CHAPITRE III
Nécessité et possibilité d’un enseignement administratif.
Nous venons de voir que l’œuvre gouvernementale comporte l'exercice et l’accomplissement des six fonctions essentielles; si l’une de ces fonctions n’est pas remplie, l’entreprise peut en mourir et elle en est, dans tous les cas, affaiblie. Il faut donc que le personnel d’une entreprise quelconque soit capable de remplir les six fonctions essentielles.
Nous avons vu encore que la capacité la plus nécessaire aux agents supérieurs des grandes entreprises est la capacité administrative.
Nous sommes donc certains qu’une éducation exclusivement technique ne répond pas aux besoins généraux des entreprises, même des entreprises industrielles.
Or, tandis qu’on fait — et avec raison — les plus grands efforts pour répandre et perfectionner les connaissances techniques, on ne fait rien ou presque rien dans nos écoles industrielles, pour préparer les futurs chefs à leurs fonctions commerciales, financières, administratives et autres.
L'administrationneiiguremême pas dans les programmes d’enseignement des écoles supérieures de génie civil. Pourquoi ?
Est-ce qu’on méconnaît l’importance de la capacité administrative ?
Non. Qu’il s’agisse de choisir un contre-maître parmi des ouvriers, un chef d’atelier parmi des contre-maîtres, un directeur parmi des ingénieurs... ce n’est jamais, ou presque jamais, la capacité technique qui détermine le choix. On s’assure, bien entendu, que la dose de capacité technique* nécessaire est présente ; mais, cela fait, parmi des candidats
HENKl FAYOL
de valeur technique à peu près équivalente, on donne la préférence à celui qui paraît supérieur par les qualités de tenue, d’autorité, d’ordre, d’organisation et autres qui sont les éléments mêmes de la capacité administrative.
• Serait-ce parce que la capacité administrative ne peut s’acquérir que dans la pratique des affaires ?
Je crois bien que c’est la raison qu’on se donne. On verra qu’elle est sans valeur et que, en réalité, la capacité administrativepeut et doit s’acquérir comme la capacité technique , à l’école d’abord, à l’atelier ensuite.
La vraie raison de l’absence dysnseignement administra tif dans nos écoles professionnelles, c’est l’absense de doctrine. Sans doctrine, il n’y a pas d’enseignement possible. Or, il n’y a pas de doctrine administrative consacrée , sortie de la discussion publique .
Les doctrines personnelles ne manquent pas. En l’absence de doctrine consacrée chacun peut se croire en possession dos meilleures méthodes, et l’on peut voir partout, dans l’industrie, dans l’armée, dans la famille, dans l’Etat, les pratiques les plus contradictoires placées sous l’égide d’un même principe.
Tandis qu’au point de vue technique un chef ne saurait aller contre certaines règles établies sans s’exposer à perdre tout prestige, au point de vue administratif il peut se permettre impunément les pratiques les plus fâcheuses.
Les procédés employés ne sont pas jugés en eux-mêmes, mais par leurs résultats qui sont souvent fort lointains et qu’il est généralement difficile de relier à leurs causes.
Tout autre serait la situation s’il existait une doctrine consacrée, c’est-à-dire un ensemble de principes, déréglés , de méthodes , de procédés éprouvés et contrôlés par l’expérience publique.
Ce ne sont pas les principes qui manquent; s’il suffisait de • les proclamer pour les faire régner, nous jouirions partout de la meilleure administration possible. Qui n’a entendu cent
ADMINISTRATION
fois proclamer la nécessité des grands principes d'autorité , de discipline, de subordination des intérêts particuliers à l intérêt général, d'unité de direction, de coordination des efforts , de prévoyance , etc ., etc . ?
Il faut croire que la proclamation ne suffit pas. C’est que la lumière des principes, comme celle des phares, ne guide que ceux qui connaissent le chemin du port. Un principe, sans les moyens de le réaliser, n’a pas d’efficacité.
Ces moyens ne manquent pas non plus ; ils sont innombrables. Mais bons et mauvais s’étalent alternativement et simultanément dans la famille, dans l’atelier et dans l’Etat, avec une persistance qui ne s’explique que par l’absence de doctrine. Le public n’est pas en mesure de juger les actes administratifs.
Il importe donc d’établir le plus tôt possible une doctrine administrative.
Ce ne serait ni bien long ni bien difficile si quelques grands chefs se décidaient à exposer leurs idées personnelles sur les principes qu’ils considèrent comme les plus propres à faciliter la marche des affaires et sur les moyens les plus favorables à la réalisation des principes. La lumière sortirait bientôt de la comparaison et de la discussion. Mais la plupart des grands chefs n’ont ni le temps ni le goût d’écrire et ils disparaissent le plus souvent sans laisser ni doctrine ni disciples. 11 ne faut donc pas trop compter sur cette ressource.
Il n’est heureusement pas nécessaire de gouverner une grande entreprise ni de présenter une étude magistrale pour apporter un concours utile à la constitution d’une doctrine.
La moindre observation bien faite a sa valeur, et, comme le nombre des observateurs possibles est illimité, on peut espérer que, le courant une fois établi, il no s’arrêtera plus ; il s’agit de déterminer ce courant, d’ouvrir la discussion publique ; c’est ce que j’essaye de faire en publiant ces études.
J’espère qu’une doctrine en sortira.
Cela fait, il faudra résoudre le problème de renseignement.
Tout le monde a plus ou moins besoin de notions administratives.
Dans la famille, dans les affaires de l’Etat, le besoin de capacité administrative est en rapport avec l’importance de l’entreprise ,/et, pour les individus, ce besoin est d’autant plus grand qu’ils occupent une position plus élevée.
L’enseignement de l’administration doit donc être général : rudimentaire dans les écoles primaires, un peu plus étendu dans les écoles secondaires, très développé dans les écoles supérieures.
Cet enseignement ne ferait pas plus de tous ses élèves de bons administrateurs que l’enseignement technique no fait de tous les siens d’excellents techniciens. On ne lui demanderait que des services analogues à ceux que rend l’enseignement technique. Et pourquoi ne les rendrait-il pas V 11 s’agit surtout de mettre la jeunesse en état de comprendre et d’utiliser les leçons de l’expérience. Actuellement, le débutant n’a ni doctrine administrative ni méthode, et beaucoup restent à cet égard débutants toute leur vie.
Il faut donc s’efforcer de répandre des notions administratives dans tous les rangs de la population. L école a évidemment un rôle considérable à jouer dans cet enseignement.
Dans les écoles supérieures, les professeurs sauront bien composer leurs cours le jour où l’administration fera partie de leur enseignement.
Il est plus difficile d’imaginer ce que doit être l’enseignement administratif primaire. J’ai fait à ce sujet un essai que j’exposerai sans prétention, convaincu qu’un bon instituteur saura mieux que moi extraire de la doctrine et mettre à la portée de ses élèves ce qu’il convient de lour enseigner.