^IL UNE RELIGION ? f^^V
Or, c'est la religion qui règle et i^atisfait ce besoin de perfection, ce désir de progrès que nous ressentons tous. Dans l'ordre intellectuel, c'est elle qui élève la pensée du temps dans l'éternité, de l'espace dans l'immensité, et découvre les perspectives de l'infini ; c'est elle qui par ses mystères donne l'essor à l'esprit humain et le provoque aux études les plus élevées. Aussi, les plus grands génies ont-ils été religieux? Quelhomme l'athéisme pourrait-il placer à côté de saint Augustin, de saint Thomas d'Aquin, de Bossuet ? Où sont les chefs-d'œuvre de la libre-pensée, ?oit en philosophie, soit dans les arts ? Si notre siècle a été appelé le siècle des avortements, n'est-ce pas parce que de grands esprits, après avoir débuté par des œuvres importantes, sous l'influence de la religion, ont tristement apostasie et n'ont plus don^ né que le navrant spectacle de ruines intellectuelles? Dans l'ordre moral, c'est encore la religion et la religion seule qui nous perfectionne et nous élève. C'est elle qui' nous présente un type de vertu, un idéal de devoir qui n'est ni en nous, ni autour de nous ; type immuable, inflexible, qui n'est autre que Dieu lui-même. « Soyez parfaits, nous est-il dit, comme votre Père céleste est parfait (1) », — C'est en cherchant à réaliser ce modèle infini de toutes les perfections que dés hommes, dans tous les siècles, ont
(1) S. Matth., V, 48.
offert au inonde le spectacle d'une sainteté héroïque. Ils ont élevé le niveau de la morale publique et contraint les libres-penseurs à voiler leurs vices et à rechercher au moins quelques vertus de parade. Mais où sont les saints de l'athéisme ? Quelle vertu a-t-on vue croître sur le sol de la morale indépendante ? Que peut en effet produire une loi morale sans législateur et sans sanction? Ce n'est pas une loi. S'il n'y a pas de Dieu, il ne peut y avoir de morale. Certains hommes, je l'avoue, retenus par l'opinion publique, peuvent pratiquer quelques vertus naturelles. Mais, sans l'influence de la religion, ils ne peuvent les pratiquer toutes et ils ne sont pas exempts de vices cachés. C'est à eux que Ton peut surtout appliquer ces paroles d'un homme célèbre : « S'il fallait choisir d'être connu tout entier oa ignoré tout entier, il n'y a pas d'homme qui ne préférât d'être ignoré tout entier ». Une seule classe d'hommes ne redouteraient pas de voir toutes leurs actions dévoilées : ce sont les saints, parce que leur vie, fortifiée par la grâce, a été une imitation constante du Christ, modèle de toute perfection.
L'homme est donc religieux par la même raison qu'il est perfectible : il est religieux et perfectible, parce qu'à la différence des animaux, il connaît Dieu, saisit l'influi et veut l'atteindre. Aussi, un des plus savants naturalistes des temps actuels nous assigne la faculté religieuse, ou la religiosité, comme le caractère distinctif de notre espèce, le trait saillant qui
nous sépare de l'animal (1). Dès lors, l'homme n'est jamais si grand que quand il s'agenouille devant Dieu et l'adore ; c'est alors qu'il s'élève au- dessus de la brute et se proclame le roi de l'univers.
La religion est nécessaire à Vhonime, car elle seule le dirige dans la voie du bonheur.
Nous désirons invincihle ment être heureux, c'est une loi de notre nature ; tout le mouvement qui se fait dans le monde n'est qu'une aspiration à la félicité. Mais, pour atteindre le honheur, nous devons en réaliser les conditions ; il faut que notre intelligence, tourmentée du désir de connaître, possède la vérité qu'elle recherche ; que notre volonté, désirant aimer, possède le bien qui peut la satisfaire.
Or, sans la religion, l'homme est de tous lés êtres le seul qui ait des facultés sans objet proportionné à leurs désirs ; il a une vie sans but, il n'y a équilibre ni dans son esprit ni dans son cœur.
A.bandonné à lui-même, qu'est-ce que l'homme peut, en effet, éprouver dans son intelligence, sinon les anxiétés du scepticisme ? Que connaît-il du grand problème des destinées humaines ? Demandez-lui d'où il vient, où il va ; quelle est sa fin ; s'il y a un Dieu et quel est ce Dieu ? il vous répond, avec les rationalistes du paganisme et des temps modernes, qu'il n'en sait rien. Un contemporain, l'infortuné
(1) De Quatrefages. Unité de Vespèoe humaine.
Jouffroy, nous révèle avec émotion les angoisses qa'il ressentit, lorsque le vent du doute, eut ébranlé ses convictions religieuses, dissipé les traditions de famille, les souvenirs d'enfance. « II. me sembla», dit-il, «sentir ma première vie, si riante et si pleine, s'éteindre, et, derrière moi, s'en ouvrir une autre sombre et dépeuplée, oii désormais j'allais vivre seul, seul avec ma fatale pensée qui venait de m'y exiler et que j'étais tenté de maudire. Les jours qui suivirent cette découverte furent les plus tristes de ma vie. Dire de quels mouvements ils furent agités serait trop long ; mon âme ne pouvait s'accoutumer à un état si peu fait pour la faiblesse humaine,; par des retours violents, elle cherchait à regagner les rivages qu'elle avait perdus (1)».
Dès que l'homme irréligieux n'éprouve dans son esprit que les agitations du doute, lorsqu'il veut résoudre les grands problèmes qui intéressent l'humanité, il descendrait en vain dans son cœur pour y trouver le bonheur. Là encore, dès qu'il a rompu avec Dieu, il se trouve en face du désordre, du vide, de, l'inquiétude. Si nous appelons en témoignage, non lespauvres, les infirmes, ceux que l'on nomme malheureux, mais les privilégiés de ce monde, tous nous répondent que plus ils accumulent les biens finis,- plus ils sont ennuyés, dégoûtés de la vie.
(1) De l'organisation des sciences ' philosophiques, par Th. Jouffroy." • •
«J'ai' été tout», disait l'empereur Sévère, parvenu des derniers rangs de l'armée au trône de César, «j'ai été tout, et j'ai vu que tout ne sert de rien (1) ». Platon, dans son traité de Lysis ou de l'amitié (2), démontre que notre âme, en passant par tous les biens terrestres, incapables de la satisfaire, reclier^ cbe le bien infini, absolu, qui seul lui donnera le bonheur.
Jouffroy encore, avec le rare talent d'analyse qui le distingue, va nous décrire l'impossibilité de trouver la félicité dans la possession des biens de ce monde. « Dans le premier moment de la possession des biens de ce monde, dans le premier moment de la satisfaction de nos désirs, nous avons la présomption, ou, pour mieux dire, l'innocence de nous croire heuraux. Mais si ce bonheur dure, bientôt ce qu'il avait d'abord de charmant se flétrit, et là oii vous aviez cru sentir une satisfaction complète, vous ii'éprouvez plus qu'une satisfaction moindre à laquelle succède une satisfaction moindre encore qui s'épuise peu à peu et vient s'éteindre dans l'ennui et le dégoût. Tel est le dénoûment inévitable de tout bonheur humain ; telle est la loi fatale à laquelle aucun d'eux ne saurait se dérober. Que si, dans le moment du triomphe d'une passion, vous avez la bonne fortune d'être saisi par une autre.
(1) Omnîa fui et niliil expedit.
(2) Platon, Argument du Lysis. Traduction de M. Cousin.
alors emporté par cette passion nouvelle, vous échappez, il est vrai, au désenchantement de la première ; et c'est ainsi que, dans une existence très remplie et très agitée, vous pouvez vivre assez longtemps avec le bonheur de ce monde, avant d'en connaître la vanité. Mais cet étourdissementne peut durer toujours : le moment vient où ^cette impétueuse inconstance dans la poursuite du bonheur, qui naît de la variété et de l'indécision de nos désirs, se fixe enfin, et où notre nature, ramassant, pour ainsi dire, et concentrant dans une seule passion tout le besoin du bonheur qui est en elle, voit ce bonheur, l'aime, le désire dans une chose qui est là, et à laquelle elle aspire de toutes les forces qui sont en elles. Alors, quelle que soit cette passion, alors arrive inévitablement l'amère expérience que le hasard avait différée ; car, à peine obtenu, ce bonheur, si ardemment, si uniquement désiré, effraie l'âme de son insuffisance ; en vain elle s'épuise à y chercher ce qu'elle avait rêvé ; cette recherche même le flétrit et le décolore : ce qu'il paraissait, il ne l'est point ; ce qu'il promettait, il ne le tient pas ; tout le bonheur que la vie pouvait donner est venu, et le désir du bonheur n'est point éteint. Le bonheur est donc une ombre, la vie une déception, nos désirs un piège trompeur (1) ».
Ainsi les biens de la terre sont impuissants à sa-
(i) Mélanges philosophiques.