LE MARQUIS DE FAVRAS , LE DUC
Je prie Monseigneur de pardonner...
LE duc, souriant.
J'aime beaucoup mieux son impertinence, qu'un respect qui prouverait qu'il m'a reconnu. Je suis fâché que vous ayez paru attacher tant d'importance à un procédé qui, de sa part, était si naturel.
J'ai eu lort, sans doute , paisque votre Altesse désire ne pas être connue... Maintenant je ne pais donner aucun ordre , pour que ma porte Soit fermée, cela achèverait d'éveiller les soupçons.
LE DUC
N'en faites rien , cela serait très-imprudent.
Je suis désespéré. . . Ce n'est pas que personnellement vous ayez rien à redouter; le duc de Penthièvre, ce sage bienfaisant, ce philantrope éclairé est l'objet de la vénération générale. LE duc, avec bonhommie. Oui, je crois que, même dans ces temps de terreur, le peuple a conserve' pour moi quelqu'estime , quelqu'attachement; il me l'a prouvé en me nommant maire et commandant de la garde nationale dans ma commune. . . Mais l'objet de ma visite exige du mystère et de la discrétion. . . m'y voici : Arrivé seulement depuis hier à Paris, je suis allé voir ce matin mon cousin , le comte de Provence . . .
FAVRAS , étonne.
Eh bien, Monseigneur?. . .
LE DUC
Je l'ai trouvé fort préoccupé , fort inquiet. . .
F AVRAS .
Inquiet?. . .
LE DUC
Il avait, disait-il , besoin de vous parler, et De pouvait vous admettre an Luxembourg, sans que votre présence y fût remarquée... Lui-même n'osait sortir, venir chez vous dans la crainte d'être reconnu, suivi... Bref , il m'a confié vos projets...
F AVRAS.
Ab!
LE DUC
Où en êtes-vous?
Je me suis surtout occupé de l'emprunt.
LE DUC
Bien; quoiqu'il arrive, il en aura besoin; mais les troupes à introduire dans Paris?. . .
FAVRAS, hésitant.
Je vous l'avouerai. . . des réflexions. . . une répugnance. . . Rien n'est fait.. .
LE DUC
Fort bien! .... Le comte de Provence renonce à son entreprise. . .
Est-il possible? De quel poids vous me soulagez !
LE DUC
Qu'au moment des journées tumultueuses d'octobre , quand il vit ces masses soulevées, ces démonstrations furibondes, et leurs sanglans effets , craignant que le désordre qui se manifestait ne nous conduisît à l'anarchie , croyant d'ailleurs la famille royale personnellement en danger, Monsieur ait oublié son devoir de citoyen français, et formé un dessein, dont il rougit maintenant , j e le conçois ; mais aujourd'hui les choses sont bien changées. L'entourage du Roi cède à l'ascendant de sa raison et de sa probité j la cour me paraît décidée à s'entendre de bonne foi avec l'Assemblée; et tout tient à cela. Notre révolution ne sera que ce qu'elle doit être: toute de principes , de discussion et de raison.
Le Ciel vous entende! Malgré toute la joie que j'éprouve à voir abandonner une entreprise dangereuse , je ne puis cependant partager tout-à-fiiit votre sécurité. J'ai toujours peur qu'on ne nous mène bien loin.
LE DUC
Si nous marchons tous d'accord, nous nous arrêterons où il faudra. Si non c'est-à-dire , si nous ne voulons pas comprendre l'esprit public. . . je suis de votre avis. Mais alors que faire? Soyez sûr , Marquis, que les gouvernemens ne meurent jamais que d'un suicide. Et, encore une fois , la cour ne s'oppose plus à ce que le roi fasse le bien ; à mon avis, cela sauve tout. Au résumé , vous ne vous êtes pas trop avancé , il sera facile de faire disparaître les traces.
Ne craignez rien.
LE DUC
Vous sentez de quelle conséquence il est maintenant qu'on n'ait aucun soupçon de ces projets de fuite, de coups - d'état. Dans la situation des choses, on ne manquerait pas d'accuser le roi de fausseté , de trahison . il serait perdu.
Surtout avec l'effervescence qui règne parmi le peuple. Mais les papiers relatifs à nos desseins, sont entre mes mains. Les seuls qui en soient sortis . concernent les dépots de fonds sur les points où devaient se réunir nos troupes.
LE DUC
Ah! imprudent!
Ils ne spe'cifîent rien. . . et d'ailleurs ils ne compromettraient que moi seul.
LE DUC
Croyez-vous que cela ne me parût pas aussi très-fâcheux?... Enfin, faites-les rentrer le plus promptement possible. Quant à l'emprunt, Monsieur persiste. Avez - vous quelqu'espoir de succès auprès des banquiers Chomel et Sartorius?
Je ne les ai pas vus moi-même. . .
LE DUC
Comment?
Je ne voulais pas me mettre en évidence mais j'emploie à cette négociation un homme intelligent , dans une position toutà-fait obscure, que je connais depuis fort long-temps... Un de mes anciens recruteurs, nommé Turcati. ..
LE DUC
Maintenant que vous n'avez plus qu'un but ostensible, veuillez, Marquis, ne pas admettre d'autre interme'diaire que vous.. . vous obligerez le comte de Provence.
Je me conformerai aux intentions de Monsieur.
LE DUC
Retirez , anéantissez promptement tout ce qui] pourrait le compromettre.
A l'instant même. ( Il jette des papiers au feu.) Voyez . . . qui soupçonnerait leur existence?
LE DUC
Fort bien. Ne manquez pas d'en faire autant des autres.
Dès qu'ils me rentreront, et l'on doit me les rapporter aujourd'hui même. O ciel! quelqu'un.