XIII
patrimoine daihs toute sa 2)iircté et dans toute son intéi^-rité.
Malheureusement la tâche est beaucoup plus difficile qu elle De le paraît au premier abord.
Les langues, comme toutes les autres choses humaines, sont essentiellement vai'iables. Le temps, les lieux, les circonstances les modifient, les remanient, les transforment constamment. La phraséologie s'altère ; de nouvelles locutions chassent les anciennes ; les tournures vieillissent et tombent en désuétude; les mots mcMnes, à la longue, changent de valeur et de signitication.
Il suffit, pour s'en faire une idée, de compai'cr la langue de l'ancienno Rome avec l'italien moderne, et, sans remonter si loin, de mettre les auteurs français du seizième siècle face à face avec nos écrivains du jour.
Or supj-josons ces races divisées chacune en deux groupes ayant entre eux toute la largeur d'un océan, et modifiant ainsi simultanément leur langage chacun dans sa direction , où serait, malgré le point de départ commun, l'identité après quelques siècles ?
C'est contre cette bifurcation fatale et ])resque inévitable qu'il faut i-éagir ici, si nous ne voulons pas donner raiso.i à nos compatriotes d'une autre nationalité, et aux Américains des Etats-Unis, qui
prétendent que nous ne parons ni n'écrivons le français de Fiance, mais un français à nous, une langue hybride, un patois déguisé, Canadian Frencli.
C'est eu mouvement divergent qu'il faut enrayer, si nous ne voulons pas que nos descendants parlent et écrivent, un jour, un idiome ni français ni anglais, une espèce de basque, sans lègles, sans cachet, sans chefs-d'œuvre, sans traditions, langue triviale et dégénéi-éo, ne conservant avec soi origine qu'une ])arenté abâtardie.
Et, poussant la conversation dans cet ordre d'idées, nous constations avec effroi le chemin déjà parcoui'u sur cette pente malheureuse.
Nous déplorions les maigres connaissances de la plupart de nos professeurs de français, l'indifférence coupable de nos hommes prétendus instruits ù l'égard de cette question vitale, l'ignorance, hélas ! trop générale de la langue chez nos hommes de profession les plus distingués, et enfin, par-dessus tout, le honteux débiaille de notre presse, école permanente et sans vergogne de baibarismes, d'anglicismes, d'expressions vicieuses et d'abominations contre la syntaxe et le vocabulaire, qui font parfois pouffer de l'ire, malgré tout ce qu'il y a d'attristant dans une pareille plaie.
— Si nous pouvions au moins extirper une faute de temps en temps ! disais-tu.
Et c'est de cette pensée patriotique, j'îitriotiqiiement mûrie et méditée, qu'est né ce p'ctit volume, qui rendrait de si c^rands services à tout le monde, si tout le monde avait seulement la bonne volonté de s'en servir.
Il signale une faute à corriger par jour ; eh bien, si nous nous corrigions d'une faute par jour, cela ferait trois cent soixante et cinq fautes corrigées au bout de l'année. Songeons au pi'Ogrès réalisé !
Pi'Ogi'ès nécessaire si nous voulons rester fi-ançais; progrès indispensable surtout pour nos compatriotes qui ont à visiter la Fr:!nce, ambition si chère à tout cœur canadien.
J'imagine un des nôtres qui débarque à Paris, apiès un voyage à bord des cliars^ qui aperçoit le dcpôt., qui entre dans la siation, et qui demande à un charretier de la stand comment il charge pour aller lui chercher du change !
Il est tout abasourdi si on ne le comprend i)as, et très offensé si son ahurissement provoque le sourire; il reviendra en disant que les Fra' çais^ en dépit de leur réputation, ne sont pas polis !
Et c'est pourtant bien de cette façon qu'on s'exprime, même dans nos collèges, en croyant parler français.
J'ajouterai que cela peut ])rêter à des quiproquos dont il serait difficile de prévoir les conséquences.
Ainsi, tout doiMiièromcnt, notre populaire Mgr Labcllc arrive à Pai-i.>, et les journaux acclament à son de ti'ompc notre ministre d'Ai^ricullure, élu député jiour le canton de Saint -Jérôme.
— Il ne se donne pas de crocs-en-jambe, disaient quelques-uns. Le voilà député, le voilà ministi-c, rien que cela du coup ! Parlez-nous de lui ])our la faii'c à l'oseille.
Mii;r Label le était pourtant bien innocent de cette réclame exagéîée. Tout venait d'un malentendu causé par une inadvertance d'expressioiis.
Le brave curé, habitué à notre langage officiel, qui traduit deputy minider par député-ministre, au lieu de se donner comme chef de bureau au ministère de l'Agricultui'e, s'était involontairement fait inscrire comme députe et ministre de l'A riculture. On avait cru, tout naturellement, que nous avions, comme en Belgique, des ministres on dehors do la Chambre, mais que Mgr Labelle, lui, était à la fois ministre et député.
Ceci peut servir de réponse à ceux qui, trop apathiques pour .«surveiller leur langage, vous disent avec aplomb: —Qu'est-ce que ça fait, pourvu qu'on nous comprenne?
Comme en le voit, il peut arriver des cas où l'on ne nous comprenne guère.
— xvn —
î)u rc8to, c^R messicni'R pourraient tout aussi bien nous dire, et avec autant de raison : — Pourquoi l'ortogi'aphe, pourquoi la gi'ammaire, poui'vu qu'on soit compris ? . . . .
En somme, mon cher nmi, je me réjouis de la tentative que tu fais aujourd'hui. Ton livre n'est ]ias l'édifice tout entier; d'autres y ont déjà apporté ])!us d'une piei-re ; à peine, d'ailleurs, sort-il du sol. Mais c'est une la ge assise que ta main vient de poser.
Je t'en félicite pour ma part, et tous ceux qui aiment notre belle langue t'en seront reconnaissants.
Toujours uni à toi dans la bonne cause, Ton vieil et sincère ami,
Louis; Fréciiettk.
Mon cher Lusignan,
J'ai toujours soutenu, je ci'ois même avoir prouvé que nous n'avons pas de patois au Canada, et que le langage du peuple, ici, est bien supérieur à celui de certaines campagnes de Fi'ance. C'est, du reste, ce qu'ont affirmé, invariablement, les visiteurs étrangers qui avaient la com])étcnce nécessaire pour ])rononcei- sur ce point.
Je ne pouri-ais pas en dire autant du langage de la classe instruite. Chose assez singulièi-e, c'est parmi cette classe que l'on l'cmarque le plus de défauts sous ce rapport. J'en trouve très facilement la preuve en écoutant parler mes savants confrères du barreau. Ils disent i-arement, produire, mettre un docinnent^ une pièce au dossier, mais, presque ton'ymv^ : filer un exhibit de record ; ils ne consultent pus la liasse, la collection d'un journal, ils réfèrent à hxfile. Ils i dent i fient [QOw^iwiQv l'identité) une jiartie en cause ; ils adressent le juiy et le juge va même jusqu'à le chanjer ; ils commentent \o présentement (rapport) du ç/ r a nd ']uvy ( juiy d'accusation).
Comme question de fait (as a matter of fact), ce sont là dey ai»<;Iici«mc.s impardohnables ; et je n'en cite qu'un petit nombre: il j en a une légion.
Cependant, mes savants confrères ne sont pas les seuls coupables ; toutes les autres professions ont également de sérieux reproches à se faire. J'excepterai toutefois les notaires, qui se servent presque toujours de formules bien françaises.
Mais c'est surtout dans la presse que l'on découvre un plus grand nombre de fautes. Nos journaux sont rédigés, pour la plupart, avec un sansgene regrettable. Et pourtant ils devraient être les premiers à respecter la langue, puisque ce sont eux qui contribuent dans la plus grande mesure à former le langage de nos populations.
Malheureusement, ils sont bien éloignés de la perfection et même de la simple correction. Vous trouvez à chaque instant : un ailicle éditorial, un éditorial ; je iiie votre avancé; il est rumeur que; cette loi a été passée ; elle est venue en force le jour de n'd jjassation ; nous nous objectons à ; nous concourons dans cette décision ; le comité rapporte 27rogrès ; l'orateur a laissé le fauteuil, etc., etc. Je laisse de côté les fautes de grammaire qui sont innombrables.
Et, à part cela, la forme générale des articles n'est pas dans le génie de la langue, L;i phrase peut être cori'ecte à la rigueur ; elle est composée
de mots français; mais ces mots sont mal disposés; il y a dans leur assemblaG;e quelque chose qui jure ; c'est loui-d et embrouillé ; on ne se sert pas du terme propre. Enfin, c'ctst un peu comme la musique de sir Arthur Sullivan ; toutes les notes y sont avec leur valeur, la phrase est bonne, l'harmonie est sans défaut ; et cependant on sent qu'il y manque un je ne sais quoi dont l'absence jette sur le tout une couleur terne.
C'est peut-être un certain savoir, mais, à coup sûr, ce n'est pas de l'art.
Tout cela est difficile à expliquer sans des exemples. Pour me faire mieux comprendre je vais citer un court article publié dans un de nos journaux, ii y a une dizaine d'années.
" Le chef de police. — Kous n'avons pas l'intention de dicter au conseil de ville quel doit être son choix pour le successeur de M. X. ; mais il nous semble que nous pouvons bien dire qui il ne doit pas choisir. Le premier contre lequel nous nous objectons est le monsieur qu'on appelle le capitaine Y., de Québec. Kous n'avons pas besoin d'étrangers pour administrer nos affaires. Ce monsieur demeure à Québec ; qu'il y reste. Montréal est ca^^able de fournir des hommes aussi qualifiés que lui. Ce n'est ni un génie, ni une illustration en quelque genre que ce soit, et ce serait une disgrâce pour Montréal que d'ac-
C'Cpter un tel homme. Que l'on choisisse qui l'on voudra parmi les résidents de Montréal, pourvu que ce soit un homme qualifié ; nous n'allons ni au-delà ni en-dcça de cela."
Il faudra du temps pour faire disparaître de nos journaux ce style déplorable ; nous n'}' arriverons que par petites joui-nées.
En attendant, mon chei- Lusignan, tu as entrepris une sérieuse croisade contre les fautes qui demandent une plus prompte attention. Tu as toutes les qualités requises ]^our conduire cette œuvre à bonne fin. Ton livre n'est que le commencement d'un ouvrage plus complet. Mais c'est déjà nn travail d'une importance réelle, dont nous te savons gré et dont nous ierons tous notre profit.
Napoléon Legendre.
Québec, 16 mai 1S90.
Ottawa, 9 mai 181)0.
Mon cher Lusignan,
Ta sais que j'ai adressé au capitaine Henri Jouan, de Cherbourg, une liasse de journaux traitant du débat du mois dernier sur l'usage de la langue française au Canada. J'ai reçu en réponse le billet suivant : " Prenez garde ! vous aidez ceux qui veulent vous anglicise)-, et vous ne semblez pas en avoir le soupçon. Ainsi votre presse st huilée d'anglicismes : " Les bagages sont consignés directement pour éviter le trohb'e... " l en français on dirait la peine. " Hardes faites " est du vieux fran. çais ; c'est le ready made clothing des Anglais d'à présent. Le mot hardes n'est plus employé que dans nos campagnes ; dans les villes on dit véte^ ments confectionnés. Au lieu de dire " hardes faites dans les derniers patrons, " en ^France on dirait mr