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MoN CHER LUSIGNAN,
J'ai toujours soutenu, je crois même avoir prouvé que nous n'avons pas de patois au Canada, et que le langage du peuple, ici, est bien supérieur à celui de certaines campagnes de France. C’est, du reste, ce qu'ont affirmé, invariablement, les visiteurs étrangers qui avaient la compétence nécessaire pour prononcer sur ce point,
Je ne pourrais pas en dire autant du langage de la classe énstruite. Chose assez singulière, c’est parmi cette classe que lon remarque le plus de défauts sous ce rapport. J'en trouve très facilement la preuve en écoutant parler mes savants confrères du barreau. Ils disent rorement, produire, mettre un document, une pièce au dossier, mais, presque toujours : filer un exhibit de record ; ils ne consultent pus la liasse, la collection d'un journal, ils réfèrent à la file. Ils identifient (constater l'identité) une partie en cause ; ils adressent le jury et le juge va même jusqu’à le charger ; ils commentent le présentement (rapport) du grand jury (jury d'accusation).
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Comme question de fait (as a matter of fact), ce sont là des anglicismes impardor,.nables ; et je n’en cite qu'un petit nombre: il y en a une légion,
Cependant, mes savants confrères ne sont pas les seuls coupables ; toutes les autres professions ont également de sérieux reproches à se faire. J'exccpterai toutefois les notaires, qui se servent presque toujours de formules bien françaises.
Mais c'est surtout dans la presse que l’on découvre un plus grand nombre de fautes. Nos journaux sont rédigés, pour la plupart, avec un sansgêne regrettable. Et pourtant ils devraient être les premiers à respecter la langue, puisque ce sont eux qui contribuent dans la plus grande mesure à former le langage de nos populations,
Malheureusement, ils sont bien éloignés de la perfection et même de la simple correction, Vous trouvez à chaque instant : un article éditorial, un éditoriul ; je nie votre avancé; il est rumeur que ; cette loi x été passée ; elle est venue en force le jour de sa passation ; nous nous objectons à ; nous concourons dans cette décision; le comité rapporte progrès ; l’orateur a laissé le fauteuil, ete., ete. Je laisse de côté les fautes de grammaire qui sont innombrables,
Et, à part cela, la forme générale des articles n’est pas dans le génie de la langue. La phrase peut être correcte à la rigueur ; elle est composée
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de mots français; mais ces mots sont mal disposés ; il y a dans leur assemblage quelque chose qui jure ; c'est lourd ot embrouillé ; on ne se sert pas du terme propre. Enfin, c’ést un peu comme la musique de sir Arthur Sullivan ; toutes les notes y sont avec lour valeur, la phrase est bonne, l'harmonie est sans défaut; et cependant on sent qu'il ÿ Manque un je ne sais quoi dont l’absence jette sur le tout une couleur terne.
C'est peut-être un certain savoir, mais, à coup sûr, ce n’est pas de l’art,
Tout cela est difficile à expliquer sans des exemples. Pour me faire mieux comprendre je vais citer un court article publié dans un de nos Journaux, il y à une dizaine d'années.
‘ Le chef de police. — Nous n'avons pas l’intention de dicter au conseil de ville quel doit être son choix pour le successeur de M. X,; mais il nous semble que nous pouvons bien dire qui il ne doit pas choisir, Le premier contre lequel nous nous objectons est le monsieur qu'on appelle le capitaine Y., de Québec. Nous n’avons pas besoin d'étrangers pour administrer nos affaires. Ce monsieur demeure à Québec; qu'il y reste.
Montréal est capable de fournir des hommes aussi qualifiés que lui. Ce n'est ni un génie, ni une illustration en quelque genre que ce soit, et ce serait une disgrâce pour Montréal que d’ac-
cepter un tel homme. Que l'on choisisse qui l’on voudra parmi les résidents de Montréal, pourvu que ce soit un homme qualifié ; nous n’allons ni au-delà ni en-deça de cela.”
IT faudra du temps pour faire disparaître de nos journaux ce style déplorable : nous n'y arriverons que par petites journées.
En attendant, mon cher Lusignan, tu as cntrepris une sérieuse croisade contre les fautes qui demandent une plus p'ompte attention. Tu as toutes les qualités requises pour conduire cette œuvre à bonne fin, Ton livre rest que le commencement d’un ouvrage plus complet. Mais c'ost déjà un travail d’une importance réelle, dont nous te Savons gré et dont nous ferons tous notre profit,