CHAPITRE VII
l'état du PARANA — LES CAMPOS
J'avais pens^ tout d'abord pouvoir me rendre du Farana en Argentine par terre et par les rivières, c'est-à-dire rejoindre le rio Parana à travers le sertS, jusqu'à rembouchiire du rio Iguassû, descendre ensuite à la petite ville argentine de Posada, et là, prendne les bateaux qui, en quelques jours, vous descendent par le rio Parana jusqu'à Buenos-A)Tes. Ce voyage aurait eu l'avantage de me faire traverser uoe partie de ce fameux serlSh desconhecido, encore mal connu, et les rives admirables, dit-on, du Paraguay et des provinces argentines. Malheureusement, si la seconde partie de ce projet, c'est-à-dire la descente des rivi^ies en bateau^ est d'une exécution facile, il n'en va pas de même de la longue traversée du bois viei^e qu'il me fallait faire pour atteindre l'embouchure du rio Iguassû. Il me fallait pour cela organiser toute une petite caravane de porteure, et disposer environ de trente jours pour atteindre Posada.
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L'ÉTAT DU PARANA. — LES CAMPOS flos
■La première des conditions pour bien voyager est de ne pas être pressé. Et je l'étais. M'étant attardé beaucoup p]us que je ne le pensais dans les Etats de Rio et Saint-Paul, j'étais déjà en retard de près de trois anois sur l'horaire primitivement fixé; et la date de mon retour en France ne pouvant être reculée au delà d'un certain délai, il me fallait gagner l'Argentine par les voies les plus rapides, sous peine d'écourter considérablement et même de voir supprimé complètement mon séjour dans cet intéressant pays. Force me fut donc de renoncer à mon premier projet Mais, cependant, ne voulant pas partir sans avoir vu les Campes du Paiana, qui constitue:^ en somme la partie la plus importante et la plus curieuse de œ pays, je résolus de pousser ime pointe jusqu'à la petite ville de Guarapuava, la dernière cité importante avant d'atteindre le sertâo, située à 200 kilomètres de Ponta Grossa, point terminus de la voie ferrée, et à un peu moins de 400 kilomètres de Cuiityba. Mais cette petite promenade elle-même nécessitait un guide, et plusieurs mules de selle, à partir de Ponta Grossa, car il fut convenu qu'un de mes amis. P..., m'accompagnerait dans ce voyage. Tout cela fut rapidement organisé grâce i la coutumière obligeance du directeur du chemin de fer.
En attendant le jour du d^art, je fus convié par le sympathique consul de Belgique à une chasse sur le rio Igua&sû, sur un petit transport à vapeur dont le
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3o6 FAZENDAS ET ESTANCIAS
travail consiste en temps ordinaire à apporter à Porto Amasonas, station du chemin de fer sur le rio, ]'hervamatte récoltée par les riverains. La chasse ne fut pas des plus fructueuses, et le gibier d'eau mit une réelle mauvaise g^râce et une obstination de mauvais aloi à ne se point montrer; mais la seule promenade en bateau sur cette majestueuse rivière dont les bords restent cachés, tout recouverts des vertes broussailles de la forêt, en satisfaisant •mon amour du pittoresque, me dédonamagea amplement de ma déception de chasseur.
Il est regrettable qu'une série de chutes interdisent à la navigation de descendre le rio Iguassd jusqu'à son embouchure dans lie rio Parana, car alors le voyage par voies fluviales jusqu'à Buenos-Ayres ne eenût plus qu'im jeu, et, à coup sûr, l'Etat du Parana y gagnerait beaucoup. Il n'est pas impossible qu'un jour on tourne la difficufté par un canal et une série d'écluses; mais actuellement, les dépenses nécessitées par ce travail énorme ne seraient pas justifiées par le maigre trafic qui pourrait en résulter au début
Eniin le jour du départ arriva, et, en comp^nie du directeur de la compagnie et de l'ingénieur «i chef de la voie, un Français, Bourguignon de pure race, nous fn^es tm beau matin le train pour Ponta Grossa, oili notre guide et nos mules devaient nous attendre.
Nous nous arrêtons en route pour visiter la colonie
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L'ÉTAT DU PARANA. — LES CAMPOS ao?
de Thomas Cuelho, peuplée en majeure partie de Polonais, qui font surtout, dans cette colonie, de la culture maraîchère, l'écoulement des produits étant rendu facile par le voisinage de la capitale de l'Etat. On y cultive aussi le seigle en grande abondance, maïs surtout, je crois, pour la consommation locale. L'immigrant polonais n'a pu se faire, en effet, à la farine de manioc mélangée aux aliments en guise de pain, et comme la culture du blé ne semble pas donner jusqu'ici des résultats parfaits, il se contente du pain de seigle en attendant le pain de froment.
Nous déjeunons au buffet de Serinha. «Ville d'avenir, ■ fait observer mon ami, qui a souvent le mot pour lire : la gare de Serinha est placée entre un rocher abrupt et uJi marécage... On m'affirme cependant qufil y a de fort jolis coins à Serinha, et qu'il ferait bon y vivre. Observateur superficiel, sans doute, j'avoue ne les avoùr point vus. Peut-être étaient-ils derrière le rocher. . .
Serinha, je crois, veut dire « petite montagir» ■ ; mais le chemin de fer du Parana semble avoir épuâsé tout son effort dans l'ascension de la serra do Mar : il ne veut plus monter et préfère contourner la colline de Serinha et suivre le cours sinueux du rio Iguass^ qui l'oblige à des lacets sans nombre. Dans notre wjigon, tantôt à droite, tantôt à gauche, le soleil darde sur nous ses rayons implacables, ce qui fait dire à mon ami que la terre tourne vraiment trop vite dans ce pays!
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ao8 PAZENDAS ET ESTANCIAS
DeSeiinha à Ponta Grossa, c'est le «Campo» îm- . mense, légèrement vallonné, inondé de sofleil, où quelques troupeaux de bœufs mettent une tache multicolore. De loin en loin, la monotonie de la plaine est coupée par de petits bouquets de bois d'où jaillissent de grands pins paranenses qui semblent de vastes parasols ou de gigantesques champignons. Parfois, on aperçoit, adossés à l'un de ces boqueteaux, les bâtiments d'une fazenda, perdue dans ces immenses solitudes.
L'hôtelier de Ponta Grossa, un Italien bavard et malin, prévenu de notre arrivée, et surtout de celle de deux grands chefs du chemin de fer, personnalités à ménager à cause des dîners d'inspection, nous fait les honneurs de sa Victoria et de son cocher. Les deux sont d'amusantes caricatures : la Victoria ne manquerait pas de faire un certain effet dans l'avenue des Acacias, un jour de grand prix; quant au cocher, au nez crochu orné de lunettes bleues, le chef coiffé d'un immense chapeau pointu, il semble plutôt appartenir à lai famille des doux herboriseurs qu'à celle des automédons : on le voudrait armé d'une ombrelle jaune avec une boîte verte dans le dos. II est Allemand, comprend le portugais et croit parler le français; c'est une illusion que je n'ai point cherché à lui enlever. Son patron l'appelle «docteur», mais le bourre de sottises «1 italien, ce qui ne semble, du reste, lui faire aucun effet
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Après un <Kner copieux et une assez bonne nuit, nous sommes prêts le lendemain à six heures du matin à nous mettre en selle. A la porte de l'hôtel, nous attendent notre petit convoi et notre guide, Generoso.
Generoso est l'homme de confiance du directeur du chemin de fer, dont il soigne les équipages. Ce n'est pas im domestique, — le mot blesserait sa fierté, — c'est un •camarade». Grand, maigre, bien découplé, d'une belle tenue à cheval, sans avoir pourtant jamais été au manège de M. Jamin, Generoso est le type du cavalier du Campo. Fait à noter, il en a toutes les qualités et semble n'en avoir aucun des défauts, car il est France fidèle, et ne boit jamais d'alcooL Confiés à lui pax M. Westeiman, il ne nous quittera pas im instant et veillera sur nous durant tout le voyage. Sa réputation de tireur émérite, dans un pays où tout le monde vise droit, est proverbiale et méritée. Il m'a, pour ma part, joliment étonné le jour ovi il tua au vol une petite bécassine d'un coup de pistolet chargé à balle. Un semblable mentor n'est peut-être pas tout à fait inutile sur le chemin que nous allons parcourir, où tout voyageur montre, apparents à sa ceinture, la crosse d'un revolver et le manche d'un couteau-poignard.
Nous faisons, mon ami et moi, exception à la règle, et ne sommes armés que du casque colonial, fort gênant à dieval, mais garantissant bien du soleil, et en imposant aux populations, qui nous prennent pour des ■ mgéneursB, titre vague mais respecté. Fcmrtant, si je
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me rappelle bien, j'avab dans la poche gauche de mon gilet un petit canif et une paire de ciseaux. Entre les mains d'une femme jalouse, cela devient parfois une anne dangereuse!
Nous faisons nos adieux aux deux aimables chefs du chemin de fer qui nous ont fait la conduite jusqu'ici et nous nous mettons en selle.
«A cheval, messieurs!»... En l'espèce, nos chevaux sont des mules qui, du même petit trot sec et tricotant, inlassables et implacables, vont nous conduire à Guarapuava et nous en ramener. Ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas comme un courant d'air, et, à part moi, je plains la pauvre bête qui va me porter ainsi — et me secouer — pendant 400 kilomètres!
L'ordre de marche est le suivant 1 devant, marche un mulet de bât, portant deux sortes de malles en cuir brut, dans lesquelles sont entassés quelques effets de rechange i puis Generoso, puis mon ami, très majestueux sous son casque blanc, la main gaucbe soutenue en l'air par son stick appuyé sur la cuisse, tel un maréchal de France ! Je ferme la nmche quand les difficultés du chemin m'empêchent de chevaucher aux côtés de mon camarade.
Peu après avoir traversé la petite ville de ConckaSy nous passons en bac le rio Tib^y, une des plus importantes rivières de la province, qui va se jeter à des centaines de kilomètres d'ici dans le rio Parana,
L'aspect du pays n'a pas sensiblement changé; tou-
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L'ÉTAT DU PARANA. — LES CAMPOS an jours ia plaine indéfinie, que de légères onduHations font ressembler à un océan aux vagues grossies paj le vent. L'hexbe est très VCTte et très haute. De loin on loin, à l'ombre des petits boqueteaux de sapin et d'hervarmattle, des bœufs, nonchalaimaeDt couchés, ruminent lentement
Le chemin est plus animé que je ne m'y attendais. Des cavaliers aux yeux noirs, semblant toujours en colère, nous croisent assez fréquemment ou nous dépassent; de lourdes voitures aussi, recouvertes d'une bâche énorme et attelées de six ou huit mules, tirant à plein collier. Les voitures sontchargées de sacs d'herva-matte ou de peaux de bceufs quand elles vont dans k direction de Ponta Grossa et de Curityba. Quand elles on re\ietment, elles rapportent des étoffes, des objets manufacturés pour l'intérieur, et de grandes quantités de sel, nécessaires, paraît-il, dans cette contrée à !a conservation des troupeaux Sur le siège de la voiture, le chairetier somnole, digérant la. cachaça en attendant le très prochain petit verre. Souvent, à côté de lui, sur le siège, une femme moire et sale nouirit un nouveau'^, compagne soumise et craintive de cette brute nomade qui la fouaille à l'égal die ses mules, les jours d'excès d'eau-de-vie de canne.
Presque tous œs gens connaissent Geueroso et Lui font un bonjour amical nuancé d'un certain respect; quant à nous, ils regardent nos casques blancs av>ec une superstitieuse dtférenoe qui nous réorée plusieurs fois.
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On ne voit jamais personne à pied; les distances sont si grandes et les chevaux ou les mules coûtent si peudier ànounir!... Même, nouai sommes accosta par un vieillard à longue barbe blanche qui tient le milieu entre le Père Etemel et te Juif errant II est monté sur un cheval invraisemblable de maigreur et qui fut peutêtre blanc dans des temps reculés. Le pal ou poncho n'est qu'une loque, et le large chapeau, à force d'avoir changé de couleur sous l'action du soleU et de la pluie, se refuse maintenant à en arborer une: MaJgré tout bien droit sur sa selle, le regard clair et dur, le vieux cavalier ne manque pas de noblesse ni de distinction. Generoso lui donne deux reis que l'autre prend sans temercier. En passant à côté de lui, je lui en donne autant pour faire comme notre guide, maïs mon ami passe indifférent Le noble mendiant le regarde alors d'un air courroucé : eEt toi, monsieur, lui dit-il en portugais, tu ne me donnes rien >t Et le ton sur lequel cela fut dit était plutôt celui d'un commandement que d'une prière. Il fut accompagné d'un grand geste de nicdédiotion ou de sorcellerie et le vieux mendiant continua son chemin. Ce fut en vain que je demandai quelques explications à Generoso; il s'obstina à ne pas répondre... C'était sans doute quelque sorcier dangereux dont il valait mieux ne pas parler et dont il était bon de conjurer le sort en lui donnant quelques pièces de monnaie quand on le rencontrait sur son chemin. Cepesdant wjn ami, qui n'avait rien dûané, abcon:f)lit
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son voyage aussi bien que moi... Mais qud doux ■ pays, tout de même, où les mendiants vont à cheval! Vers quatre heures et demie, nous entrons dans une forêt de sapins et d'herva-matte. Je mâchonne avec plaisir quelques feuilles de cet ai'buste: Prises ainsi sans préparation, elles ont une saveur acre et fraîche qui ne me dépl-ait pas. La forêt, à part les pins énormes, n'a guère de beaux arbres : c'est la broussaiUe qui domme, en somme, sur presque tout le parcours. Un peu, après sept heures, nous retrouvons la pQain^ et, sur la lisière du bois oii nous nous sommes arrêtés un moment pour nous r^oser, j'assiste à mon premier coucher de soleil dans le • campe». C'est un spectacle grandiose, un peu gâté aujoiu-d'hui par de méchants nuages noirs, menaçants, qui, bientôt, nous amènent la pluie. Il faut détacher le -poncho, sorte de grande couverture avec un trou au milieu pour laisser passer la tête, et qui recouvre complètement monture et cavalier. La nuit noire est venue; sous la pluie, nous chevauchons lentement, croyant toujours apercevoir les lumières ^Imbituva Cufim, trompés par les étincelles que des milliers de lucioles font jaillir dans la nuit
Nous arrivons enfin vers huit heures et demie, trempés, crottés et assez fatigués par cette première étape de 74 kilomètres.
, Cupim possède un hôtel, l'hôtel du Progrès, qui possède lui-même, dit un prospectus accroché dans la salle commune, un billard €t des chambres luxueuses I... Le
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billard m'indiffère totalement, et tout ce que je désira c'est à diner et un lit Malheureusement, il n'y a plus de dîner à cette heure tardive, et, en fait de Ht, l'hôtelier nous offre, sur im ton en^hatique, t un hainac et un banc pour nous reposer.» Merci bien!
Cependant, tout s'arrange, et nous finissons tout de même par pouvoir manger et dormir.
Notre seconde journée s'annonce mal : nous partons à six heures par une pluie battante ; elle nous accompagne durant toute la traversée d'une interminable forêt de pins. Nous devions, ce soir-là, coucher à la colonie accole de Prudento polis ; mais, vers midi, la pluie, faisant toujours rage, et les chemins transfonnés en rivières boueuses dans lesquels glissent et trébuchent nos mules nous forcent à nous arrêter dans une petite bourgade, à Monjolinko, qui signifie < Petit Moulin». Tant bien que mal, nous trouvons à déjeuner, à cKner et à coucher dans un négoce, malgré l'aifluence des voyageurs retenus comme nous par la pluie
Le lendemain, le temps se montrant un peu plus clément, nous arrivons pour déjeuner à Prudentopolis, où nous décidons de passer l'après-midi à visiter cette intéressante colonie.
Le hasard nous fait rencontrer à Prudentopolis avec un aimable garçon aperçu déjà à Curityba; il possède ici la plus importante fabrique de bière de la contrée. Très obligeanunent, il nous fait les honneurs de la
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colonie, et, après le déjeuner, nous partons dans une Victoria attelée de cinq chevaux vigQureux pour aller visiter les chutes du rio dos Patis (rivière des Canards), situées à 15 kilomètres du village. Dans un site tourmenté, cette rivière, grande comme le Rhône, et roulant des flots tumultueux, fait un saut terrîEant et imposant de 30 mètres de haut. Le chemin, pour arriver aux chutes, n'est pas des meilleurs, et j'ai conservé le souvenir d'un pont très mal suspendu au-dessus d'un torrent et dont les planches vermoulues craquaient à notre passage avec un 'bruit sinistre des moins rassurants. Toutefois, la promenade se fit sans encombre,
La colonie de Prudentopolis s'étend sur une superficie de 66 kilomètres de long sur 30 de large, peuplée aujourd'hui de 10,500 à 11,000 habitants. On a tracé sur le terrain, à intervalles réguliers, de grandes lignes droites formant les routes, reliées entre elles par des chemins de moindre importance. Les terres se sont trouvées divisées' ainsi en grands carrés uniformes contenant un certain nombre de lots d'une contenance égade de 25 hectares. Ce scmt ces lots que l'on distribue aux colons.
Les paysans polonais qui constituent le principal appoint dans la population de cette colonie ont conservé le caractère doux et craintif des anciens serfs dont Os sont issus. Opprimés depuis des générations, ceux de la génération actuelle qui se sont laissé déraciner de leia* sol natal et conduire ici ne se sont pas encore
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habitués à leur sort. Leur situation nouvelle d'hommes libres les étonne. sans les émouvoir. Ils ont conservé leurs mœurs, leurs coutumes, letirs vêtements du nord; leur crcyance aussi, et le Fadre, Polonais comme eux, est la seule autorité du pays à laquelle ils obéissent aveuglément Leur foi rappelle celle des Bretons, et à les voir, un dimanche, à la messe, égrenant pieusement leur chapelet, à genoux sur la terre battue de la petite chapelle en bois qu'ils ont construite avant leur maison, on croirait assister à un Pardon célèbre de notre vieille et croyante Bretagne. Mais s'ils ont la foi du Breton, ils ont aussi sa très grande affection pour l'alcool, et la canne à sucre est la seule plante de cette terre, nouvelle pour eux, qu'ils aient réellement appréciée, à cause de la cachaça qu'elle peut produire...
La culture à Prudentopolis est loin d'être aussi avancée qu'à la colonie Thomaz Cuelho. Il faut penser que nous sommes loin de la capitale, et que 127 kilomètres déjà nous séparent de Ponta Grossa, la dernière station du chemin de fer.
Dans ces conditions, xme aroba (15 kilos) de marchandises coûtant à peu près un franc de transport par les voituriers dont je vous ai narré la rencontre le long du chemin, il n'est guère possible de produire que pour la consommation locale.
Une autre raison qui donne à la colonie de Prudentopolis cet aspect de culture un peu grossière, dest qu'elle a été fondée au milieu des bois. A rencontre de
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L'ÉTAT DU PABANA. — LES CAMPOS ai?
la colonie Thomaz Cuelho et 'des autres colonies situées en plaine, où il suffit de retourner la terre, il faut ici conquérir d'abord le terrain sur la forêt, c'est-à-dire défricher, en donnant à ce terme sa signification la plus absolue. On s'y prend ici comme dans tout le Brésil : couper les arbres, laisser sécher et mettre le feu. On s'en remet à l'action du temps pour pourrir et faire dispardtre les vieux troncs calcinés qui, au milieu des champs de seigle, esquissent de-ci de-là des silhouettes sinistres. Don(^ pour le moment, Pnidentopolis produit à peu près uniquement sa consommation locale en seigle, tabac et légumes. Comment, alors, ses ccJons pourront-ils remboinser le gouvernement des avances faites par lui? C'est l'herva-matte, ce facteur économique primordial de l'Etat du Parana, qu'on retrouve partout, qui est diargé de résoudre la question. Tous les colons vontdans la forêt récolter l'herva-matte; le prii^ très rémunérateur pour eux, auquel l'achètent les agents des grands exportateurs de Curityba les invite à abandonner les travaux des dianq», à ne faire que juste leur consommation p^sonnellede seigl^ légumes, etc, et à courir les bois à la recherche de l'herva... Pmdentopolis est, sur le chemin de Guarapuava, le point terminus de la route carrossable. Nous allons maintenant faire l'ascension de la serra da Esperança, chaîne de montagnes de 1,300 mètres d'altitude (i), qui
(l) Baron de Sera Aiul.
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atS FAZENDAS ET ESTANCIAS
sépare les campos Geraes des camfos de Guara-puava. Un cbemin de muletier seulement nous conduira dans cette petite ville, s^itindle avancée du monde civilisé.
La route est une succession de mcmtées et de descentes à pic, tantôt sur un sol détrempé où ma pauvre mule enfonce jusqu'au genou, tantôt sur des cailloux roulants qui la font glisser lamentablement La bicyclette dans ces parages sera toujours, je le arams, d'un emploi difficile!
Je m'en remets à l'instinct de l'animal qui me porte, et, lui laissant la bride sur le cou, je me contente de mesurer d'un regard résigné les précipices côtoyés, ou d'admirer les points de vue multiples de la montagne qui, sous un soleil ardent, succédant aux pluies de ces jouis passés, s'empourprent de teintes multicolores.
La végétation, malgré tout, ne perd pas ses droits, et le pin paranense redresse toujours fièrement son beau panache verdoyant au-dessus du fourré désordonné d'où s'envolent de temps à autre l'aguia ou aigle blanc et le graia, geai bleu dont la gorge semble enveloppée dans une gaine de velours. Nous arrivons bientôt au point culminant, à Allô da Serra, où une petite cabane en bois, pourvue de cachaça et de café, sert d'hôtel aux voyageurs. Mais comme il est encore de bonne heure, nous décidons de descendre la montagne, et notre guide nous conduit jusqu'au rio das
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L'ÉTAT DU PARANA. — LES CAMPOS uig Pedras (rivière des Pierres), où nous couchons chez un caboclo, en compagnie de puces innombrables.
Nous voici dans les campos de Guarapuava, moins vallonnés que les campos Geraes, et, le lendemain matin, bien avant d'y arriver, nous apercevons la ville de Guarapuava, perdue dans l'immensité de ses campos. Là-bas, là-ibas, tout au loin, une ligne sombre se dessine. C'est le sertao desconkecido...
Mon ami connaissait le notaire de Guarapuava, le doctein: de S. M... (i), vieux et noble Français établi dans ce pays depuis son enfance. Nous fûmes reçus par lui en compatriotes, et il n'est pas de marques d'affection et de sympathie que l'excellent homme ne nous ait prodiguées.
Possesseur d'une petite fortune, il est entouré dans tout le district d'une respectueuse déférence qui lui fait le plus grand honneur. Après nous avoir fait visiter la petite ckacra qu'il possède aux environs de Guarapuava et oii il se livre à des essais très satisfaisants de culture de vigne, il nous mit en rapport avec plusieurs importants fazendeiros des environs qui nous invitèrent à les aller visiter.
L'élevage est très en hormeur dans tout le district de Guarapuaviu Toutes les fazendas sont des pro-
(l) Au Brésil, on donne le titre de docteur aux docteurs en dioit et en médecine et aux ingénieurs. lis ont coutumt d* porltr au doigt une bagui ertUe d'une pierre, rouge pour les docteurs en draît, verte fcur les médecins, bleue pour les ingénieurs.
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sao FAZEHDAS ET ESTANCIAS
priétés d'élevage. Les animaux, très rustiques, sont achetés sur pied par des marchands qui les conduisent, par troupeaux de 200 à 500 bêtes, dans l'Etat de Saint- Paul, où ils les revendent
Ces animaux, élevés en liberté, et pour ainsi dire à l'état sauv^ie, se nourrissent exclusivement de l'herbe des campos, mais on est obligé de leur faire des distributions de sel, constituant à peu près îes seuls frais vraiment sérieux de l'éleveur. Cette nécessité de donner du sel aux animaux explique l'énorme importation de 4,332,820 kilos de set au Farana, qui, tout d'abord, m'avait beaucoup étonné, lorsque je l'avais remarquée à Curityba sur le tableau des importations ée l'exercice 1898-1899.
Les gens du pays considèrent que l'élevage leur rapporte au moins 20 % par an, et d'après les calculs qu'il m'a été donné de faire sur les bases, un peu réduites, données par les fazendeiros chez qui j'ai été reçu, c'est en effet le rendement que l'on est en droit d'attendre ; mais il nécessite un capital assez important
Il faut en effet se rendre compte que la culture des céréales et des fourrages artificiels est jusqu'ici totalement délaissée. On laisse les animaux se reproduire dans le campo; tous les ans, on en élimine quelques centaines pour la vente; et c'est tout. Aucun soin, aucune amélioration, voilà, il me semble le mot d'ordre général, et que l'on ne pourra modifier que dif&cile-
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L'ÉTAT DU PAtîANA. — LES CAMPOS âai
En outre, l'élevage du mouton, si avantageux en Argentine, n'existe pas ici. Il ne pourra être tenté utilement que lorsqu'on aura un chemin de fer et des débouchés à l'étranger, puisque le Brésilien, pris dans sa généralité, par une bizarrerie du goût qui, je pense, se modifiera, n'aime pas le mouton.
Donc,rien que des bêtes à corne, dont le prix moyen, sur place, est de 50 milreis (i). Par ce prix mêm^ vous voyez qu'il faut pas mal d'animaux pour faire un chiffre. Or, sî vous voulez avoir un troupeau de quatre ou cinq mille têtes (c'est le chiffre là-bas des petits troupeaux), il vous faut du parcoius, c'est-à-dire des terres en quantité suffisante, car vous pensez bien que ces animaux auxquels vous donnez un peu de sel pour tout potage ont besoin de se promener dans le champ pour trouver un supplément de nourriture; aussi, on calcule que deux hectares et demi environ sont nécessaires pour nourrir une tête de bétail.
De toutes ces déductions, vous arrivez à ceci :
Il vous faut là-bas ime fazenda de 12,000 hectares, achetés à raison de 5 $ l'hectare; coût : 60 contos de rets, sur lesquels vous lâcherez 5,000 vaches (avec quelques taureaux), achetées au prix moyen de 50 |; coût : 250 coftios de reis; vous vendrez annuellement 1^00 têtes à 50 Ç, ce qui vous procurera un bénéfice
(i) Je rappelle, pour la compréhension des données qui vont suivre, que j'évalue le milnis (g) à 1 franc et le conta de nk (i) b. t,ooo Ërancs..
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333 FAZENDAS ET E5TANCIAS
de 60 conios de rets, soit un revenu de près de 20 %, pour un capital de 310 contos de reis.
Je n'ignore pas que vous pouvez acheter un troupeau moindre et le laisser reproduire jusqu'à ce qu'il atteigne le diiffre désiré de 5,000 tètes, mais alors vous vous privez de la vente pendant un certain temps.
Sans se leurrer, on peut affirmer que ce placement ne fera qu'augmenter de valeur, car le jour où Guarapuava sera doté d'un chemin de fer, on trouvera, difficilement des terres à cent sous l'hectare. Mais le fait brutal n'en demeure pas moins; il faut 300,000 francs pour tenter quelque chose d'utile dans l'élevage au Parana, dans les conditions économiques et de travail actuelles. Quel est le Français, possesseur de 300,000 francs de capital, bien à lui, c'est-à-dire de 12,000 francs de revenu, qui consentira à quitter sa patrie, sa, famille, ses relations; qui fera vingt jours de bateau, trois de diemin de fer et cinq de mules pour venir s'exiler dans ce pays lointain et bâtir en prévision de l'avenir? J'en ai trouvé — un — en Argentine, et j'ai fait bien vite sa photographie...
Mais je n'en prévois pas moins l'avenir immense de cette terre. Quand on l'aura améliorée par les engrais et la culture, quand on aura amélioré la race des animaux par des croisements et des sélections, quand on aura établi l'élevage du mouton, qui y réussirait admirablement (les essais tentés le porouvent), et qu'on aura créé des débouchés, je ne vois pas pourquoi cette
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province n'atteindrait pas la fortune prodigieuse que la province de Buenos- Ayres étale aujourd'hui à nos yeux émerveillés.
Peut-être, à l'énumération des nombreuses améliorations à tenter, quelques-uns de mes lecteurs souriront : «Poiirquoi pas tout de suite dire que lorsque tout sera changé, ça ira mieux ? • Je renvoie ces aimables sceptiques à l'ouvrage si documenté de M. Charles Wienner sur la République Aigentine (i) : tEn 1877, écrit-il, l'Argentine ne produisait pas le pain de sa population; en 1893, sa récolte de blé est de 2 millions 394,944 tonnes. — En 1889, l'importation totale du vin dépassait 300 millions de francs; en 1897, le vignoble de l'Argentine couvre 40,013 hectares en rapport, et on doit prévoir que le pays fournira bientôt tous les vins de qualité courante pour la consommation locale. >
Et M. Emile Daireaux, dans son livre la Vie et les mœurs à la Flala (2), dit qu'il y a «ne trentaine d'années on voyait quelques troupeaux en Argentine : «Ils n'avaient jamais donné à leurs propriétaires d'autre profit que la joie d'offrir à leurs hôtes de passage un agneau gras et quelques peaux pour faire un lit. On en cite qui, fatigués d'offrir à leurs amis des moutons qu'ils refusaient, st décidaient à les vendre au briquetier voisin pour, de leur chair, alimenter son four.»
(1) LaRipubliqus Argmiine, par Ch. Wibkkbr, mitiigtre plfnipotentiaire de France. Cerf, éditeur, 1899. (3) Haichette, iditeui, i&SS.
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334 PAZENDAS ET ËSTAKCIAS
... Aujotird'hui, les moutons qui paissent sur ce territoire forment, au milieu du troupeau universel d'un demi-milliard de têtes, le deuxième groupe, avec plus de loo,ooo,OCX) de moutons, fournissant près de 200 millions de kilogrammes de laine à la consommation du monde !
Devant de tels résultats obtenus par un pays voisin, n'est-il donc pas permis de prévoir des améliorations rapides et considérables, dans un avenir rapproché, pour une terre aussi fertile que la terre paranense? Pour moi, c'est plus qu'un souhait, c'est une conviction.
Pendant notre séjour à Guarapuava, un des fazendeiros, ami de M. de S.-M..., offrit de nous faire faire une chasse au tigre. Il y en a pas mal dans le seTtao le plus proche de Guarapuava, On devine que nous acceptâmes avec enthousiasme. Nous nous rendîmes à la fazenda, située à 50 kilomètres environ de la vQle; mais ce fut en vain que nous attendîmes deux jours ; les dépisteurs ne purent trouver en ce laps de temps la plus petite empreinte de tigre dans la forêt : le tigre avait eu peur de nous, sans doute, et s'était enfui à la seule nouvelle de notre arrivée...
Il y en a cependant, car on m'a montré dans cette fazenda un homme dont tout le ventre n'est qu'une Jarge et horrible cicatrice. Son histoire vaut la peine d'être contée. Ce nouveau Bonbonel est un passionné de la chasâe au tigre. Il s'y rend le soir à l'affût. Or, un soir,
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il partit ainsi, un tigre ayant été signalé, et ne revînt pas... On aïla à sa rediercbe le lendemain, et on tomba, après quelqites heures, sur une piste sanglante qui conduisit les chercheurs à un petit ruisseau sur le bord duquel ils trouvèrent l'homme et le tigre couchés l'un & côté de l'autre, I^ tigre était mort, l'homme évanoui. Voici ce qui s'était passé :
Le chasseur avait manqué le tigre, qui, d'un bond, l'avait terrassé, lui enfonçant sa terrible mâchoire dans le ventre, et l'emportant ainsi en le traînant dans la brousse. Le malheureux faisait ainsi une sorte d'arc dont le tigre était la flèche. Revenu à lui par la violence même de la douleur, il eut le courage de tirer son facào, .pendu derrière son dos à la mode du pays, et de le plonger dans le fianc de l'animal, qui, sentant la piqûre, secoua simplement la tête, ouvrant et déchirant plus profondément sa malheureuse victime. Et, malgré la doulenr, cet homme, par trois fois, eut l'horrible courage de replonger son couteau dans le flanc du fauve... A la troisième, il l'y laissa et s'évanouit de nouveau.
Sans doute, l'animal continua à le traîner jusqu'au ruisseau, mais, blessé à mort, il n'eut point la force d'aller plus loin. C'est là qu'on les retrouva tous les deux... Par un hasard providentiel, les crocs de la bête n'avaient blessé aucun organe essentiel ; mais la gangrène se mit dans l'immonde morsure et le malheureux resta des semaines entre la vie et la mort ; il finit par guérir. L'histoire est à peine croyable, et pourtant j'ai
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aiC FAÎEKDAS ET ESTANCIAS
VU rhiMftine et j'ai vu la cicatrice, dont rien ne sanrait
rendre l'horteur.
Les tigres ne voulant pas nous voir, foroe nous fut de rentrer à Guarapuava pour songer au retour à Ponta Grossa, Il s'effectua gaiement, et vraiment on s'habituerait vite à cette vie au grand air, à ces longpjes chevauchées de l'aurore au crépuscule. Sur la route, ensoleillée maintenant et poudreuse, nous dépassons des convois de bœufs et de mules se rendant dans l'Etat de Sao Paulo. Combien d'étapes encore avant l'étape d«rnière?
De loin en loin on s'arrête dans une venda ou négoce, le long du chemin, pour laisser souffler les bêtes et se remonter par une tasse de café. Parfois, d'autres cavaliers arrivent ; ils entrent, s'assoient à côté de nous, après avoir dit bonjour et donné une poignée de main à chaque personne, et commandent un verre de cachaça. Puis, s'adressant gravement à l'un des voyageurs en portugais : «Vous allez vers Guarapuava? — Non, nous allons vers Ponta Grossa. — Le chemin est bon ? — Le chemin est régulier.» Et chacun se remet à boire et à fumer silencieusement Le premier partant redonne une poignée de main à tout le monde, y compris l'hôtelier, qui, n'oubliant pas ses petits intérêts, ne manque pas de dire : « A volta ! > (Au retour.) — «A volta!» fait l'autre... Et il part.
En arrivant à Ponta Grossa, je trouvai à l'hôtel une
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L'ETAT DU PARANA. — LES CAMPOS 227 lettre de M. le sénateur V. Machado, nous demandant de le venir voir dans sa fazenda, située à une vingtaine de kilomètres seulement de cette ville. Dès le lendemain, nous repartons pour aller visiter cette belle propriété d'élevage; en voiture à cinq chevaux cette fois, dans la victoria de l'hôtelier de Ponta Grossa, conduite par ce «docteur-cocher» dont j'ai essayé d'esquisser la silhouette au cours de ce chapitre. Pendant le trajet, il absorbe un litre de cachaça dont il s'est sagement prémuni au départ; il appelle cela «boire du miel al Le chemin n'est pas mauvais, mais j'ai cependant souvenance d'une traversée du tio Tibagy, grossi par les pluies, dans un bac primitif sur lequel il fallut porter la voiture dételée, et pousser les chevaux de force, les malheureuses bêtes éprouvant une crainte invincible et... naturelle à se laisser porter par ce très frêle esquif. Durant notre séjour chez l'aimable sénateur, j'eus l'occasion de visiter une propriété d'hivernage. Ce curieux négoce consiste à aller acheter de jeunes mules dans l'Etat de Rio Grande do Sul et dans la République de l'Uruguay, pays producteurs, à les mener dans une fazenda du Parana où elles se développent en toute liberté pendant deux années, et à aller les revendre dans l'Etat de Saint-PauL Le prix d'acquisition varie entre 50 et 70 milreis et le prix de vente entre 120 et \$0 milreis. C'est encore, on le voit, un bon placement, mais qui nécessite un certain capital, et surtout une endurance peu commune; car s'imagine-t-on
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le travail qu'il faut pour amener mille ou douze ^nts mules sauvages de l'Uruguay dans le Paraoa et du Parana dans l'Etat de Saint-Paul, le nombre de gués à passer, le nombre d'étapes à couvrit?... Chaque voyage dure deux mois environ!
Nous assistons toute la journée, dans cette fazenda, au travail curieux de la toilette de douze cents mules qu'on se prépare à expédier à Surucaba, petite ville de l'Etat de Saînt-Paul, qui est, paraît-il, le plus important marché. Le propriétaire de la fazenda me dit y avoir vu un jour 80,000 mules en vente t Mais aujourd'hui, par suite de l'augmentation des chemins de fer et de la création de tramways à tractîcm électrique, remplaçant la traction animale, ce marché a beaucoup diminué d'importance.
La toilette de la mule consiste à la tondre, opération assez difficile, ces bêtes indomptées et à demi sauvages ne sachant ce qu'on leur veut On les prend au lasso, on les ficelle comme un porc et on tâche de leurienir la tête pour les empêcher de mordre les opérateurs. Tout cela ne va pas sans quelques coups de pied et force cris des bêtes et des gens.
Peu de ten^ ajprès mon retoiu: de Guarapuava et de Ponta Grossa, je qmttai Curityba pouraller prendre à Paranagua un vapeur de la fâcheuse Compagnie du Lloyd brésilien qui devait me conduire à Montevideo avec escales sut toute la côte sud du Brésil - : ; ;
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Le jour de mon départ, M. Westennan, le directeur de la compagnie du diemm de fer, m'ofi&it de descendre la serra do Mar en draisine. Cet instrument est une sorte de vélocipède à qtiatre ou six places, muni de freina puissants, que l'on place sur les rails et qui vous descend dans la Marine par la seule impulsion de la pente. On descend ainsi pendant 40 kilomètres, traversant une dizaine de tunnels, entraînés avec une rapidité qui va toujours en s'accentuant et devient terrifiante. Nous nous arrêtons aux endroits curieux, aux sites sauvages. L'impression la plus grandiose est celle qu'on éprouve à un endroit dénommé le Pic du Diable. Le chemin de fer est accroché à la montagne comme un chat sur un toit pointu : d'un côté le rocher tout droit, de l'autre un gouffre attirant au fond duquel bouillonne et mugit un torrent qui s'égrène en cascades diamantées. Par une trouée de la montagne on aperçoit de l'autre côté l'énorme Pic du Diable, qui s'élance vers le ciel. On ne voit pas le roc, tout est recouvert par une végétation enchevêtrée semblant un immense tapîs vert sur lequel papillonnent d'admimbles insectes dont les couleurs vives s'irisent au soleil Nous repartons pour nous enfoncer tout de suite dans la nuit mystérieuse d'un long tunnel sous lequel notre draisine s'enfuit avec un fracas assourdissant.
De l'autre côté, l'aspect a changé; ce n'est plus le site sauvage du Pic du Diable; c'est maintenant devant nous, à perte de vue, toute la plaine plantureuse
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de Morettes et de Paranagua. qui étale, bien au-dessous de noua «ncoie,toute la luxuriance de sa végétation tropicale. La route ferrée s'efforce maintenant, en des détours sinueux, de contourner le Pic du Marumby, colossal géant qui barre le chemin de sa masse énorme. Conmient a-t-on pu tenter cette audacieuse entreprise, et comment a-t-on pu réussir ? On me dit que chaque kilomètre, ici, a coûté un million, et cela ne m'étœme pas. Ce chemin de fer est une des merveilles du monde et fait le plus grand honneur aux hommes de g&îie qui l'ont conçu et exécuté.
Nous arrivons à la petite station de Porlo da Cima, oïl il nous faut quitter la draisine pour le train régulier. Encore quelques kilomètres en pente plus douce, et nous voici dans la basse et chaude Marine. Le thermomètre, qui marquait 14 degrés dans la montagne^ en marque maintenant 32...
Nous nous arrêtons un instant à la fazenda du Jacarehy poiar prendre mes amis^ qui veulent m'aocompagner jusque sur le pont du bateau. Chère petite maison du Jacarehyl Ce n'est pas sans émotion que je lui jette un dernier coup d'oeil quand le train repart Nichée parmi ses bananiers sur le bord du rio, elle appanût très coquette, toute blanche. Et je forme à part moi le vœu de revenir dans quelques années pour voir le succès de cette affaire, si honorable pour ceux qui la dirigent et à la naissance de laquelle il m'aura été donné d'assister.
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Paranagua n'est pas une jolie ville et il y fait une chaleur étouffante; aussi c'est avec plaisir que je prends passage sur le Porto Alegre. Au moment d'appaneiU'er, tout en rendant les saints aux aniis qui s'éloignent dans une petite barque, j'entrevois une dernière fois les cimes brumeuses de la serra do Mar. Derrière, c'est le grand Parana, dont l'avenir est plus grand encore. Je ne lui dis pas adieu, mais au revoir !
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