‹ Fazendas et estancias;Chapitre 6 sur 12 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

l'état de SAINT-PAUL ET SON CAFÉ (l)

L'Etat de Sâô Paulo (2) est situé entre le ip'" 45' et le 25" 15' de latittwJe sud, et par 46* 25' 2>" et 55° 48' 37" de longitude à l'ouest de Paria

II n'occupe pas toute cette superficie, mais ses contours irréguliers le font, d'un côté, élever plus haut en latitude que l'Etal de Rio, et de l'autre, suivre une ligne très sinueuse du Matto Grosso à l'Océan.

On s'explique ainsi les différences considéraibles qui se rencontrent dans les géographies. Sa côte est située par le 23' 29' et le 25" f de latitude sud, entre le 47" 26' 25" et le 50° 18' 35" de longitude à l'ouest de Paris,

L'Etat de Saint-Paul est sain et agréable, sauf dans

(0 Les renseignements techniques et statistiques que l'on troaveca au conta de ce chapitre m'ont été fournis par M. Desmatlis, consul de France i Saint-Paul; par M, Ch. de Jérica et dillérenti planteurs de l'État.

(3) Prononcei San Paoulo, et Paalïsteon habitant de Saint-Paul : Paou liste.

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les régions basses et marécageuses. Voilà une assertion qui suipreiïdra pas mal de personnes qui pensent que le Brésil est une terre maudite, toute peuplée de serpents à sonnettes et de microbes de fièvre jaune ou autres... c'est là une erreur très généralement répanduci et Combien de gens ai-je trouvé, même en Argentine, qui me regardaient avec terreur et comme rni phénomène parce que je venais de passer six mois au Brésil sans une demi-heure de maladie ! Cette opinion ■ est tout à fait fausse, et je serais heureux si je pouvais contribuer pour une faible part à faire cesser cette légende absurde. Sans doute, certaines parties du Brésil sont fiévreuses et très malsaines; sans doute, la fièvre jaune est à l'état presque endémique à Rio et dans quelques autres villes du littoral; mais il ne faut pas conclure du particulier au général et dire que le Brésil est très malsain. . .

Il est si grand, ce pauvre Brésil ! Pensez donc qu'il a 8,500 kilomètres de côtes (1) qui regardent l'Océan! C'est comme si vous disiez que les hivers sont très rigoureux à Madrid ou à Naples, sous le prétexte que ces deux villes sont en Europe et que Saint-Pétersbourg voit des 30 d^rés de froid et plus. Pensez que la siç>erfide du seul Etat de Saint-Paul, dont nous allons nous oocuper, est de près de 281,000 kilomètres carrés ! Pensez que le seul Etat du Parana, que vous visiterez 1,200 lieaea brésiliennes, d'après le

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bientôt avec moi, si vous voulez m'y suivre, est grand comme la France, Et ces deux Etats ne sont pas les plus grands de ce vaste pays qui en compte vingt et un dans sa fédération...

Non, le Brésil n'est pas malsain partout, et l'on peut dire en général que les provinces du sud, dans les polies élevées (et elles ne sont pas rares), jouissent d'un climat tempéré fort agréable. En classant l'Etat de Sao Paulo dans cette catégorie, on devra noter cependant qu'il est encore très chaud, — plus chaud que ses frères du sud : Parana, Santa Catarina et Rio Grande do Sit).

L'Etat de Saint-Paul pourrait être appelé le .berceau des présidents de la République du Brésil, car, depuis dix ans, il en a fourni trois ou quatre, parmi lesquels M. Prudente Moraes, prédécesseur du docteur Campos-Salles, le président actuel, qui quitta lui-même la présidence de l'Etat de Sâô Paulo pour occuper la première magistrature du pays, où l'appelait la confiance du peuple brésilien.

Le Pauliste est intelligent et actif, mais son esprit a quelque chose d'inquiet, de remuant, provenant d'une activité qui ne trouve pas tout son emploL II se ressent peut-être encore de ses origines et des luttes, des révoltes, des divisions qui ont si souvent ensanglanté ce beau pays avant la veitue de D. Joao VI au Brésil

Pour me rendre dans l'Etat de Saint-Paul, j'ai dû

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aller prendre le train de nuit partant tous les soirs de Rio-de-Janeiro pour Saint-Paul à Barra do Piraky, petite ville de l'Etat de Rio, embranchement de plusieurs voies ferrées. Avant d'arriver à cette ville, j'ai dû subir une c'haude et dure journée de chemin de fer. La pluie, que les fazendeiros de l'Etat de Rio attendaient vainement depuis plus d'un mois, n'était pas encore . tomibée; aussi, comme la voie est balastée en terre, nous étions entourés d'une poussière jaune rouge, fine, impalpable, qui vous entrait dans la gorge et dans le nez et vous piquait les yeux d'une désagréable façon.

Le chemin de fer longe une grande partie du temps te cours sinueux du Parahiba, que l'on traverse plusieurs fois. Les rives de ce fleuve, le plus important, je crois, de l'Etat de Rio, semblent très fertiles. Jusqu'à ces dernières années, on y cultivait Je café en grande abondance, mais, par suite de la baisse de cette denrée, beaucoup de fazendas semblent abandonnées, et il est pénible de voir ces grands bâtiments vides de monde, tombant en ruine déjà, et les champs de café, mal soignés, envahis par les mauvaises herbes et les parasites de toute sorte. Si cette baisse du café continue, il faudra, coûte que coûte, demander d'autres richesses à cette terre.

Je suis arrivé à Saint-Pau! d'assez bon matin et l'impression première est, je dois le dire, beaucoup plus favorable qu'à Rio. C'est une ville tout à fait européenne, fort élégante et coquette. Ses rues et ses pro-

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menades sont mieux entretenues que celles de Rio. On y voit de plus beaux magasins, ou, du moins, il semble ainsi, car Rio possède dans le commerce de luxe des maisons très importantes; mais le cadre de la rue Ouvidor ne prête guère à l'étalage riche et artistique. A Saint -Paul, au contraire, le cadre est parfait ; les rues sont larges, bien pavées; les maisons, presque toutes à plusieurs étages, ne montrent pas de vilaines lézardes, et les Paulistes semblent avoir abandonné l'antique coutume de peindre leurs maisons en couleur voyante. Cette couleur, qui prend très vite de vilains tons effacés sous l'action de la chaleur et de la pluie, donne alors un aspect vieillot, pas joli du tout.

Saint-Paul fut dans l'origine un collège fondé par les jésuites pour l'éducation des jeunes Portugais et, ensuite, pour celle des indigènes. Cet établissement reçut le -nom de Sâô Paulo parce que Ja [première messe y fut dite le jour de la fête de ce saint.

L.es caciques (ou chefs) des Indiens du village de Piratininga, Tebyriça et Cahy Uby, y furent baptisés, et leur exemple fut suivi par un grand nombre de leurs sujets. Les jésuites eurent alors l'art de leur persuajcïeT de venir s'établir près du collège, et bientôt Piratininga fut désert au profit de la nouvelle localité.

Les habitants de Saint- André, bourg fondé par Joao Ramalho, virent d'un mauvais œil la prospérité de Sâb Paulo; il en résulta des querelles et une rivalité vîvace dans lesquelles les jésuites prirent toujours parti

pour les PauHstes, En 1560, ils obtinrent pour Sâô Paulo le transfèrement du titre de bourg de Saint- André, et cette dernière bourgade fut définitivement absorbée par la nouvelle localité, à laquelle on donna le nom de Sâô Paulo de Piratininga, ce qui fit que, dans les premiers temps, les habitants de Saint-Paul étaient désignés par l'appellation plutôt barbare de Piratininganos. Enfin, une Joi du 24 juillet 171 1 donna à Saint- Paul le titre de ville (i).

Saint- Paul présente actuellement un aspect des plus riants, mais, là encore, la baisse du café, question vitale de tout ce pays, a exercé ses ravages. Le fazendeiro, lorsqu'il vendait son café no francs les 50 kiilos, ne regardait pas à la dépense, et le commerce de luxe faisait des affaires brillantes à Saint-Paul. Les troupes théâtrales considéraient cette escale de leur vie errante comme une véri'table mine d'or, et plusieurs générations de bijoutiers y firent fortune. C'est de cette époque que datent presque tous les hôtels luxueux de Saint-Paul. Mais aujourd'hui, oîi le café ne dépasse guère les prix de 30 francs le sac, le malheureux planteur est obligé de rester à la fazenda, bien heureux encore quand il peut y rester, et ne pas être expulsé par quelque créancier soucieux de récupérer son capital et les échéances impayées...

C'est surtout la colonie italienne qui a été touchée

(1) Charles Morel, la Pravinee de Saô Paula.

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loo FAZENDAS ET ESTANCIAS

par cette crise, compliquée encore par la baisse du change (l), car, à Saint-Paul, presque tout le commerce est italien. Quelques personnes, pour parer tout au moins à cet inconvénient du change, se sont retournées du côté de l'industrie. Malgré toutes les raisons économiques qui semblent militer en faveur de cette manière de faire, les essais tentés ne l'ont pas tous été avec un égal succèa Pendant mon séjour dans l'Etat, on parlait beaucoup de la faillite retentissante d'une très importante maison de commerce française; son chef s'était trop engagé dans des affaires industrielles dont l'insuccès, en dépit de toute attente, avait été cruellement absolu.

On m'a montré aussi une verrerie qui a dû fermer ses portes, la consommation ne parvenant pas à couvrir ses frais de productioa Et cependant le prix du verre est, paraît-il, exorbitant. On doit, je pense, attribuer ces insuccès à la difficulté de se procurer la maind'œuvre, et je n'en veux pour preuve que les bénéfices considérables donnés par les fabriques de bière et d'allumettes. Malgré leur nombre, elles font toutes de bonnes affaires, car elles ne demandent que peu de main-d'œuvre et se passent complètement de spécialistes : on apprend vite à mettre de la bière en bou-

(l) Ces lignes étaient éciites avant la hausse du change qui s'est produite au Brésil au cours <3e ces derniers mois et a dl\ modifier, dans une certaine mesure, l'état de choses que j'ai constaté - durant mon séjour dans ce pa/».

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teilles ou à fabriquer une allumette; il faut une plus longue éducation pour souffler du verre. Pour cette industrie et les similaires, on est à la merci d'ouvriers amenés d'Europe à prix d'or et qui, maîtres de la situation, font les prix et la loi dans l'usine.

Saint-Paul possède quelques beaux monuments, parmi lesquels on doit citer le palais du gouverneur et le ministère des finances. Lors de mon passage, la Compagnie anglaise du chemin de fer de Saint-Paul à Santos construisait une gare monumentale qui, par ses proportions, semblait devoir défier en ce genre les plus belles constructions européennes.

La grande promenade que le citadin vous montre avec un orgueil légitime est l'avenue Paulista, immense promenade de plusieurs kilomètres de long dans l'endroit le plus élevé de la ville, toute plantée d'arbres et bordée d'hôtels et de villas somptueux dont l'architecture et l'ornementation n'ont rien à envier à nos plus beaux hôtels parisiens.

Mais, dans l'Etat de Saint-Paul, la capitale n'est pas ce qu^l y a de plus intéressant à voir.

Une promenade dans une fazenda de café est une des plus agréables et des plus instructives que l'on puisse faire au Brésil, et c'est sans contredit dans l'Etat pauliste qu'il faut la faire.

C'est lui, en effet, le plus favorisé pour cette culture comme sol et comme climat. Dans certaines contrées, principalement dans la région de l'ouest, la terre roxa

a une épaisseur de près de 20 mètres. Or, il résulte de nombreuses analyses pratiquées sur diverses qualités de terre, que la terre roxa est celle qui convient le mieux pour la culture du café, grâce à sa grande perméabilité, à la grande quantité d'acide phosphorique qu'elle contient et à la présence, en quantités notables, de i'oxyde de fer, qui exerce une action si importante comme agent de fertilisation.

C'est dans cet Etat qu'on a commencé à faire usage des instruments aratoires et qu'on a introduit les derniers progrès pour planter et tailler le caféier, cueillir et préparer le café. C'est lui qui possède les meilleures machines pour enlever la pulpe, ventiler et brunir le grain, et les établissements agricoles y sont tenus avec un soin dont les fermes modèles françaises peuvent seules donner une idée.

La fazenda de café comprend en premier lieu l'habitation des maîtres et toutes ses dépendances; puis les séchoirs, les magasins, l'outillage affecté à la préparation du café, les maisons des travailleurs ; enfin la plantation elle-même, avec les forêts qu'elle comporte, car il convient de rappeler que toute cette contrée était anciennement presque entièrement couverte de forêts vierges qui, peu à peu, ont dû succomber sous le feu du planteur pour faire place au café.

Pour faire une plantation de café, on sème d'abord une pépinière où les jeunes plants se développent durant une année. Ce temps écoulé, on les arrache avec

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précaution pour les transplanter à l'endroit qu'ils doivent définitivement occuper. Cet endroit est toujours un carré de forêt auquel on a mis le feu, ainsi que je l'ai déjà raconté. A trois ans, le nouveau caféier commence à donner quelques fruits; à quatre ans, il donne une moyenne de 600 kilos de café pour 1,000 pieds; à partir de sept ans et jusqu'à vingt -quatre ans, il est en plein rapport et donne la moyenne de 1,800 kilos. Je dis moyenne, car 1,000 pieds de café peuvent donner, dans les bons terrains, jusqu'à 2,500 kilos de café. Passé vingt-quatre ans, l'arbuste et le so! semblent également épuisés. On pourrait, au moyen d'engrais, rendre en peu d'années à la terre sa fécondité première, mais on semble préférer l'abandon pur et simple de la plantation et en refaire une nouvelle sur un autre morceau de lia forêt. De là ces vastes champs de café envahis par l'herbe et les arbustes de toute sorte, que l'on voit avec étonnement (quand on n'est pas prévenu de cette manière de faire) au milieu des plantations les mieux tenues.

En revanche, la plantation en plein rapport est l'objet de soins minutieux. Elle est divisée en différentes sections, placées sous la garde d'un travailleur qui habite généralement sur sa section même, et toute l'année travaille dessus, nettoyant toujours et écartant perpétuellement, avec un soin jaloux, les mauvaises herbes du pied du précieux arbuste.

Une famille composée du mari, de la femme, de

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deux enfants de quioze à vingt ans. et de deux autres au-dessous de douze ans peut traiter 6 hectares de' terrain plantés en café, tout en s'occupant d'autres pe^- ■ titcs cultures : haricots, manioc, légumes, etc., néces-. saires à leur alimentation; ce qu'ils ne font pas, d'ailleurs, en ^néral, préférant acheter lé nécessaire et travailler juste ce qu'il faut pour ne pas être mis à la porte 'par leur fazendeiro.

On calcule que l,cpo pieds de café coûtent ainsi I oo francs par an d'entretien.

■ C'est un étrange coup d'œil, celui de ces collines couvertes de caféiers soigneusement alignés. Ces arbustes, taillés en ballon, dépassent un peu la hauteur d'un homme; ils portent un feuillage luisant d'un vert foncé; la fleur est blanche; les fruits poussent sur la tige même des branches et ressemblent à de petites cerises qui, de vertes, deviennent rouges et enfin noires à l'époque de la matiu-ité. Chaque fruit contient, juxtaposés dans une même enveloppe, deux de ces grains de café de couleur grise que nous connaissons tous. Mais avant de se trouver entre les mains de votre cuisinière, brûlé et prêt à être versé dans le petit moulin pour être réduit en poudre, combien ce pauvre grain va-t-il avoir ds voyages à faire et de transformations à subir !

Sous le chaud soleil brésilien, le fruit a mûri; void l'époque de la récolte. On a convoqué, le ban et l'arricrc-ban des travailleurSj comme chez nous pour les vendanges. Hommes et femmes sont disséminés çà et

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là dans la plantation, portant des hottes et, attachées à leurs habits, des corbeilles faites de roseaux et de bamb JUS. C'est là dedans que, riant et chantant, ils ramassent le café. Aussitôt qu'une hotte est remplie, on va la vicier sur d'étranges charrettes, immenses paniers de jonc tressé reposant sur une paire de roues pleines au moyeu jamais graissé. De là une musique infernale qui aide, dit-on, les bœufs à ramener le soir, par monts et par vaux, ces chars remplis aux bâtiments de la fazenda.

Ce spectacle, si intéressant pour le nouveau venu, rappelle, on le voit, par bien des points, nos vendanges françaises.

A la fazenda, le café est d'abord déposé en petits tas sur un certain nombre de séchoirs en bitume ou en terre battue, puis, exposé au soleil en couches minces, retournées plusieurs fois; il est ensuite mouillé, puis remis au séchoir, ce qui fait éclater son écorce; il passe enfin dans une série de machines qui le décortiquent, séparent les deux grains, le vannent et le trient en I^lusieurs catégories de valeur différente. Car il faut noter en passant que le Brésil, fournisseur, à lui seul, des trois quarts de !a consommation du monde, n'a pas sa marque propre." La ménagère ne le connaît pas et demande à son épicier du café moka, du café de la Martinique, du Guatemala, d'H^ti ou du Mexique, mais pas du brésilien. Il faut donc que le planteur de cette nationalité arrange son café pour qu'il paraisse

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de telJe ou telle qualité et qu'il le trie à cet effet La dernière catégorie, la plus commune, le gros grain, prendra seule le nom de café de Rio; toutes les autres porteront des noms étrangers au véritable pays de production.

Bref, voici votre café trié et tout prêt à être mis en sac; c'est ce que l'on fait immédiatement. Chaque sac pesant une aroba (ou l s kilos) est renfermé dans un autre sac de cuir qui le préserve de l'humidité. Le tout est expédié à la gare la plus proche suivant l'état des chemins, soit à dos de mule, soit sur un de ces grands chars à musique dont j'ai parlé tout à l'heure, débarrassé pour cette circonstance de son large panier d'osier et attelé de dix, quinze et jusqu'à vingt bœufs, suivant l'importance du chargement.

Le chemin de fer transportera mon grain de café et tous ses petits frères à Rio ou à Santos, suivant la situation de !a plantation où il est né. Là, il attendra dans les magasins d'un consignataire un navire à destination du Havre ou de quelque autre port français ou étranger, et, à cet effet, sera transféré de son premier sac dans un autre plus grand donnant un poids de 50 ou de 60 kilos, suivant le port destinataire.

Il est au Havre, mon grain de café. Il va encore donner lieu à bien des spéculations jusqu'à ce qu'il arrive enfin dans un de ces petits sachets de papier entourés de faveurs roses ou bleues et sur lesquelles on voit en grosses lettres : iCafè surfin, fur moka, un IJ2 kilo.t Or, i! n'est pas pur, car il a subi au Havre ou

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ailleurs des mélanges avec d'autres cafés d'autres pays; ce n'est pas du moka; et vous m'étonnerez bien si, en pesant votre demi-kilo, vous trouvez une livre; mais enfin, ceci, c'est du commerce...

Seulement, ce qu'il y a de bien vrai, c'est que votre cuisinière l'a acheté, ce faux demi-kilo de café, 2 fr. 50 ou 3 irancs, et cependant il n'a pas été payé au planteur plus de 30 ou 35 centimes. Pourquoi cette énorme différence, et pourquoi les prix se maintenant toujours assez élevés pour la consommation, la production éprouve-t-elle une baisse si terrible qu'elle est totalement paralysée dans certaines contrées?

Ce sont des questions auxquelles je vais essayer de répondre, car elles ont été dernièrement à l'ordre du jour par la campagne* menée en France en faveur de la baisse des droits de douane sur le café.

Une réduction de ces droits vraiment exorbitants (l fr. 56 le kilo) ne produirait pas, je le crains, la hausse qu'en espèrent ses partisans. En effet, cette baisse vient surtout de la surproduction. Effectivement, si nous jetons les yeux sur les tableaux de production et de consommation, nous voyons que la première a presque doublé en moins de vingt-cinq ans et que la seconde, bien qu'elle ait augmenté aussi dans de notables proportions, n'a pu, cependant, suivre la marche follement ascensionnelle de la production.

Il y a lieu de faire remarquer que !e tableau de consommation du monde ne donne ici que la c

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tion de il'Allemagne, l'Angleterre, l'Autriche, la Belgique, la France, la Suisse et les Etats-Unis. Ces totaux sont ceux dfes grands marchés qui aj^ovisionnent Je monde, les éléments d'appréciation faisant défaut pour les pays non cités et parmi lesquels le Brésil lui-

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même (qui achète sur place) et les pays de la Plata sont des facteurs importants de consommation. On doit également tenir compte d'un stock en magasin, toujours assez considérable; mais si large qu'on fasse ia. part de ces prévisions, la moyenne de la consommation n'atteint pas celle de la production, qui est pour les trois dernières années de 13,21 1,000 sacs.

J'ai donné dans ce tableau la consommation de la France pour montrer combien ce facteur est de peu

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d'importance vis-à-vis de la consommation totale. Une réduction des droits dans notre p)ays n'amènerait donc pas pour le Brésil une hausse bien appréciabûe, et à coup sûr pas en rapport avec le trou qui serait fait à notre budget

Toutefois, eu égard à notre commerce d'exportation, qui souffre des droits élevés dont sont fraippés nos articles au Brésil, il y aurait lieu d'établir un traité de commerce sur des bases plus équitables de part et d'autre, et dont les deux pays, à coup sûr, se trouveraient bien (i).

J'ai donné également la consommation des Etats- Unis, qui ai>sorbent à eux seuls plus d'un tiers de la production du monde.

Donc, la réduction des droits en France n'amènera qu'un soulagement infime à la crise terrible dont souffre le Brésil par la mévente du café.

C'est dans la surproduction qu'il faut voir le mal, et c'est de ce côté qu'il faut chercher un remède.

Jusqu'ici, le Brésil a surchauffé la production; nous voyons, en effet, qu'il fournissait seulement, en 1876, 48 1/2 % de la production totale, et qu'en 1898 il en fournit 72 %.

Depuis plusieurs annpées, les propriétaires, mis en

(i) La Chambre, dans ses dernières séances du mois de juin 1900, aapprouvé une convention franco -brésilien ne par laquelleles droits sur les cafés sont réduits en France de 30 francs par 100 kilos, et les produits français paieront désormais la taxe minlma du tarif bré-

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goût par la facilité de cette culture, son produit d'abord suffisamment rémunérateur et son écoulement assuré, avaient planté sans compter, s'endormant dans une sécurité trompeuse et négligeant les conseils de ceux, plus prévoyants, qui préconisaient l'idée de la polyculture. Aujourd'hui, le réveil est arrivé : le café se vend à Santos o fr. 54 à o fr, 60 le kilo, et l'on craint une forte baisse.

Par suite, le mot d'ordre est qu'il faut restreindre la production du café et s'adonner à la polyculture, jadis tant décriée. On cultivera la canne, le manioc, les haricots; les terres inférieures pour le café, et qui en seront susceptibles, nourriront des animaux (l'Etat de Saint-Paul est tributaire de l'étranger pour toutes les denrées à l'exclusion du café), et on arrivera facilement à diminuer la récolte d'un cinquième, ce qui suffira pour rétablir l'équilibre entre l'offre et la demande et amènera forcément une hausse de prix.

C'est ainsi que beaucoup de fazendeiros paulistes croient en l'avenir et affirment qii'îl n'est pas plus brillant placement, actuellement, que l'achat d'une fazenda de café.

En effet, disent-ils, bien qu'on estime généralement qu'un pied de café coûte un franc à son propriétaire quand il est arrivé à son point de rendement, c'est-àdire à la quatrième année, les prix des fazendas de l'Etat de Saint-Paul, en 1891-1892, alors que le café se payait 100 et no francs le Sic, atteignaient des

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L'ÉTAT DE SAINT-PAUL ET SON CAFÉ m

sommes fabuleuses en raison de leur rendement également extraordinaire, et on était arrivé à estimer un caféier à raison de 5 ou 6 francs. C'est-à-dire qu'une propriété de 100,000 pieds en rapport ne coûtait pas moins de cinq ou six cent mille francs.

Dans ces conditions, les fazendeiros, se basant d'une part sur la valeur de leur propriété, de l'autre sur son rendement, ont pensé qu'ils pouvaient emprunter à des taux effrayants de 24 % l'an, avec des engagements d'échéances exorbitants qui les liaient pieds et poings à leur créancier en cas de non-payement d'une seule échéance. Avec l'argent prêté, les uns faisaient la fête, . les autres augmentaient leurs plantations, gagnant et gagnant toujours sur la forêt Aucun ne pensait à rembourser.

La baisse est arrivée.

Ce qui se vendait cent dix francs se vend aujourd'hui trente-deux : les échéances restèrent impayées; et c'est ainsi qu'en ce moment de riches fazendeiros se trouvent sur la paille et les banques hypothécaires et autres surchargées de propriétés dont elles ne savent que faire. Et c'est ainsi, également, qu'une fazenda de 100,000 pieds de café, dont le propriétaire a refusé cinq cent mille francs en 1892, est à vendre pour cent mille.

On fait alors le raisonnement suivant : Si vous achetez une propriété en friche, vous devrez attendre quatre ans le premier revenu, et vous ferez peut-être une affaire médiocre; mais si vous achetez une fazenda en

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plein rendement, avec tout le matériel (qui a coûté cher), au prix d'un fianc par pied de café (c'est à peu près le prix actuel), vous ferez encore un placement magnifique, même avec les prix de vente avilis, tels qu'ils le sont en ce moment

En effet, d'après des renseignements dignes de foi, une propriété de loo.ooo caféiers, payée 100,000 francs, donnerait encore en chiffres ronds, et en laissant uns marge de quelques milliers de francs à l'aléa, le très joli revenu de 35,000 francs.

Le fazendeiro ajoute que le café remontera, et que le prix de la propriété remontera avec lui; car, dit-il, nous sommes en présence d'une crise qui ne peut durer. Ceux qui n'ont pas les reins assez solides sont obligés de sauter; d'autres, pris par les conditions draconiennes des contrats de prêts auxquels ils ont souscrit, se voient acculés à la vente forcée pour ne pas tout perdre (i) : de là cette baisse exagérée de la valeur foncière, qui descend de 1892 à 1900 dans la proportion effrayante de 75 %.

En un mot, nous sommes en présence, à Saint-Paul, d'une panique analogue à celles que l'on voit parfois à

(i) 11 y a quelques années, bien des fazendeiros paaiistes empruntaient dans les conditions suivantes : 24 0/0 pat an ; à la première échéance impayée, la propriété donnée en gage par le débiteur devient celle du créancier. Le malheureux débiteur piéfite alors vendre luî-mSme avant la saisie, même avec perte, plutôt que d'abandonnée au créancier un gage d'une valeur deux ou trois fois supé-

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L'ÉTAT DE SAINT-PAUL ET SON CAFÉ 113 la Bourse, où -des titres exceptionnellement sûrs baissent au-dessous de leur valeur réelle ; c'est le moment de les acheter. C'est le moment, aussi, d'acheter une fazenda à Saint-Paul.

Tout d'abord, ce raisonnement flatte beaucoup. Il ne faudrait cependant pas l'accepter dans tout son optimisme absolu.

Sommes-nous au plus bas prix du café? Pour cela il faudrait que la surproduction s'arrêtât tout net, puisque la consommation ne peut plus la suivre. Malheureusement, elle ne peut s'arrêter du jour au lendemain.

Il faut tenir compte, en effet, de la vitesse acquise, des plantations créées depuis un, deux, trois ou quatre ans, qui vont peu à peu arriver à leur période de rendement et qui ne permettent pas d'enrayer la marche ascendante de la surproduction avant quatre ans au minimum.

Il faut aussi tenir compte des habitudes invétérées, de la répugnance à tenter des innovations et à renoncer bénévolement au bénéfice de résultats malgré tout espérés. Et cela est si vrai que dans le voyage de 1,200 kilomètres accompli dans l'intérieur de l'Etat de Saint-Paul, j'ai vu un grand nombre de toutes jeunes plantations, et j'ai traversé des forêts en feu qui (prouvaient que le fazendeiro, confiant dans l'avenir, gagnait encore, cette année comme les précédentes, un peu de terrain sur la forêt pour le planter en café.

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Cependant le revenu de 35 % donne une belle marge à la baisse du café, et l'achat d'une fazenda à Saint-Paul semble encore aujourd'hui une assez bonne affaire.

Je viens de parler tout à l'heure d'un voyage effectué dans l'Etat. Il fut rapide, mais charmant, et j'y ai pris trop de plaisir pour pouvoir résister à celui de vous le raconter. Ceux qui sont hantés encore par les visions lointaines de Gustave Aymard et de Fenimore Cooper verront que l'on voyage au Brésil aussi bien et même mieux qu'en Europe, Je vais peut-être enlever à quelques-uns une illusion derniêsre, mais, je dois l'avouer, dans cette expédition, je n'ai pas eu la joie de fumer le calumet de paix avec ■ Langue-de- Vipère » ou • Œilde- Faucon ». Je n'ai même pas vu la queue d'un serpent à sonnettes t Ce n'était pas l'époque, paraît-iL Je répétais cela à un ami établi depuis quatre ans au Brésil; il m'a répondu qu'à chaque saison on lui disait toujours que ce n'était pas l'époque. .. Il y en a cependant, car j'en ai vu toute une collection dans des bocaux.

Après tout, ils venaient peut-être d'Eure^!

Comme je déplorais -dans une fazenda de n'avoir pas le plaisir de pouvoir raconter que j'avais échappé par miracle à la morsure d'un énorme boa (dans un récit de voyage, ça fait toujours très bien de raconter qu'on a échappé à la morsure d'im énorme boa), le fazendeiro me fit présent de la photographie d'un superbe surucueinga, espèce particulièrement venimeuse, qu'il préten-

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dait avoir surpris dans son sommeil. Entre nous, je le soupçonne de m'avoir un peu blagué, mais ne le lui dites pas...

J'arrivais dans l'Etat de Saint-Paul, porteur d'une lettre de recommandation pour M. F. de M,.., ingénieur en chef de la Compagnie Paulista, la plus importante compagnie de chemin de fer de l'Etat Quelqu'un me disait un jour que les lettres de recommandation ne servaient à rien! J'ai pu me rendre compte parfois de la vérité de cette théorie, mais ce ne fut certes pas le cas avec M, de M,.,, qui m'accueillit non pas en étranger, mais comme un parent ou un ami intime. Il eut l'amabilité de me venir chercher à Saint-Paul pour me conduire chez lui à Jundiaky, jolie petite ville à deux heures de la capitale, point terminus de la Compania Paulista, et où sont concentrés tous les services de Texploitatioa

La compagnie, formée avec des capitaux en majorité brésiliens, est une des plus prospères du Brésil. Elle donne 12 % du capital initial à ses actionnaires, ce qui indique déjà une belle situation. Son réseau est de 900 kilomètres, dont 435 de voie large à i^.ôo et le reste en voie étroite à i mètre. Cette particularité donne lieu à bien des inconvénients, dont le principal est un double transbordement de marchandises, fort onéreux; mais elle est fréquente au Brésil. Ainsi, pour me rendre de l'Etat de Rio dans celui de Sâ5 Paulo, je dus changer quatre fois de voiture, faisant un morceau

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de chemin sur la voie étroite à un mètre, et un autre sur la voie large. Cela virait de ce que, dans le principe, les concessions accordées n'ex^eaicnt pas une lai^ur unique, et chaque concessic»inaire exécutait son travail à son idée. Maintenant, il est bien difficile de remédier à cet état de choses.

La longueur des réseaux et l'a'bsence de banques et de transactions fcmt que beaucoup de comi^nies brésiliennes de chemin de fer ont adopté le système d'un train de payement pour régler les appointements mensuels de tout leur personnel. Tous les mois, un train spécial auquel est attaché un wagon aménagé à cet effet, et comportant un bureau et une chambre à coucher, emporte le caissier de la compagnie et parcourt avec lui tout le réseau, s'arrêtant dans les gares, aux postes des cantonniers et sur la voie même, en pleine brousse, là où on trouve les ouvriers en train d'exécuter leur travail et de nettoyer la voie.

Mats la Paulista a donné une plus belle ampleur à son train de payement en le transformant en un train spécial d'inspection. A cet effet, elle a offert à ses chefs de service un superbe wagon, composé de : salon, sale à manger, cuisine, salle de bain et cinq chambres à coucher, pour l'inspecteur général directeur dte l'exploitation, l'ingénieur en chef du matériel et de la traction, l'ingénieur en chef de la voie, le chef de la comptabilité et le chef du trafic... Tous les mois, ces messieurs inspectent tout le personnel placé sous leiu-s

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or<ires, dans des conditions royales de confortable et d'agrément inconnues de nos ingénieurs français. C'est bien américain; c'est même américain du Nord!

Ce voyage d'inspection devait se faire quelques jours après mon arrivée à Jundiaihy, et M. de M... me proposa de l'accompagner, M. Torres-Neves, le très sympathique inspecteur général, en ayant accordé l'autorisation. Vous pensez si j'acceptai avec enthousiasme I

En attendant le jour du départ, je visitai les environs de Jundiahy, qui n'offrent d'ailleurs rien de très particulièrement pittoresque. Par exemple, j'ai noté pendant mon séjour une procession d'une couleur locale extravagante. La veille de notre départ, j'avais été réveillé de bon matin par un bruit infernal de pétards et de fusées. Infernal n'est peut-être pas id l'expression appropriée, car tout ce charivari était, paraît-il, en l'honneur du Saint-Esprit... Il continua toute la journée, et vers cinq heures une longue procession parcourut toutes les rues de la ville. En tête marchait la fanfare municipale, composée en grande partie de nègres qui soufflaient dans leurs cuivres avec plus d'entrain que d'ensemble. Puis venaient des pénitents, la face recouverte de la cagoule et portant un énorme cierge. Ensuite quelques grossières statues de saints habillés de costumes bariolés étaient portées en grande pompe et suivies de petits négrillons déguisés en pages, en seigneurs Louis XV, en mousquetaires et en anges. Les anges avec leur face de moricauds, leur petite robe

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blanche et deux lamentables ailes dans le dos, n'avaient qu'un rapport très lointain avec l'image mystique; ils précédaient le dais, sous lequel un prêtre portait l'ostensoir, qu'on aurait voulu voir ailleurs que dans cette mascarade. Et derrière encore, une autre fanfare municipale s'essayait sur la valse de Faust.'... Et dire que Gounod s'est occupé une partie de sa vie à composer des airs religieux... Enfin, quoi qu'il en soit, cette procession avait un bien joli cachet d'originalité.

Tout le monde se découvrait et s'agenouillait sur son passage, car il n'y a pas, dans le peuple brésilien, de libres ipenseurs; mais la religion, chez ces primitifs, s'attache surtout aux formes extérieures et est fortement imprégnée de réminiscences païennes.

Les prêtres américains, il faut le dire, ne font rien pour déraciner la superstition chez leurs ouailles.

Ne dédaignant pas les petits profits prélevés sur la crédulité aveugle des fidèles, le prêtre américain, dans sa presque totalité, a bien rarement l'attitude correcte du prêtre français. J'ai couché au cours de mon voyage dans une auberge dont le tenancier n'était autre que le ■padre ou curé de l'endroit, qui joignait ce négoce temporel à la vente des indulgences et des cierges bénits. II avait une fort jolie ménagère, et, sur l'escalier de l'hôtel, trois bambins, qui n'étaient pas ses neveux, regardaient curieusement tes voyageurs.

En dehors du haut clergé, personne ne s'émeut de cette façon de faire presque générale dans l'Amérique

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du Sud Ell« a même permis à un canard lancé par les journaux argentins de s'envoler très loin. Après le concile tenu l'année dernière à Rome par les évêques américains, un journal de Buenos-Ayres, je ne sais lequel, annonça que le pape allait autoriser le mariage des prêtres de l'Amérique du Sud. Ce fut dit avec tant de sérieux que les autres périodiques emboîtèrent le pas; les journaux de province suivirent, et la nouvelle, très bien accueillie, se répandit comme une traînée de poudre. J'étais à cette époque à îmèituva, une petite ville de l'Etat de Parana, et j'entendis un prêtre gras et dodu discuter au café devant un auditoire attentif de consommateurs les conséquen<Ks heureuses de cet acte du saint-siège, qu'il approuvait, du reste, avec enthousiasme A mon retour dans la capitale de l'Etat, à Curityba, j'appris que le Vatican avait démenti cette nouvelle sensationnelle Je me suis demandé si le pauvre curé d'Imbituva avait accepté le démenti avec autant de joie que la fausse nouvelle.

Le 13 septembre, à sept heures du matin, nous étions tous sur le quai de la gare de Jundiahy pour prendre le train régulier qui devait nous conduire à Rio Claro, point où commence la voie étroite, qui était la seule à payer et à inspecter pendant ce voyage. On avait attaché en tête du train un grand wagon-salon dans lequel M. Torres-Neves m'ihvita à prendre place en compagnie de M, de M... et des autres chefs de

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service, à l'exception du chef de la comptabilité, dont je devais prendre la cabine dans fle wagon-lit au couis de ce voyage.

Dès la deuxième station, je quitte le salon pour monter sur la machine, sur l'aimable invite du chef de la traction. C'était la première fois que j'éprouvais cette s«isation de dévorer l'espace sans rien devant soi. Les machines de la Paulista pour la voie large sont superbes. De type américain, elles pèsent 60 tonnes et ne coûtent pas moins de 80,000 francs; leurs chaudières sont établies pour résister à une pression de 200 atmosphères et donner une force de 1400 chevauxvapeur. Le mécanicien est logé comme un prince, avec deux coussins de cuir, à droite et à gauche, pour s'asseoir. C'est sur l'un d'eux que nous prenons place pour faire le voyage jusqu'à Rio Claro, évitant ainsi la poussière soulevée par la vitesse du train, dont la onoyenne est de 70 kilomètres à l'heure avec un maximum, par moments, de 90 kilomètres. En avant du foyer, une petite fenêtre vitrée, qu'on ouvre ou qu'on entr'ouvre à volonté, permet de se protéger contre la violence de l'air : et devant, la voie déroule son long ruban de rails qui semble courir vers nous; et devant, c'est l'espace immense que l'on boit dans une griserie die vitesse, tandis que les plaines et les vallons plantés de caféiers se succèdent rapidement A côté de moi, le chauffeur enfourne inoessamment des pelletées de charbon dans la gueule du monstre, qui n'en fait qu'une bouchée.

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L'ÉTAT DE SAINT-PAUL ET SON CAFÉ lai

Après Campinhas, où nous avons déjeuné, nous passons le rio Asibara sur un pont de coniftruction récente Comme 3es machines de la compE^me sont beaucoup plus puissantes que leurs devancières, elles ont aussi un poids bien supérieur. Il en résultait que les 'ponts établis au moment de la construction se trouvaient trop faibles. C'était peu de chose pour une puissante compagnie; on se borna à commander des ponts plus forts et à en transporter les pièces auprès de chaque rivière. Le pont du rio Asibara, qui mesure 50 mètres de large environ, était le plus important. Il suffit de trois jours, sans interruption appréciable du service, pour démolir le vieux pont et remonter le neuf. C'est là un beau travail qui fait le plus grand honneur aux ingénieurs brésiliens qui l'ont conçu.

A Rio Claro (à 135 kilomètres de Jundiahy), nous laissons le train continuer sa route sur la voie large et nous prenons place dans le train spécial qui va nous faire parcourir tout le réseau étroit de la Compagnie. Il est composé du wagon des chefs de service dont j'ai déjà fait la description, d'un autre wagon un peu plus petit pour le caissier et les sous-chefs de service, et enfin du wagon de payement divisé en deux parties, une servant de bureau au payeur, l'autre destinée à loger les employés du train et les veilleurs de nuit pendant tout le trajet' En effet, la Compagnie Paulista distribue tous les mois près de 500,000 francs à son personnel. Les voleurs ne l'ignorent pas, et on a découvert, quel-

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ques jours avant notre départ, toute une bande oi^^isée qui devait attaquer le train et s'emparer de la petite fortune que nous emportions avec nous. On a coffré les criminels, mais à tout hasard M. Torres- Neves a emmené cinq veilleurs, armés de bonnes carabines, pour garantir la nuit nos précieuses personnes.

Nous partons, et c'est à Araraquara que nous nous arrêtons pour la première fois pour payer le persormeL On avouera que le nom de cette petite localité n'est pas très euphonique. Jusque-là j'étais resté dans le salon, où nous étions environnés d'un nuage de poussière fort désagréable dû à la vitesse du train et à l'usage général au Brésil de balaster simplement la voie en terre, système économique comme premier établissement, mais plus coûteux comme entretien que l'empierrement

Mais ces messieurs, décidément, comprennent fort bien le confortable. Ils ont fait installer sur le chassepierres de la locomotive un petit banc pour s'asseoir et un autre pour reposer les pieds. M, Torres-Neves me propose d'y aller. Placé ainsi devant la locomotive, on n'a plus ni la poussière soulevée par elle, ni la chaleur du foyer. La sensation est nouvelle pour moi : nous marchons à ime vitesse de 70 kilomètres à l'heure ; l'air me fouette violemment la figure; tout d'abord je respire mal, et mes yeux pleurent comme deux fontaines; mais je m'y fais très vite, et je n'ai bientôt plus que ]a sensation exquise de l'air frais qui passe et de la gri-

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série de la vitesse. Rien n'est comparable à cela. Dans une course folle d'automobile, vous avez encore devant vous un garde-crotte, tandis qu'ici il n'y a rien que le vide, et le rail qui court, court et court toujours audevant de vous. C'est effrayant et charmant à la fois.

Je note en passant la propreté presque exagérée de la voie; pas une herbe : le terrain est relevé et ratissé comme une allée de parc. Pour un peu, j'aurais honte de jeter mon dgare de peiu: de salir le chemin 1

Nous entrons .bientôt dans une riche région de café. On en voit de grandes étendues, et les plantatitms, correctement alignées, ressemblent de loin à notre beau vignoble bordelais. De temps à autre, nous traversons des morceaux de forêts éventrées par la voie de fer, et notre sifflet trouble dans leur sommeil et leur quiétude des nuées de perroquets et d'oiseaux au plumage multicolore qui s'envolent dans un ramage assourdissant

Puis, à perte de vue, voici maintenant une plaine immense inhabitée ; quelques arbustes au tronc rabougri et tortueux, ne dépassant guère l"SO, recouverts de maigres feuilles, indiquent id la pauvreté de la terre. Cette brousse sauvage et mélancolique est peuplée seulement de serpents et de quelques autruchea L'homme n'a pas osé essayer de la féconder. Mais bientôt nous retrouvons les forêts et les belles plantations de caféiers qui ne nous quittent plus jusqu'à ]abotkabal, où nous arrivons pour le dîner,

Jaboticabal est le point extrême de la Compagnie

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tu FAZENDAS ET ESTANCIAS

Paulista. Cette petite ville est pour ainsi dire le dernier jalon du monde civilisé ; à une vingtaine de kilomètres en arrière, commencent les forêts vierges inexplorées qui vous conduisent dans le sud-ouest, aux conEns du Farana. Elle est située à 359 kilomètres de Jundîahy et 450 kilomètres du port de Santos. Fondée en 1857, élevée au rang de bourg en 1880, cette localité est restée longtemps stationnaire à cause de son éloignement. Le chemin de fer, qui rapproche les distances, lui a donné un vigoureux essor. Le nombre des habitants s'augmente rapidement de colons qui viennent se fixer sur le riche et vaste territoire de ce municipe (ou arrondissement), l'un des plus grands de l'Etat de SâÔ Paulo. Le pays est plat et les terres, en général, de première qualité. On peut y acheter des terrains dans des conditions avantageuses, bien que l'éloignement du port, pour l'exportation du café, soit toujours un inconvénient onéreux. Pour les personnes ne disposant que d'un capital restreint, la municipalité possède des milliers d'hectares de terres en friche qui pourraient être louées dans de bonnes conditions.

Ce système a l'avantage de permettre au petit capital de s'installer, lui aussi, et de s'employer tout entier au défrichement, tandis que l'achat de terrains l'immobilise en partie. Le bas prix de la location lui permet de trouver réellement une large rémunération de son travail. Toutefois une famille nombreuse trouvera seule cette rémunération, la main-d'œuvre étant sou-

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vent difficile à trouver. On devra également observer que le café demande quatre ans avant de rapporter ; durant ces quatre années, étant loin de tout, on ne dewa compter que sur ses seules ressources. Le colon s'installant ainsi agira donc sagement en louant et défrichant moins que ses moyens ne le lui permettent, afin de conserver une avance qui l'aidera à vivre durant les premières années. Plus tard, quand la récolte sera venue, il aura toujours le temps de relouer de nouvelles terres et de les défricher avec le revenu de la première plantation.

De la ville même de Jaboticabal, il n'y a pas grand'chose à dire. Ces cités nées d'hier se ressemblent toutes : grandes voies boueuses en hiver et poussiéreuses en été, bordées irrégulièrement de maisons en rez-de-chaussée ou de jarHîns potagers; petit jardin public où l'on s'esquinte à faire pousser des plantes d'Europe qui dessèchent, tandis que dans les nôtres on s'efforce d'acclimater des plantes tropicales qui grelottent et gèlent; hôtel de ville quelconque, éghse neuve sans style, et — charrue avant les boeufs — tout cela éclairé souvent à l'électricité, alors qu'on attend encore un système, même primitif, d'égouts ou une canalisation d'eau potable I

Nous dînons convenablement à l'hôtel de Jaboticabal, et, après une courte promenade, nous rentrons à la gare, où chacun se retire dans sa cabine du wagonlit. On y est f<Mt bien. Mais je fus réveillé plusieurs

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fois par des coups de sifflet qui semblaient se répondre dans la nuit Je me demandais ce que cela pouvait être, et le lendemain matin seulement j'eus l'explication de ce sifflet trouble-sommeil : les veilleius de nuit avaient reçu l'ordre de siffler de demi-heure en demi-heure pour montrer leur vigilance à attendre l'œil ouvert et carabine au poing les voleurs, qui, du reste, ne vinrent ni cette nuit-là ni les suivantes . . .

Nous quittâmes Jaboticabal à cinq heures du matin, pour arriver à neuf heures à SSô Carlos do Pinkal, jolie petite ville accrochée à flanc de coteau, sur laquelle on a un bien joli coup d'oeil en arrivant en chemin de fer.

Cette gare, où nous déjeunons, est le point de j<mction de deux embranchements de la compagnie : un qui se termine pour le moment à Sainte-Eudoxie Çl 62 kilomètres de Sâô Carlos), et l'autre s'arrêtant à Ribeirâô Bonito, simple amorce de 40 kilomètres seulement. Nous allons aujourd'hui inspecter et payer ces deux lignes, et nous reviendrons dîner et coucher à Sî5 Carlos. C'est un de ces messieurs qui m'indique ainsi le tableau de service de la journée, tout en arrosant une 'Côtelette de sauce anglaise et de piments qu'il aime immodérément. ..

Nous partons à dix heures pour Sainte-Eudoxie. "C'est une des régions caféières les plus importantes. Aussi loin que le regard puisse aller, on ne voit que du ■café et encore du café. Assis toujours devant ma loco-

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motive, je fume dor pipe en admirant ce spectacle. De temps à autre, nous rencontrons sur la voie une équipe de cantonniers. Le train s'arrête alors en pleine plantation et, tandis que le caissier fait la paye à la queue du train, nous descendons nous dégourdit les jambes et cueillir une fleur de caféier pour orner notre boutonnière. Nous sommes pourtant bien loin du Doukvatd, et il est tout à fait inutile de faire du chic. . .

Cependant, dans cette plaine immense, véritable océan de caféiers, le soleil taipe dur, et malgré l'air frais qui passe, je le sens qui me cuit le nez, la figure et les mains. Nous ressemblons, mes camarades de route et moi, sur notre chasse-pierres, à de jeunes écrevisses en promenade dans un court-bouillon.

De retour à Sâô Carlos à trois heures du soir, nous repartons de suite pour Ribeirâô Bonito. Cette fois, notre train ne se compose plus que de la voiture de payement, et devant la locomotive, qui tire et pousse tout à la fois, on a fixé un petit wagon-salon minuscule précédé d'un balcon couvert. C'est de plus fort en plus fort! Maintenant, nous ne sommes même plus gênés par le soleil !

Coiomc le mécanicien ne voit plus sa voie qu'imparfaitement, notre wagtm est mimi d'un frein westinghouse, que manœuvre un de ces messieurs. Nous avons l'occasion de nous servir, car dans la traversée d'une forêt nous trouvons im ar^re tombé récemment dont les dernières branches érofleilt les rails> Nous deseeu'

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dons; Je mécanicien, se transformant en bûcheron pour la circonstance, a vite fait d'enlever les quelques branches à coups de hachette, et nous continuons notre route. Le paysage est plus animé et plus accidenté de ce côté qu'en allant vers Sainte-Eudoxie, mais les plantations caféières dominent toujours. Nous traversons bien de temps à autre quelques lambeaux de forêt protestant encore contre cet envahissement; mais toujours, en les quittant, nous retombons sur de jeunes plantations d'un an ou deux. Peu après Sâô Carlos, nous en avons même traversé une à laquelle on mettait le feu pour planter encore sur ses cendres fumantes le précieux arbuste. Allez donc, dans ces conditions, arrêter la surproduction !

Au retour il fait nuit noire, et, bien avant d'arriver sur le lieu de l'incendie, nous l'apercevons qui embrase tout le ciel. La forêt se venge : avec la chaleur des jours précédents, la voilà qui brûle comme un tas de paille; le feu va plus vite et plus loin qu'on ne voudrait, et dans la clarté rougeoyante nous apercevons toute ime famille de pauvres nègres essayant vainement de protéger leur masure. Mais le train file, rapide, et très vite la sinistre vision s'évanouit.

Bientôt après, contraste saisissant, nous apercevons la paisible colline de Sâô Carlos, mouchetée des feux électriques de la jeune cité.

Le buffet de Sâô Carlos possède un Uief remarquable et nous faisons honneur au dîner exquis qui

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nous est offert pour faire ensuite une longue promenade dans la ville.

Sâo Carlos do Pinhal est le chef-lieu d'un municipe important où Ton cultive le café en grande abondance. Grâce aux embranchements du chemin de fer, cette petite localité, qui n'était qu'une ibourgade en 1875, est déjà maintenant une véritable ville et est appelée à prendre un très grand développement On y trouve déjà plusieurs médecins, pharmaciens, notaires, avocats et journalistes... En un mot, tous les Seaux de la civilisation ! Elle possède même un café-concert, et, sur le tableau fixé à la porte de cet honnête établissement, j'aperçois en gros caractères : ■ Chansonnettes de genre, par Mlle Nini, des concerts de PARIS!» Importation bien française, qui ne paye pas de droits... Le jour suivant nous laissons le petit wagon pour reprendre notre place sur le chasse-pierres, où l'on est mieux pour admirer. Cette journée pourrait s'appeler la journée des écrasés. En effet, la Compagnie Paulista, comme presque tous les chemins de fer au Brésil, n'a pas de clôtures le long de la voie. Dans les solitudes traversées, point n'est besoin de semblables protections, surtout ici où il y a peu d'artimaux, l'unique culture étant le café et l'élevage étant absolument négligé. Mais dans toute la région que nous allons parcourir aujourd'hui, nous avons à traverser de grandes étendues plates ou légèrement vallonnées On ne voit pas un pied de café dans toutes ces plaines,

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propres surtout à l'élevage. Malgré une sécheresse prolongée de deux mois, l'herbe qui les recouvre est très touffue et très verte, et cependant c'est à peine si, de temps à autre, on aperçoit de rares troupeaux de boeufs semblant être là pour indiquer seulement que l'élevage pourrait y être tenté utilement

Il y en a assez cependant pour qu^ par deux fois, nous soyons obligés de ralentir et même de stopper parce qu'un de ces animaux nonchalants et cornus est couché sur la voie. Ce n'est qu'à la troisième invitation de notre sifflet strident qu'il consent à se lever et à nous laisser passer. Sur le (diasse-pierres, où rien ne nous protège, cela fait un effet bizarre d'arriver à toute vapeur sur cette masse inerte qui nous regarde d'un air idiot, et la perspective de recevoir un ibœuf sur les genoux cause une sensation plutôt désagréable. Avec les animaux de moindre importance, on ne prend pas autant de précautions : nous avons jeté à l'eau, au passage d'un pont à claire-voie, toute une famille de pauvres petits cochons noirs. Ils couraient affolés devant le train, au lieu de se jeter de côté; arrivés au pont, ils voulurent continuer et firent un plongeon dans la rivière, qui grondait à quelques mètres au^essous de nous Et par une coïncidence assez bizarre, ce même jour, en entrant dans une gare, le même fait s'est reproduit avec un chien que nous avons vainement essayé de rejeter de côté; il n'a pas voulu comprendre et s'est obstiné à aller faire une promenade dange-

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L'ÉTAT DE SAINT-PAUL ET SON CAFÉ 131 reuse sous les roues de la locomotive. Ce fut un véritable suicide, et peut-être avait-il des chagrins d'amour... On ne sauia jamais!

A Visconde do Rio Claro (l), nous primes l'embranchement de Jahû. Il compte 143 kilomètres. Statistique indiquant son importance : cette ligne a transporté à elle seule 50,000 tonnes de café dans le seul mois d'août de l'année 1899! Tout n'est pas planté encore, cependant, car nous traversons à plusieurs reprises des forêts où j'aperçois des arbres énormes et d'une hauteur prodigieuse.

Sur la voie de Jahù se trouve, à la station de Vous Corregos, un nouvel embranchement en construction dont 31 kilomètres seulement sont livrés à l'exploitation, jusqu'à la petite gare de Campos-SaUes, du nom du président de la République, qui possède à un kilomètre de là une très belle fazenda de café.

Nous arrivons de bonne heure à Jahtî, ce qui nous permet d'aller visite: en voiture, à quelques lieues de là. une grande fazenda dont le propriétaire nous retient à dîner.

I-e lendemain, de bon matin, nous repartons à grande allure pour le retour. Nous arrivons à Rio Claro à midi et nous nous croisons avec le train régulier allant à Sâô Paulo. Grande affluence dans la cour de la gare :

(i) C«tte localité s'appelait autrefois ^«yM, qui vent dire bulcot. Elle l'a changé pour prendre le nom plus aristocratique de Visconde do Rie Claro, qui est celai d'un important propriétaire de la région.

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chevaux de selle pour hommes et femmes, mules de bât qui apportent le café des plantations lointaines, chars attelés de quatorze bœufs ou d'une douzaine de mules, amenant celui des fazendas plus rapprochées, hommes de peine, cireurs de bottes, et jusqu'à un crieur du Petit Journal! C'est le dernier mot du progrès I

Avant de quitter Rio Claro pour rentrer à Jundiahy, nous visitons les ateliers de la compaignie et le dépôt des machines de la voie étroite. Il y ^ là soixante ou quatre-vingts locomotives, toutes de type anglais ou américain. Pas une marque française. Comme j'en fais l'observation, on me dit que jamais on ne reçoit de propositions de France... Combien de fois, au cours de ce voyage, ai-je eu le regret de constater ainsi l'incurie de notre industrie nationale! Mais quand on veut parler de ces questions à qui de droit, alors qu'on n'est pas «élève de l'Ecole •, on se heurte à des messieurs stupidement importants qui vous font comprendre que ces détails ne les regardent pas. Ils ont un sourire incrédule, et insolent par-dessus le marché, quand on leur dit avoir vu à l'étranger des ingénieurs aussi instruits qu'eux-mêmes, bien que ne sortant pas de l'Ecole polytechnique de Paris. Et pendant ce temps, peu à peu, nous quittons le premier, puis le second, puis le troisième rai^ remplacés par des nations où le corps des ingénieurs est moins solennel, moins fermé, mais tout aussi savant et beaucoup plus pratique.

Toutes les machines de la voie étroite se chauffent au bois; cela fait .pour la Compagnie une économie de plusieurs millions par an, car le bois est très bon marché et le charbon très cher. Ce système, employa par un grand nondire de compagnies, est encore un des facteurs de destruction des belles forêts brésiliennes. Il y en a tant encore, et de si grandes, de si vastes, que l'on vous rit au nez si l'on veut en prédire la disparition. Si grandes soient-elles, on en verra la fin cependant, et je ne sais si ce ne sera pas un malheur pour le Brésil, qui voit déjà certains de ses Etats perdus, décimés par les sécheresses périodiques. Des pays, comme le Mexique par exemple, ont, eux aussi, défriché à outrance et haché les belles forêts qui couvraient leurs territoires. Aujourd'hui, ils reconnaissent leur erreur un peu tard; et pour parer aux calamités produites par le déboisement, les gouvernements prennent des mesures énergiques pour conserver ce qui reste encore debout et encourager le reboisement. Le Brésil en arrivera là. Je reconnais toutefois avec les planteurs et les ii^nieurs de chemin de fer que ce ne sera pas de sitôt, les Etats de SâÔ Paulo, Parana et Matto Grosso, pour ne citer que ceux-là, possédant encore des centaines dte mille hectares entièrement couverts de bois vierges oii l'homme n'a pu jusqu'ici pénétrer.

Nous rentrâmes le soir à Jundiahy, et quelques jours après je prenais congé de M. de M... et de son ai-

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mable famille pour me rendre dans une fazenda de l'intérieui et m'instruire sur les différents travaux auxquels donnent lieu le caféier et la récolte du café.

La baisse du grand produit de ce pays n'empêche pas le fazendeiro de bien vivre à la fazenda, et l'air réjoui et heureux qui s'épanouit sur toutes les figures étonne agréablement Les distractions sont rares, cependant, mais on y m^e la vie patriarcale, qui a bien aussi ses joies. Loin des bruits du monde, le fazendeiro accueille le voyageur avec une cordialité touchante. On ne vous presse pas de questions fatigantes; mais on s'empresse autour de vous, on vous initie, en quelques mots, aux habitudes de la maison; le chef de la famille vous présente à sa femme et à ses nombreux enfants, puis à un oncle, à une tante, à un ami de la famille, à des neveux, que sais- je t car, au Brésil, les familles composées du père, de la mère et d'un ou deux enfants sont rares... Les présentations faites, vous voilà vous-même de la maison. Vous irez, vous viendrez à votre guise. Vous resterez trois jours ou trois mois, comme il vous plaira, sans que jamais vous puissiez soupçonner être de trop, Ce pays est le paradis des parents pauvres, et Balzac n'aurait pu écrire ici les tristesses du cousin Pona

Et là encore, c'est en vain que j'ai attendu sur la table le fameux fejlô et la farine de manioc, dont on m'avait souvent entretenu avant mon départ Certes, !e peuple se nourrit presque exclusivement de ces den-

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rées, mais le faz^ideiro bien établi, ayant un nombre respectable de caféiers au soleil, vit bien, je vous assure. Il fait personnellement une consommation très restreinte de cette excellente farine, à laquelle il préfère tout de même une bonne miche de pain frais.

Le soir de mon arrivée, je ne fus pas peu étonné de voir toute la maison éclairée au gaz acétylène, et le menu alléchant qui me fut présenté sur une table irréprochablement servie me renvoya bien loin des prédictions des Cassandres européens. Je me rappelle surtout une certaine canja, dont il faut que je vous donne la recette; et quand vous en aurez goûté, vous m'en direz des nouvelles!

La canja n'est autre qu'une poule au riz; mais elle ne ressemble en rien à la poule au riz de chez nous ! prenez une belle poule, coupez-la en morceaux que vous lavez avec soin pour enlever tout le sang; mettez dans une casserole deux bonnes cuillerées de graisse de porc et laissez bien chauffer; jetez dedans trois pincées de sel, deux de poivre, quelques petits oignons et tournez un peu; ajoutez maintenant les morceaux de la poule et laissez sauter pendant vingt minutes pour prendre une belle couleur. Versez deux litres et demi d'eau chaude dans la casserole et laissez bouillir doucement jusqu'à ce que la poule soit un peu cuite; jetez alors 300 grammes de riz bien lavé dans le bouillon; mettez sur un feu très doux afin de cuire le riz sans le mettre en bouillie, et laissez réduire le bouillon d'un tiers en-

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viron. Quelques minutes avant de servir, ajoutez un

bouquet d'herbes aromatiques et presses un citron.

Avant le rôti de veau, un dimanche, servez ce plat à vos invités; vous verrez, ils le trouveront très bon. D'aboid parce qu'il aura un nom étrai^er, et ensuite parce que c'est vraiment succulent.

Je ne reviendrai pas sur les travaux des plantations caféières, dont j'ai parlé au cours de ce chapitre, par anticipation. Durant mes promenades dans les champs, ou pendant les longues siestes-causeries de l'aprèsmkii, le .propriétaire, qui avait été à Paris iuJiever ses études, -m'accablait de questions sur cette ville, qui accapare l'attention du monde entier. Seulement, comme il était âgé, il y avait souvent confusion, car il en était resté au temps lointain où il avait fréquenté le boulevard, et cela l'étonnait beaucoup que je ne pusse le renseigner sur les chansons en vogue de son époque, les pièces qu'il avait vu jouer et les artistes qu'il avait connus. Eloigné radicalement des bruits du monde, sa montre s'était arrêtée au moment où il l'avait quitté... en 1850!

Cela ne l'empêchait pas d'être fort aimable, et ce fut avec regret que je le quittai pour descendre un peu plus bas, sur la côte du Brésil, visiter l'Etat du Parana.

Je me rendis à cet effet de Sâô Paulo à Santos, ovi je pris passage sur un bateau du Lloyd brésilien.

La descente de Saint-Paul à Santos est très généralement coimue et très vantée. Je dois avouer que

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j'eus une déception. On descend, il est vrai, la distance qui sépare ces deux villes sur un chemin de fer à crémaiEère cxtrrânement audacieux, mais les points de vue sur la montagne sont assez rares et ne méritent pas, en général, les éloges démesurés qu'en font les Paulistes.

La ville de Santos, dans laquelle j'ai séjourné le moins longtemps possible, a la spécialité de récolter et d'encourager le développement de tous les microbes malfaisants du monde. Dernièrement, elle a eu la peste; à mon passage, elle avait la fièvre jaune; sans compter les fièvres paludéennes, qui y régnent perpétuellement, grâce au voisinage des marais malsains qui l'entourent presque de tous côtés. Les rues sont sales, mal entretenues et sentent mauvais. De loin cependant elle semble une ville très coquette, mais il ne faut pas la voir de trop près. En revanche, c'est un des ports les plus importants du Brésil, grâce au café.

De juillet 1898 à juin 1899, il avait exporté plus de 5,500,000 sacs de 60 kilos de cette seule marchandise. On pense à quels trafics de toute sorte doit donner lieu une aussi importante exportation pour un seul article I

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