‹ fayolChapitre 28 sur 34 · A «US DES MATHÉMATIQUES · texte numérisé non relu

A «US DES MATHÉMATIQUES

Que les mathématiques soient l’une des branchos les plus* importantes de renseignement ; qu’elles soient le grand outil de progrès dos sciences physiques et mécaniques ; que tous ceux qui se vouent à l’industrie aient besoin d’en posséder des notions plus ou moins étendues, personne ne songe à le contester. Mais il y a la mesure qu’il ne faut pas perdre de vue.

La philosophie, la littérature, l’histoire naturelle, la chimie, sont aussi de grands facteurs de progrès social ; en tire-t-on prétexte pour imposer plusieurs années de culture forcée de chacune de ces connaissances à nos futurs ingénieurs?

On abuse des mathématiques dans la croyance que plus on en sait, plus on est apte au gouvernement des affaires et que leur étude, plus que tout autre, développe et rectifie le jugement. Ce sont là des erreurs qui causent un sérieux préjudice à notre pays et qu’il me paraît utile de combattre.

Où commence l’abus ?

Pour faciliter la discussion j’appellerai mathématiques supérieures celles qui n’entrent pas dans le programme actuel du baccalauréat. Ce programme fait partiede la culture générale universitaire ; au delà, les mathématiques prennent

le nom de spéciales et deviennent, en effet, une spécialité des candidats à l’Ecole polytechnique et aux Ecoles de génie civil. A partir du moment où les jeunes gens entrent dans les classes dites de « mathômathiques spéciales » il n’est pour ainsi dire plus pour eux de culture générale ; ils sont spécialisés.

Une longue expérience personnelle m’avait appris que l’emploi des mathématiques supérieures est nul dans le gouvernement des affaires et que les ingénieurs, mineurs ou métallurgistes, n’y ont presque jamais recours. Je déplorais que tous les élèves, de nos grandes écoles fussent astreints à de longues et inutiles études alors qu’il y a tant de choses nécessaires à apprendre et que l’industrie a besoin d’ingénieurs jeunes et en bonne santé physique et morale. Je souhaitais que l’on réduisît les programmes de mathématiques et que l’on introduisît dans l’enseignement des notions d'administration.

Le Congrès des Mines et de la Métallurgie de 1900 me donna l’occasion d’exprimer publiquement ces idées (1).

A la suite de ma communication le Président du Congrès, M. Maton de la Goupillière, prononça les paroles suivantes :

« Messieurs, vos applaudissements indiquent assez à M. Fayol combien il a touché juste... Cependant il me permettra, je l'espère, quelques observations, car il faut bien que les mathématiques trouvent ici quelque défense.

« Messieurs, j’ai commencé ma carrière par les mathématiques pures. Pendant vingt ans, j’ai enseigné à l’Ecole des mines ou à la Sorbonne les calculs différentiel et intégral ainsi que la mécanique. En ce qui concerne l'Ecole des mines, j’étais pénétré des idées que vous a développées M. Fayol ; je faisais un cours très limité de calcul différentiel et intégral que j'avais réduit à dix leçons et dans lequel j’avais soigneusement condensé tout ce qui me paraissait nécessaire pour mettre les élèves en état de traverser tout le reste de

(I) Congrès international des mines et de la métallurgie, 23 juin 1900, lJutletinde la Société de l’Industrie minérale, tome XV, 1901.

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renseignement. Plus tard, je suis passé au cours d’exploitation des mines et des machines. Celui d’analyses a été alors confié à un homme absolument éminent (les professeurs do l’Ecole des mines savent bien qui je veux dire), un mathématicien de premier ordre qui a cru devoir donner à ce cours un développement tout différent . Depuis lors , on a respecté cette ampleur apportée par mon successeur ; mais je crois que ce que dit M. Fayol est juste, et qu’il conviendrait de réduire les mathématiques pures à ce quonl à appliquer les jeunes gens . Toutefois, je vais mettre ici une réserve à mon approbation, il ne faut pas seulement en effet que l'ingénieur soit en état d’exécuter les calculs futurs qui, d’après M. Fayol, se réduiraient pre.sque à rien, il faut tout d’abord que l'élève puisse traverser l’Ecole et il est nécessaire que l’enseignement y soit présenté avec une précision mathématique, toutes les fois que cela reste possible.

« Mais je pense surtout, Messieurs, que les mathématiques sont un tout-puissant instrument de formation pour l’esprit. Une fois que l'esprit de l’ingénieur sera formé, mettez, si vous le voulez, les mathématiques à l’écart, votre élève n'en restera pas moins susceptible de devenir un grand ingénieur ou un habile administrateur. Le même homme que vous auriez fait passer par une éducation faiblement mathématique n’atteindrait jamais le même niveau.

« Telle est la seule correction que je voudrais apporter aux excellentes paroles do mon très éminent et très cher contraT (licteur.

« Je rappellerai d’ailleurs à M. Fayol qu’il est bien placé pour donner à ses vues toute l’influence possible, car il appartient à un Conseil de première importance, celui de l’Ecole. des mines de Saint-Etienne. Ce Conseil comprend, outre les professeurs, un nombre notable de grands industriels ; assurément on n’en pourrait trouver de plus indiqué que lui comme importance industrielle et comme esprit de haute portée. »

HENBl PAYOL

Ainsi, M. llaton de la Goupillière, illustre mathématicien et grand professeur, était d’avis de réduire l’enseignement des mathématiques à l’Ecole supérieure des mines à ce qui est utile aux élèves pour traverser l'Ecole. Mon opinion ne pouvait être appuyée par une plus grande autorité.

Reste la question de savoir si l’étude des mathématiques supérieures doit prendre plusieurs années de la vie des futurs ingénieurs dans l’unique espoir de former leur jugement.

Que l'étude des mathématiques élémentaires contribue à former le jugement, comme toute autre branche de la culture générale, je le crois fermement ; mais que la culture intensive des mathématiques supérieures, infligée sans nécessité aux futurs ingénieurs, ait le même effet, je n’en crois rien. La culture excessive d’une science quelconque est nuisible à la santé physique et à la santé intellectuelle ; l'étude dos mathématiques ne fait pas exception à la règle ; poursuivie longuement avec intensité, elle ne laisse intacts (pie les cerveaux très bien équilibrés. On cite des mathématiciens transcendants dépourvus de raison pratique ; les hommes de bon sens, non mathématiciens, sont innombrables.

Auguste Comte a fait remarquer que les faits mathématiques sont les plus simples, les moins complexes et aussi les plus « grossiers » des phénomènes, les plus abstraits ou les plus pauvres, les plus éloignés de la réalisation, par opposition aux faits sociaux qui sont les plus complexes et les plus subtils.

Si le jugement dépendait d’une plus ou moins grande possession de connaissances mathématiques supérieures, l’humanité en eût été bien longtemps privée, et de nos jours peu de personnes pourraient y prétendre ; avocats, prêtres, médecins, littérateurs, commerçants, en seraient dépourvus, et tous les contre-maîtres dont le robuste bon sens fait souvent la principale force de 1 Industrie, et toutes les ménagères qui administrent si merveilleusement leur modeste ménage,

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seraient privés dp ce bien précieux du jugement réservé aux seuls mathématiciens ! Evidemment personne ne songe à soutenir une telle proposition. La vertu éducatrice n’est pas plus réservée aux mathématiques qu’aux littératures anciennes ; elle réside surtout dans les problèmes sociaux que la vie nous impose. Toute application de l’esprit, tout problème, de quelque nature qu’il soit, peut contribuer à former le jugement.

11 n’est pas contestable, cependant, que les mathématiques supérieures jouissent dans notre pays d’un très grand prestige.

Pourquoi ?

Ce n’est pas pour les services qu elles rendent aux chefs d’industrie puisqu’ils no s’en servent pas.

Serait-ce pour ceux qu’elles rendent aux chefs d’armée ? Pas davantage.

« Sous prétexte que les progrès des sciences et de l’indus- « trie seront utilisés pour la lutte armée contre les nations », dit le général Maillard (1), « on proclame que la conduite de « la guerre sera toute scientifique et qu’elle exigera des « connaissances mathématiques développées.

« Rien n’est plus opposé à l’esprit de la guerre. La règle « de trois simple a suffi jusqu’ici et suffira encore pour la « solution des problèmes relevant du calcul qui peuvent se « présenter au cours des opérations. »

Ainsi la règle de trois simple suffit aux chefs d’armée comme aux chefs d’industrie.

Si l'on se reporte aux études que Napoléon avait pu faire quinze ans avant le commencement du siècle dernier, on a tout lieu de croire que le dieu de la guerre ne s’est jamais servi de formules plus compliquées.

(1) Eléments de la guerre , par le général Maillard, commandant de lTeole de guerre.

HENHI FAYOL

Ce n’est donc pas non plus de ce côté que se trouve l’explication du prestige national des mathématiques.

Quant aux ingénieurs des établissements miniers ou métallurgiques, qu’ils soient sortis de l’Ecole Centrale, d’une Ecole des mines ou d’une Ecole d’arts et métiers, je ne les ai jamais vu se servir des mathématiques supérieures dans l’accomplissement de leur service. Seuls, ceux qui s’occupent plus particulièrement de construction — et ce sont généralement des élèves d’arts et métiers qui n’ont pas suivi le cours de mathématiques supérieures — font assez fréquemment usage de formules qu’on trouve dans les formulaires.

Inutile de faire remarquer que la science essentielle des grands chefs, l’ administrât ion , n’a absolument rien de commun avec les mathématiques supérieures.

La seule explication plausible que j’aie trouvée du prestige des mathématiques supérieures dans notre pays est la suivante :

L’Ecole polytechnique jouit dans notre pays d’un prestige très grand et justifié.

Ce prestige vient :

1° Des situations que l’Etat réserve aux élèves de cette école dans les fonctions publiques et dans l’armée, situations qui leur donnent une influence considérable dans beaucoup de grandes entreprises publiques et privées ;

2° De la valeur personnelle des élèves.

11 est tout naturel que la jeunesse intelligente et studieuse fasse de grands efforts pour obtenir le titre de polytechnicien et en recueillir les avantages. Les familles, les dirigeants do l’enseignement, orientent tous les enfants intelligents vers ce but.

Et comme c’est surtout par les mathématiques que l’on entre à l’Ecole et qu’on en sort dans les premiers rangs, le public conclut que les mathématiques sont la science par excellence puisqu’elle conduit à des situations recherchées.

ADMINISTRATION

On prend ici l’effet pour la cause. Les mathématiques ne sont pour rien, ou pour bien peu de chose, dans la considération qui s’attache à l’Ecole polytechnique : cette considération résulte des privilèges réservés par le gouvernement aux élèves de cette école et de la valeur naturelle de ces élèves.

Sans ces privilèges, le prestige de l’Ecole aurait bientôt disparu ; ce ne sont pas les mathématiques qui le soutiendraient.

Si, au contraire, ces privilèges étant maintenus, on cotait dans les examens d'entrée et de sortie les mathématiques sur le même pied que la chimie, la géologie ou les exercices physiques, et si, de plus, l’art de parler et d’écrire bénéficiait d’une cote de faveur, l’Ecole serait tout aussi recherchée qu’auparavant, la grande majorité des élèves ne seraient pas moins aptes à remplir les postes qui leur sont réservés, mais du coup les mathématiques supérieures auraient perdu tout leur prestige.

Recrutés parmi les enfants intelligents du pays tout entier, les élèves de l’Ecole polytechnique constituent incontestablement une élite. Seraient-ils moins une élite sans l’excès de mathématiques auquel ils sont soumis ? Est-il bien certain ([lie cet enseignement ne leur est pas plus nuisible qu’utile ?

On doit se demander pourquoi les mathématiques supérieures, dont les chefs d’entreprises ne font pas usage, qui servent peu aux ingénieurs et aux militaires, qui ont peu d’action et plutôt une action mauvaise sur le jugement quand on en surcharge les jeunes étudiants, sont restées au tout premier rang du programme d’admission et du classement en cours d’études de l’Ecole polytechnique. J'ai été attristé en constatant que l’opinion générale attribue cette pratique à la facilité de classement que les mathématiques donnent aux examinateurs.

Quoi qu’il en soit, je fais des vœux pour que l’Ecole polytechnique réduise ses programmes (le mathématiques,

ilbINKI FAYOI.

pour que les lettres y prennent une plus grande place et pour que l'administration n’y soit point oubliée.

Je suis convaincu que son prestige n’y perdrait rien, et nos écoles de génie civil qui se croient obligées de l’imiter cesseraient d’imposer à leurs candidats et à leurs élèves des épreuves inutiles et partant nuisibles. —

Durée des études

Je disais au congrès des mines et de la métallurgie de 1 900 :

« Nos futurs ingénieurs restent beaucoup trop sur les bancs « de l’école. L’industrie qui a besoin de jeunes gens bien « portants, souples, sans prétention, je dirais même, pleins « d’illusions, reçoit souvent des ingénieurs fatigués, anémiés « de corps et d’esprit, moins bien disposés qu’on peut le « souhaiter aux besognes modestes et à ces beaux efforts « qui rendent tout facile.

« Je suis convaincu qu’on pourrait les rendre plus tôt à la « vie active et tout aussi bien préparés, en supprimant de « l’enseignement les choses inutiles..: »

Depuis 1900, mon opinion sur la durée trop longue des études d’ingénieur, n’a fait que se confirmer.

J’estime que quatre années sont largement suffisantes pour faire d’un bon élève de renseignement secondaire un diplômé des écoles techniques supérieures. Le jeune ingénieur peut être prêt à rentrer dans l’industrie à 2.1 ou 22 ans ; à cet âge il est en mesure d’être utile (1).

Ce résultat doit être obtenu tout en consacrant six mois à des leçons (V administration } de commerce , de finances , de sécurité et do comptabilité qui manquent aujourd’hui dans les grandes écoles.

(1) J’ai débuté comme ingénieur divisionnaire des houillères de Commentry, à 19 ans, en sortant de l’Ecole des minesde Saint-Etienne. C’était en 1860. A cette époque lointaine le service militaire n’était pas obligatoire.

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Il faut donc gagner au moins deux ans sur le temps consacré aux mathématiques supérieures et à quelques détails inutiles des cours techniques.

Je suis convaincu que cela peut être fait en préparant les élèves du génie civil beaucoup mieux qu’ils ne le sont au jourd’hui à leurs destinées industrielles.

Reste la question du service militaire que je ne crois pas devoir examiner ici.

On ne saurait s’occuper avec trop de sollicitude de la formation de ces jeunes gens sur qui repose en grande partie l’avenir industriel du pays. C’est cette pensée qui m’a déterminé à formuler ici quelques conseils que je leur donnerais volontiers, si c’était, en mon pouvoir, au moment ou ils vont quitter les bancs de l’Ecole.

Conseils aux futurs ingénieurs

Vous êtes heureux de penser que vous allez enfin pouvoir être utiles et vous avez le légitime désir de conquérir une situation honorable en rendant des services.

Les qualités que vous allez avoir à mettre en œuvre ne sont pas exactement celles qui permettent d’arriver aux premiers rangs à l’Ecole. Ainsi la santé, l'art de manier les hommes, la tenue, qui ne sont pas cotés aux examens, ont une certaine influence sur le succès de l’ingénieur. Les circonstances aussi sont diverses ; il n’y a donc rien d’étonnant à ce que les premiers et même les majors ne soient pas toujours ceux qui réussissent le mieux.

Vous n’êtes pas préparés à prendre la direction d’une entreprise, même petite. L’Ecole ne vous a donné ni les notions administratives, ni les notions commerciales, ni même les notions de comptabilité nécessaires à un chef d’entreprise. Vous les eût-elle données qu’il vous manquerait encore ce qu’on appelle pratique , expérience et qui ne s’acquiert qu’au contact des hommes et des choses.

HENRI KAYOL

Vous n'étes pas davantage préparés a conduire immédiatement un grand service technique. Aucun chef d’industrie ne commettra l’imprudence de vous confier immédiatement le fonçage d’un puits de mine, la conduite d’un haut fourneau ou d’un laminoir. Il faut d'abord que vous appreniez le métier que vous ne connaissez pas.

Comme la plupart de vos prédécesseurs, vous débuterez donc en qualité d’ingénieur en second ou dans des fonctions plus modestes.

On n’attend pas de vous un jugement mûr, une connaissance pratique des procédés techniques ni une vision étendue des mille détails qui touchent de plus ou moins près à votre fonction, mais on vous demande d’apporter, avec votro diplôme, de la réflexion, de la logique, de l’esprit d’observation, le dévouement dans l’accomplissement de votre tâche. Les notions théoriques que vous possédez vous permettront de vous assimiler rapidement les détails de n’importe quel genre de travail.

Votre avonir dépendra beaucoup de votre capacité technique, mais il dépendra plus encore de votre capacité administrative. Meme pour un débutant, savoir commander, prévoir, organiser et contrôler est le complément indispensable des connaissances techniques. On ne vous jugera pas sur ce que vous savez, mais sur vos œuvres.

L’ingénieur accomplit très peu de choses sans l'intervention des autres, mémo à ses débuts. Savoir manier les hommes est pour lui une nécessité immédiate.

Vous aurez d’abord comme subordonnés directs des contremaîtres, anciens ouvriers pour la plupart, qui furent choisis parmi leurs camarades en raison de leur intelligence, de leur conduite et de leur aptitude au commandement. Ils ont l’expérience des ouvriers et celle de l’atelier qui vous manquent, et ils le savent bien. Ils savent aussi que vous êtes relativement très savant et ils ont pour la science un très sympa-

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thique respect. Ce sont là les bases de raccord tacite qui doit s'établir entre vous.

N’oubliez pas que le contre-maître représente de nombreuses années d’expérience et un jugement développé par une pratique quotidienne et pensez qu’à son contact vous pourrez acquérir de précieuses, d’indispensables données pratiques, complément nécessaire de l’enseignement de l’Ecole.

Vis-à-vis des ouvriers, observez une attitude de politesse et de bienveillance ; attachez-vous à les étudier dans leur conduite, leur caractère, leurs aptitudes, leur travail et même dans leurs intérêts personnels. H appelez-vous que dans tous les milieux sociaux se trouvent des hommes intelligents. Par un habile commandement on obtient non seulement la discipline, mais encore tous les dévouements pouvant aller, dans des circonstances difficiles ou périlleuses, jusqu’à l’abnégation, au sacrifice de soi-même.

Dans le sorvice, mesurez soigneusement vos paroles et n’exprimez aucun reproche immérité. N’hésitez pas à reconnaître ouvertement, le cas échéant, que votre observation était basée sur une interprétation inexacte des faits ou des règlements.

Efforcez-vous de vous concilier la sympathie de votre chef par un zèle de bon aloi dans l’exercice de vos fonctions ; il aura pour vous une bienveillance dont vous ne devrez pas abuser.

Apportez dans votre appréciation des choses et des gens qui vous entourent de la réserve et de la mesure. Faire de la critique avec l’idée de contribuer à une amélioration, c'est très bien ; mais toute autre espèce de critique est un acte de légèreté ou de malveillance.

Ayez confiance en vous-mêmes sans tomber dans la présomption ; il ne s’agit pas de mépriser les opinions ni de négliger l’expérience des autres, mais il faut savoir défendre ses vues avec confiance et enthousiasme lorsqu’on possède son sujet et qu’on est sûr de soi. Vous arriverez difficilement

HENRI KAYOI.

à convaincre les autres si vous n’êtes pas vous-mêmes convaincus.

Votre temps ne sera jamais complètement absorbé par vos travaux professionnels ; vous pourrez toujours trouver le temps nécessaire à l’étudo.

Travaillez à compléter vos connaissances professionnelles, mais ne négligez par votre instruction générale. Les chefs qui vous inspirent le plus d’estime et d’admiration n’ont pas cessé, vous le verrez, de s’instruire par un effort constant.

Soyez convaicus qu’il y a beaucoup à apprendre autour de vous. Tout est intéressant à condition de s’y donner. Prenez note des choses au fur et à mesure qu’elle se présentent à votre esprit ; si vous les classez avec méthode vous ne tarderez pas à constater que vous avez fait ainsi un travail utile.

Nul doute, si vous aimez votre métier, que vous rencontrerez bientôt des questions qui vous attireront et que vous voudrez approfondir. Consacrez-leur vos loisirs ; recherchez ce qu’ont fait les autres sur les mêmes sujets ; voyez s’ils n’ont pas laissé quelque problème à résoudre.

Le savoir ne vous viendra pas par l’unique accomplissement des tâches quotidiennes : instruisez-vous par les livres, par les revues, par l’effort personnel, sinon vous ne récolterez que des déceptions.

Faites-vous inscrire comme membres des principales sociétés techniques de votre spécialité, suivez les réunions, assistez aux congrès. Vous vous mettrez ainsi en relation avec les hommes éminents de votre profession. Essayez- vous de bonne heure à publier, sur dos sujets que vous aurez étudiés, des notes d’abord modestes qui vous permettront de prendre et de donner votre mesure.

Avoir une bonne santé est une condition essentielle pour faire son chemin dans le monde. Il faut donc soigner sa santé. Ne dépassez pas la mesure de vos propres forces. Combinez dans ce but les exercices physiques et les efforts intellectuels.

Il pourra vous arriver d’avoir à soutenir dans des circonstances critiques un travail intense de jour et de nuit, jusqu’à épuisement. Un peu de repos rendra facilement à vos facultés un fonctionnement normal. Mais sachez que les excès de travail sont parfois aussi dangereux que les autres excès. Quand le cerveau est fatigué et n’obéit plus, il est temps de se distraire. Ne jamais prendre de vacances est une habitude fâcheuse ; le rendement individuel s’en ressent et comme quantité et comme qualité.

Soyez vaillants et enthousiastes comme il convient à la jeunesse ; ne vous laissez jamais aller au découragement.

Quand on a mis dans son œuvre le meilleur de soi même, qu’on a supporté fatigues et désagréments pour la faire aboutir, on est récompensé de sa peine par la satisfaction de lui voir prendre vie.

Ayez de l’initiative, ayez même de l’audace. La crainte des responsabilités est un indice de faiblesse.

N’oubliez pas que toute l’intelligence, tous les efforts, toutes les qualités consacrés à la prospérité d’une entreprise peuvent échouer ; le hasard, les circonstances ont parfois une grande influence sur le succès des affaires et par conséquent sur celui des hommes qui les dirigent.

Mais il ne faut pas s’exagérer le rôle de la chance. Celui qui réussit une première fois peut être simplement heureux ; si son succès se répète, on est bien obligé d’admettre que sa valeur personnelle a dans le succès le rôle principal.

Vous appartenez à l’élite intellectuelle, vous ne devez donc pas vous désintéresser de votre temps ; vous devez être au courant des idées générales qui agitent la société moderne dans tous les domaines.

Vous vous devez non seulement à vous-mêmes, mais aussi à vos collègues, à vos chefs, et à l’entreprise que vous servez ; votre tenue, votre attitude, vos propos, votre conduite doivent

montrer que vous avez le sentiment exact de votre responsabilité.

Enfin ne perdez pas de vue que le mariage est Tacte le plus important de la vie civile ; que de cet acte dépendent beaucoup le bonhem^de la y je et le succès même de la carrière ; que vous devez vous efforcer d’être dignes d’une bonne compagne et que vous devez faire un choix digne de vous.

2° Enseignement secondaire.

L’enseignement secondaire des lycées a pour but la culture générale et, pour sanction, le baccalauréat. Il ne prépare spécialement à aucune carrière. Ses élèves sont moins bien préparés que ceux de l’école primaire aux postes inférieurs de l’industrie et ils no le sont nullement aux postes élevés. Ils sont comme une sorte de^roduU Jjiterniédiairy qui a besoin d’une nouvelle élaboration pour pouvoir être utilisé.

Pour les futurs ingénieurs, cette élaboration se fait dans les écoles techniques supérieures où les candidats arrivent après une année ou deux de préparation spéciale. Si cette préparation n’est pas ce qu’elle devrait être, soit au point de vue des besoins du pays, soit à celui de l’avenir des jeunes gens, ce n’est pas au lycée qu’il faut s’en prendre, mais à l’école technique supérieure qui fixe ses conditions d’admission. Le lycée subit le programme d’enseignement des cours préparatoires ; il n’en est pas responsable. Le jour où les écoles techniques supérieures demanderont à leurs candidats moins de mathématiques, plus de clarté dans l’expression de leur pensée e{ un peu d’administration, les lycées mettront leur enseignement en harmonie avec les programmes d’admission. Je souhaite que ce jour no soit pas trop éloigné.

(a) enseignement universitaire

L'enseignement secondaire do l'Université n’a pas directement l’industrie en vue. Ses élèves rayonnent vers les carrières les plus diverses : la médecine, le droit, le professorat, le commerce, l'agriculture, les écoles industrielles, l’armée, etc., etc.

L’Université a-t-elle donné à tous ces jeunes gens la culture générale pour laquelle on les lui avait confiés avant leur spécialisation ?

Au point de vue industriel, le Comité des F orges a répondu : Non, et il en fait poser la responsabilité sur les programmes adoptés en 1912. Quelques autres représentants de l’activité sociale ont émis des avis contradictoires ; la plupart n’ont rien dit.

Je no crois pas que tout soit pour le mieux dans renseignement secondaire universitaire et je suis bien convaincu par exemple, que si, dans la direction des études, les règles administratives d'unité d'action , de coordination et de contrôle étaient mieux observées, les résultats seraient meilleurs. Mais ce ne sont point là des questions de programme et je ne pense pas que les programmes de 1902 soient pour beaucoup dans le mal dont on se plaint. À ce point de vue, l’enseignement secondaire me paraît beaucoup moins défectueux que l’enseignement technique supérieur et c'est sur ce dernier que l'effort doit, à mon avis, d’abord et surtout se porter.

(b) enseignement spécial

Les agents moyens que l’industrie ne trouve pas parmi les élèves de l’enseignement secondaire universitaire, elle les recrute en grande partie dans les écoles spéciales de plus en plus nombreuses et de plus en plus fortes, instituées spécialement en vue de préparer de bons contre-maîtres et de bons

HENHl FAYOL

chefs d’ateliers. La construction, les mines, la métallurgie, l’agriculture, la chimie, l'électricité, le tissage, ont leurs écoles spéciales, locales ou régionales, d’où sortent chaque année une armée de bons sujets. Résultant généralement d’une sélection qui s’est opérée pendant le cours des études primaires, l’ensemble de ces jeunes gens constitue une élite bien disposée au service industriel. Un certain nombre d’entre eux deviennent chefs d’entreprises, quelques-uns arrivent aux plus hautes situations industrielles.

Jusqu’ici Y administra lion n’a pas fait partie des programmes d’enseignement des écoles techniques secondaires ; c'est une lacune regrettable. Destinés à devenir des chefs, les élèves de ces écoles doivent avoir des notions assez étendues sur l’art do prévoir, d’organiser, de commander, de coordonner et de contrôler.

3° Enseignement primaire.

Personne no doute qu’un bon enseignement primaire soit une excellente préparation aux travaux industriels. Avant que l’Etat n’eût pris la charge de l’enseignement primaire, les grandes entreprises avaient généralement leurs écoles ; depuis, elles ne se sont pas désintéressées de cet enseignement. Elles interviennent, soit par des faveurs réservées aux meilleurs elèves, soit par des subventions destinées à la création de cours supérieurs ou spéciaux, soit autrement.

Aujourd’hui, les ouvriers mineurs ou métallurgistes ont autant, sinon plus d’instruction que n’en avaient en moyenne les contre-maîtres et les maîtres mineurs il y a un demisiècle. Le résultat est appréciable ; il est encore loin du maximum possible.

Je crois qu’il serait bon d’introduire dans l’enseignement primaire quelques notions d’administration. Deux pages de texte et quelques tableaux graphiques suffiraient à introduire dans l’esprit des enfants le germe de connaissances qui se développeraient naturellement au cours de la vie.

ADMINISTRATION

B — Rôle de l'atelier (du patron).

Lorsqu'il vient de quitter l’école, l’agent industriel n'est qu’un apprenti, apprenti ouvrier, apprenti contre-maître, apprenti ingénieur, apprenti directeur. Meme lorsqu'il a fait des études spéciales, sa préparation est incomplète il lui manque l'expérience du milieu où le facteur humain et la lutte commerciale ont une importance dont il est difficile de donner une idée exacte à l'école. L'éducation des élèves a besoin d’un complément ; au moment où le rôle de l’école finit, celui de l’atelier doit commencer.

La fonction éducatrice du patron doit s'exercer à tous les niveaux ; elle doit être sans cesse en éveil.

11 faut découvrir les aptitudes, encourager les efforts, faciliter l’initiation, l’apprentissage, récompenser le zèle et le succès, opérer une sélection continue. On arrive ainsi à former un bon personnel.

A quelque niveau qu’il appartienne, un agent ainsi formé dans la maison est dans des conditions à remplir bien mieux sa fonction que celui qu’on aurait pu prendre ailleurs. Même en faisant avancer sur placedes agents qu'on connaît, on n’est pas à l’abri de toute déception ; mais combien y est-on oxposé davantage en les tirant du dehors, malgré toutes les précautions dont on a pu s’entourer.

Il y a pour la formation technique des agents de tous les niveaux des usages presque identiques dans toutes les entreprises similaires, usages découlant de la doctrine scientifique et de l'expérience ; pour s’instruire, l’agent n’a qu'à ouvrir les yeux, à réfléchir et à s’efforcer de bien remplir sa mission.

Il n'en va pas tout à fait de même pour la formation administrative. L’absence de doctrine détermine des hésitations, des contradictions au milieu desquelles il est souvent dillicile de voir autre chose que la volonté omnipotente du chef.

Une marque de bonne administration est la formation méthodique, persévérante, des agents de toute sorte et de tous degrés dont on a besoin. Quelques années d’efforts habiles peuvent donner sous ce rapport de merveilleux résultats. Malheureusement il ne faut pas longtemps non plus à une direction maladroite pour annihiler la valeur d’un bon personnel, surtout au point de vue administratif.

Si le chef prêche d’exemple en initiant autant que possible ses subordonnés immédiats aux problèmes généraux de l’entreprise ; s’il détermine l’ingénieur à inculquer au contre-maître un peu de sa science en échange des notions expérimentales qu’il en reçoit ; s’il obtient du contre-maître de chercher à instruire les ouvriers, il y a de grandes chances pour que l’entreprise dispose bientôt d’un bon personnel.

G. — Rôle de la famille.

Comme toute autre entreprise, la famille a besoin d’a dministration , c’est-à-dire de prévoyance, d’organisation, de commandement, de coordination et de contrôle. La famille pourrait être une excellente école d’administration ; les principes, les procédés, les méthodes pénétrant naturellement l’esprit des enfants constitueraient des notions transmissibles et perfectibles. 11 n’en est rien. Chacun croit avoir là-dessus des notions suffisantes et suit son inspiration ou laisse aller les choses au gré des événements. Au point de vue administratif, la famille donne les exemples les plus variés du meilleur au pire ; et cela se répète constamment, sans progrès sensible.

Seule une doctrine enseignée, donc soumise à la discussion publique, peut mettre fin à ce tâtonnement général qui se poursuit dans l’isolement des ménages.

Alors seulement la famille pourra jouer dans la formation administrative de la jeunesse le rôle qui lui revient.

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D. — Rôle de 1 Etat.

L'Etat peut contribuer à la formation administrative des citoyens par ses écoles et par ses exemples.

Nous avons vu que les écoles de l’Etat ont généralement jusqu’à présent à peu près complètement négligé l’enseignegnement administratif. De ce côté tout est à faire.

Quant aux exemples de l’Etat, ils sont, comme ceux de la famille et de l'atelier, de valeurs très différentes et très variables. Dans les grands services nationaux, la prévoyance, l’organisation, le commandement, la coordination et le contrôle ne sont à la portée que d’intelligences d’élite doublées de l’expérience des affaires. Or, le système de recrutement actuel porte fréquemment au pouvoir des hommes étrangers aux affaires et non préparés ou à peine préparés aux difficiles fonctions dont ils sont tout à coup investis. Dans ces conditions, l’administration est forcément inégale, bonne, peutêtre même très bonne parfois, mais impropre à former l’éducation administrative des citoyens.

Je crois qu'un bon enseignement administratif pourrait améliorer cette situation.

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