MARCEL, THÉROIGNE
THÉROIGNE, au guichet de la grille, pendant que le guichetier examine sa permission.
Il n'y a plus de danger! il est sauvé! Tiens, voilà pour ta bonne nouvelle.
MARCEL
Ah ! la voici! c'est elle!
THÉROIGNE, courant à Marcel et se jetant dans ses bras., Mon bon Marcel!
MARCEL
Chère amie!
THEROIGNE.
Eli bien , nous voilà tranquilles; elle est venue cette lettre de grâce , tu ne mourras pas ... tu me restes.
Oui... mais prisonnier.
THÉROIGNE
Au moins je puis te regarder sans être poursuivie de cette affreuse ide'e : C'est peut-être la dernière fois ! . . . ( Gaiement.) Je reviendrai te voir souvent , tous les jours , passer tout mon temps près de toi.
MARCEL
Ce n'est pas possible , il y a des jours et des heures fixés.
THÉROIGNE, tristement.
C'est vrai.
MARCEL
Et puis maintenant que mon sort est décidé, je ne resterai pas ici.
THÉROIGNE
Où vont-ils te conduire ?
MARCEL
Peut-être à Bicêtre.
THÉROIGNE
Ave~ les voleurs! toi!
MARCEL , avec amertume.
Je suis maintenant leur camarade , mu vie doit s'écouler avec eux.
THÉROIGNE
^Aîi ! ça me fait mal d'y penser. . .ça ne peut pas être comme ça. . . Je verrai du inonde , je demanderai, je supplierai. . . Tu n'obtiendras rien. Ecoute, Tliéroigne , c'est moi, c'est mou amour qui est cause de la triste position ou tu vas te trouver. . . Je ne puis rien à présent, que de tâcher par mes conseils de te ramener au cheuiiu que je t'ai fait quitter... je le dois; et, pour mon repos, pour appaiser ma conscience j toi , tu dois m'obéir.
THÉROIGNE
Qu'exigcs-tu? parle.
MARCEL
II faut écrire à ton père , essayer de te rapprocher de lui. théroigne, vivement.
Pour qu'il me retienne au pays, qu'il m'empêche de te voir! Non vraiment... s'il avait voulu, nous ne serions pas là... c'est lui qui est cause de tout... Pourtant je le respecte, je suis même fâche'e des chagrins que je lui ai causés... mais rien, rien ne pourra me séparer de toi. . . Je vais demander de partager ta prison : je servirai les geôliers , les prisonniers , tout le monde , je me rendrai utile ... je ne sortirai plus , mais je serai près de toi.
MARCEL
Que de dévouement! que d'amour! et je ne puis te faire partager que ma mauvaise fortune !
THÉROIGNE
Elle serait meilleure , tu la partagerais tout de même, n'estce pas?
MARCEL
Tu ne peux en douter.
THÉROIGNE
Je ne veux rien de plus.
Ah ! s'ils me rendaient libre ! s'il m'était permis de travailler pour elle , auprès d'elle, dans un lieu sauvage, éloigué, nous pourrions être heureux encore!... Voilà la grâce que j'implore , la seule que je veuille , que je puisse accepter.
THÉROIGNE
Tu m'y fais songer. On transporte chaque année des condamnés dans les Colonies, il faut qu'on nous envoie par là ensemble . . .
MARCEL
Ah ! s'ils y consentaient ! . . .
THÉROIGNE
Je verrai aujourd'hui le lieutenant civil; le petit Morel , un commis greffier , doit me faire trouver sur son passage. Je me jeterai à ses pieds, et ne les quitterai que lorsqu'il nous aura accordé cette faveur.