‹ Fazendas et estancias;Chapitre 7 sur 12 · L'ÉTAT DU PABANA — LA FAZENDA DU JACAREHY · texte numérisé non relu

L'ÉTAT DU PABANA — LA FAZENDA DU JACAREHY

Le comte Charles d'Ursel, dans son intéressant récit de voyage au Sud-Amérique (i), dit quelque part qu'un voyage sur une frégate a quelque analogie avec la vie de château quand il pleut...

Je ne suis pas bien sûr que M. d'Ursel eût apprécié de la même façon un voyage de navigation côtière à bord d'un des vapeurs de la compagnie du Lloyd èrasileiro, et plus particulièrement à bord de \Aymoré. Ah non ! cela a une analogie tout à fait lointaine avec la vie de château... même quand il pleut t

La compagnie du Uoyd brésilien est subventionnée par le gouvernement central. Elle a le monopole du cabotage entre les ports du nord et du sud de la côte brésilienne. Et, forte de tous ces privil^es, elle fait tout ce qu'elle peut pour ennuyer les malheureux voyî^urs et les dégoûter d'elle. J'osç dire qu'elle y réussit

(i) Sud-AmMgui, i voL, chei Plon-Nonrrit et C, 1889.

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Nourriture infecte, flotte défectueuse, personnel uniformément impoli et grossier; rien n'y manque. Le résultat, du reste, semble excellent : elle est en faillite.

Le traitement pitoyable qui me fut infligé pendant deux jours et deux nuits à bord du petit, tout petit vapeur Ayntoré, non seulement comme vie matérielle, mais aussi et surtout sous le rapport de la politesse des employés, me surprit d'autant plus désagréablement que, jusque-là, j'avais toujours trouvé au contraire chez le Brésilien, à quelque classe qu'il appartint, une bonne grâce, une distinction, une affabilité, qui font vraiment de ce peuple un des plus polis de la terre, La façon dont je fus aocueillli au Lloyd brésilien, aussi bien dans ses agences, dans les bureaux de sa direction à Rio, que sur ses différents bateaux sur lesquels je pris successivement passage, aura été réellement l'exception qui confirme la règle.

De Santos à Antontna, port de l'Etat du Farana, oa longe sans cesse la côte brésilienne, hérissée de récifs dangereux. UAymorê, petite coquille de noix qui danse ahominablement, circule avec aisance au milieu de tous ces rochers et de tous ces bas-fonds.

J'ai dit que c'était un bateau côtier ; aussi ne nous épai^ne-t-il pas le plus petit port de pêche, et nous accostons en une seule journée à Canania et Iguafe, deux petits ports de mer où, ne vous voulant aucun mal, je ne vous souhaite pas de finir vos jours.

Cananéa est une boui^ade de quelques milliers

d'habitants, bâtie sur une île basse et marécageuse de quarante kilomètres de long sur sept de large. M. Charles Morel, dans son ouvrage la Province de Saini-Paul, est très indulgent pour cette localité, qu'il trouve ■ gentille et pittoresque ». Il me permettra, pour cette fois, de ne pas être de son avis. C'est le trou le plus abominablement laid que j'aie vu de ma vie.

Iguape, situé au fond du petit bras de mer dont Cananéa garde l'entrée, ne vaut guère mieux. Cette ville, fondée en 1654, eut un moment de splendeur lorsqu'on y installa une fonderie d'or où l'on payait l'impôt du cinquième sur tout le métal provenant des abondantes mines du district et de celui d'Apiahy. Son importance diminua très vite quand on considéra comme épuisées les mines d'or du voisinage et que les mineurs se portèrent vers le riche Etat de Minas Geraes. Toutefois, on prétend que ce district n'aurait pas dit son dernier mot : la vallée du fleuve Ribeîra (relié à la ville d'Iguape par un canal artificiel de 2 kilomètres) renferme beaucoup de plomb argentifère et du fer. Le gisement de fer de Jacupiranga est très important. Le minerai fournit 88 à 8g % de fer. Ces renseignements, donnés sous toute réserve, sont à l'adresse des gens hantés par les affaires aventureuses, chercheurs de fortunes rapides et fabuleuses...

Notre séjour fut de courte durée dans ces deux ports, et après une mauvaise nuit passée dans le dor-

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toir de YAymoré, au-dessus de l'hélice, en con^>agnie de douze personnes, dont un fou hurlant à la lune de quart d'heure en quart d'heure, nous arrivâmes de bon matin à Paranagua.

Parana^a est le port principal du beau et grand Etat du Parana. Il est situé à l'entrée de la vaste baie de Paranagua, et Anlonina, second port de l'Etat, est situé au fond de cette même baie.

Le voyage de Paranagua à Antonina se fait en quelques heures. Il est charmant. Les bords de la baie sont indéfiniment recouverts de manguiers produisant de loin un joli mirage de verdoyantes prairies. A chaque instant, on passe entre des îlots boisés, recouverts de longs palmiers et de gracieux bananiers, au milieu desquels on aperçoit de paisibles petites cabanes de pêcheurs d'où sortent des douzaines de bambins demi-nus, regardant avec de grands yeux étonnés le vapeur qui passe, ou près de récifa à fleur d'eau sur lesquels de grands biguafes, sorte de grosses oies sauvages, sèchent leurs ailes au soleil dans une pose extatique

Ce n'est pas sans une pointe d'émotion que j'aperçois le clocher d'Antonina. Je vais retrouver là deux amis d'enfance, courageux colons venus dans ce pays pour y tenter la fortune. Appartenant à une vieille et noble famille française du centre, les frères P... pouvaient, coname tant d'autres, mener dans leur pays une existence facile et exempte de soucis. Mais voyant plus

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haut et plus kiîa, îb ont préféré noblement à ces avantages la vie de colon, si pénible à ses débuts et à Jaquelle j'ai été bien heureux de me mêler pendant quelques mois.

J'en ferai tout à l'heure le rédt détaillé : je m'efforcerai, dans cette description, d'être sincère et vrai; je dirai, sans les exagérer, les bénéfices futurs; mais je ne cacherai pas les difficultés de la {»^mière heure. On ne trouvera au cours de ces lignes aucune indication, aucun calcul fabuleux pouvant permettre d'échafauder — sur le papier — une de ces fortunes où les millions se con^tent au minimum par dizaines, et auxquels bon nombre de mes compatriotes croient encore sur la foi de récits un peu trop enthousiastes.

Au cours de mon voyage, j'ai eu l'occasion de lire, pendant les loisirs forcés d'une ennuyeuse quarantaine, le dernier roman de M. Emile Zola, Ficondtié, dont un journal parisien annonçait la publication au moment de mon départ de France.

Je ne viens pas ici faire la critique de cette œuvre (qu'on se rassure), mais un passage m'a frappé; on me permettra de le reproduire ici à l'appui de ce que j'avance : aux noces de diam^mt de Mathieu et Marianne, les deux héros du roman, un de leurs petits-fils, retour du Soudan, en chante tous les charmes et la majesté infinie. » La plaine s'ouvre, s'écrie-t-il, s'élargit, recule l'horizon sans obstacles ni limites. La plaine et la plaine toujours, des champs que des

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champs toujours prolongent, des sillons droits, à perte de vue, dont ha charme mettrait des mois à atteindre le bout.* Et plus Join : ■ Et si vous voyiez les laboureurs indigènes qui ne labourent même pas, qui n'ont guère pour outils primitifs que des bâtons dont ils grattent le sol, avant de lui conEer les semences! Aucun souci, aucune peine; la terre est grasse, le soleil ardent, la récolte sera toujours belle. Aussi, nous autres, quand nous employons la charrue, quand nous donnons quelques soins à cette terre gonflée de vie, quelles prodigieuses moissons, quelle abondance de grains dont craqueraient toutes vos granges!» Et le jeune colonial continue ainsi pendant plusieurs pages, animé par le souffle puissant du romancier...

Je sais ce qu'on va m'objecter : c'est un roman !

Oui, d'acixrd, c'est de la littérature; mais tout de même, n'en reste-t-il pas quelque chose dans l'ima^nation du jeune lecteur déjà hanté de visions lointaines? ■ Aucun souci, aucune peine; la terrée^ grasse, et la récolte toujours belle...» N'y a-t-ÎI pas de quoi faire naître, dans l'esprit de quelque cancre qui lit cela en cachette sous son pupitre, la grande vocation coloniale?... Ensuite, il lira quelques récits de voyageurs enthousiastes qui, pas plus que M. Zola, d'ailleurs, n'ont jamais fait d'agriculture, ni en France ni aux colc»iies, et moirtrent, avec la facilité du théoricien, toutes tes fortunes que l'on peut faire dans îles contrées lointaines parcourues. Et le jeune bonmie part, te cœur gonflé

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d'espoir, et la bourse, de queflques milUers de francs ; il traverse les mers, bien convaincu qu'en quelques mois, quelques années tout au plus, il aura vite fait fortune. Les rendements de 15, 20, 25 % le font sourire ; ce qu'il lui faut, œ sont les rendements miraculeux de 100 et 150 %, les «prodigieuses moissons dont l'abondance de grains ferait craquer toutes les granges de France»! Une fois débarqué, il déchante... Ecoutez ce que dit là-dessus un autre auteur, célèbre lui aussi, quoique dans une autre partie, M. Marcel Monnier, dans le très beau récit de sa traversée des Andes au Para (l) :

«... La tentative indique clairement la voie àsuivre pour assurer la mise en valeur de ces contrées qui — on ne saurait trop le répéter — ne réserveraient que tribulations et mécomptes au colon isolé. Si l'initiative individuelle ipeut et doit réussir dans les zones tempérées, sur les plateaux de la Sierra, dans le sud du Brésil, à la Plata, au Chili, il n'en va pas ainsi dans les forêts tropicales, où l'obstacle naît de la richesse même du sol et de la végétation qui l'encombre. On s'en convaincra vite, pourvu toutefois qu'on ne se borne pas à contempler de loin, du pont d'un steamer, ces séduisantes solitudes. Il faut les toucher du doigt, y pénétrer, s'y débattre pendant des semaines et des mois, jusqu'à sentir ses forces dé-

(i) Dis Andtt au Para, p. 368. Plon-Nourrit et C, 1889.

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croître et sa volonté défaillir, pour comprendre la déception cruelle d'un crédule immigrant d'Europe qui, réduit à ses seules ressources, entreprendrait de défricher la plus petite parcelle de son nouveau domaine. Une dure et prompte expérience lui révélerait le néant de cette propriété qu'il suffit d'occuper pour acquérir l'inanité des statistiques et des chiffres; il apprendrait qu'on risque, si étrange que cela paraisse, de mourir de faim sur cette terre, dont, cependant, un hectare planté de canne peut "onnrar, par la seule exportation de l'alcool, un rendem-'-t annuel de deux mille cinq cents à trois miUe franco. ■

Observateur consciencieux, M. Monnier montre plusieurs fois dans son ouvrage ce souci de ne pas tomber dans l'excès si tentant, et si commun aux voyageurs, entraînés souvent par leur propre enthousiasme. Il poursuit un peu plus loin (l) :

i... Je n'ignore pas qu'en voulant réagir contre une opinion préconçue et démontrer que ces régions ne sont pas, comme trop de gens se le figurent, composées uniquement de jung'les pestilentielles, on risque de tomber dans l'excès contraire En pareille matière, une extrême réserve est toujours de rigueur, et de ce que le climat est supportable on ne saurait conclure à sa parfaite innocuité. Il est difficile de garder son sangfroid devant cette exubérante nature; sur la foi de

(i) Même ouvrage, mÉme édition, p. 40a.

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descriptions siDcères, des naïfs pourraient s'imaginer qu'ils trouveront ici la terre promise, où l'émigiant est assuré de trouver pour lui et les siens les rêves de bien-être, sinon de fortune, vainement poursuivis sur le sol natal Dans la pratique, il faut en rabattre. La vérité est qu'en aucun pays neuf il n'est aussi difficile de s'improviser pionnier. La tâche exige un entraînement frkcdabh ; trop lourde pour un seul, elle n'aurait chance de réussir qu'aux mains d'une collectivité nombreuse et résolue. Nulle part enfin, s'il faut tout dire, le nouveau venu ne se sentira plus dépaysé, plus loin des horizons familiers...!

Voilà, il me senAile, im bien gros caillou dans les «sillons droits» de M. Zola, Et l'auteur des lignes qui précèdent ne s'est point borné à quelques voyages en Belgique ou à Rome. Il a vu. Il a vu les immenses horizons, mais il ne les a point vus isans obstacles».

Je ne crois pas cependant comme M. Monnier — dont j'admire avec enthousiasme le talent dans ses livres et l'énergie dans ses voyages — qu'une coûlectivité soit nécessaire pour avoir raison de l'exubérance de végétation des pays neufs. Les individualités courageuses et résolues trouveront, je le crois, la récompense très lai^e d'un travail acharné, d'un labeur quotidien; mais à la condition qu'elles ne se laissent point égarer au début par le mirage des rendements fabuleux, qu'elles apportent à l'appui de leur travail un capital suffisant et qu'elles ne s'établissent point.

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«oûn, dans des pays malsains, la santé étant le premier des biens, selon une formule devenue banale à force d'être vraie,

La preuve de ce que j'avance ici sera faite, j'en suis sûr par les frères P..,, dont j'ai parlé au déèut de cette digression.

Je trouve l'un d'eux m'attendant sur le quai de la petite viUe d'Antonina, où nous séjournons quelques instants seulement.

La propriété où mes amis se sont installés est située sur les bords du rio Jacaxeby, dont le cours Jeur appartient depuis la source jusqu'à l'embouchure. C'est un des nombreux cours d'eau qui, descendant de la serra do Mar (montagne de la Mer), se jettent dans la baie de Paranagua, entre ce port et celui d'Antonina, après un parcours variant entre 20 et 40 kilomètres.

Nous allons donc refaire, cet après-midi, dans une pirogue dindien, simple tronc d'arbre creusé, une partie du trajet effectué ce matin à bord de VAymort. Cette traversée d'un genre tout spécial a pour moi l'attrait du nouveau : devant et derrière, nos deux rameurs, maniant la pagaie d'un mouvement rythmique très doux, nous font avancer avec une sage lenteur ; au ODilieu, assis sur mes malles, nous devisons avec mon ami sur la bizarrerie de la destinée qui nous fait nous retrouver dans cette pirogue primitive et dans un décor ne rappelant en rien les plaines

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berrichonnes ou les gras j^tiorages du Nivernais... Presque tout le temps, nous longeons les rives de la baie, uniformément recouvertes de manguiers. Ne dépassant pas la hauteur d'un homme, cet arbrisseau bizarre et si utile ne se plaît que dans Jes terres marécageuses, qu'il assainit et raffermit peu à peu par ses racines, préparant aux générations futures des terres solides et grasses pour les lointaines récoltes.

■L'écorce du manguier pourrait servir très utilement pour les tanneries Sa puissance tanique est supérieure à celle du quebracko, boîs dur qu'on trouve dans les forêts du Paraguay et des Etats du nord de la République Argentine, donnant i8 % de tanin. L'importation du quebracho par les ports français se monte à 17,900 tonnes par an. Par les ports de Hambourg, Anvers, Rotterdam et Baltique, elle atteint 35,000 tonnes. En outre, des usines montées sur les lieux mêmes de production fabriquent l'extrait de tanin.

L'exportation de l'écorce de manguier ne pourrait être tentée utilement, car le gouvernement du Paranà a défendu de détruire cet arbuste, utile à la salubrité publique, et des expériences tentées ont prouvé que le dépouiller d'une partie de son écorce le faisait mourir ; mais ses feuilles, dont on peut le priver en partie sans lui causer préjudice, contiennent égalemwit une grande quantité de tanîiL Le non^re incalcidable de manguiers qui couvrent non seulement les bords de la baie de Paranagua, mais une grande partie des

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côtes brésiliennes, permettrait l'exportation en grand de cette feuille précieuse, et sa facilité d'expédition sous un ipetit volume devrait pouvoir permettre son exportation en concurrence avec celle du quebracho.

Nous arrivons bientôt dans le rio Jacarehy (rivière du Crocodile). Pour ne pas mentir à son nom, le fleuve nous montre sur une de ses rives un jeune spécimen de ces anqïhibies, dormant au soleil Mon camarade, très habile tireur, lui envoie une balle dans l'ceil, et l'anima], mortellement blessé, fait un énorme plongeon et ne reparaît plus. C'est du reste le seul que j'aie vu pendant toute la durée de mon séjour I

Quelques instants après, nous arrivons à bon port

La fazenda du Jacaiehy est une fazenda de débutants : la maison provisoire, construite en bois, n'est point pourvue du confortable des grandes fazendas visitées dans les Etats de Rio et Sâô Paulo, mais la bonne humeur de mes hôtes le remplace largement, et c'est toujours avec joie que je me reporte à cette agréable période de mon voyage.

La propriété du Jacarehy occupe une superficie de plusieurs milliers d'hectares. C'était, il y a moins de deux ans, une terre inculte, recouverte entièrement par la forêt vierge ou la brousse sauvage. Le plus jeune des fr^es P . . ., que le désir des aventures et des expéditions lointaines a toujours hanté, était depuis un an employé à la Compagnie franco-belge des chemins de fer brésiliens. Venu chasser le crocodile un

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I50 FAZENDAS ET ESTANCIAS

jour avec l'ancien propriétaire, il prit la t>rusque décision d'acheter cette terre pour un prix modeste. Il donna sa démission et se mit courageusement à l'œuvre. Son frère vînt le rejoindre, et tous deux, avec leurs seules ressources, entreprirent le défridiement et la mise en valeur de cette vaste propriété.

Je l'ai dit et le redis, la tâche est ardue et demande, pour réussir, J'énei^e^ la vaillance et l'esprit de suite dont sont doués les frères P...; mais le succès final fera oublier les déboires et les désillusions du début

Une des premières difficultés auxquelles on se heurte dans ces pays nouveaux, c'est l'absence totale de voies de communication : la fazenda du Jacarehy jouit à ce point de vue du grand privilège d'être traversée ipar la principale ligne du chemin de fer de l'Etat, reliant Paranagua, le port principal, à Curityba, la capitale. Mais il faut amener les produits au chemin de fer, et ce n'est pas une (petite affaire dans cette brousse presque impénétrable, au milieu de ce fouillis inextricable de lianes et de plantes folles formant le principal appoint de la végétation tropicale, bien plus encore que les arbres géants qu'on s'attend à trouver en plus grand nombre. Ici, on a sagement et méthodiquement commencé le défrichement en partant de la voie ferrée, et relié les divers champs déjà défrichés, par un chemin qui ira en s'améliorant et en s'allongeant peu à peu, suivant les besoins de l'exploitation.

Les cultures principales possibles en cet endroit se-

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ront celles des pays chauds : canne à sucre, riz, manioc, bananes, ananas, oranges, etc. La culture de la canne à sucre, en y joignant une petite usine, non pas pour la fabrication du sucre, mais pour celle de la cacka^a, semble être, pour l'heure présente, d'un rapport extrêmement avantageux.

Mais ce que je viens d'avancer demande peut-être quelques explications :

La cachaça, dont j'ai déjà ente^tenu mes lecteurs au cours de ces lignes, est l'atcool obtenu directement par . la distillation du jus de la canne. Dans le nord de l'Amérique du Sud, il prend le nom de borracha, et dans les pays de la Plata, celui de cafla; mais c'est toujours la même chose, l'eau-de-feu des Indiens et des naturels du pays, celle que M. Marcel Monnier quali&e sévèrement d' cinfemale boissom. Cet alcool n'est malsain que par la grande quantité qu'en absorbent les gens du pays, car il est chimiquement aussi pur que l'alcool de vin, ne contient pas les huiles empyreumatiques qui se trouvent dans les alcools extraits des grains, pommes de terre, etc, dont on se sert en Europe pour cette fabrication, et enfin il ne dépasse gjère 40 à 41 d^rés à l'alcoomètre Cartier (i). Sa facile fabrication, son écoulement assuré à un prix relativement élevé, font de cette industrie la plus rémunàatrice de ce pays, surtout quand on peut y ajou-

(i) Docteur Pires de Alheida, t'AgricuUuTt et Its industrin au Brfsil, Imprimerie nationale, Rio-de- Janeiro, tSSg,

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ter, comme on le fait au Jacaxehy, la cukure de la canne à sucre par métayage, c'est-à-dire de moitié avec les indigènes du pays ou cahoclos, qui connaissent bien cette culture.

Un essai de plantation de pommes de terre a été également tenté par les frères P...

Venus les premiers dans ce pays pour y foire de l'agriculture rationnelle et pratique, ils n'avaient aucun exemple sous les yeux pour se guider ; ils ne pouvaient que tenter tout d'abord des essais de culture. Celle de la pomme de terre fut du nombre. La vente de ce tubercule serait en effet assurée dans des conditions exceptionnellement avantageuses, puisque toutes les pommes de terre consommées au Brésil sont importées du Portugal ou de France. Mais si l'on doit toujours se préoccuper, dans ces pays, de l'écoulement de ses produits, et vendre en quelque sorte la peau de l'ours avant qu'il soit tué, il est c^)endant indispensable de le tuer... c'est-à-dire de produire. Et l'essai de la culture de la pomme de terre ne donna pas au Jacarehy les résultats attendus. Dévoré par les fourmis, pourri pendant la saison des pluies, ce qui restait du champ de pommes de terre fut définitivement détruit par la maladie propre à ce tubercule. Est-ce à dire que cette plante ne pourra pas s'acclimater? Je suis loin de partager cette opinion. Je crois au contraire que lorsque cette terre neuve, compacte depuis des sièdes et dépourvue totalement de calcaire,

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aura été aérée par plusieurs années de culture et aura acquis les sels chimiques qui lui manquent, on pourra recommencer, et cette fois avec un succès certain, l'essai de plantation de pommes de terre; car l'eau, qui pourra s'écouler plus facilement, ne pourrira plus le tubercule, et sa maladie, connue en France, pourra ■ se traiter ici comme là-bas. Ce jour-là, par exemple, notre pays verra tarie radicalement une de ses sources principales d'exportation au Brésil (l).

Ce que je viens d'expliquer pour la pomme de terre est vrai pour toutes les plantes qu'on ne trouvera pas déjà cultivées dans le pays neuf où l'on s'installe. Tout oolon nouveau venu devra toujours chercher à réagir contre sa propre opinion que rien n'était bien dans le pays avant son arrivée. Et si, par aventure, il était élève de notre Institut agronomique, il devrait mettre tous ses soins à ne pas se servir — au commencement — des études savantes qu'il a pu y faire.

Je demande pardon à ceux de mes lecteurs que n'intéressent point ces détails im peu techniques, mais j'ai cru devoir les donner pour ceux que hante l'idée colonisatrice.

Le temps s'écoulait rapide au Jacarehy en promenades dans les champs déjà défrichés, pour y visiter les travailleurs, et en visites chez les caboclos.

Le caboclo est le paysan brésilien. C'est la race issue

(i) Rapport de M. Ritt, consul de France à Rio-de -Janeiro.

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des croisements entre Indiens, nègres et les premiers immigrants européens (Portugais, Polonais, Allemands et Italiens) venus sur cette terre. Cela forme un type bizarre dont les caractéristiques principales sont une paresse invétérée, un invraisemblable manque de besoins et un enfantillage dont la superstition naïve n'est qu'un corollaire.

Comme paresse, je n'ai jamais rien vu de pareil; ils restent des heures accroupis au soleil sans faire quoi que ce soit, et sans que cette inaction et cette immobilité même semblent les fatiguer le moins du monde. On ne peut guère les employer comme travailleurs à la journée, à moins de ne pas les quitter un instant Le fait suivant donnera une idée de cette fainéantise : un jour, j'avais été, avec l'aîné des frères P..., à l'extrémité des champs de culture, surveiller une douzaine d'ouvriers occupés à couper du bois. Ce sont en général des bûcherons de premier ordre : ils manient la hache avec une force et une dextérité pour ainsi dire inconnues en France; et c'est merveille de les voir mettre à bas en quelques minutes un des gros géants de la forêt vierge. Le chantier était très animé, chacun était à son poste et, sous l'ceil du m^tce, travaillait avec une ardeur d^e de tout éloge. Nous nous promenions de long en large et, tout en causant, nous nous étions éloignés d'eux et nous étions assis sur un vieux tronc d'où on voyait sans être vu : au bout de peu de temps, un premier ouvrier s'assit sur l'arbre

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qu'il venait d'a.battre et alluma sa pipe. Voulant voir jusqu'où cela pouvait aller, mon ami ni moi ne bougeâmes. Bientôt un second imita le premier, puis un troisième... Quand nous revînmes, ils étaient tous couchés!

Leur paresse n'a d'égal que leur manque de besoins : ils vivent tous ensemble, le père, la mère et les enfants (il y en a rarement moins de six, mais quelquefois quinze), dans une case de quelques pieds carrés dont les murs en bois et le toit en feuilles de palmier les prot^ent approximativement contre les intempéries. Ils y dorment beaucoup, couchés sur un lit de feuilles sèches ou dans un hamac en jonc^ et y mangent peu. Leur nourriture se compose de farine de manioc délayée dans de l'eau et de fejâÔs. Quand, par hasard, l'homme a gagné quelque argent, ils ajoutent à ce frugal repas un peu de viande sèche (came secca) et la plus grande abondance possible de cachaça. Autour de la case, une demi-douzaine de poules, et quelquefois un cochon, se promènent dans les «plantations». Je ne trouve pas d'autre mot, bien que celui-ci soit impropre pour indiquer le champ minuscule où l'on trouve un petit carré de fejâôs, un autre de manioc, un troisième de canne à sucre, et quelques pieds de café. Ces différentes cultures, réduites à leur minimum, nourriront la famille — et vous entendez bien qu'elle est nombreuse — pendant toute la saison [H:ochaine : le manioc servira de pain; les fejâôs feront office de

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plats de viande, légumes, entremets et dessert; le café fonnera la boisson et le jus de canne sucrera le café. Si, par aventure, la pitance est un peu juste, ils exécuteront à la lettre notre vieil adage cqui dort tMne» et fermeront l'œil dans l'espoir d'un dîner plus copieux que le déjeuner...

On pourrait croire qu'avec une telle nourriture ces gens sont incapables de tout travail énergique. Détrompez-vous. Quand ils veulent, — je reconnais qu'ils veulent rarement, — ils montrent une énergie et une vigueur dont beaucoup de nos paysans français seraient peut-être incapables. J'ai dit leur force à la hache. Ils sont également curieux à la chasse, dont ils sont tous passionnés, et où nous les suivrons tout à l'heure. Dans une fête, ils passeront très bien deux nuits et une journée à danser, soutenus seulement pendant ces trente-six heures par la cachaça et quelques sucreries avariées vendues à des prix très élevés par le négoce voisin.

Ces fêtes dansantes, qu'on nomme, suivant les circonstances, batlida, fandango ou bailinka, se donnent à tout propos et hors de propos. Un caboclo a fini sa récolte de manioc, il donne un bainhnha ^tit bal); un autre vient de refaire le toit de sa maison ou de lancer une pirogue neuve sur le rio, il donne un fandango... Souvent aussi, c'est à l'occasion d'im baptême que ces fêtes ont lieu.

Le baptême est le sacrement le plus en honneur

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LA PAZENDA DU JACAREHY 157

chez les habitants de ces contrées. Celui du mariage leur apparîdt beaucoup moins utile.

Par exemple, ils attachent une bien plus grande importance que nous au titre de parrain et de marraine. Un parrain et une marraine deviennent le compadre et la comadre du père et de la mère de l'enfant. Entre eux, ils ne se donneront plus que ce titre et le compadre ^ra considéré dans la famille à l'égal, au-dessus mêm^ des plus proches paxents. Les parents qui vous demandent d'être le parrain de leurs enfants et de devenir ainsi leur compadre vous font un très grand honneur; ce serait leur faire une injure mortelle que de refuser.

J'ai assisté, pendant mon séjour, à deux ou trois de ces petites fêtes, car mes amis, en raison de leur situation dans le pays, sont très demandés comme compadres. Le jour fixé pour le baptême, on part de grand matin en pirogue pour Antonina, la paroisse la plus rapprochée; il faut près de trois heures pour y aller, et il est nécessaire de traverser une partie de la baie de Paran^ua...

Le filleul, quelquefois, enjambe tout seul la pirogue, car les parents ont attendu pour faire cette fête coûteuse qu'il ait un petit frère ou une petite sœur : c'est le baptême à la grosse. . . Arrivés à Antonina, on va vite à l'élise, où le fadre (le curé) baptise les néophytes et reçoit un petit cadeau. Puis on va déjeuner i c'est une débauche de charcuterie, viande

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158 FAZENDAS ET ESTAHCIAS

sèche et cachaça. On rentre le soii p>our dîner dans la case 'la plus rapprodiée du chemin de fer, car c'est la voie centrale, à peu près la seule par où pourront arriver les invités. Mes amis, tout contre la voie, sont exceptionneUement placés à cet effet I

Après lie dîner, — nouvelle débauche de cervelas, viande sèche et caohaça, — oo tire quelques foguetles (fusées) dont les éclats multicolores préviennent les invités que la fête commence et qu'ils peuvent se mettre en route. Bientôt après, on aperçoit une lueur qui se promène sur la ligne du chemin de fer. Ce sont les plus proches voisins qui arrivent déjà. Suivant le lot^ ruban des rails, ils s'avancent en file indienne derrière le chef de la famille agitant un tison enflammé pour en tirer la plus grande clarté possible. Suivant leur habitude, ils vont pieds nus. Mais tout à l'heure, à quelques dizaines de mètres de la maison, ils se formeront en cercle autour du père agitant de plus belle son tison, et, à la lueur du flambeau paternel, les jeunes gais (moços) et les jeunes filles (moças) introduiront péniblement dans des souliers leurs pauvres pieds, fort ennuyés de cet attentat à leur liberté individuelle.

Ces souliers sont un des signes extérieurs de richesse les plus évidents. Aussi, ceux qui n'en ont pas meurent d'envie d'en avoir. Ceci me rappelle l'histoire qui me fut contée là-bas par un ingénieur important du Parana. Européen de naîs'iance, mais établi au

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LA PAZENDA DU JACAREHY 159

Srésil depuis de longues aimées, il est arrivé par son travail et son intelligence à occuper dans ce pays une situation des plus justement enviées. II était depuis peu de temps au Parana quand il fut invité à aller à un fandango. Il y alla seul et sans armes. Quand on est étranger, quand on ne possède pas bien la langue, ce n'est pas absolument prudent, car, bien que le naturel du pays soit très doux, l'ivresse brutale de la cachaça le rend parfois peu comntode. Je me hâte toutefois d'ajouter que les rixes sont rares, et ce danger très minime dans la réalité.

Notre jeune ingénieur ne se sentait pas très à l'aise tout seul au milieu de ces %ures étrangères. Assis dans un coin, il ne bougeait guère, quand un grand escogriffe vint se poser devant lui en roulant des yeux terribles. C'était justement le père d'une jeune fille à laquelle il avait .précédemment conté fleurette, et, ma fot, ne se sentant pas la conscience tout à fait tranquille, il redoutait de la part de cet individu de justes mais ennuyeuses remontrances dont le résultat final pouvait devenir tout à fait désagréable... Et après chaque danse, cet homme venait se planter devant lui, sans dire un mot, mais avec un regard que le jeune honmie trouvait féroce Cette situation ne pouvait durer indéfiniment. Après une valse échevelée, le cabodo vint se poster encore une fois devant sa tremblante victime : a Donnez-moi vos souliers, • fit-il, d'un ton qui n'admettait pas de réplique... Le ûialheu-

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reux s'exécuta. Aussitôt, le bourreau se fit aimable et proposa un verre de cachaça, puis se remit à danser avec une nouvelle ardeur. Pendant ce temps, le pauvre ingénieur, assis sur son banq ses chaussettes à l'air, attendait patiemment que son emprunteur de souliers voulût bien les lui rendre. Mais ce fut en vain. Ce père dénaturé estimait sans doute l'honneur de sa fille à une paire de bottines, mais il l'estimait à cela. Et le lendemain, le jeune séducteur, enrhumé, éreinté par une nuit d'anxieuse insomnie, dut rentrer chez lui pieds nus, cruelle nécessité quand on n'en a pas l'habitude'

Mais je reviens à ma fête.

Peu à peu la salle de bal se remplît; on s'empile sur les bancs et les chaises placés le long du mur, on boit de la cachaça, on grignote des sucreries (des docts), mais on ne danse pas. Qui attend-on? On attend M. rin^îecteur du quarterâô.

M. l'Inspecteur du quarterâô (lisez quarteron) est im personnage. Une partie du district est soumise à son autorité, qui tient du juge de paix, du sous-préfet et du garde champêtre. Toutefois, ce n'est pas pour cette raison qu'on attend M. l'Inspecteur; il ne faut point vous égarer; nous ne sommes pas ici à un bal officiel et nous ne tenons nullement à voir le premier quadrille ouvert par le représentant du gouvernement Non C'est simplement parce que M. l'Inspecteur du quarterËÎÔ du Jacarehy joint à ses fonctions honori-

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LA FAZENDA DU JACAREHY i6i

fiqiies celles de joueur de violon dans les bals publics et privés...

M. l'Inspecteur du quarterâô du Jacarehy est un type. Son âge est de soixante à quatre-vingt-dix ans. Il a toujours été dans le pays, qu'il a peuplé, durant une existence bien remplie, de nombreux descendants. € Tous les habitants de ce pays, s'écrie-t-il, sont plus ou moins mes enfants!* M. rinspecteur exagère.

Ce magistrat a des ennemis. Ceux-ci prétendent que sa justice n'est pas boiteuse : il donne invariablement tort au plaideur qui a fait le moins joli cadeaa Dernièrement même, les outils de l'équipe des cantonniers du chemin de fer ayant disparu, ces méchantes langues insinuaient qu'on les retrouverait facilement chez M. l'Inspecteur. Mais ce sont là, bien certainement, bruits malveillants, calomnies envieases et imméritées...

M- l'Inspecteur arrivé, on se met à danser aux accords de son violon. Ce violon, à lui seul, mérite une description. Tout petit, tout petit, il rend seulement trois notes, toujours les mêmes, mais il les rend indéfiniment Et sur ces ttob notes, on valse, on polke, on danse la danse du pays, qui consiste à se promener les uns derrière les autres en frappant violemment et en cadence des pieds et des mains.

Les danseurs immobilisés par le manque de moças viennent renforcer le violon administratif en chantant sur une voix triante les louanges des nudtres de la

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(naison... C'est tout à fait amusant et pittc^esque Jusqu'à minuit.

... Passé cette heure, ça ne l'est plus autant pour nous autres Européens. II nous faut subir toute la nuit les trois notes du violon de l'Inspecteur et les chansons laudatives des invités. Et cela, jusqu'à huit heures du matin, car le lever du soleil, loin de les calmer, semble redonner une nouvelle vigueur à ces enragés... Heureusement ça n'est qu'un petit bai, un simple bailinha; si c'eût été un véritable fandango, j'en aurais eu pour toute la journée et pour toute l'autre nuit! A en juger par l'énervement produit par ces douze heures d'audition des trois notes du violon, je me suis souvent demandé si je ne serais pas devenu fou.

Car il n'y avait pas à l'éviter. Où aller?

Au moment des grandes fêtes populaires parisiennes, on peut encore s'enfuir dans quelque paisible coin de provinœ; mais là!... On n'a même pas la ressource de pouvoir passer la nuit dehors; les moustiques vous y dévoreraient

Car les moustiques sont, avec le violon de l'Inspecteur, ime des plaies du Jacarehy. J'ai pu, pendant mon séjour, me livrer à une étude approfondie de ces ennuyeuses bestioles. Il y a le barigui minuscule, qui revient à chaque nouvelle lune; le buiuco, sorte de taon qui vous mord traîtreusement sans vous faire aucun mal et vous laisse en s'en allant un minuscule point rouge qui démange horrib1en>ent, et les pemes-

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iongas, dont l'espèce est communément appelée cousin en France.

Ah! ces moustiques... on en parle bien moins en France que des serpents à sonnettes, mais ils sont pourtant bien plus ennuyeux. Les serpents, au moins, ils restent chez eux, ils ne mangent que rarement le pauvre monde, tandis que les moustiques vous dévorent toute la peau. . . Et je suis bien de l'avis de M. Groscdaude, qui dit, dans son voyage à Madagascar, que c'est là une pénible façon de laisser sa peau dans les pays chauds ! Il est vrai que ni lui ni moi n'avons tâté d'une autre manière.

Du reste, dans ces contrées, les infiniment petits sont peut-être les animaux les plus nuisibles. Voyez les fourmis. Ces petites bêtes vous dévorent un hectare de pommes de terre ou de haricots sans qu'il soit, pour ainsi dire, possible de les arrêter. C'est extrêmement curieux de les voir faire : elles se partagent la besogne; les unes montent sur la plante, dont elles découpent les feuilles en petits carrés qui tombent par terre; là, d'autres fourmis ramassent les petits carrés et les portent à la fourmilière, en suivant toutes le même diemin. C'est même cela qui cause leur malheur, car en les suivant on arrive forcément à leur maison, à laquelle le planteur s'empresse de mettre le feu au coucher du soleil, quand toutes les retardataires sont rentrées au bercail. Mais souvent la fourmilière est dbsimulée dans le bois à une grande distance; on

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perd la trace des founnis, et il est, dans ce cas, in^ras^ sible de s'en défendre. Il y en a parfois des qtiantités considérables. Dans une roça nouvelle (i) de moins de deux hectares, j'en ai vu détruire jusqu'à dnquaitte nids. Mais U n'y en a pas toujours autant, et cette roça détenait le record...

Le temps passe au Jacarehy sans que je m'en aperçoive, tant l'œuvre des frères P... me passicHine. Cette vie ,de colons perdus dans une forêt, éloignés de tout et de tous, vivant avec leurs caboclos, respectés et aimés d'eux, luttant contre la nature et parvenant à la dompter, a un charme tout spécial, que ma plume rebelle ne parvient pas à bien rendre. Le bouleyardier endurci ne connaîtra jamais les joies du colon; Bou~ bouroche ne comprendra jamais. sa fierté :

Il supprime par le fer et le feu la forêt séculaire ; il se bat contre eUe, car elle se défend, elle repousse, elle tente d'étouffer traîtreusement la faible tige de maïs, à peine sortie de terre, espoir des futures moissons; il voit enfin le champ couvert de longues tiges qui. jaunissent au soleil, et bientôt la récolte vient récom.penser ses efforts.

Les travaux journaliers, sont, coupés de temps à autre par des promenades, des chasses et des pêches en. pirogue sur la baia Le souvenir le plus agréaitle de ces excursions fut une ejqjédition de quatre jours et trois

(t) So^a veut dire un champ DOuTcUement défriché. ...

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nuits dans la forêt vierge, dans le sud de la propriété. Par une belle matinée d'octobre, nous partions avec l'aîné de mes amis pour cette excursion. Je vous présente tout d'abord nos acolytes : en tête marche Joackim, dit le Sauvage ou l'Indien; né dans la forêt mème^ proclamé par tous comme connaissant le mieux le matto (le bois), il nous servira de guide; il porte son fusil, sorte de carabine à mi coup et à capsule, son facâi) (i), grand couteau très effilé servant à faire la picada (le chemin) dans la forêt, et un petit sac rempli de farine de manioc "Pedro arrive ensuite; c'est l'bomme indispensable, métis fort comme un taureau, doux comme un agneau, ne connaissant pas la fatigue, et toujours de bonne humeur; c'est lui qui nous fera la cuisine et le café et portera nos bagages, une grande besace remplie par deux pains (la boule de son du régiment), im sac de farine de manioc, du café, du sel, du sucre, une casserole et une chocolateira, sorte de bouillotte du pays. Mon camarade et moi, nous avançons ensuite, portant notre fusil, nos cartouches, une couverture en sautoir et, pendu au côté, l'indispensable facâô. Derrière, fermant la marche; le Mandouc, compadre de mon ami (j'ai dit l'iniportance de ce titre), portant son fusil et sa besace de manioc, et Valentin, caboclo d'origine allemande, assez indépendant de caractère.

(i) Prononcez h façon n,

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A une fenêtre de la petite maison de bois, le frère qui reste pour la surveillance de la fazenda agite son mouchoir... et nous ne pouvons nous empêcher de rire en pensant à Robinson partant à la découverte dans son île déserte

Nous arrivons bientôt à la case de Valentin, dernière habitation sur notre route. Le Mandouc y retrouve sa femme et son chien de chasse; il embrasse l'une et emmène l'autre. En route I

Nous suivons d'abord à travers des bois très touffus, mais où on voit peu de beaux arbres, un chemin frayé et connu qui mène à un endroit appelé la Floresta, où nous retrouverons des vestiges d'habitation et un reste de plantation de caféiers, bananiers et orangers. Toute cette partie de la propriété a dû être cultivée au temps de l'esclavage et abandonnée depuis. Nous y déjeunons. Tandis que Pedro prépare le café, le Mandouc, tout en avalant sa farine de manioc, fait entendre un petit sifflement tout spécial Je m'aperçois bientôt qu'il est entré en conversation avec un oiseau qui lui répond de très loin d'abord, puis plus près, par un gloussement comparable à celui du dindon, mais moins yeolongé. Il m'offre de le tuer. Je vais avec lui me poster dans le fourré sous un arbre et bientôt un perroquet, g^os comme un pigeon, au plumage rouge, vert et noir, vient se poser sur l'arbre sous lequel nous sommes postés, et d'où je le dégringole rapidement. Nous en tuerons une vingtaine durant 'expéditioi^ et toujours

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de la même manière... Voilà un gibier duquel on peut dire qu'il n'y a qu'à siffler pour qu'il vienne 1

Nous repartons, remontant pendant quelque temps le cours du Jacarehy. Il n'y a plus trace de chemin, et, seul, Joachim, notre guide, sait à peu près où il va. Notre projet est de gagner les montagnes du fond de la fazenda, et voir s'il y a de l'autre côté, ainsi qu'on le dit, une autre grande vallée semblable à celle du rio Jacarehy.

Nous marcherons nord-sud la première journée, nordest-sud-ouest, puis nord-sud pendant la seconde et une partie de la troisième, et enfin sud-nord le reste d'il temps. Ces renseignements, techniques et inutiles, étant donnés, je continue le récit de nos pérégrinations...

Donc llndien, par devant, fait la picada, et, tout le tenip^ infatigable abat la brousse devant lui; chemin faisant, il se baisse, donne un coup sec par terre et jette quelque chose dans le fourré. Je m'informe; il paraît que c'est vu petit guatijara, serpent très venimeux, qu'il vient de tuer. Cela n'a pas eu l'air de l'émouvoir beaucoup, et il me semble qu'à sa place, si j'eusse été pieds nus comme lui, cela m'eût fait plus d'effet. Affaire d'habitude !

Nous voici tout à fait smr les bei^s du Jacarehy. C'est ici un torrent aux eaux cristallines. Nous nous faufilons à travers les lianes, cherchant un gué. Nous en trouvons un bientôt, un peu au-dessous d'un endroit

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où deux autres petits torients, écumant dans les

pierres, mélangent leurs eaux à celles du Jacarehy, dans Tin fracas assourdissant Le site est grandiose, avec ses arbres extraordinaires de hauteur, tout couverts de parasites, de lianes descendant, gradeuses; des plus hautes branches pour se tremper dans le torrent. A l'abri de la haute futaie, des palmiers, des fougères et de lianes encore s'entre-croisent et s'enlacent dans un fouillis mystérieux de sombre verdure. Laissant la rivière à notre droite, nous nous enfonçons lentement dans la forêt, achevant la picada ébauchée par l'Indien. Tout à coup, il fait s^e d'arrêter et part comme une flèche, puis revient très vite en disant tout bas lalete. Ce mot, qui veut dire sanglier, semble avoir rm pouvoir magique sur nos compagnons de route. En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, ils ont jeté à terre leurs sacs à manioc et ont disparu. Seul, le boa Pedro, qui n'a pas de fusil, ne nous a pas quittés. Nous voilà seuls, sous la voûte ombreuse, et nous n'avons plus qu'à attendre le retour de nos chasseurs, car, pour nous, vulgaires Européens, il ne nous faut pas songer à courir aux «passées». Pour tuer le temps, Fedrc^ ie bon hercule, abat un arbre avec son facâô pour se faire une canne. Avec mon ami, nous nous asseyons sur le tronc ponm d'un vieux figuier tombé de vieillesse. Afffès une heure et demie d'attente, nos chasseurs reviennent, rapportant un tatete de la grosseur d'un petit ragot

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LA FAZENDA DU JACAREHY i6p

II sera d'une grande utilité pour améliorer notre frugal ordinaire.

Vers cinq heures, nous nous arrêtons près d'une petite source pour camper. Le campement dans la forêt, maintes fois déaili est la chose la plus curieuse pour un novice comme moi

Les hommes se partagent la besogne : le sauvage, dont le rôle se borne à nous diriger et à piquer le chemin, a fini la sienne. Il s'assied et fume silencieusenient Mandouc abat des arbres avec son facâo; l'adresse et la force de cet homme sont extraordinaires; il vous abat un arbre gros comme un tion chêne de nos pays en quelques Instants, avec ce simple couteau de cuisine...; les arbres abattus sont, il est vrai, d'essences tendres. Valentin construit le rancho avec les feuilles des arbres abattus, et, avec le bois, le bon Pedro fait du feu. Quant à nous, jeunes débutants dans la vie nomade, nous nous prenons à la besogne modeste de plumer les surucuas (perroquets) et les fombas (pigeons) tués par nous ou nos hommes dans la journée. Pedro nous cuk sur le feu un chou-palmiste (ils abondent dans la forêt), qui, avec notre rÔti de perroquets, forme on dîner exquis, arrosé par l'eau claire de la source coupée d'un doigt de cachaça Tout en dégustant le café, nous devisons avec mon camarade, boulevardier repenti, des potins lointains de la grande métropole, et cela n'est pas banal sous la voûte épaisse des grands géants tropi-

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eaux, semblant danser une ronde fantastique à la lueur rougeoyante de notre brasier.

Roulés dans nos couvertures, nous nous couchons sur notre lit de feuilles de palmiers... On est bien dans le creux de ce canapé.

Seulement le terrain est un peu en pente, et à chaque instant on se retrouve dans le feu, que les hommes tiennent allumé toute la nuit pour tenir éloignés les malintentionnés tels que tigres, moustiques, etc II me faut bien avouer que la position demivertic^ avec les pieds dans un brasier n'est pas la meilleure pour obtenir le sommeil Je sais bien que cela tient les pieds chauds, mais il ne faut d'exagération en rien. On s'y fait cependant, et je finis par m'endormir,

A l'aube, les gazouillements des hôtes ailés de la forêt me réveillent. Le fidèle Pedro est là, préparant le café; mais les trois autres ont décampé pour aller , chasser, car la chasse est peut-être la plus violente , passion du caboclo.

Il n'y a rien à faire qu'à espérer (esperar, attendre). Et nous espérons ainsi de cinq heures du matin à neuf heures. Cette longue attente est énervante, et je comprends cette préoccupation, qui semble constante chez les exp!oratem:s, de rassembler et retenir tous : leurs porteurs, puisque pour une simple promenade en forêt on a tant de peine à partir. Que serait-ce si cda devait durer six mois ou un anl

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Nous partons enân. Chemin faisant, nos hommes tuent un jacu (sorte de faisan), deux macucos (oiseau de la grosseur d'un faisan) et une jacutinha (l), très bel oiseau de la grosseur d'une dinde, blanche et noire, avec une aigrette de même couleur. Four nous, nous devons nous contenter de gibier de moindre importance, car la chasse aux oiseaux nommés plus haut est à peu près impossible pour tout autre que le naturel du pays. Jugez-en :

De dix minutes ea dix minutes le Mandouc souffle dans une espèce de mirliton et en tiie un son rauque, défiant toute comparaison avec aucun cri civilisé. Tout d'un coup, nos hommes s'arrêtent et écoutent; un cri lointain a, parait-il, répondu à l'appeL Nous, régulièrement, nous n'avons rien entendu du tout, mais eux ont reconnu le chant d'un jacu ou d'un macuco ou de tout autre oiseau ; et les voilà disparus -comme par enchantement, courant pieds nus dans l'impénétrable fourré. Comment les suivre?... Nous avons déjà bien assez de mal à nous fauAler dans le chemin primitif que l'Indien trace devant nous, à grands coups de son facâô... Un quart d'heure, vingt minutes s'écoulent dans l'attente; on entend un coup de fusil, et bientàt après nœ caboclos reviennent; l'un d'eux rapporte un oiseau sur son épaule, ou attaché à sa ceinture...

Cependant le terrain s'est transformé; nous mon*

(i) Ptononcei ^hmv. macauce etyoeouliiu.

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tons des pentes très escarpées, couvertes de bois splendides, aux essences précieuses.

Il fait très chaud, et la soif se fait assez cruellement sentir. Enfin, l'Indien nous annonce le voisinage d'une nappe d'eau à quelques centaines de mètres au-dessous de nous, dans un ravin que nous côtoyons depuis un moment Deux des nôtres vont à l'eau, tandis que nous nous asseyons paisiblement en les attendant. Le site étant très beau, nous décidons de déjeuner là.

J'essayais d'înguigiber une trancbe récalcitrante de tatete roulée dans la farine de manioc, quand je vois mon ami le sauvage et le Mandouc écouter attentivement en se regardant tous deux en chiens de faïence Le Mandouc pousse un sifflement aigu. Cet homme a dans son gosier les cris de tous les animaux de la création! Un autre sifflement, très lointain, lui répond, — Macaco (i), fait l'Indien, et tous, silencieusement, sautent sur les fusils et courent se poster à genoux à vingt mètres de nous sans qu'on ait pu entendre le craquement d'une feuille. Mandouc, pat une méprise qui lui deviwidra habituelle les jours suivants, a pris mon fusil au lieu du sien... Je ne puis donc me joindre à eux et me contente de les suivre de l'œiL Je vois le Mandouc épauler, tirer, et j'entends la chute pesante d'un corps. Je cours, et j'aperçois, essayant de se traîner encore, un singe de 80 centimètres environ,

(1) Singe.

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nous faisant les plus vilaines grimaces qu'on puisse imaginer. Un singe tout barbu et tout noir comme un magistrat de notre troisième et indivisible République.

On l'achève d'un nouveau coup de fusil et nous l'emportons. Le soir, à l'étape, Pedro le dépouille et nous en fait un rata... J'en ai goûté, car il faut bien goûter de tout. Sans parti pris et sans aucune idée préconçue, c'est franchement mauvais. Je souhaite pour les anthropophages que le vrai homme soit meilleur!

Cette «mort du singe» a été le grand événement de la journée. Il convient cependant d'ajouter que nous n'avons cessé de gravir la montagne. Notre baromètre donne déjà 250 mitres d'altitude. Les essences d'arbres ne sont plus les mêmes que dans la plaine et les palmiers deviennent rares. Les grands arbres, les géants de la forêt, nous quittent, eux aussi, et, à mesure qu'ils disparaissent, la broussaille devient plus épaisse et notre guide a fort à faire pour nous frayer un passage.

Nous arrivons ainsi dans un endroit sauvage au delà de toute expressioiL L'Indien lui-même avoue n'y être jamais venu : à notre droite, un mince filet d'eau disparaît tout de suite dans un ravin escarpé, tout recouvert d'arbres, d'arbustes, de lianes, d'arbres tombés, de ronces, etc. C'est un fouillis admirable, le vrai fouillis désordonné de la forêt vierge. Et des deux côtés surgissent, du fourré impénétrable, de

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grands arbres foranant voûte au-dessus du ravin, l'enveloppant dans un sombre et mystérieux crépuscule. Ce site est vraiment troublant de grandeur sauvage.

Nous allons camper ià. Seulement nous allons être encore en pente... Mais, la fatigue aidant, nous ne nous en apercevrons même pas.

Au milieu de la nuit, je suis éveillé par un coup de feu, tiré en l'air, paraSt-iL II y a un brasier à rôtir trois ou quatre boeufs. Mon camarade, assis à c6té de moi, sous le rancho, grille paisiblement une cigarette. Encore tout ensommeillé, je lui demande ce qu'il y a. c II y a tm tigre. — Hein? — Il y a un tigre à cinquante -mètres d'ici. » Ced me réveille tout à fait c L'as-tu vu ? — NoiL — L'as-tu entendu .' — Je ne sais pas ; j'ai entendu un petit sifflement. . . ■ Cette fois, je crus à une fumisterie, «Dans les ménageries, ça rugit, ces bêtes-là, — Tu peux plaisanter si tu veux, reprend mon ami, mais ce qui est sûr, c'est que les hommes m'ont réveillé pour me dire qu'ils avaient entendu le tigre; ils ont fait un feu à incendier toute la forêt, ils ont glissé des balles dans leurs fusils, et tu vois la tête qu'ils font.» Le fait est qu'ils n'avaient pas l'air très rassurés. Je veillai un instant, carabine au poing; inais, ne voulant pas perdre toute ma nuit à attendre un tigre problématique, — et siffleur par-dessus le marché, — je me rendormis bientôt du soimneil du juste 11 n'en fut pas de même ipour nos caboclos, qui veillèrent toute la nuit et entretinrent le feu avec

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une vigilanœ de vestales... La crainte du tigre est beaucoup plus grande chez le cabocio que la crainte de Dieu, C'est à peu près le seul animal qui leur inspire une véritable peur; c'est, il est vrai, le seul dangereux de ce pays, mais il y en a si peu que ce darder n'est pas extrême.

Nous devions partir à six heures du matin, mais comme la veille nous devons attendre nos honmies. Le jour a dissipé leur peur du fauve et ils sont partis à. la chasse.

La marche commence à huit heures; elle se continue plus pénible de minute en minute ; nous escaladons maintenant les derniers contreforts de la montagne et notre baromètre nous donne un peu plus de 400 mètres d'altitude. La végétation n'a pas diminué pour cela, au contraire; l'absence des grands arbres, qui interceptent l'air et la lumière à leur profit, donne une vigueur exagérée aux lianes, parasites et arbustes de toute sorte, et notre guide a fort à faire pour nous frayer un chemin.

Le sommet du pic est boisé comme le reste; on aperçoit, à travers les lianes, l'océan de verdure qui s'étage au-dessous de nous et court en petites collines jusqu'au gros massif de la serra do Mar. De l'autre côté, dans le lointain, les eaux de la haute mer scintillent au soleil comme un grand lac d'argent.

La marche, pendant l'après-midi de cette troisième journée, est extrêmement pénible Le versant de la

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montagne, que nous descendons maintenant, est 63lonné par cinq grands ravins presque à pic au fond desquels coulent de minuscules torrents. Il nous faut descendre au fond, -puis remonter l'autre pente en nous accrochant aux lianes et à toutes les aspérités. L'effort est continu et la gymnastique souvent pénible. Mais qud spectacle! Et quelle plume suffisamment habile pourrait rendre vivante cette promenade, en décrire tout le pittoresque grandiosement sauvage!,..

La végétation semble encore plus affolée de sève et de puissancre qu'en aucune autre partie de la forêt J'ai vu plusieurs fois, sur de grands blocs de pierre toute nue, des arbres de 15 mètres de haut; leurs puissantes racines enserrent tout le bloc et s'en vont puiser dans la terre la vigueur et la force. Mais avant qu'elles arrivent jusque là, de qiioi et comment ces arbres ontils vécu?

Vers quatre heures, harassés de fatigue, nous nous arrêtons pour camper sur un joli petit terre-plein, pas trop fourré et tout rempli de ces délicates fougères arborescentes que l'on conserve avec tant de peine dans nos serres de Fiance, et qui sont ici des arbustes élégants et vigoureux.

Notre quatrième journée commence, comme les précédentes, à attendire nos enragés chasseurs. Quelle patience, mon Dieu ! il faut avoir avec ces gens-là. . .

Vers trois heures du soir, nous repassons le rio Jacarehy à quelques kilomètres au-dessous de notre

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premier gué et nous retrouvons, bientôt a^aès. le chexnin de la Floresta qui nous semble une route nationale, après ces quatre jours passés dans les picadas de riodiea

... Quel est ce chalet? C'est la case de Valentin. Et un peu plus loin, ce beau château ? C'est la maison en bois des frères P...

Nous y voilà bientôt.

Tout est relatif. A moa arrivée, elle m'avait para modeste; maintenant, c'est un p^ais à mes yeux. Pensez donc! On y trouve des chaises, des fourchettes, des assiettes.

Dans ma chambre il y a un lit I Un lit qui n'est pas en pente!...

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