‹ Fazendas et estancias;Chapitre 5 sur 12 · LES ENVIRONS DE RIO- DE -JANEIRO FAZENDAS DE L'ÉTAT DE RIO · texte numérisé non relu

LES ENVIRONS DE RIO- DE -JANEIRO FAZENDAS DE L'ÉTAT DE RIO

Pendant mon séjour à Rio-de^ Janeiro, j'ai pu visiter les environs de cette capitale, ou du moins les plus connus. Entre toutes, l'excursion du Corcovado est la plus belle que l'on puisse faire, non seulement à Rio, mais dans tout îe Brésil. On peut la faire en quelques heures, et par conséquent tous les étrangers forcés de subir une escale dans ce port peuvent en profiter.

Le Corcovado est une montagne boisée qui s'élève presque à pic à 700 mètres (i) au-dessus du niveau de la mer. Une audacieuse compagnie a établi sur le flanc de ce rocher un chemin de fer à crémaillère qui vous élève par des pentes effrayantes jusqu'au sommet de la montagne.

Tout d'abord, le bond qui vous amène à la gare par la rue Larangeiras parcourt un quartier fort coquet ;

(1} Eiadement : 710 mètres.

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LES ENVIRONS DE RIO-DE-JANEIRO 6i

tout le long de la route, ce n'est qu'un parterre de fleurs et un fouillis de verdure au milieu duquel, on entrevoit de charmantes villas. Cela ressemble — avec une végétation plus puissante — aux paisibles quartiers d'Auteuil et de Passy, à Paris.

Presque tout de suite après le départ du train, l'enchantement commence; il ne s'arrête plus que là-haut, tout en haut, où la sollicitude administrative a cru bon de placer un kiosque qui ne sert guère à autre chose qu'à déparer un peu le pittoresque sauvage de l'endroit. Il y a peu d'habitations sut le flanc de ce rocher abrupt, et l'on est tout étonné de se trouver, si près d'une grande ville, dans une sorte de forêt tropicale, qui, avec ses enchevêtrements de lianes, de fougères et de parasites, donne une petite idée de la véritable forêt vierge que j'ai eu l'occasion de voir par îa suite. La ligne, naturellement, est obligée à des courbes continuelles au milieu de toute cette végétation qui, par moments, s'abaisse poliment devant le regard du touriste pour lui laisser admirer de merveilleuses échappées sur la ville ou sur la baie, ou un rapide point de vue sur le sommet du mont qui se rapproche peu à peu.

Tout en haut le spectacle est féerique : d'un côté, presque à pic, ou du moins il semble ainsi, c'est la haute mer, dont les vagues blanches moutonnent au soleil, aussi loin que l'oeil humain peut aller; de l'autre, c'est la ville, pieuvre immense projetant en divers sens ses tentacules barbelées sur une distance de près de

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30 kilomètres, étendue paresseusement le long de cette rade si grande qu'elle semble un autre Océan. Et sur tout cela, la poussière d'or du soleil tropical...

Le retour s'effectue par le même chemin, ou, si l'on veut, par Sainte-Thérèse, un des quartiers les plus sains de la ville, la surplombant d'une hauteur de plus de trois cents mètres, et, pour cette raison, échappant en partie aux terribles épidémies de fièvre jaune. Dans la descente par Sainbe-Thérèse, on jouit également de beaux panoramas sur la ville.

Le jour où je fis l'ascension du Corcovado, j'étais prié à tUner dans une famille brésilienne habitant Sainte-Thérèse, et c'est là, pour la première fois, qiie j'ai fait connaissance avec la cuisine du pays.

Voici le menu qui me fut présenté : caldo com ovos, .potage aux jaunes d'œufs et à la farine de maïs; robal èahiana, énorme poisson d'un goût très fin avec une sauce assez forte dans la composition de laquelle il entre des œufs, des crevettes, des tomates et une énorme dose de piment; puis, sous le nom pros^que de carne de vaca (viande de vache), un filet de bœuf aux truffes et aux champignons que nos modernes Vatels parisiens auraient baptisé filet de bœuf à la Richelieu, sans pour cela îe rendre plus tendre ni plus fin ; firû brasileiro, dinde garnie d'ohves et fourrée d'un hachis de gésiers, de foies, d'œufs durs et de farine de manioc, le tout agrémenté d'un doigt de piment; je ne vous dis pas que ce soit d'une digestion

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facile pour les estomacs fatigués, mais, pour ma part, j'ai trouvé cela parfait. Enfin des asperges, une salade, un plum-pudding, des gâteaux de gélatine glacée, des fruits et des sorbets terminaient ce festin, sans que j'aie vu apparaître les fameux fejons (haricots noirs) et Yarros (riz) que l'on m'avait dit être la nourriture exclusive des Brésiliens. Il est vrai que j'étais dans la capitale et chez des gens civilisés ! Dans les fazendas de l'intérieur, sans doute, il faudra me nourrir de ces précieux farineux, auxquels je préfère, je l'avoue, le robal bahiana et le pini à la brésilienne...

La descente de Sainte-Thérèse, après ce dîner arrosé de vins nationaux et français, me parut un spectacle des Mille et une Nuits. On peut supposer l'effet produit par ces milliers et ces milliers de lumières, vues de haut, s'étendant sur un aussi vaste espace et que le mystère de la nuit fait paraître plus immense encore. Cela semble une gigantesque farandole d'étoiles doqt les dernières se confondent tout au loin avec les feux puissants des phares de haute mer.

Une autre excursion aux environs de Rio, très prisée en général, est la promenade du Col de la Tijuca. La Tijuca est une montagne ou mieux un massif montagneux, à quelques kilomètres de Rio, dont elle constitue aujourd'hui un faubourg. L'air pur qu'on y respire est itrès apprécié des Fluminenses qu'une raison ou une autre empêche d'aller jusqu'à Pétropolis respirer un peu le soir après une fiévreuse journée d'affaires.

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L'expression Fluminenses, que je viens d'employer, me rappelle que je ne vous ai pas encore donné l'éty- • mologie assez curieuse de Rio-de-Janeiro. Ce nom a été donné par les premiers explorateurs : ayant découvert la baie en janvier 1502, et croyant se trouver à l'embouchure d'un grand fleuve, ils le baptisèrent du nom de «Fleuve-de- Janvier ■, ou Rio-de-Janeiro. Plus tard, l'erreur fut reconnue, mais le nom resta à la ville, ainsi que celui de « Fluminenses • à ses habitants.

Cette parenthèse étant fermée en l'honneur des étymologistes, je reviens à l'excursion du Col de la Tijuca. On doit, pour s'y rendre, prendre le bond à la place San- Francisco, Il vous conduit au pied de la montagne à travers un quartier neuf, encore imparfaitement bâti, auquel je préfère de beaucoup le quartier Botafogo, et surtout l'élégante rue Larang^iras, menant au c:hsmiti de fer du Corcovado.

Après trois quarts d'heure de voiture environ, on change le tramway à traction animale pour un tramway à traction électrique et l'on commence l'ascension de la montagne; beaucoup moins escarpée que le pic du Corcovado. On suit presque tout le temps une route carrossable fort bien entretenue et tout le long de laquelle sont de coquettes et fraîches petites villas enfouies dans la verdure. A mesure que l'on s'élève, on découvre le panorama de la vallée et, au fond, la ville de Rio. ■ Mais c'est toujours !e même point de vue, revu à des hauteurs différentes, et cette ascension est loin d'offrir

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la diversité de points de vue du Corcovado. Au point terminus du tramway, on trouve toute une petite ville, et sur la place une nuée de loueurs de voitures viennent vous offrir leurs services à des prix très élevés, pour vous conduire encore plus haut dans la montagne, dans des sites sans doute fort beaux, mais où l'abondance des papiers gras indique un peu trop le voisinage d'une grande ville...

En revenant de la Tijuca, la chaleur était étouffante et les marchands de bonbons, qui, à tous les arrêts du tramway, sautent sur le marchepied en criant : « Balas, freguezes,» trouvaient de nombreux acheteurs. Ces petits marchands de èalas (sorte de bonbons très sucrés, à différents parfums) font partie des originaux «cris de la niei de la capitale brésilienne. Nulle part ailleurs je n'en ai vu un si grand nombre, et il faut remonter très loin dans l'histoire du vieux Paris pour retrouver autant d'originalité dans ces petites industries.

11 y a d'abord le marchand d'étoffes. Italien en général, portant sur le dos tout son magasin de calicots aux couleurs voyantes, et parcourant non seulement les rues de Rio, mais aussi les villes de l'intérieur, en annonçant sa présence par un bruit assez singulier qu'il obtient avec une sorte de tapoir formé de deux longs morceaux de bois tenus entre deux doigts de la main droite et qu'il frappe l'un contre l'autre, d'un mouvement saccadé et monotone. C'est ensuite le mar-

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ch^d de casseroles, trônant, lui aussi, derrière son dos toute une batterie de cuisine qu'il offre de maison en maison, prévenant les ménagères de son arrivée en tambourinant tout bonnement sur une de ses casseroles, que cet usage doit légèreinent caibosser. Puis viennent, en un long défilé, ce que nous appelons ^ Paris les marchands des quatre saisons; mais au lieu de traîner leurs légumes ou leurs poissons sur une petite voiture, ils se servent de deux larges plats suspendus à leurs robustes épaules par tm énorme morceau de bois formant balance, et c'est merveille de les voir parcourir ainsi les rues de la capitale, sous le soleil brûilant, avec leur pyramide de choux, de carottes et de navets entassés dans les lourds plateaux; on m'a affirmé que ce négoce était surtout l'apanage du Chinois, qui ne craint pas la rude besogne

Hus malins sont les marchands de fraises et de cerises, portant sur la tête de frêles petits paniers de ces fruits rafraîchissants qu'ils vendent, au poids de l'or, aux 'beliles madames de la rue Riachuelo... Il y a encore le marchand d'oranges, et le marchand de volailles, portant en de légères cages d'osier poulets, dindons et canards à la manière des marchands de légumes et de poisson ; et le marchand de raisin, et le marchand de lait, traînant derrière lui une ou plusieurs vaches suivies d'un pauvre veau étique à qui on vole la majeure partie de sa nourriture; et, enfin, la jolie bouquetièrci aguichant le chent de l'œil, le forçant d'un gaî sou-

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rire à prendre le bouton de rose qu'elle lui offre d'un geste gracieux et engageant

Toutes ces petites industries rendent les rues de Rio très animées le matin, d'un mouvement bariolé et original, qui surprend agréablement l'étranger. Vers six heures, 9e xendant chacun dans son quartier préféré, ils descendent tous rapidement du marché, qui se tient sur le port, derrière la rue i"-de-Mars. U me prit fantaisie, un jour, de le visiter en détail. Il ne brille assurément pas par la propreté, et les édiles fluminenses auraient fort à faire de ce côté pour assurer la santé de leurs concitoyens. Encore m'a-t-on assuré que l'endroit le plus malsain avait été détruit récemment par un violent incendie. Le feu fait quelquefois assez bien ce qu'il fait, et l'observateur impartial peut regretter, cette fois, qu'il se soit arrêté trop tôt dans son oeuvre de destruction. Tel qu'est ce marché, j'ai été surpris d'y trouver en grand nombre, à côté des légumes secs importés, les légumes verts tels que petits pois, haricots verts, etc. qui prouvent que l'industrie maraîchère, que l'on m'avait dit absolument nulle dans ce pays, se développe pltis qu'on ne le pense aux environs de Rio-de- Janeiro. Pétropohs, où il ne pousse pas que des diplomates, est, paraît-îl, un des principaux centres de production de ces denrées alimentaires d'un usage journalier.

Et puisque le nom de cette gracieuse ptftite ville me vient sous la plume, je pense que mes lecteurs voudront

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bien faire avec moi cette jolie excursion que îles rares guides de Rio (l) recommandent chaleureusement, et avec raison, au visiteur étranger.

Pour se rendre à Pétropolis, on doit prendre dans le vilain quartier de la Saude, à qui on a sans doute donné ce nom par dérision (2), car c'est le plus malpropre et le plus malsain de toute la ville, un bateau qui vous fait traverser la baie et vous conduit à l'estacade du chemin de fer de Pétropolis, le départ des trains coïncidant avec l'arrivée de ila barque. Il y a quatre départs par jour, deux le matin et deux lie soir. Je choisis une matinée fraîche et claire, et la traversée de la baie à six heures, avec son enchevêtrement de gros navires déchargeant leurs marchandises, de barques de pêche et de chaloupes à vapeur, m'a laissé le souvenir d'un joli tableau animé et tout plein d'une joyeuse bonne humeur.

Le trajet en bateau dure deux heures environ; pendant cette traversée de l'immense baie, on passe en vue des îles des Unckadas, Bon Jésus, du Governador et du Bogueraô, toutes plus ou moins peuplées, recouvertes de cette végétation luxuriante, étonnement constant du voyageur nouvellement arrivé.

Au débarcadère, construit au milieu de lagunes boueuses, un petit train joujou formé de deux ou trois

(1) Le seul guide français vraiment pratique est lé Guide àt FÉtoiledM Sud, i, rue San José, i Rio.

(a) Saude veut dire santé.

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voitures au plus nous attend. La première partie s'effectue au milieu de tristes marécages où l'on aperçoit de temps à autre, sur un petit monticule de boue séchée, une misérable hutte d'où sortent des bambins à demi nus, et l'on ne peut s'empêcher de plaindre le sort de tous ces petits misérables condamnés à vivre dans ce triste désert pestilentiel

Bientôt le train s'arrête et nous changeons de locomotive pour nous engager sur le chemin à crémaillère, qui nous montera en une demi-heure à Pétropolis, tout là-haut, à 800 mètres au-dessus de nous.

Le trajet est ravissant. Et c'est dans un bouleversement de pics et de monts que le train grimpe !a montagne, s'accrochant à ses flancs comme un jeune chat A l'endroit le plus sauvage, le chemin fait un brusque coude et la montagne, semblant s'ouvrir en une gorge profonde, montre tout à coup, entre deux contreforts à pic, tout le chemin parcouru : la vallée minuscule, puis la baie immense sillonnée de tous ses navires, qui semblent autant de frêles esquifs, et enfin, plus loin encore, Rio, la cité paresseuse, lézardant au soleil, à l'abri de ses hautes collines boisées.

Peu après on descend à la gare de Pétropolis. Pétropolis est comme perdue dans un massif montagneux qui la domine de tous côtés. L'air y est d'une transparence et d'une pureté fort appréciables quand on vient de supporter la chaleur lourde et moite de Rio, Ses principales rues sont immenses et comme dou-

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blées, car au milieu coule une jolie rivière aux eaux cristallines qu'on a su canaliser pour le plaisir des yeux et l'assainissement de la ville. A ce dernier point d" vue, je me suis laissé dire qu'on n'avait pas tout à fait réussi, car elle donne une humidité terrible en hiver, et en été, le courant, n'étant pas assez fort pour entraîner les immondices, laisse voir dans le lit presque desséché un tas de saletés peu odorantes et dangereuses pour la santé publique. Mais je laisse de côté ces lamentations de quelques ^labîtants, et pour moi, simple touriste, qui ai vu la rivière toute pleine d'une eau transparente, avec les arbres touffus qui la bordent, et les jolies villas fleuries formant parterre tout le long de la promenade, je ne puis que dire la fraîche impression d'originalité discrète et distinguée que m'a faite cette gracieuse station estivale.

Presque tous les diplomates européens habitent Eétropolis. Le comte Lavaur de Sainte-Fortunade, notre ministre actuel au Brésil, a suivi cette coutume, et il habite le somptueux palais Isabelle, appartenant à la comtesse d'Eu.

Pendant mon trop court séjour à Pétropolis, j'ai pu faire quelques jolies excursions, dont une, entre autres, m'a tout particulièrement charmé. C'est la promenade de la Cascatigna. La route, souvent taillée à flanc de rocher, suit continuellement un torrent capricieux le long duquel des jardiniers ont trouvé moyen d'accrocher quelques jardins potagers dont les produits ali-

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mentent, ainsi que je l'ai dit, une partie du marché de Rio. J'ai parcouru toute cette route à cheval, un soir, presque à la tombée de la nuit, et j'ai vu là un coucher de soleil dont les tons violents et multiples eussent fait damner les meilleurs de nos paysagistes

Pourquoi faut-il que tout ce pittoresque aboutisse à .une immense fabrique de tissus de coton?.,. Alors qu'on est en pleine poésie sauvage, il est dur de retomber ainsi dans la brutale réalité des choses, et de se heurter au détour du chemin à la conception hardie peut-être, mais si terre à terre, du pratique ingénieur... Du moins, ici, il n'y a point à déplorer la présence de ces dése^œrantes « grandes cheminées d'usine », puisque toute la force nécessaire est donnée parle torrent presque entièrement capté quelques cerrtaines de mètres plus haut. II était trop tard pour que je pusse visiter cet établissement, qui est, je croîs, un des plus considérables en ce genre au Brésil.

Rentré à Pétropolis, j'ai demandé quelques renseignements sur cette malencontreuse usine qui avait si fâcheusement interrompu ma rêverie, et j'appris ainsi qu'après des débuts pénibles et plusieurs faillites successives, elle semblait prendre maintenant un très grand essor.

Cette industrie des tissus et filés de coton semble d'aiJleurs devoir se développer rapidement dans ce pays, à tel point que la production étrangère n'y aura bientôt plus de débouchés. Bien que le Brésil ne soit

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pas un pays de grande production de coton, il entrait cependant pour une part qui n'était pas insignifiante dans les approvisionnements que l'Amérique envoie chaque année à l'industrie européenne (r). La partie la plus grande de sa production, il la garde aujourd'hui pour alimenter ses fabriques, chaque jour plus prospères et plus nombreuses. En dehors de celle de la Cascatigna et de Meta da Serra, station du chemin de fer de Pétropolis, on en trouve d'autres également prospères dans les Etats de Rio-de-Janeiro, Minas Geraes et Sao Paulo.

Le jour oii je suis redescendu à Rio par le train du matin, tout le corps diplomatique descendait, lui aussi, pour la réception hebdomadaire du ministre des aiFaires étrangères. C'est à peu près le seul jour, je crois, où ces messieurs consentent à quitter la montagne, où ils s'oublient dans un doux farniente, pour venir prendre en main auprès du gouvernement brésilien la défense des intérêts dont ils ont la garde. Cette manière agréable de diriger de haut et de loin les affaires de sa légation ou de son ambassade fait du poste diplomatique de Rio-de-Janeiro, très redouté des gens qui ne le connaissent pas, une petite sinécure distingnée et, en somme, très supportable. Mais, comme on m'accuserait très vite de devenir une mauvaise langue, je m'empresse de quitter ce chapitre, et en même

(i) De 1886 à iSSg, il avait été exporté 138,880,000 kilo-

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temps la ville de Rio, pour m'enfoncer dans l'intérieur

de la province.

Sans vouloir infliger à mon lecteur patient le récit

de toutes mes pérégrinations, je condenserai, autant

que je le pourrai, le résultat des observations faites

au cours de mes visites dans les fazendas de l'Etat de

Ria

Tout d'abord le moment est venu d'expliquer ici le

terme fazendas, dont celui ù'estancias dans la République Argentine est à peu près le synonyme. La

fazenda est une propriété agricole ou d'élevage, habitée ou non; cela peut être aussi bien une immensité de terrains inhabités qu'un château ou une ferme. Pourtant, quand la propriété est de proportions modestes ou à côté d'une ville, cela peut devenir une ckacra, tenant le milieu entre la villa d'agrément et la propriété de rapport; le terme s'applique également à une portion de terrains nouvelfement défrichés. Enfin, en Ai^entine, la ckacra est la propriété purement agricole, par opposition à l'esiancia ou propriété d'élevage. La vie à la fazenda a été plusieurs fois décrite, et je ne peux que louer, avec mes devanciers, le charme de la vie patriarcale qu'on y mène, comme la bonne grâce et l'amabilité exquise du fazendeiro; il semble toujours heureux de vous voir et de vous recevoir, et, pour un peu, vous ferait croire qu'il est votre obligé !

Du reste, je dois dire combien le Brésilien, en général, est obligeant, prévenant et poli envers l'étranger,

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et l'on me permettra de raconter un petit fait personne] à ce sujet : Je me trouvais un jour à Barra du Firahy, petite ville de l'Etat de Rio, et je m'apprêtais à prendre le train pour Saint-Paul, me trouvant assez embarrassé d'iin tas de petits bagages que j'emportais avec moi. Je m'étais installé dans im coin du compartiment, et j'étais redesœndu sur le quai en atterwiant le signal du départ Au moment de monter, im voyageur, se dirigeant vers la place que je m'étais choisie, fut arrêté par un autre qui lui dit en portugais : «Non, venez ici : monsieur est étranger. ■ Le fait est de peu d'importance en lui-même, mais cependant bien significatif : il suffisait «que monsieur fût étranger» pour qu'on se gênât un peu afin de lui laisser plus de place. . . La première fazenda que je visitai appartient à l'une des plus vieilles et des plus nobles familles du Brésil, et je veux rapporter ici la curieuse tradition qui dit comment fut formée cette fazenda immense : L'un des ancêtres du propriétaire actuel se rendit un jour en Europe et apporta en présent au roî de Portugal les fruits produits par sa colonie. Il y avait le blond ananas et le lourd régime de bananes, le délicieux abacaxi et l'énorme inhame, et d'autres encore; seulement il ne faut pas oublier une petite particularité : tous ces fruits étaient en or massif!... Effrayé de la fortune représentée par ces présents, le roi demanda à son sujet, qui était, il faut le reconnaître, un bon sujet, ce qu'il désirait pour lui faire de si riches offrandes : «Maïs, sire,

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répondit Je fier gentilhomme, je ne demande rien ; je donne...» Tout de même, le roi, ne voulant pas être en reste de politesses, offrit au voyageur une concession assez étrange dans sa forme : il pourrait prendre en terres, au Brésil, tout ce que, du regard, il pourrait embrasser. Notre homme, au fond, était un malin; il revint dans la colonie, monta sur une haute montagne par un temps très clair et, d'un geste large : tTouit ceci, dit-il, est à moi ! » Cette façon expéditive de clôturer ses terres n'est plus de mise à notre époque, maïs on affirme que, durant de longues années, la propriété resta intacte sans qu'il y eût d'autres titres que le respect de la tradition! Aujourd'hui la fazenda, quoique de proportions plus modestes, est encore l'une des plus belles qu'il m'ait été donné de visiter.

J'ai vu là ce que peut l'initiative énergique et tenace d'un 'homme intelligent. La fazenda de Santa Ana était autrefois plantée en canne à sucre et on y avait installé une importante raffinerie. Les capitaux employés à l'amélioration de l'usine et à l'achat d'un matériel perfectionné étaient considérables. Survint l'abolition de l'tesclavage; la culture de la canne devînt plus coûteuse, et, d'autre part, les terres, fatiguées par de longues années d'uniculture, ne donnaient plus un produit aussi riche en sucre : bref, l'usine autrefois prospère arrivait maintenant à couvrir difficilement ses frais. Le propriétaire projeta alors de fermer radicalement l'usine, de transformer ses immenses champs de canne en prairies

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et de se livrer à l'élevage du bétail et à la vente du lait, rendue facile par la proximité d'une grande ville dont la distance était encore rapprochée par un chemin de fer traversant la f azenda dans toute sa longueur. Le projet était audacieux; comme toutes les entreprises hardies et nouvelles, oelle-ci rencontra de nombreux incrédules ; dans ce climat très chaud, comment allaient se comporter les bêtes à cornes ? L'herbe qui pousserait dans la prairie ne serait-elle pas brûlée rapidement et desséchée par les rayons du soleil tropical?...

Sans se laisser intimider par tous les Cassandres d'alentour, le propriétaire poursuivit son idée. Dix ans se sont écoulés depuis la mise à exécution. Aujourd'hui, dans la vallée fertile, un millier de bêtes à cornes paissent tranquillement : sur le nombre, 500 vaches environ donnent 500 litres de lait par jour, vendus à raison de 200 reis le litre, pris à la gare même, située dans la fazenda ; soit un revenu net de lOO $ par jour, auquel il convient d'ajouter le prix de vente des veaux mâles, bouches inutiles, les femelles restant dans la prairie pour renouveler et augmenter le troupeau,

La production minime d'un litre de lait (en moyenne) par jour et par animal demande une explication : Les bêtes vivent à l'état libre toute l'année, ce pays ne connaissant pas les frimas et les intempéries de notre climat européen. Voici alors comment on procède pour traire facilement les vaches : le soir, avant la tombée de la nuit, une distribution de sel est faite dans les

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auges du rancho, sorte d'endos abrité servant ici à traire les vaches. Les bêtes, très friandes de cette nourriture, et aussi par habitude, viennent d'elles-mêmes de tous les points du pâturage, suivies de leurs veaux, que l'on sépare alors des mères. Au bout d'un moment, celles-ci s'en retournent seules paître toute la nuit. Les premiers jours, elles restent bien à la porte à appeler leur petit, qui répond par un beuglement plaintif, mais elles se rendent compte de l'inutilité de leurs appels et en prennent très vite leur parti. Le lendemain matin, le lait les gênant, elles reviennent au rancho, oii on les laisse entrer une par une. Les gardiens amènent le veau et l'attachent par le cou à une jambe de devant de la mère, qui, ayant son nourrisson à côté d'elle, se laisse traire tranquillement. C'est là une des particularités de cette race; ces bêtes ne donnent leur lait sans défense qu'à la condition d'avoir leur enfant près d'elles. Le pauvre veau n'est pas aussi placide et voit avec peine s'en aller ainsi la majeure partie de sa nourriture; mais il est attaché de court et ne peut que tirer désespérément sur l'entrave, ce dont il ne se prive pas, du reste. Le lait tiré, la vache et le veau sont remis en liberté et toute la journée ce dernier pourra boire en toute sécurité.

Ce système diffère tm peu de celui employé dans l'Etat de Minas Geraes, dans lequel on se livre également à l'industrie du laitage (surtout pour Ja fabrication du beurre et du fromage, J'éloigneraent des

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78 FAZENDAS ET ESrANCIAd

grands centres ne permettant pas l'industrie du lait proprement dite). Dans cet Etat, le veau est laissé très peu de temps avec la mère, et Von pense ainsi obtenir une plus grande, quantité de lait. Ce n'est d'abord pas prouvé, et, en tout cas, il est certain que l'animal souffre de cette manière de faire; le produit vient mal, reste petit et rachitique, et c'est au détriment de la vente pour les mâles et au détriment de la race pour les femelles, destinées à remplacer iles vieilles bêtes ou à augmenter le troupeau.

On pourrait probablement arriver à obtenir un rendement de lait beaucoup plus grand en tenant les mères enfermées à l'étable une partie du temps et en leur fournissant un fourrage substantiel; mais, pour ce faire, il faudrait ou acheter du fourrage, et son prix élevé dans tout l'Etat commande l'abandon immédiat de cette idée, ou produire soi-même un fourrage artificiel; mais alors il faudrait se mettre à cultiver la terre rationnellement, lui donner en engrais ce qui lui manque, faire enfin de l'agriculture. Jusqu'ici, le manque de bras d'une part, l'insouciance de l'autre, semblent l'emporter sur tout autre raisonnement. De plus, l'immensité du terrain à gagner sur la forêt ou la brousse et à transformer en pâturages permet l'agrandissement du troupeau et, par suite, l'augmentation du rendement en lait Alors, à quoi bon perfectionner sa méthode? Le jour oii l'on se sentira plus à l'étroit, conKne en France, il sera temps de demander à la ttrre une pro-

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duction plus grande et de tenter l'essai d'un rendement plus grand avec un troupeau plus petit C'est l'histoire d'une ville où l'on ne voit pas, alors qu'elle vient d'être fondée et que ce n'est encore qu'un village, de grandes constructions à cinq, six... ou dix-huit étages, puisque nous sommes en Amérique ! Seulement, le jour où l'agglomération devient plus grande, Ja population plus dense, le terrain plus cher, on gagne alors en hauteur ce que l'on ne peut plus avoir en largeur.

C'est comme la manière de défricher : vous croyez peut-être qu'on se met à couper bien régulièrement la forêt, puis à emipiler île bois pour le vendre, à arracher les gros troncs, labourer, ensemencer, etc. Celui qui viendrait avec de telles idées, d'abord ne pourrait pas les mettre à exécution parce qu'il n'aurait pas assez de bras poiH" le faire, et ensuite, en admettant qu'il y arrivât, ne retrouverait pas ses frais, étant données les conditions économiques actuelles du pays. Non pas; on se contente tout bonnement de hacher les bois à hauteur d'homme; ça tombe de-ci de-Ià, à la bonne franquette ; on coupe les plus grosses branches et, après quelques jours de soleil ardent, on met le feu... Pour brûler vingt hectares, on en brûle quelquefois, 'le vent aidant, cent ou deux cents; mais tant pis! personne n'y prend garde.

Je me rappelle la surprise que me causa la première fois cette indifférence vis-à-vis des bois en feu. J'étais arrivé le soir même à la fazenda, venant de Rio

8o FAZENDAS ET ESTANCIAS

et tout novice encore. Il y avait dans les alentours de la propriété une fumée acre que je ne parvenais pas à m'expliquer, lorsque tout à coup, la nuit étant tout à fait venue, j'aperçus sur une colline assez proche une longue traînée de feu... Pour un peu, j'aurais crié, mais je crus plus simple de prévenir le propriétaire que le feu était dans ses bois. Il en rit aux larmes... En France, on aurait mobilisé tous les pompiers des communes environnantes.

Tel qu'il est, l'élevage du bétail et les industries du lait peuvent devenir une-grande ressource de l'Etat de Rio, à la condition, toutefois, que l'écoulement du beurre ou du lait soit facilité par 'la proximité d'un chemin de fer, ce qui n'est pas rare, l'Etat étant assez bien desservi sous ce rapport.

La petite colonisation possédant un capital restreint trouvera ici un débouché à son activité, car on peut faire en petit ce que j'ai vu tenter en grand à 3a fazenda modèle de Santa Ana.

Le prix du terrain, dans l'Etat de Rio, augmente de valeur d'année en année; mais on peut encore en trouver à raison de 40 et 50 milreis l'hectare. Le possesseur d'une petite fortune de 25,000 francs, je suppose, en retirera en France un revenu maximum de 1,000 francs (4 %). Il pourra se rendre acquéreur, ici, de 200 hectares de terrain pour 10 conlos de rets et, avec les 15 conios de rets de disponible, se bâtir une maison très modeste tout d'abord, et acheter un noyau

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de troupeau qui, grossissant d'année en année, lui fournira au bout de peu de temps un rendement très net et assuré de 5 contos de reis par an, soit un revenu de 20 %, cinq fois supérieur à celui obtenu en France avec le même capital (l).

Ce fut également dans l'Etat de Rio que j'eus l'oocasion d'admirer pour la première fois la végétation vraiment grandiose des forêts 'tropicales. Je n'ose idire des forêts vierges, car celle dans laquelle je fis plusieurs excursions avait été terriblement violée par les bûcherons, qui y prennent en grande abondance les traverses néîîessaires au dheimin de fer, et aussi par l'incendie qu'allument les colons et dont j'ai déjà parlé, A ce sujet, il me revient à l'esprit une petite anecdote qui eut justement pour point de départ un de ces feux, sujet de mon étonnement du début : Depuis deux jours, la forêt brûlait, et on espérait que la pfluie viendrait bientôt l'éteindre... Il était environ larois heures, et, nous balançant doucement dans les roking-chairs, nous achevions la sieste, qui se prolonge à la fazenda fort avant dans raprès-midi. Tout à coup un être difforme, à demi nu, qui pouvait être un homme, à moins que ce ne fût un singe, entre et, se précipitant vers le maître de la maison avec de grandes marques de respect et des

(i) Pourc

e calcul, et pour 1

:»ui qui su

ivront, je prends le change

: i.ooo (u

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n franc et

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lille/TOBCs)

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8a FAZENDAS ET ESTANCIAS

gestes de désolation, lui explique dans un flot de paroles que son champ de manioc est mangé par le feu, sa maison en cendres; qu'il n'a plus d'abri, plus rien ! Le maître écoutait en silence. Comme tout a une fin, même les discours d'un nègre, celui-ci finit par s'arrêter; le m^tre alors le congédia d'un geste, sans même lui adresser ime parole. Comme je demandais qui était ce mendiant : «C'est un ancien esclave,! me dît-on simplement A part moi, je pensais qu'on avait été bien dur pour ce pauvre diable ; mais le lendemain, conmie nous nous promenions à cheval du côté de l'incendie pour voir les dégâts qu'il avait pu faire, on me montra assez loin du ilieu du sinistre une petite masure entourée d'un joli champ de maïs et de manioc «Teiœz, me dit mon compagnon, voici la demeure de l'anden esclave. — Mais elle n'est pas brûlée? — Nonl — Mais son champ est intact? — Oui, mais cela n'a rien d'étonnant!» Je compris alors le calme du majtre devant Je discours de son ancien esclave; celui-ci avait vu le feu et s'était dît que c'était peut-être une bonne occasion pour tirer quelques sous du patron... Un étranger s'y fût laissé prendre, mais un fiils du pays n'y avait ajouté aucune foi I

L'abolition brutale de l'esclavage, précurseur de la révolution de iSSg, qui fit une république de l'ancien empire du Brésil, a transformé profondément tes conditions économiques de ce pays, qui s'est trouvé du jour au lendemain sans travaitleurs, mais n'a pas amé-

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lioré autant qu'on pourrait le croire le sort de l'ancien esclave. Le nègre travaillait par force; libre, il ne voulut plus rien faire et ne sut même pas gagner son pain quotidien. Le jour de l'abolition, presque tous quittèrent la fazenda où ils étaient en servage et commencèreot par se «donner de l'air». Bientôt cependant la fain> se fit sentir, et beaucoup alors revinrent à la îkopriété qu'ils avaient commencé par fuir. On Qeur permit, en général, de s'y installer, espérant qu'on pourrait encore les employer aux travaux de la fazenda. Vain espoir ! Conmie ces oiseaux, longtemps en cage, auxquels les hasards d'une porte ouverte rendent la liberté, ils ne savaient plva trouver eux-mêmes leur nourriture : la plupart sont morts dans leur paresseuse misère. Le peu qui reste ne vaut pas cher : menteurs, ivrognes, vagabonds et voleurs, c'est une triste variété d'individus inutiles, souvent malfaisants, dont on rte peut que souhaiter la hn prochaine.

Il ne faudrait pourtant pas croire, d'après ce qui précède, que je suis un partisan féroce de l'esdavage. Certes non. Mais je parle d'après ce que Ton m'a montré et ce que j'ai vu. Conïbien il eût été préférable, au lieu d'émanciper tout d'un coup tous œs malheureux, en ruinant k fazraideiro brésilien, de s'en tenir à la loi si sage du ventre libre (i)! L'enfant né à la fazenda,

(i) La. loi dite du ventre libre (38 septembre 1871) précéda de pluiienrs années la loi de l'aboUtioQ de l'eaclavago (13 mai 1888). Elle rendait libres toutes les générationa à naître et proscrivait la vente publique et les marchés d'esclaves.

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bien traité par le maître, qui avait tout intérêt à se l'attacher, fût resté là, s'habituant peu à peu au travail libre, et l'on n'eût pas eu à déplorer sans doute k ruine économique du pays, qui s'en est relevé si difficilement et s'en ressent encore aujourd'hui.

Cette question un peu rétrospective de l'eBclavage nous a entraînés bien loin de la forêt tropicale dont je voulais vous entretenir. Aussi bien, nous aurons l'occasion d'en revoir au cours de ce voyage. Lorsqu'elles se trouvent à proximité d'un diemîn de fer, on y exploite, je l'ai dit, les plus beaux arbres pour en faire des traverses de chemin de fer, et c'est pitié de voir s'en aller pour im labeur aussi prosaïque ces beaux géants de la forêt mystérieuse, dont la plupart pourraient fournir à l'ébéniste européen des bois d'une richesse de coloris presque inconnue. On fait ainsi dans certaines contrées du Brésil (plus particulièrement dans l'Etat de Santa Catarina, où l'on a exporté pour près de 1 5 conlos de rets de meubles en 1899) des tables en plusieurs espèces de bois de couleurs différeotes, et ce sont des meubles du plus curieux effet

Je crois qu'une industrie qui voudrait exploiter ces essenœ et faire du placage pour l'exportation serait tout de suite prospère. Cela ne nécessiterait pas un capital très considérable (soixante mille francs environ) et devrait donner de jolis dividendes, puisque l'on estime qu'un mètre cube de placage coûterait, rendu à Hambourg, à peu près 300 marks, et que le prix d'un

D,g,t,ioflB,Googli:

mètre cube sur cette place est maintenant de 400 marks environ. Mais je me hâte d'ajouter que je donne ces renseignements tels qu'on me les a fournis et sans en avoir vérifié l'exactitude; et fussent-ils exacts, cela ne voudrait pas dire que l'affaire fût rigoureusement bonne ! Dans ces pays, quand on veut tenter quoi que ce soit, il faut toujours laisser une très 'large marge à l'aléa, car c'est toujours au dernier moment un obstacle imprévu qui coûte le plus cher, et souvent arrête l'essor de l'affaire naissante.

En dehors des promenades à cheval et des excursions en forêt, je hs aussi de très agréables promenades en trolly, sorte de voiture très en usage à Minas Geraes, Saint^Paul et Rio. L'absence de l'empierrement fait que l'état des chemins dans ces contrées laisse vm peu à désirer... ça ne ressemble pas à nos routes de France, ft les rpropriétaires ont trouvé que, puisque les cahots du chemin faisaient une trop grande consommation de ressorts, le plus simple était de les supprimer! Le trolly est donc une manière de Victoria juchée sur de longues planches flexibles qui plient, mais se rompent le moins souvent possible; ces planches faisaitt office de ressort sont fixées aux roues de devant et de derrière : ça n'a pas évidemment le moelleux d'un huit-ressorts, mais on n'y est pas trop moulu.

Je me souviens m'être rendu ainsi d'une f azenda dans une airtre avec tous mes bagages, et cette promeitade

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d'une dizaine de lieues (l) m'a laissé un très bon souvenir. La route serpentait à travers une brousse sauvage dans laquelle on ne voyait que quelques masures de n^es ou, de temps à autre, un petit troupeau de bœufs qui nous regardaient passer avec cet ceil hébété propre à ce bon rununant Je ne pensais pas que la population fût très dense à cet endroit; aussi quel ne fut pas mon étonnement de voir, à un tournant, près d'une petite maison d'apparence assez cossue, un cirque... un vrai cirque en planches, surmonté de la toile traditionnelle ! Je demandai à mon compagnon de route l'explication de ce phénomène, et comment un cirque pouvait faire recette dans ce désert. Le fait, parait-il, est assez fréquent, les nègres étant très friands de ce spectacle, qui pl^ à leur imagination d'enfants. La maison près de laquelle le cirque était installé était une venda ou négocia. La venda, presque toujours sur le bord d'un chemin et tenue non moins habituellement par un Italien, est le Bon Marché du pays; on y vend de tout : de la cotonnade et de la chandelle, du pétrole et de la viande sèche, de la farine de manioc et des fejons (haricots noirs) ; mais la marchandise dont Je débit est toujours assuré, c'est la cachaça ou alcool de canne, dont plusieurs fois j'aurai l'occasion de parler; car ce nectar de l'Amérique méridionale tient iine grande place dans la vie de ïlndien comme dans ceHe

(t) La liena brésilienne est de sis kilomètres.

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du pauvre nègre, oubliant les soucis de l'existence dans l'ivresse brutale qu'elle procure. Donc le propriétaire de Qa venda, connaissant le faible du nègie pour les jeux du cirque et les grimaces du clown, et sachant que pendant les entr'actes et apaès la représentation les spectateurs viendront chez lui pour se désaltérer, s'arrange avec les directeurs (?) de ces cirques ambulants pour en avoir un de temps en temps ; et ces deux honorables commerçants s'appuient l'un l'autre pour stimular un peu la marche des affaires, car, de cette façon, le nègre a une excuse pour aller au négoce se griser de cachaça : il va voir les clowns!...

Si je n'avais pas été attendu, je me serais volontiers arrêté jusqu'au lendemain à ce coin de chemin afin d'assister à la représentation du soir, dont le programme écrit sur une ardoise se balançait accroché à un arbuste du champ... J'aurais eu plaisir à regarder évoluer les «artistes! de cette troupe étrange, et à voir la joie et le large rire des naifs spectateurs; mais cela m'était impossible.

Du «este, la route me réservait encore une surprise ce matin-là : peu après la rencontre du cirque, nous dépassions au galop rapide de nos mules toute une noce de campagne, allant à la ville pour le mariage. C'était tout un cort%e ; devant, quelques Indiens et nègres, sanglés dans des jaquettes noires et les pieds nus, chevauchaient sur de petits chevaux du pays ou sur des mules; puis, dans un char que quatre bœufs

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tiraient td'iin pas tranquille et lent», venait la douce fiancée, dont les vêtements blancs faisaient bien ressortir la couleur bronzée, entourée de ses demoiselles d'honneur, également noires et attifées de robes rouges, jaunes ou bleues, qui, pour n'être pas signées Paquin, n'en avaient pas moins un joli cachet de couleur locale ; enfin, derrière le char, ks gens graves suivaient à cheval ; il y avait plus particulièrement une vieiHe 1 n^esse en amazone sur un petit ohevaâ poussif, le chef revêtu d'un îjmnense chapeau à plumes qui fit '■ mon bcmheur ; à son air revèche et grincheux, il 1 n'y avait pas à douter : ce ne pouvait être que la bellemère.

Enûn nous arrivâmes à la fazenda.

La visite de cette propriété fut tout particulièrement I intéressante, le jeune propriétaire se livrant à différents travaux d'une façon intelligente, laisonnée et pratique. Il a commencé depuis deux ans à faire du beurre 'pour Rio-de-Janeiro (i) et obtient de ce côté de très bons résultats. Ensuite, bénéficiant d'une chute d'eau d'une assez grande puissance, il a pu établir des moulins pour le maïs et la farine de manioc, prenant à forfait, ainsi qu'on le fait en France encore dans certains pays pour le blé, les sacs des petits pr<^riétaires, moyennant un tant pour cent payé en nature; enfin, la

(i) On sait que tout le beurre consommé à Rio venait jusqu'à ces derniires années de Normandie. Cette source d'exportation sera complètement tarie pour la France d'ici quelques années.

culture de la banane et de ^inkame pour l'élevage et l'engraissenient des porcs lui donne également d'^icel-

lents résultats.

Cette fazenda était, il y a peu d'années encore, une fazenda de café; mais, par suite de la baisse de ce produit, le caféier ne donnant pas autant ici que dans l'Etat de Sâô Paulo, il a fallu se décider à tenter autre chose, et cet exemple sera suivi dans peu de temps par l'immense majorité des fazendeiros de l'Etat de Rio.

La culture du manioc semble, entre toutes, donner de brillants résultats.

Le manioc est une plante très résistante, venant très bien dans la majeure partie du Brésil; elle se pliait de préférence dans les terrains pas trop humides. Sa racine, après avoir subi -différentes transformations, donne une farine très blanche, om peu granulée, base de l'alimentation de la grande majorité du peuple brésilien, bien que l'usage du pain de froment tende à se généraliser de plus en plus. On plante le manioc à l'automne et on récdlte à un an dans les climats chauds, à dix-huit mois dans les climats tempérés.

Dix hommes peuvent préparer et planter 3 hectares de manioc en quatre jours à raison de 2 J 500 par homme et par jour, soit 100 j 00

he manioc nécessite deux binag'es dans l'année ;

pour 3 hectares, on estime ces trais à 80 J 00

Total des frais de culture (à rtporttr). 180 J 00

Report , I So f oo

3 hectares plantés et soignés peuvent donner

50 charrettes de racines qui fourniront au

moulin environ 400 sacs de farine.

Ces 400 sacs auront coûté en frais de récolte. . 700 j 00

Et en frais de transformation de la racine en

farine (soit qu'on la réduise soi-mfime, soit

qu'on la donne à forfait dans un moulin). . . 300 | 00

Total général des frais pour 400 sacs.. 1 : iSo J 00

Les cours de la farine de manioc varient beaucoup; ils ont

oscillé sur le marché de Rio (septembre 1899) entre 10 f et

En prenant le cours le plus bas, 400 sacs produiraient 4 : 000 j 000

Ce qui, en déduisant les frais i ; 180 $ 000

laisserait un bénéfice net de 2 : 820 j 000

soit près d'un conto de reis à l'hectare (i).

Mais ces prix, vrais daas l'Etat de Rio, n« le sont plus un peu plus loin. Ainsi, dans l'Etat du Farana, la culture du manioc n'apparaît pas comme devant donner d'aussi brillants résultats pour difEérentes causes, et en particulier en raison de la cherté de la maind'œuvre, qui, dans certaines contrées de cette fffovince, fait totalement défaut, et aussi en raison des prix ^

{l) Je dois ces renseignements à M. Mario W. de Castro, plan* leur de l'Ëtat de Rio. — Suivant mon habitude, j'ai majoré tons les prix de revient qui m'avaient été donnés et calculé le prix de vente au plaa bas cours. M. de Castro estime, lui, le rendement net de 3 hectares à 3 : 500 j 000.

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LES ENVIRONS DE RIO-DE-JANE[RO gi

la farine de manioc, pas aussi rémunérateurs. L'Etat de Rio aura toujours pour lui le voisinage d'une grande ville et d'un port important; il auia. donc pour le producteur cet avantage marqué de l'écoulement rapide et assuré de ses produits dans de bonnes conditions.

La préparation du manioc donne lieu à une série de manipulations curieuses : la racine doit d'abord être râpée à la main et lavée soigneusement, cette première enveloppe contenant un poison violent La racine est jetée ensuite dans une machine appelée ctvador, qui la broie et en fait une pâte compacte; <wtte pâte est passée dans une jwesse, qui en eMprime toute l'eau qu'elle contient en aibondance, et jetée ensuite dans un ventilateur qui la réduit en poussière. Voilà notre racine devenue farine On la fait passer alors dans un four oik elle est torréfiée, et du four dans les tamis où elle se trie d'elle-même en farine de différentes qualités.

On peut également faire de l'amidon avec le manioc, mais ce produit est bon marché et sa consommation limitée. Il semble donc inutile de s'occuper de cette fabrication.

Enfin, pour finir, laissez-moi vous raconter la légende du manioc ; c'est un conte, un joli conte bleu pour les grands enfants.

I C'était au temps des Indiens : une vierge, fille de I chef, devint enceinte. Grand scandale dans le pays; les

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journaux de l'opposition font un tapage infernal et demandent la tête de la coupable... Le père convoque les Anciens du village et fait comparaître devant eux la. malheureuse... Une manière de haute cour de justice de cette époque-là. La belle enfant proteste de son innocence : elle jure par Ruda, le dieu de l'amour; pa: Caire, l'astre des nuits, que jamais elle n'a... joué ave( le feu. Mais ses protestations n'arrivent pas à convaincre ses juges : elle est condamnée à mourir le lendemain au lever du soleil

Et voici que, pendant la nuit, le dief eut un songe ■un homme blanc, environné de feu, se tenait debout j l'entrée de la case .- « Chef, disait l'apparition, ne tue pas ta fille; elle a dit vrai. Prends soin de l'enfant qui va naître. Il se nommera Mani et sera le protecteur de ta race.»

Le chef se rendit aux raisons de ce monsieur blanc et lumineux et pardonna. Mani vint au monde : c'était un baby délicieux, plus blanc que la fleur de l'icicariba; et de tous les points de la tribu et des tribus voisines on vint admirer cet enfant qui n'était pas peint comme les autres.

Mais de plus l'enfant marchait et parlait. Il parlait d'une voix grêle, incolore, qui n'avait rien d'humain. Mais quand les Anciens se baissaient pour prêter l'oreille, l'enfant leur annonçait les destinées de la tribu; il disait les périls à venir, l'ennemi probable la victoire certaine...

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Avant la fin de sa première armée, Mani mourut, oporté on ne sait trop par quoi.

La mère l'enterra au milieu de sa case; elle se coûta sur la tombe en pleurant et s'évanouit.

Alors l'erffant mort lui apparut et lui dit : ■ Mère, ne eure pas. Je ne suis pas parti tout entier; je t'ai laissé -on cœur pour qu'il serve d'aliment à mon peuple.»

Revenue à elle, il lui sembla voir, de la terre fraîchelent remuée, sortir une plante, laquelle grandit et se ouvrit de graines. E-t voici qu'un beau matin la terre t fendit au pied de l'arbuste. Les gens étormés creuèrerrt le sol et découvrirent une racine qui fut appelée lani oca (le cœur de Mani).

Cuit sous la cendre, avec du beurre, c'est excellent.

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