LIVRE DEUXIÈME
Sans bruit, Mathieu se leva du petit lit de fer pliant qu'il occupait, à côté du grand lit d'acajou, dans lequel Marianne était couchée. Il la regarda, il la vit, les yeux ouverts, qui souriait.
— Comment ! tu ne dors plus? Et moi qui ne remuais pas, de peur de te réveiller! Tu sais qu'il est près de neuf heures.
C'était à Paris, un dimanche du milieu de janvier. Marianne se trouvait enceinte de sept mois et demi déjà. A Chantebled, pendant la première quinzaine de décembre, il avait fait un temps atroce : des pluies glaciales, puis de la neige, un froid terrible ; si bien que Mathieu, après avoir hésité, avait fini par accepter l'offre aimable des Beauchêne, qui mettaient à sa disposition l'ancien pavillon modeste, sur la rue de la Fédération, où habitait le fondateur de l'usine, avant de bâtir le superbe hôtel du quai. Justement, un vieux contremaître, qui l'occupait, tout meublé du simple mobilier d'autrefois, venait de mourir. Et le jeune ménage y était installé depuis un
mois, ayant décidé qu'il serait plus prudent d'attendre les couches à F«.'*is, puis de retourner à Chantebled pour les relevailles, dès les premières belles journées d'avril.
— Attends, reprit-il, je vais donner du jour.
Il alla tirer un rideau. La chambre, à demi obscure, s'éclaira d'un large rayon dé jaune soleil d'hiver.
— Ah! le soleil, le soleil ! un temps splendide! et un dimanche! Enfin, cette après-midi, je pourrai donc aller te promener un peu avec les enfants !
Elle le rappela, lui prit les mains, lorsqu'il se fut assis au bord du lit; et, gaiement :
— Voici vingt minutes que, moi non plus, je ne dors pas, évitant de me retourner, désirant te laisser faire ta grasse matinée du dimanche. Hein? nous sommes bons, tous les deux, à ne pas vouloir nous réveiller l'un l'autre, quand nous avons les yeux grands ouverts !
— Oh! dit-il, moi, j'étais si heureux de croire que tu te reposais! Maintenant, le dimanche, je n'ai qu'une joie, celle de ne pas quitter cette chambre, le matin, de passeï la journée entière, avec toi et les petits.
Puis, il eut un cri de surprise et de remords.
— Tiens ! je ne t'ai pas embrassée !
Elle s'était relevée un peu, le coude dans ses deux oreillers; et il la saisit entre ses bras, d'une étreinte vive. Mais elle eut une légère plainte. '
— Oh ! chéri, prends garde !
Ce fut alors du désespoir, de l'adoration.
— Je t'ai fait du mal ! je t'ai fait du mal ! Faut-il être orute, pour te bousculer ainsi !... Oh ! chère, chère femme, toi qui m'es sacrée, que je ne voudrais toucher qu'avec des caresses, dont je serais si heureux de prendre les souffrances! Oui, je rêve d'avoir des mains de fée, des mains que tu ne sentirais même pas, qui changeraient tes douleurs en joies... Et je vais te faire du mal 1
Elle dut le consoler.
— Mais non, gros bête, lu ne m'as pas fait du mal I J'a4 eu peur seulement. Tu vois bien que je ris.
Il la regarda, elle lui apparut d'une splendeur de beauté incomparable. Dans la nappe de clair soleil qui dorait le lit, elle rayonnait elle-même de santé, de force et d'espoir. Jamais ses lourds cbeveux bruns n'avaient coulé de sa nuque si puissamment, jamais ses grands yeux n'avaient souri d'une gaieté plus vaillante. Et, avec son visage de bonté et d'amour, d'une correction si saine, si solide, elle était la fécondité elle-même, la bonne déesse aux chairs éclatantes, au corps parfait, d'une noblesse souveraine.
Une vénération l'envahit, il l'adora, comme un dévot mis en présence de son Dieu, au seuil du mystère.
— Que tu es belle, que tu es bonne, et que je t'aime, chère femme !
Il découvrit le ventre, d'un geste religieux. Il le contem pla, si blanc, d'une soie si fine, arrondi et soulevé comme un dôme sacré, d'où allait sortir un monde. Il se pencha, le baisa saintement, en mettant dans ce baiser toute sa tendresse, toute sa foi, toute son espérance. Puis, il resta un instant, ainsi qu'un fidèle en prière, posant sa bouche avec légèreté, plein d'une prudence délicate.
— Est-ce là, chère femme, que tu souffres?... Est-ce là?... Est-ce là?... Ah ! que je voudrais savoir et pouvoir te guérir !
Mais il se releva, pâle et frémissant, ayant senti brusquement un petit choc contre sa bouche. Elle s'était remise à rire, elle le reprit, l'attira, lui coucha la tête près de la sienne, sur l'oreiller. Puis, tout bas, les lèvres à son oreille :
— Hein ? tu l'as senti, il t'a fait peur, gros bête! Ah ! mais, c'est qu'il gigote fo-rt maintenant, il commence à laper pour sortir... Alors, dis-moi, qu'est-ce qu'il t'a dit?
— Il m'a dit que lu m'aimes comme je t'aime, et que
tous les heureux de ce monde ne sont pas si heureux que moi.
Ils restèrent un moment embrassés, dans le soleil vermeil, qui les environnait d'or. Puis, il l'arrangea, remonta les oreillers, tira proprement la couverture, ne voulut absolument pas qu'elle se levât, avant qu'il eût mis la pièce en ordre. Déjà, il défaisait son petit lit, pliait les draps et le matelas, refermait la cage de fer, qu'il dissimulait sous une housse. Vainement, elle l'avait supplié de laisser ça, en disant que Zoé, la bonne amenée de la campagne, pouvait bien prendre cette peine. Il s'entêtait, répondait que la bonne l'agaçait, qu'il préférait être tout seul à lui donner des soins, à faire autour d'elle ce qu'il y avait à faire. C'était lui qui avait voulu coucher de la sorte, sur ce lit de fer, pour lui abandonner tout le grand lit, où il craignait de la gêner. Et, maintenant, il s'occupait du ménage, défendait jalousement la porte de la chambre, afin que la chère épouse fût à lui entièrement, heureux lorsqu'il descendait aux soins les plus puérils, ne croyant jamais faire assez pour le culte dont il l'honorait.
— Je t'en prie, puisque les enfants nous laissent la paix, reste encore un peu couchée. Ça te reposera.
Comme un frisson le prenait, il s'aperçut qu'il ne faisait pas chaud, il se toarmenta de n'avoir pas songé tout de suite à rallumer le feu. Des bûches étaient dans un coin, avec du menu bois.
— C'est stupide, je te laisse geler, j'aurais bien pu commencer par là.
Il s'était agenouillé devant la cheminée, tandis qu'elle criait :
— En voilà une idée encore ! Laisse donc ça, appelle Zoé.
— Non, non ! elle ne sait pas faire le feu, ça m'amuse de le faire.
Et il eut un rire de triomphe, quand un grand feu clair
pétilla, emplissant la chambre d'une joie nouvelle. Maintenant, disait-il, la chambre était un vrai paradis. Mais il avait à peine fini de se débarbouiller et de se vêtir, que la cloison, derrière le lit, fut ébranlée à coups de poing.
— Ah! les gaillards, reprit-il gaiement, les voilà réveillés I... Bah ! c'est aujourd'hui dimanche, laissonsles venir.
C'était, depuis un instant, dans la chambre voisine, tout un bruit de volière en rumeur. On entendait un caquetage, un gazouillis aigu, que coupaient des fusées de rires. Puis, il y eut des chocs assourdis, sans doute des oreillers et des traversins qui volaient, tandis que deux petits poings continuaient à battre du tambour, contre la cloison,
— Oui, oui ! dit la mère sourianteet inquiète, répondsleur, dis-leur qu'ils viennent. Ils vont tout casser.
Le père, à son tour, tapa du poing. Alors, ce fut, de l'autre côté du mur, une explosion de victoire, des cris de joie triomphants. Et le père eut à peine le temps d'ouvrir la porte, qu'on entendit dans le couloir un piétinement, une bousculade. C'était le troupeau, il y eut une entrée magnifique. Tous les quatre avaient de longues chemises de nuit qui tombaient sur leurs petits pieds nus, et ils trottaient, et ils riaient, leurs légers cheveux bruns envolés, leurs visages si roses, leurs yeux si luisants de joie candide, qu'ils rayonnaient de lumière. Ambroise, bien qu'il fût le cadet, cinq ans à peine, marchait le premier, étant le plus entreprenant, le plus hardi. Derrière, venaient les deux jumeaux. Biaise et Denis, fiers de leurs sept ans, plus réflécliis, le second surtout qui apprenait à lire aux autres, tandis que le premier, resté timide, un peu poltron, était le rêveur de la bande. Et ils amenaient, chacun par une main, mademoiselle Rose, d'une beauté de petit ange, tirée à droite, tirée à gauche, au milieu des grands
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rires, mais dont les deux ans et deux mois se tenaient quand même gaillardement debout.
— Ah ! tu sais, maman, cria Ambroise, j'ai pas chaud, moi ! Fais une petite place 1
D'un bond, il sauta dans le lit, se fourra sous la couverture, se blottit contre sa mère, de sorte qu'il no montra plus que sa tête rieuse, aux fins cheveux frisés. Mais les deux aînés, à cette vue, poussèrent un cri de guerre, se ruèrent à leur tour, envahirent la ville assiégée.
— Fais une petite place ! fais une petite place !... Dans ton dos, maman! contre ton épaule, maman !
Et il ne resta par terre que Rose, hors d'elle, indignée. Vainement, elle avait tenté l'assaut, elle était retombée sur son derrière.
— El moi ! maman, et moi !
Il fallut l'aider, pendant qu'elle se cramponnait, se hissait des deux poings ; et la mère la prit entre ses bras, ce fut elle la mieux placée. D'abord, le père avait tremblé, en s'imaginant que cette bande de conquérants envahisseurs allait terriblement meurtrir la pauvre maman. Mais elle le rassurait, en riant très fort avec eux. Non, non ! ils ne lui faisaient aucun mal, ils ne lui apportaient que des caresses heureuses. Et il s'émerveilla, dès lors, tellement le tableau était amusant, d'une beauté adorable et gaie. Ah ! la belle et bonne mère Gigogne, comme elle s'appelait elle-même en plaisantant parfois, avec Rose sur sa poitrine, Ambroise disparu à moitié contre un de ses flancs. Biaise et Denis derrière ses épaules ! C'était toute une nichée, des petits becs roses qui se tendaient de partout, des cheveux fins ébourifl'és comme des plumes, tandis qu'elle-même, d'une blancheur et d'une fraîcheur de lait, triomphait glorieusement dans sa fécondité, vibrante de la vie qui la soulevait de nouveau, prête à enfanter une fois encore.
— Il fait bon, il fait chaud, fil remarquer Ambroise, qui aimait ses aises.
Denis, le sage, se mil à expliquer des choses, pourquoi on avait fait tant de bruit.
— Biaise a dit qu'il avait vu une araignée. Alors, il a eu peur.
Vexé, son frère l'interrompit. ,
— C'est pas vrai... J'ai vu une araignée. Alors, j'ai jeté mon oreiller pour la tuer.
— Moi aussi ! moi aussi! bégaya Rose, reprise de fou rire. Comme ça, mon oreiller, h-oup! houp!
Tous se tordaient, étouffaient de nouveau, en trouvant ça très drôle, ha vérité était donc qu'ils s'étaient battus à coups d'oreiller, sous prétexte de tuer une araignée, que, seul, Biaise racontait avoir vue, ce qui rendait la chose douteuse. Et toute la nichée était si bien portante, si fraîche, la mère et les enfants, dans une splendeur de chairs roses et pures, baignées de clair soleil, que le père ne put résister au besoin tendre de les prendre tous dans ses bras, en tas, et de les baiser tous au petit bonheur de ses lèvres, grand joujou final qui les fit se pâmer, au milieu d'une explosion nouvelle de cris et de rires.
— Oh ! qu'on s'amuse ! oh ! qu'on s'amuse !
— Voyons, dit la mère, en réussissant à se dégager un peu, je veux pourtant me lever. Ce n'est pas si bon pour moi, de faire la paresseuse. Et puis, il faut débarbouiller et habiller ces enfants.
La toilette se fit devant le grand feu flambant. Il était près de dix heures, lorsque la famille, avec plus d'une heure de retard, descendit dans la salle à manger, où le poêle de faïence ronflait, tandis que le lait chaud du premier déjeuner fumait sur la table. Le pavillon se composait, au rez-de-chaussée, d'ujie salle à manger et d'un salon à droite du vestibule, d'un cabinet de travail et d'une cuisine à gauche. Et cette salle à manger, qui,
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comme la chambre, donnait sur la rue de la Fédération, était emplie, le malin, de la gaieté du soleil levant.
Déjà, les enfants étaient attablés, le nez dans leur tasse, lorsqu'il y eut un coup de sonnette. Et le docteur Boutan entra. Alors, ce fut de nouveau une allégi'esse bruyante, car la bonne figure ronde du docteur faisait la joie des petits. 11 les avait tous mis au monde, ils le traitaient en vieux camarade avec qui les familiarités étaient permises. Aussi bousculaient-ils leurs chaises, pour s'élancer, lorsque leur mère les arrêta d'un mot.
— Vous allez laisser le docteur tranquille, n'est-ce pas?
Puis, gaiement:
— Bonjour, docteur. Merci du beau soleil, car c'est vous qui l'avez sûrement commandé, pour que je puisse me promener cette après-midi.
— Mais oui, c'est moi. Je passais justement voir comment vous vous trouviez de l'ordonnance.
Et Boutan, l'air ravi, prenant une chaise, vint s'asseoir près de la table, pendant que Mathieu, qui lui avait serré affectueusement la main, lui expliquait qu'on avait fait la grasse matinée.
— C'est très bien, qu'elle se repose, qu'elle prenne aussi le plus d'exercice possible... Je vois, d'ailleurs, qu'elle ne manque pas d'appétit. Quand je trouve mes clientes à table, je ne suis plus un médecin, mais un ami en visite.
Marianne leva un doigt, d'un air de menace plaisante.
— Docteur, vous finissez par me faire trop solide, d'une santé qui m'humilie. Vous me forcerez à vous avouer des souffrances que je ne dis pas, pour n'inquiéter personne. Ainsi, cette nuit, j'ai eu quelques heures affreuses, des déchirements, comme si l'on m'écartelait.
— C'est vrai, ça? demanda Mathieu tout pâle. Tu as souffert, pendant que je dormais?
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— Qu'est-ce que ça peut faire, gros bête, répondit-elle saus cesser de s'égayer doucement, puisque je suis là, maintenant, à manger comme un ogre ?
Le docteur, devenu grave, hochait la tête.
— Ne vous plaignez pas, madame, vous n'avez que votre part de soulTrance, je n'ose dire nécessaire, mais inévitable. Vous êtes parmi mes heureuses, mes vigoureuses, mes vaillantes, et j'ai peu d'aussi belles grossesses que les vôtres. Seulement, que voulez-vous? il paraît qu'il faut souffrir,
— Oh ! cria-t-elle, je veux bien souffrir, je vous taquine, voilà tout !
Et, plus bas, d'une voix profonde :
— Souffrir, souffrir, cela est même bon. Aimerais-je autant, si je ne souffrais pas?
Le bruit que les enfants taisaient avec leurs cuillers, couvrit ces paroles. Il y eut un arrêt dans la conversation, et ce fut le docteur qui reprit, à la suite d'une liaison d'idées qu'il ne disait point :
— Je sais que vous déjeunez jeudi chez les Séguin. Ah! la pauvre petite femme! en voilà une, tenez! dont la grossesse est terrible !
D'un geste, il laissa entendre tout le drame, l^stupeur où cette grossesse inattendue avait jeté le ménage, qui croyait prendre de si adroites précautions, le désespoir de la femme, les emportements jaloux du mari, et leur vie de plaisirs mondains continuée quand même, au milieu des querelles, et l'état déplorable dans lequel elle restai! maintenant couchée sur une chaise lorgne, tandis que lui, la délaissant, reprenait sa vie de garçon.
— Oui, expliqua Marianne, elle a insisté si vivement, que nous n'avons pu refuser. C'est un caprice, je crois bien, un désir de causer avec moi, pour apprendre comment j'arrive à être solide et debout.
Une pensée brusque remit Boutan en gaieté.
— Vous savez que vous êtes toutes deux au mAme point, elle attend l'événement, comme vous, vers le premier mars. Jeudi, tàcliez donc de vous entendre, n'allez pas choisir le même jour, car je ne puis être à la fois chez l'une et chez l'autre. ,
— Et notre cousine Constance, votre cliente aussi, demanda plaisamment Mathieu, elle n'en est donc pas, pour que la fête s^it complète ?
— Oh! non, non, elle n'en est pas. Vous vous rappelez qu'elle a fait le serment de n'en être jamais plus, et cellelà sait s'arranger de façon à tenir sa parole... Je souhaite qu'elle s'en trouve bien.
Il s'était levé, il allait partir, lorsque l'invasion dont il était menacé, se produisit. Sans qu'on se méfiât, les enfants venaient de quitter leurs chaises, puis s'étaient mis en campagne, après s'être concertés d'un coup d'œil. Et, tout d'un coup, le bon docteur eut les deux aînés sur les épaules, tandis que le cadet l'empoignait par la taille et que la fillette lui grimpait aux jambes.
— Hue, là! hue! Fais le chemin de fer, dis!
Ils le poussaient, le secouaient, avec des rires, des rires encore, égrenant sans fin des notes de flûte. Le père et la mère s'étaient précipités à son secours, indignés, grondant. Mais lui, les calmait.
— Laissez, laissez donc, ils me disent bonjour, ces mignons ! Puisque, comme m'en accuse notre ami Beauchêne, c'est un peu ma faute, s'ils sont venus au monde, il faut bien que je les supporte... Ce qu'ils ont surtout de gentil, voyez-vous, vos enfants, c'est qu'ils se portent bien, comme la maman qui les a faits. Pour l'instant, ne leur en demandez pas davantage.
Et, lorsqu'il les eut remis sur le parquet, avec de gros baisers, il prit les deux mains de la mère, en ajoutant que tout allait à merveille, qu'il partait tranquille, qu'elle o'avait qu'à continuer. Et, comme le père l'accompagnait
jusque dans le vestibule, on les entendit encore qui plaisantaient et riaient d'aise.
Tout de suite après le second déjeuner, Mathieu voulut qu'on sortît, pour que Marianne profitât du clair soleil. On avait habillé les enfants avant de se mettre à table ; et il n'était guère plus d'une heure, lorsque la famille, tournant le coin de la rue de la Fédération, se trouva sur !*?s quais.
Ce bout du quartier de Grenelle, entre le Champ de Mars et les rues populeuses du centre m<^,me du quartier, est d'un aspect spécial, caractérisé par l'immensité nue des espaces, par les longues rues presque désertes se coupant à an^ile droit, et que bordent des usines aux grands murs gris interminables. Pendant les heures de travail surtout, il n'y passe personne, on n'y voit, en levant la tête, pardessus les murs, que les hautes cheminées vomissant une épaisse nuée de charbon, dominant les toits de vastes bâtiments, aux vitres poussiéreuses; et, si quelque large portail est ouvert, ce sont des cours profondes qu'on aperçoit, pleines de fumées acres, envahies par un encombrement de camions. Il n'y a d'autre bruit que le souffle strident des jets de vapeur, le branle sourd des machines, de brusques décharges de ferrailles, qui sonnent sur le pavé. Mais, le dimanche, les usines chôment, le quartier tombe à un silence de mort, il n'y reste, les Jours d'été, qu'un soleil de flamme chauffant les trottoirs, et, les jours d'hiver, que le vent glacé, chargé de neige, enfilant la solitude des rues. On dit que la population de Grenelle est la pire de Paris, la plus misérable, la plus vicieuse, tout un ramasde filles de fabrique dévergondées, de basses prostituées, que le voisinage de l'Ecole militaire attire, et qui traînent avec elles une lie de populace. Et, comme par opposition, le riant quartier bourgeois de Passy s'étage en face, à l'autre bord de la Seine, les riches quartiers aristocratiques des Invalides et du faubourg
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Saint-Germain s'étendent à côté, au delà d'avenues magnifiques ; de sorte que l'usine Beauchêne, située sur le quai, ainsi que le patron le disait parfois en riant, était à cheval, tournant le dos à la misère, faisant face à toutes les prospérités, à toutes les joies de ce monde.
Mathieu aimait ces avenues, plantées de beaux arbre?, qui, de toutes parts, prolongent le Champ de Mars et l'Esplanade des Invalides, en de larges trouées de grand air et de soleil. Il n'est pas un coin de Paris plus calme, où la promenade soit plus libre et plus douce, où l'on baigne dans plus de rêverie et dans plus de grandeur. Mais surtout il adorait le quai, ce quai d'Orsay si long, si varié, qui commence à la rue du Bac, en plein centre, passe devant le Palais-Bourbon, traverse l'Esplanade, traverse encore le Champ de Mars, pour ne finir qu'au boulevard de Grenelle, au pays noir des usines. Et quel élargissement majestueux, quels ombrages centenaires, à ce tournant de la Seine, de la Manufacture des Tabacs au jardin actuel de la Tour Eiffel ! Le fleuve se déroule, d'une grâce souveraine. L'avenue s'étend, sous les plus beaux arbres du monde. On y marche vraiment en une paix délicieuse, où le grand Paris semble mettre toute sa force et tout son charme.
C'était jusque-là que Mathieu voulait mener sa chère souffrante et tout son monde. Seulement, l'aventure était grosse, il s'agissait d'avoir du courage. Les petits pieds de Rose surtout donnaient des inquiétudes. On confia la fillette à Ambroise, qui, bien que le cadet, était déjà un gaillard décidé. Tous deux ouvrirent la marche. Puis, vinrent Bl;iise et Denis, les jumeaux. Puis, le papa et la maman furent l'arrière-garde. Cela, sur le trottoir, fit un vrai pensionnat. Et d'abord, les choses allèrent à merveille, on avançait naturellement d'un pas de tortue, en flânant au soleil si tiède et si gai. La belle après-midi d'hiver était d'une pureté, d'une clarté
exquises, très froide à l'ombre, toute dorée et comme veloutée aux endroits où l'astre déroulait ses nappes claires. Aussi, dehors, y avait-il beaucoup de monde, le Paris endimanché et badaud que le moindre rayon fait sortir en foule par les promenades. Si bien que Rose ellemême, égayée, réchaulTée, se redressait, voulait montrer à tous ces gens qu'elle était une grande fille. On traversa le Champ de Mars, sans qu'elJe songeât encore à se faire porter. Les trois garçons tapaient du pied sur la dalle des trottoirs, gelée et sonore. On défilait, c'était superbe. Au bras de Mathieu, cependant, Marianne chancelait un peu. Elle était vêtue d'une robe de drap vert, en forme de blouse, qui dissimulait sa taille. Mais, très grosse déjà, elle savait bien que ça se voyait, elle en souriait ellemême avec une bonne grâce attendrie, en marchant comme elle pouvait, doucement, balancée sur ses hanches. Et elle était en vérité d'un charme touchant, infini, si belle de dignité riante, rendue plus adorable par cette lassitude, cet abandon de son corps, que la divine soutfrance faisait auguste. Des promeneurs, frappés de sa beauté, se retournèrent, la suivirent des yeux. Puis, le nombre s'accrut des gens qui la remarquaient, qui se poussaient du coude, pour se.la montrer. Ce qui aggravait la situation, c'était le pensionnat, devant elle. Déjà quatre enfants, un troupeau, et le cinquième en route! Cela semblait drôle, donnait à rire. Quelques-uns même se fâchaient, témoignaient qu'une telle imprévoyance, étalée sur la voie publique, était d'un exemple déplorable. Derrière le ménage, il y eut dès lors de l'étonnemenl, de la risée, de la compassion. Ah ! la pauvre petite femme, si jolie, si jeune, et cinq enfants bientôt! Le mari n'avait pourtant pas l'air d'un brutal. Et Mathieu, et Marianne, comprenaient bien, continuaient à se sourire, d'une impénitence brave, montrant sans honte, au plein jour de la rue, leur fécondité heureuse, dans leur tran-
quille conviction qu'ils étaient la force, et la santé, et la
beauté.
Mais, quand on fut arrivé aux grands arbres dénudés, il fallut asseoir un instant Rose sur un banc, où le soleil, lieureusement, donnait encore. Il ne faisait pas chaud, l'astre baissait, on dut se hâter un peu pour le retour. Cela fut très bon tout de même, ce froid vif qui piquait la figure, ce vaste ciel qui devint d'un or pâle légèrement rosé. Les pieds des garçons tapaient plus fort, la fillette amusée ne pleura pas. Il était trois heures, lorsque le père et la mère, grisés de la joie du grand air libre, ravis de la promenade, poussèrent devant eux le pensionnat, en tournant le coin de la rue de la Fédération. Et là encore des gens s'attroupèrent, les regardèrent passer, mais de bonnes gens sans doute, car ils riaient de ces beaux enfants, avec des coups d'œil gaillards au papa et à la maman, qui allaient si vite en besogne.
En rentrant, un peu lasse, Marianne s'allongea sur une chaise longue, dans le salon, où Mathieu, avant de sortir, avait commandé à Zoé d'allumer un bon feu, pour le retour. Et les enfants, rendus un instant très sages par la fatigue, écoutaient, autour d'une petite table, la lecture d'un conte que Denis leur faisait, lorsqu'il vint une visite. C'était Constance, qui, revenant d'une promenade en voiture, avec Maurice, avait eu l'idée d'entrer prendre des nouvelles de Marianne, qu'elle ne voyait guère ainsi que tous les trois ou quatre jours, bien qu'un jardin séparât seul l'hôtel du pavillon.
— Est-ce que vous êtes plus souffrante, chère amie? demanda-t-elle, dès l'entrée, en la voyant à demi étendue.
— Oh! non. Je viens, au contraire, de faire une promenade à pied de deux heures, et je me repose.
Mathieu avait avancé un fauteuil à la riche et vaniteuse cousine, qui, d'ailleurs, s'efforçait de se montrer
FÉCONDITÉ m
parfaite pour eux. Dès qu'elle fut assise, elle s'excusa de ne pouvoir venir plus souvent, elle expliqua tous les devoirs de maîtresse de maison dont elle était accablée; tandis que Maurice, habillé de velours noir, réfugié dans ses jupes, ne la quittait pas, regardait de loin les quatre enfants qui le dévisageaient, eux aussi.
— Eh bien ! Maurice, tu ne dis pas bonjour à tes petits cousins?
Il dut se décider, alla vers eux. Mais tous les cinq restèrent gênés. Ils se voyaient rarement, ils ne s'étaient pas encore allongé des gifles, les quatre sauvages de Chantebled un peu dépaysés devant ce Parisien, aux façons bourgeoises.
— Et tout votre petit monde se porte bien ? reprit Constance, dont les yeux aigus comparaient son fils aux trois autres garçons. Votre Ambroise a grandi, vos deux aînés sont aussi très forts.
Sans doute, son examen ne tournait pas à l'avantage de Maurice, grand et d'air solide pourtant, mais d'une pâleur de cire, car elle eut un rire forcé, elle ajouta :
— Moi, c'est votre petite Rose que je vous envie. Un vrai bijou!
Mathieu se mit à rire ; et, avec une vivacité qu'il regretta tout de suite :
— Oh! une envie facile à contenter, on a ces bijoux-là, au marché, pour pas cher.
— Pas cher, pas cher, répéta-t-elle, sérieuse, c'est votre opinion, vous savez que ce n'est pas la mienne. Chacun fait son bonheur ou son malheur à sa guise.
Et son regard de blâme ironique et dédaigneux acheva sa pensée. Elle le promena des quatre enfants, de cette poussée de chairs roses, vivantes et pullulantes, à cette femme de nouveau enceinte, à ce ventre débordant d'où la vie allait germer encore. Elle en était blessée, répugnée, irritée même, comme d'une indécence, d'un atten-
lat contre tout ce qu'elle respectait, la mesure, la prudence, l'ordre. Lorsqu'elle avait appris cette grossesse nouvelle, elle n'avait pas caché sa désapprobation ; et elle consentait bien à s'en taire désormais, mais il'ne fallait pas qu'on l'attaquât, qu'on la plaisantât sur sa stérilité voulue. Si elle n'avait pas de fille, c'était qu'elle ne voulait pas en avoir.
Désirant la paix, Marianne, qui souriait du mot drôle de son mari, se hâta de changer la conversation. Elle demanda des nouvelles de Beauchêne.
— Et Alexandre, pourquoi ne me l'avez-vous pas amené? Voici huit jours qu'il n'est venu.
• — Mais, interrompit vivement Mathieu, je t'ai dit qu'il était parti hier soir pour la chasse. Il a dû coucher, de l'autre côté de Ghantebled, à Puymoreau, afin de battre les bois, dès l'aube, et il ne rentrera sans doute que demain.
— Ah ! oui, c'est vrai, je me rappelle. Un beau temps pour battre les bois.
C'était encore là un sujet de conversation périlleux, et Marianne regrettait de l'avoir soulevé, car on ne savait jamais trop où Beauchêne pouvait bien être, lorsqu'il disait être à la chasse. Le prétexte d'une battue liiatinale était bon pour découcher, et il finissait par en abusfT tellement, que Constance devait certainement savoir à quoi s'en tenir. Mais, devant ce ménage si uni, dont le mari ne sortait plus, toujours aux petits soins, depuis que la femme était enceinte, elle voulut être brave, avec tranquillité.
— C'est moi qui le force à sortir, à se dépenser. Il est très sanguin, il a besoin de grand air, la chasse est excellente pour lui.
Ace moment, il y eut un nouveau coup de sonnette, annoiiijant une autre visite. Et ce fut Valérie qui entra, avec sa fille Reine. Elle rougit, lorsqu'elle aperçut madame Beauchêne, si vive était sur elle l'impression de
ce modèle parfait de haute fortune, qu'elle s'efforçait de copier. Mais Constance profita du déranc:ement causé par la nouvelle venue, pour se lever, en disant qu'elle ne pouvait malheureusement rester davantage. Une amie devait l'attendre chez elle.
— Laissez-nous au moins Maurice, demanda Mathieu. Voici Reine maintenant, ils vont jouer tous les six ensemble, et je vous ramènerai le petit, lorsque nous l'aurons fait goûter.
Maurice était venu se remettre dans les jupes de sa mère. Celle-ci refusa.
— Oh! non, oh! non... Vous savez qu'il suit un régime, je ne veux jamais qu'il mange dehors... Bonsoir, je m'en vais. Je ne désirais que prendre de vos nouvelles en passant. Portez-vous bien, bonsoir.
Et elle emmena l'enfant, et elle n'eut pour Valérie qu'une poignée de main familière et prolectrice, sans une parole, ce que cette dernière jugea d'une distinction parfaite. Reine avait souri à Maurice, qu'elle connaissait un peu. Elle était délicieuse, ce jour-là, dans sa robe de gros drap-bleu, le visage riant sous ses épais bandeaux noirs, d'une ressemblance si grande avec sa mère, qu'elle semblait en être la petite sœur.
Marianne, ravie, l'appela.
— Venez m'embrasser... Oh! la jolie demoiselle! Mais qu'elle devient belle et grande! Quel âge a-t-elle donc?
— Bientôt treize ans, dit Valérie.
Elle s'était assise, dans le fauteuil que Constance avait quitté; et Mathieu remarqua l'expression soucieuse de ses beaux yeux. Après avoir dit qu'elle passait, elle aussi, prendre des nouvelles, et s'être récriée sur la belle mine des enfants et de la mère, elle se taisait, assombrie, retombée à sa peine secrète, en écoutant Marianne la remercier, heureuse de tout ce monde qui ne l'oubliait pas. Il eut alors l'idée de les laisser seules.
— Ma petite Reine, venez donc avec les enfants dans la salle à manger. Nous allons nous occuper du goûter et mettre le couvert. Ce sera très amusant.
Cette idée souleva une clameur assourdissante. La lecture fut oubliée, la table, bousculée, et les trois garçons entraînèrent Reine dans une galopade folle, tandis que Rose, laissée en arrière, tombée sur les mains, les suivait en criant et en bondissant comme un petit chat.
Dès qu'elle fut seule avec Marianne, Valérie soupira.
— Ah ! ma chère, que vous êtes heureuse de pouvoir, sans vous gêner, avoir delà sorte de beaux enfants à votre guise! Voilà un bonheur qui m'est défendu.
Très étonnée, la jeune femme la regardait.
— Comment cela ? Il me semble que vous êtes bien libre et que mon cas est le vôtre.
— Oh ! pas du tout, ma chère, pas du tout ! Vous avez des goûts simples, votre vie n'est pas arrangée comme la mienne. Vous savez, on fait sa vie, la nôtre est faite, nous avons tout réglé pour Reine et pour nous, et ce serait un désastre, s'il fallait tout changer maintenant.
Puis, avec une brusque violence de désespoir :
— Si je me voyais enceinte comme vous, si j'en étais . certaine, ah ! je ne sais pas ce que je ferais, j'en deviendrais folle!
Et, malgré son effort, des larmes jaillirent de ses yeux, elle se couvrit le visage de ses mains tremblantes.
De plus en plus surprise, Marianne se souleva, lui prit les mains affectueusement, avec de bonnes paroles, pour la calmer. Enfin, elle la confessa, sut que, depuis trois mois, elle avait des raisons de se croire enceinte. D'abord, elle s'était tranquillisée en pensant à des retards possibles ; mais, ce mois-ci, son doute devenait une certitude, elle ne vivait plus. Et elle disait leur effarement, à elle et à son mari, devant cette grossesse inattendue, car ils étaient si certains de leur prudence! Lui, le pauvre cher homme.
qui l'adorait, se serait plutôt coupé une jambe, que de la contrarier là-dessus. Elle, toujours en éveil, prenait ses précautions. C'était donc inexplicable, jamais on n'aurait cru qu'une telle chose pouvait arriver, dans un ménage qui s'aimait comme eux et qui s'entendait à ce point.
— Puisque le mal est fait, finit par dire Marianne conciliante, mon Dieu! vous vous arrangerez. Il sera quand même le bienvenu, le pauvre petit!
— Mais c'est impossible, c'est impossible! cria Valérie en s'agitant, reprise de désespoir et de colère. Nous ne pouvons pas rester ainsi dans la médiocrité toute notre existence... Votre mari a dû vous dire la confidence que le mien lui a faite. Vous savez donc qu'à la suite d'une offre aimable de Michaud, un de ses anciens commis, qui occupe aujourd'hui une grosse situation au Crédit National, mon mari avait résolu de quitter l'usine Beauchêne, où il n'a pas d'avenir, pour entrer lui-même à ce Crédit, en vue d'une haute situation prochaine. Seulement, il fallait qu'il acceptât d'abord une modeste place de trois mille six cents francs, en abandonnant les cinq mille francs qu'il gagne à l'usine. Et comment voulez-vous que nous osions désormais courir ce risque, nous contenter de trois cents francs par mois, avec une grossesse en perspective, un accouchement, un nouvel enfant à élever?... Tous nos calculs étaient faits, ce malheureux enfant les renverse, nous rejette dans la crotte pour toujours.
— Que de raisonnements! dit Marianne de son air tranquille, avec un sourire.
— Mais ils sont justes, ma chère!... Une occasion se présente, on la manque, c'est à jamais fini. Si mon mari ne quitte pas l'usine, le jour où la fortune s'offre ailleurs, il y est désormais cloué, tous nos rêves sont à l'eau, et la dot de Reine, et notre existence heureuse, et les ambitions de notre vie entière... Comment! vous si intelligente, vous ne comprenez pas ça?
— Si, si, je comprends... Seulement, que voulez-vous? je suis si loin de tant de calculs, qu'il m'est sans doute difficile d'en sentir la justesse. Vousm'élonnez et vous me faites de la peine... Des enfants poussent, il faut bien les accepter, c'est quand même de la joie et de la richesse qui viennent. Rien n'est plus simple.
Valérie protesta, avec de nouvelles larmes.
— Allez donc dire ces choses à mon pauvre mari, qui est si désolé et tout honteux, depuis le beau coup qu'il a fait. Il n'en sort plus. Tenez! aujourd'hui dimanche, savez-vous où il est? Il est resté à la maison pour travailler, il gagne quelques sous, en dehors de son bureau... Mais, s'il le faut, j'aurai de la volonté pour lui. Il est si faible et si bon !
Puis, les pensées qu'elle ne disait pas, semblèrent l'affoler tout d'un coup. Elle se tordit les mains, elle bégaya, au milieu de ses sanglots :
— Non, non ! je ne suis pas, je ne peux pas être enceinte ! Non, non ! ce ne sera pas, je ne veux pas !
Et elle se débattait, dans une telle souflVance, que Marianne, renonçant à lui donner de bonnes raisons, la prit tendrement entre ses bras, pour soulager sa peine, d'autant plus qu'elle craignait que ses larmes ne fussent entendues de la pièce voisine, où retentissaient les grands rires des enfants. Et, quand elle lui eut séché les yeux, elle l'y emmena.
— A table ! à table ! criaient les garçons, en tapant des mains et des pieds.
C'était charmant, cette table dressée pour le goûter, sur laquelle Mathieu, 'aidé de Reine, achevait de disposer, par amusement, quatre compotiers symétriques^ qui contenaient dt's gâteaux et des confitures. En voulant s'en mêler, les trois garçons retardaient tout, tandis que Rose manquait de tout casser. Mais on s'amusait tant, et Reine était si gentille, en petite ménagère! Elle se mit à
rire, savante déjà sans doute, lorsque Ambroise vint crier à sa mère qu'elle était sa petite femme et que Rose était leur bébé. Marianne le fit taire, en voyant Valérie renfoncer de nouveau ses larmes. Puis, on goûta, les enfants dévorèrent.
Ce beau dimanche-là, dès neuf heures du soir, les enfants étaient déjà couchés, riant aux anges, lorsque Mathieu et Marianne s'enfermèrent dans leur chambre. Il voulut qu'elle se mit au lit tout de suite, il la borda, disposa les oreillers sous sa tête. Ensuite, jusqu'à dix heures, il veilla près d'elle, il lui fit une lecture, parce qu'elle devait prendre, à cette heure-là, une tasse de tilleul, qu'il s'entêtait chaque soir à préparer luimême, en répétant qu'il n'avait pas besoin de la bonne. Quand elle eut vidé la tasse, il lui souhaita une bonne nuit, après lui avoir mis deux gros baisers fraternels sur les joues, car elle lui était sacrée, et ils en plaisantaient tendrement tous les deux, s'appelaient monsieur et madame. Son petit lit était prêt, il se déshabilla, éteignit la lampe, lui cria de dormir. Mais lui, l'oreille tendue, ne fermait pas les yeux, attendait d'être renseigné par son petit souffle régulier. Et que de fois il se relevait, rôdait autour d'elle, continuait à entourer son sommeil d'un culte religieux !
Marianne, pour qui Mathieu voulait des levers de reine, qu'il promenait au soleil d'hiver comme une belle princesse des contes, était servie et adorée par lui, le soir, dans leur chambre, ainsi qu'une divinité. C'était, plus haut et plus vrai que le culte de la vierge, le culte de la mère, la mère aimée et glorifiée, douloureuse et grande, dans la passion qu'elle souffre, pour l'éternelle floraison de la vie.
Le jeudi où les Froment devaient déjeuner chez les Séguin du Hordel, dans le luxueux hôtel de l'avenue d'Antin, Valentine sonna Céleste, sa femme de chambre, dès dix heures, pour se faire habiller et allonger coquettement sur la chaise longue de son petit salon du premier étage. C'était elle qui avait supplié Marianne de venir de bonne heure, voulant causer, cédant à l'irrésistible besoin de s'entretenir, avec une femme enceinte comme elle, des terreurs maladives qui la hantaient.
Elle demanda un miroir, se regarda, hocha désespérément la tête, tant elle se trouvait enlaidie, son joli visage de blonde taché de rousseur, son corps svelte déformé, mal dissimulé sous une blouse de soie bleu paon.
— Est-ce que monsieur est là? demanda-t-elle. Depuis l'avant-veille, elle ne l'avait pas vu. Il alléguait
des affaires, déjeunait et dînait souvent dehors, puis évitait, le matin, d'entrer dans sa chambre, sous le prétexte de ne pas vouloir la déranger.
— Non, madame, monsieur est sorti, vers neuf heures, et je suis certaine qu'il n'est pas rentré.
— C'est bien... Dès que monsieur et madame Froment arriveront, qu'on me les amène ici.
Languissamment, elle prit un livre, elle attendit. Comme le docteur Boutan l'avait laissé entrevoir à Mathieu et à Marianne, cette grossesse inattendue de
FÉCONDITÉ lî»
Valentine était une cause d'orages continuels dans le ménage. D'abord, Séguin s'était brutalement emporté, criant que cet enfant ne pouvait pas être de lui : il se disait convaincu d'avoir pris les plus minutieuses précautions, il accusait nettement sa femme de coucher avec un amant; et une jalousie de charretier, furieuse et basse, éclatant en mots ignobles, en menaces de coups, s'était révélée chez cet homme sceptique, qui affectait l'élégante insouciance du pessimisme le plus raffiné. Il y eut des scènes effroyables. Puis, la femme éplorée exigea que le docteur Boutan fût pris pour arbitre. Mais il eut beau, après avoir interrogé le mari à part, lui expliquer comment ses précautions si minutieuses avaient pu ne pas suffire, lui citer vingt cas où, dans des conditions pareilles, il y avait eu grossesse, celui-ci n'en démordait pas, ne semblait ébranlé un instant que pour reprendre ses accusations abominables, dès que le médecin était parti. Il tempêtait contre ce dernier, allait jusqu'à le dire complice, exaspéré surtout de la sévère leçon qu'il recevait, au sujet des fraudes ; car c'était bien de ces pratiques coupables que venait tout le mal, la cruelle situation où se débattait le ménage : si le mari n'avait pas fraudé, il n'aurait pas eu au cœur ce doute affreux que son enfant n'était peut-être pas de lui. Naturellement, le bon docteur, qui accusait les fraudes de tous les désastres, ne se faisait pas faute de l'accabler sous les conséquences sans nombre : la dépopulation, la dégénérescence de l'espèce, la famille corrompue d'abord, puis détruite, l'homme ne poursuivant plus que l'argent ou le plaisir, la femme détraquée, jetée à l'adultère. Et Séguin en gardait une irritation constante, d'autant plus vive, que de pareilles idées condamnaient tout ce qu'il avait cru et voulu jusque-là.
Cependant, le ménage continua sa vie mondaine: elle n'avouant pas sa grossesse, se serrant à étouffer, dansant
130 LES QUATRK ÉVANGILES
dans les bals, buvant du cbampagne dans les soupers fins, au sortir des Ibéàlres; lui cachant ses crises de honteuse jalousie, affectant de mener leur existence ordinaire, avec une ironique insouciance. D'ailleurs, elle, qui n'avait encore aucun reproche à s'adresser, voulait garder son mari, plus par orgueil que par tendresse ; car, comme elle le lui disait parfois, il faisait bien tout au monde pour qu'elle prît enfin l'amant qu'il lui reprochait si grossièrement d'avoir ; et, si elle se torturait dans ses corsets, si elle risquait chaque soir une fausse couche, c'était afin de lutter, en femme menacée d'abandon, le jour où elle ne serait plus la gloriole et le plaisir. Mais, une nuit, au retour d'une première représentation, elle faillit mourir, et il lui fallut, à partir du lendemain, garder la chambre : ce fut la défaite, une pénible grossesse se déclara, qui ne lui laissa plus une heure sans souffrance. Dès lors, les rapports du ménage achevèrent de s'aigrir, tout ce dont elle avait senti la menace, se réalisa. Lui, d'exécrable humeur, ne pouvait rester près d'elle, sans se quereller. Cette femme malade, enlaidie, maladroite au plaisir, l'exaspérait. Elle lui répugnait même, il sortit davantage, reprit bientôt des habitudes de garçon. La passion du jeu, qui couvait en lui, se ralluma, avec une violence d'incendie mal éteint. Il découcha passa des nuits au cercle. Puis, ce furent les femmes qui le reprirent, des filles qui ne faisaient pas la bêtise de se laisser engrosser, qui restaient amusantes et belles, désirables. Quand on n'a plus, chez soi, de femm€ possible, il faut bien aller en chercher d'autres, ailleurs. Et, dès qu'il rentrait et qu'il retombait dans ses crises de jalousie, il l'aurait tuée, cette misérable épouse souffrante, dont le ventre lui semblait une moquerie et un affront.
Vers onze heures un quart. Céleste reparut.
— C'est monsieur ? demanda vivement Valentine, en laissant tomber son livre.
— Non, madame, ce sont les personnes que vous attendez, moilsieur et madame Froment.
— Fuites entrer... Dès que monsieur sera là, prévenez-moi.
Et, lorsque Marianne et Matliieu furent introduits, elle se souleva, tendit les deux mains avec amabilité, en disant :
— Vous m'excusez, chère madame, d'avoir insisté, pour que ce fût vous qui prissiez la peine de venir à moi; mais, vous le voyez, je ne pouvais aller à vous, et notre bon docteur Boutan m'avait dit combien vous étiez solide et vaillante... Que vous êtes aimable d'avoir accepté mon déjeuner! J'avais une si grosse envie de vous voir, de causer un peu ! Tenez, mettez-vous dans ce fauteuil, là, tout près de moi.
Mathieu la regardait, s'étonnait de la trouver si jaunie, dévastée, elle qu'il avait vue délicieuse, dans sa beauté blonde; tandis qu'elle-même dévisageait anxieusement Marianne, frappée de son air tranquille et fort, de la limpidité souriante que gardaient ses grands yeux clairs.
— C'est moi qui vous remercie de votre invitation, répliquait obligeamment celle-ci. L'exercice me fait grand bien, j'ai eu le plaisir de pouvoir venir à pied... Oh ! si vous le vouliez, vous marcheriez comme moi, il ne s'agit que d'avoir du courage.
Dès lors, une conversation intime s'engagea entre elles <-e ux, pendant que Mathieu ouvrait le livre resté sur une pe tite table, afin de les mettre à l'aise, en leur faisant cr oire qu'il ne les écoutait même pas. Elles ne s'étaient vu es que rarement, sans rien de commun, ni les idées, n i les habitudes; mais leur situation semblable les raprochait. Et c'était surtout, de la part de Valentine, un si grand désir de savoir, d'être renseignée, d'être rassurée ! Elle parla d'abord du docteur Boutan, voulant qu'on lui redise qu'il ne perdait jamais une de ses clientes, qu'il
n'y avait pas d'accoucheur plus doux ni plus adroit. Etonnée, Marianne lui fit remarquer qu'elle"devait le bien connaître, puisque deux fois déjà elle avait passé par ses mains. Oui, sans doute, seulement cela la tranquillisait d'entendre affirmer ses mérites par une autre. Puis, interminablement, elle multiplia les questions, revint sur chaque détail, exigea que cette autre lui expliquât ce qu'elle ressentait, où étaient les douleurs, de quelle nature, comment elle mangeait, comment elle dormait, enfin ses sensations, ses pensées, toute sa grossesse heureuse. Et, comme Marianne, souriante, vaillante, se prêtait à cette curiosité par bonté d'âme, pour la distraire et l'encourager, disait tranquillement ses espoirs, que ça se passerait très bien, que ce serait un fils encore, Valentine tout d'un coup éclata en gros sanglots.
— Oh I moi, je mourrai, je mourrai, j'en suis sûre ! Cette certitude de sa mort prochaine la hantait, sans
qu'elle osât la crier à tous. C'était, dans le détraquement de ses nerfs pervertis, dans l'abandon où son mari la laissait, une torture de chaque heure, l'abîme noir auquel la jetait ce misérable entant, qui, après avoir détruit son ménage, allait trancher sa vie.
— Comment, mourir! s'écria'gaiement Marianne, est-ce qu'on meurt?... Vous savez ce qu'on dit? c'est que les femmes qui se forgent de ces imaginations lugubres, ont d'ordinaire les plus belles couches du monde.
Mathieu, que cet aimable mensonge fit sourire, le confirma pleinement, ce qui soulagea un peu la désespérée, frissonnante au moindre souffle qui passait, affamée de bonnes paroles, quêtant toujours la promesse formelle, même mensongère, d'une issue heureuse. Elle restait pourtant dolente, lorsque, de nouveau. Céleste se présenta; et, sans attendre, elle répondit à la muette interrogation des yeux de sa maîtresse :
— Non, madame, ce n'est pas encore monsieur... C'est
cette femme de mon pays, dont je vous ai parlé, Sophie Couteau, la Couteau, ainsi qu'on la nomme là-bas, à Rougemont, et qui fait le métier d'amener à Paris des nourrices.
A ces mots, Valentine, qui allait congédier la femme de chambre rudement, outrée d'être dérangée de la sorte, se calma.
— Eh bien?
— Eh bien! madame, elle est là... Comme je vous l'ai dit, si vous consentiez à l'en charger dès maintenant, elle pourrait vous en choisir une très bonne, au pays, et vous l'amener, le jour convenu.
La Couteau, qui était derrière la porte, restée entr'ouverte, osa faire son entrée, sans qu'on l'y invitât. C'était une petite femme sèche et vive, d'allure paysanne, mais très débrouillée par ses continuels voyages à Paris. Sa figure longue, ses petits yeux vifs, son nez pointu, ne manquaient pas d'agrément, d'une sorte de bonhomie aimable, que gâtait une bouche de ruse et de cupidité, aux lèvres minces. Et une robe de lainage sombre, une pèlerine noire, des mitaines noires, un bonnet noir avec des rubans jaunes, lui donnaient un air endimanché et respectable de campagnarde qui se rend à la messe.
— Vous avez été nourrice? lui demanda Valentine, en l'examinant.
— Oui, madame, oh! il y a dix ans, quand j'en avais vingt. Puis, je me suis mariée, et j'ai eu l'idée qu'on ne s'enrichissait guère à être nourrice. Alors, j'ai préféré amener les autres.
Elle eut un faible sourire de femme intelligente, qui disait combien ce métier de vache laitière, au service des bourgeois, lui semblait une duperie. Mais elle craigqit d'en avoir trop dit.
— On rend aux gens qui payent les services qu'on peut,
n'est-ce pas, madame? Le médecin m'avait avertie que jamais plus je n'aurais de bon lait ; et, plutôt que de mal nourrir de pauvres petits, j'ai préféré leur être utile d'une autre manière.
— Et vous amenez des nourrices aux bureaux de Paris?
— Oui, madame, deux fois par mois, à plusieurs bureaux, mais particulièrement à la maison Broquette, rue Roquépine. C'est une maison bien honnête, où l'on ne court pas le risque d'être trompé... Alors, si ça vous fait plaisir, je choisirai pour vous la meilleure de celles que j'aurai, comme qui dirait la fleur du panier. Je m'y connais, vous pouvez vous fier à moi.
Voyant que sa maîtresse ne se décidait pas, Céleste crut devoir intervenir, désireuse d'expliquer comment la Couteau était venue, ce matin-là.
— Quand elle retourne au pays, elle emporte presque toujours avec elle un nourrisson, l'enfant d'une nourrice, ou bien l'enfant de quelque ménage qui n'est pas assez riche pour payer une nourrice sur lieux, et le confie là-bas à une éleveuse. C'est comme ça qu'elle est montée me voir, tout à l'heure, avant d'aller prendre le petit de madame Menoux, qui est accouchée cette nuit.
Valentine eut une exclamation, et vivement :
— Ah! la mercière est accouchée, et vous ne me le disiez pas... Voyons, parlez donc! comment cela s'est-il passé?
Cette madame Menoux était la femme d'un ancien soldat, beau gaillard, qui avait des appointements de cent cinquante francs par mois, comme gardien dans un musée. Elle l'adorait, elle avait eu l'idée vaillante de tenir une petite boutique de mercerie, où elle gagnait presque autant que lui; de sorte que le ménage vivait à l'aise, très heureux.
Céleste, qui s'était fait gronder vingt fois, pour les
heures interminables qu'elle passait à bavarder dans l'étroite boutique, parut toute fière, avec un sourire d'arrière-moquerie, d'être questionnée ainsi. Elle s'étala, fit sentir son importance.
— Mais tout s'est passé très bien, madame. Des couches superbes, un beau petit garçon... J'avoue à madame que j'ai couru le voir ce matin. G'^st une curiosité bien légitime, n'est-ce pas?
Puis, comme Valentine, passionnément, l'interrogeait toujours, elle entra dans les moindres détails.
— D'ailleurs, elle était entre de bonnes mains. C'est moi qui lui avais indiqué madame Rouche, la sage-femme du bas de la rue du Rocher, parce qu'une de mes amies, accouchée par elle, m'en avait dit tout le bien possiWe. Sans doute, elle ne vaut pas madame Bourdieu, qui a une si belle installation, rue Miromesnil; mais aussi elle est moins chère, et ma foi! l'ouvrage fini, ça se vaut... Avec madame Rouche, ça ne traîne pas, sans compter qu'elle y met une vraie complaisance.
Brusquement, elle se tut, en voyant les yeux de Mathieu <îxés sur elle. Que disait-elle donc, pour que ce monsieur la regardât de la sorte? Elle se troubla, eut un coup d'œil furtif et inquiet sur sa taille. Enceinte elle-même de six mois, elle se serrait à étouffer, par crainte de perdre sa place. Prise une fois déjà, dès son arrivée à Paris, l'oubli d'un instant avec le fils de la maison où elle servait, elle s'était fait accoucher d'un enfant mort-né par madame Rouche, dont c'était la spécialité. Cette fois, le petit devait être d'un fournisseur; mais elle n'en voulait rien savoir, furieuse d'avoir eu la bêtise de se laisser reprendre, elle rusée maintenant, qui s'était tant promis du plaisir sans peine. Et elle ne se montrait si gaie, elle ne faisait de si grands éloges de madame Rouche, que bien résolue à être accouchée d'un enfant mort-né encore, préparant déjà une demande de congé
d'un mois, parlant de sa pauvre mère qui était très malade, à Rougemont, et qu'elle désirait tant revoir, pour lui fermer les yeux.
— Oh ! reprit-elle en affectant un air naïf, ce que j'en dis, c'est parce qu'on me l'a dit. Je n'en sais bien sûr rien par moi-même.
Décidément, cette grande fille brune, à tête chevaline, à la chair fraîche et provocante, n'inspirait aucune confiance à Mathieu, qui la trouvait singulièrement renseignée sur les sages-femmes. Il continuait à la regarder avec un sourire, où elle lisait nettement ce que ce monsieur pensait d'elle.
— Mais, demanda Marianne, pourquoi donc la mercière, dont vous parlez, ne garde-t-elle pas son enfant?
La Couteau jeta un coup d'œil oblique, noir et dur, sur cette dame enceinte, qui, si elle s'y refusait pour son compte, aurait bien dû laisser les autres libres de faire aller le commerce.
— Eh! c'est impossible ! s'écria Céleste, heureuse de la diversion. Comment voulez-vous que madame Menoux garde son enfant avec elle, dans sa boutique qui est grande comme ma poche? Derrière, elle n'a qu'une petite pièce, où l'on couche, où l'on mange; et encore cette pièce donne-t-elle sur une cour étroite, sans air et sans jour : l'enfant n'y vivrait pas une semaine. Puis, elle n'aurait même pas le temps de s'occuper de lui, toute la journée à son comptoir, n'ayant jamais eu de bonne, forcée de faire la cuisine pour l'heure où son mari revient du musée... Allez, si elle pouvait, elle serait si heureuse de le garder, son enfant 1 Ils s'aiment tant, ils sont si gentils, dans ce ménage !
— C'est vrai, dit alors Marianne attristée, il y a de pauvres mères que je plains de toute mon âme. Celle-là n'est pas dans la gêne, et à quelle cruelle séparation elle se trouve réduite!... Moi, je ne vivrais plus, si l'on
m'emportait ainsi mon enfant dans un pays inconnu, pour le donner à une autre femme.
Sans doute, la Couteau vil là une attaque personnelle. Elle prit l'air de bonne personne, tendre aux petits, dont elle leurrait les mères hésitantes.
— Oh! Rougemont est un joli endroit. Puis, ce n'est pas loin de Bayeux, on n'est pas des sauvages tout de même. L'air y est si bon, qu'il y a des gens qui sont venus s'y guérir. Sans compter que les petiots qu'on nous confie, on les soigne bien, je vous en donne ma parole! Faudrait être des sans-cœur pour ne pas les aimer, ces petits anges.
Mais elle se tut, en voyant de quelle façon Mathieu, toujours muet, la regardait à son tour. Peut-être, très fine sous son écorce rustique, comprit-elle que sa voix sonnait faux. A quoi bon, d'ailleurs, son boniment habituel sur le pays, puisque cette dame désirait simplement une nourrice sur lieux? Et elle reprit de nouveau :
— Alors, c'est entendu, madame, je vous amènerai tout ce que nous avons de mieux, une vraie perle.
Valentine, qui semblait en être restée aux couches heureuses de madame Menoux, rassurée un peu par ce qu'elle regardait comme un bon présage pour elle, trouva la force de faire acte de volonté.
— Non, non, je ne veux pas m'engager à l'avance. J'enverrai visiter les nourrices que vous amènerez au bureau, et nous verrons si nous trouvons parmi elles celle que je désire.
Puis, sans s'occuper de cette femme davantage, la congédiant d'un geste, elle reprit sa conversation avec Marianne.
— Vous nourrirez encore celui qui va venir?
— Certes, comme les autres. Vous savez que, mon mari et moi, nous avons nos idées là-dessus. Il ne nous semblerait plus de nous, si une nourrice achevait de le mettre au monde.
It.
188 Les quatre évangiles
— Sans doute, je vous comprends. Ah! si je pouvais, moi! Mais je ne peux pas, c'est impossible.
La Couteau était restée immobile, vexée de sa démarche inutile, regrettant le cadeau qu'on lui aurait fait pour son obligeance. Et elle mit toute sa rancune dans le regard oblique qu'elle jeta de nouveau sur cette dame enceinte, qui nourrissait elle-même : quelque chose de propre, ça se voyait bien, des sans-le-sou n'ayant pas même de quoi se payer une nourrice. Pourtant, sur un coup d'œil de Céleste, elle salua humblement, elle disparut avec la femme de chambre.
Presque aussitôt, Séguin entra, très éléganrt comme toujours, rapportant du dehors l'éclat des joies qu'il ne trouvait plus chez lui.
— Je vous demande pardon, je crois que je me suis fait attendre. Des courses à n'en plus finir, des visites que je ne pouvais remettre... Chère madame, vous avez une mine superbe... Ravi de vous serrer la main, cher monsieur Froment.
Il oubliait sa femme, chez laquelle il n'était pas entré depuis l'avant-veille. Ce ne fut qu'au bout d'un instant qu'il s'approcha d'elle, en remarquant enfin le regard de reproche dont elle le poursuivait. Et il se pencha, lui effleura les cheveux des lèvres.
— Tu as bien dormi?
— Oui, très bien, je te remercie.
Elle allait pleurer encore, dans une de ces crises nerveuses de désespoir dont elle n'était plus maîtresse. Mais elle réussit à se contenir devant les invités qui se trouvaient là. D'ailleurs, le maître d'hôtel vint annoncer que madame était servie.
Ce fat à petits pas, et en s'appuyant au bras de Marianne, que Valenline gagna la table qu'on avait dressée dans un eoin du vaste cabinet de travail, dont la grande verrière tenait tout le milieu de la façade, sur l'avenue d'Antin.
Elle s'était excusée, avec un sourire dolent, de ne pas prendre le bras de Mathieu, priant les deux hommes de passer les premiers, de laisser les deux femmes s'arranger à leur guise. Et la table était disi)osée de façon (]u'elles y fussent toutes deux à l'aise, assises commodément, les jambes libres.
En n'apercevant que quatre couverts, Marianne ne put s'empêcher de poser une question, qu'elle avait eue déjà sur les lèvres :
— Et vos enfants, je ne les ai pas vus encore. Ils ne sont pas souffrants, au moins?
— Oh! non, Dieu merci! répondit Valentine. Il ne manquerait plus que cela... Le matin, ils ont leur institutrice, ils travaillent jusqu'à midi.
Alors, Mathieu, dont les yeux s'étaient rencontrés avec ceux de Marianne, osa demander à son tour :
— Vous ne les faites donc pas déjeuner avec nous?
— Ah ! pour cela, non ! s'écria Séguin, d'un air de colère. C'est bien assez de les supporter quand nous sommes seuls. Des enfants, rien n'est plus intolérable, lorsqu'on a du monde. Et vous n'imaginez pas combien ceux-là sont mal élevés.
Un léger froid se fit, il y eut un silence, pendant que le maître d'hôtel présentait des œufs farcis aux truffes.
— Vous les verrez, reprit doucement Valentine. Je les ferai venir au dessert.
Le déjeuner, malgré le caractère d'étroite intimité que lui donnait cette mise en présence des deux jeunes femmes enceintes, fut très recherché, très luxueux. Après les œulà, il y eut des rougets grillés, un salmis de bécasses et des écrevisses. Comme vins, on servit tout le temps de la tisane de Champagne frappée, du bordeaux blanc et du bordeaux rouge.
Sur la remarque que ce n'était pas là un régime que le docteur Boutan approuverait, Séguin haussa les épaules.
140 LES QUATKK ÉVANGILES
— Bah ! le docteur ne recule pas devant un bon morceau. Il est d'ailleurs insupportable, avec ses théories... Sait-on jamais ce qui fait du bien ou du mal ?
Il ne montrait déjà plus le visage riant qu'il avait apporté du dehors. Comme si tous les ennuis de sa maison détraquée par la grossesse inattendue de sa femme le ressaisissaient, dès qu'il y remettait les pieds, il ne pouvait y rester une heure, sans redevenir amer, irritable, presque grossier. Sous sa parfaite élégance, l'esprit malade, perverlisseur et destructeur, le brutal et le cruel apparaissait d'autant plus vite désormais, qu'il vivait dans la continuelle irritation de son existence troublée, désorganisée. S'il passait des nuits au jeu, s'il retournait chez des maîtresses, c'était sûrement la faute de sa femme, qui, selon son expression crue, n'était plus une femme d'un usage possible. Et il lui en gardait rancune, il semblait surtout se plaire à la torturer, au retour de ses débordements de garçon, se plaignant de tout ce qu'il retrouvait chez lui, criant que tout y allait de mal en pis, comme s'il était retombé dans un enfer.
Le déjeuner, par moments, en fut pénible. 11 y eut, à deux ou trois reprises, entre lui et elle, des échanges de mots vifs, blessants comme des épées. Cela à propos de rien, du plat qu'on servait, d'une remarque qu'on faisait, de l'air simplement qui passait. Et, pour un témoin inattentif, cela n'aurait même eu aucune importance ; mais la blessure était empoisonnée, des larmes remontaient aux yeux de la triste femme, tandis que lui ricanait de son air d'homme du monde, d'homme de cheval, mâtiné d'amateur de littérature et d'art, mettant sa gloriole dans l'imbécile pose au pessimisme, déclarant que le monde ne valait pas la cartouche qui le ferait sauter. Pourtant, un mot trop dur la souleva d'une telle révolte, qu'il dut s'excuser, car il la redoutait, lorsque le sang des Vaugelade se réveillait en elle, pour l'écraser d'un hautain
mépris et lui faire entendre qu'elle se vq^gerait un jour. Un nouveau froid passa parmi les fleurs de la table.
Puis, pendant que Valentine et Marianne se remettaient, invinciblement, à causer entre elles de leur position, de leurs craintes et de leurs espoirs, Séguin acheva de soulager son amertume, en confiant à Mathieu ses ennuis, au sujet de son vaste domaine de Chantebled. Le gibier y devenait de moins en moins abondant, il plaçait plus difficilement les actions de chasse, ses revenus diminuaient d'année en année. Aussi ne cachait-il pas qu'il serait très heureux de se débarrasser de Chantebled ; mais où trouver un acquéreur pour ces bois si peu productifs, pour ces immenses terrains stériles, des marécages et des champs de cailloux? Mathieu écoutait avec attention, car il s'était intéressé à ce domaine, pendant ses longues promenades du dernier été.
— Vous croyez vraiment, demanda-t-il, qu'on ne peut le livrer à la culture?... Ça fait pitié, toute cette terre qui dort.
— Le livrer à la culture ! s'écria Séguin. Ah ! je voudrais voir ce miracle. On n'y récoltera jamais que des pierres et des grenouilles.
On était au dessert, et Marianne rappelait à Valentine qu'elle avait promis de faire venir les enfants, disant qu'elle serait si heureuse de les voir et de les embrasser, lorsqu'un incident se produisit, qui les fit oublier de nouveau.
Le maître d'hôtel s'était approché de la maîtresse de la maison, pour lui dire à demi-voix :
— C'est monsieur Santerre qui demande si madame peut le recevoir.
Elle eut un cri d'heureuse surprise.
— Ah ! il se souvient donc de nous?... Oui, oui, faites entrer.
Et, lorsque Santerre se fut approché pour lui baiser la
main, après unç courte hésitation, en voyant la table dressée là, et les quatre convives déjeunant encore, elle lui dit de son air languissant :
— Vous n'êtes donc pas mort, mon ami? Voici plus de quinze jours qu'on ne vous a vu... Non, non, ne vous excusez pas. C'est bien naturel, tout lei monde m'abandonne.
Séguin eut de nouveau son ricanement, en serrant la main du jeune homme, car il prenait sa part du reproche. La vérité était que Santerre, lorsqu'il avait vU' sa campagne de séduction interrompue par cette grossesse intempestive, avait jugé boji d'espacer ses visites. Comme le mari sans doute, il trouvait Valentine peu désirable, d'une compagnie gênante. Il s'était donc résigné au sage parti d'attendre l'événement, remettant l'attaque décisive à plus tard. Mais, les rares fois où il venait, il ne s'en montrait que'plus caressant et plus doux, sachant quelle reconnaissance elle lui en gardait, toute meurtrie des brutalités de Séguin.
— Oh ! chère madame, moi qui ne viens pas par discrétion, de peur de vous déranger! Puis, vous savez bien que j'ai, en ce moment, une pièce en répétition et que mes heures sont prises.
Tout de suite, d'ailleurs, il la noya de compliments, d'une voix d'admiration béate.
— Vous êtes délicieuse, dans cette blouse qui enlaidirait une autre femme. Oui, oui, délicieuse, je maintiens le mot !
Ce fut une joie pour Séguin, qui voyait là une moquerie. Naturellement, dans sa jalousie atroce, jamais il n'avait songé que Santerre pouvait être ou devenir l'amant de sa femme, qu'il lui jetait presque entre les bras, en les forçant à une camaraderie perverse, dont il aggravait luimême l'extrême licence de paroles. Lorsque, cédant à ses coups de démence, il lui fcriait que l'enfant n'était pas de
lui, il en arrivait tout de suite aux suppositions ignobles, l'accusant de s'être livrée à quelque domestique, ou bien d'avoir fait monter un passant de la rue. Quant à Santerre, ce n'était que le bon ami, qu'il avait voulu, un jour, faire entrer chez sa femme, pendant qu'elle était au bain, pour lui montrer comme elle était drôle dans l'eau.
— Ge qu'il se moque de toi ! dit-il.
Mais Valentine avait remercié Santerre d'un regard d'infinie gratitude. Elle se souviendrait.
Santerre, après avoir serré la main de Mathieu, s'était incliné devant Marianne, que la maîtresse de la maison lui présenta. Cette deuxième femme enceinte, ces deux femmes grosses, attablées ainsi face à face, flanquées des deux maris, durent lui sembler d'un comique particulier, car il dissimula l'ironie de son sourire sous un redoublement d'amabilité, s'excusant de venir trop tôt, lorsque le monde déjeunait. Puis, comme Séguin se fâchait de la lenteur du service, sa femme se permit de dire que c'était lui qui avait tout mis en retard, en se faisant attendre. Une querelle faillit éclater encore.
Le café et les liqueurs furent apportés sur une autre table de la vaste pièce, après que le maître d'hôtel eut enlevé vivement le couvert. Et, de nouveau, Valentine s'allongea, de son air de langueur, parmi les fourrures d'un divan, en priant ses convives de se servir eux-mêmes, puisqu'elle ne pouvait remplir son rôle. Mais, tout de suite, Marianne s'offrit, fit le service avec une gaie complaisance, heureuse, expliquait-elle, de se tenir un peu debout. Après le café, elle versa des petits verres de cognac, et permission fut donnée aux hommes de fumer.
— Ah! mon cher, dit Santerre brusquement, en s'adressant à Séguin, vous ne vous imaginez pas les belles opérationsauxquelles j'ai assisté, ces jours-ci, à la clinique du docteur Gaude.
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Mais il fut interrompu par une autre visite. La baronne de Lovvicz faisait demander des nouvelles de madame. Et, quand on l'eut priée de monter, elle courut à Valentine, l'embrassa, en s'écriant :
— Je ne voulais pas vous déranger, ma chère. Enfin, je suis pourtant bien heureuse de vous voir et de vous dire que je vous plains de tout mon cœur.
Elle tombait d'ailleurs, comme elle l'ajouta, en pays de connaissance, et elle distribua des poignées de main à tout le monde. Il parut à Mathieu que celle qu'elle lui donnait était particulièrement significative, rude et courte, accompagnée du sourire de moquerie aiguë dont elle le poursuivait, depuis qu'il l'avait refusée. El, clairement, son visage exprima l'ironie profonde qui avait passé déjà sur celui ds Santerre, dès qu'elle eut jeté un double coup d'œil sur les deux femmes enceintes, réunies là, en petite fête. Ce spectacle sembla l'amuser prodigieusement, pendant qu'elle se redressait, dans sa beauté provocante, avec sa taille mince, son grand corps ardent et souple. Jamais elle n'avait vécu une vie de plus libre jouissance, sans autre contrainte que celle de rester une des femmes du monde les mieux reçues, les plus fêtées de Paris.
Elle complimenta Marianne, sa cousine.
— Eh bien ! ma chère, vous devez être heureuse, voilà le cinquième presque fait, et vous allez pouvoir songer au sixième... Mais non, je vous assure, je ne me moque pas. Moi, je comprends que, lorsqu'on aime les enfants, on aille à la douzaine.
— Douze enfants, dit Marianne avec son tranquille sourire, c'est bien mon compte, c'est le chiffre que je me suis fixé.
— Grand Dieu! gémit Valentine, je jure, moi, de n'en atoir jamais d'autre, si je ne meurs pas de celui-ci !
Séguin, ricanant toujours, voulut reprendre, avec San-
terre, la conversation que l'arrivée de la baronne avait interrompue.
— Vous disiez que vous avez vu de belles opérations, à la clinique du docteur Gaude.
Mais la baronne, de nouveau, l'air passionné, se jeta au travers.
— Le docteur Gaude! vous le connaissez? Oh! cher monsieur, je vous en prie, parlez-moi de lui. J'entends dire partout que c'est un homme prodigieux.
Le romancier souriait complaisamment.
— Prodigieux, c'est bien le mot. J'avais besoin de notes pour une étude, et j'ai pu assister à sept ou huit opérations. D'ailleurs, vous savez qu'elles sont très courues, on y va comme au spectacle, j'ai retrouvé là tout le Paris des premières, et même quelques dames... Alors, Gaude vous prend une femme, deux femmes, trois femmes, et avec une maestria extraordinaire, avec un brio qu'on est tenté d'applaudir, il leur enlève tout, absolument tout, en un tour de main, sans que cela tire à aucune fâcheuse conséquence, affirme-t-il. C'est étourdissant.
Le visage de Sérafine s'était empourpré d'une admiration ardente ; et, se tournant vers Valentine, qui écoutait avidement, elle aussi :
— Hein? ma chère, ça donne envie d'y passer, pour ne plus être où vous en êtes... Un magicien, c'est bien ainsi qu'on l'a nommé devant moi. Et beau garçon, paraît-il, toujours joyeux et solide. Voilà un homme!
— Mais, demanda Mathieu, qui avait frémi, les femmes qu'il opère sont malades?
— Sans doute, répondit Santerre, dont cette question redoubla l'ironique gaieté. Du moins, il le dit.
Jusque-là, Séguin s'était contenté d'accentuer son petit rire mauvais, en échangeant des coups d'œil d'intelligence avec le romancier. Leur désespérance littéraire, leur souhait d'une rapide extermination humaine recevait,
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chez Gaude, un heureux commencement d'exécution. Et il ne put se tenir, dans son besoin d'étonner le jeune ménage qui était là, par un appel au néant, qu'il jugeait d'une abomination élégante et supérieure.
— Ah! malades ou non, qu'il les. coupe donc toutes! Ça sera plus tôt fini.
Sérafine seule s'égaya. Le mot fit horreur à Marianne. Elle s'était assise, prise de malaise, regardant surtout Santerre, dont elle se souvenait d'avoir lu le dernier roman : une histoire d'amour qui lui avait paru imbécile, tant la haine de l'enfant y éclatait en inventions raffinées et saugrenues. Mort à l'enfant, tel était donc le cri de ce monde heureux, gâté d'égoïste jouissaLce et de subtile déraison. Et, d'un regard, elle dit à Mathieu sa lassitude, son désir de rentrer chez eux, à son bras, doucement, par les quais ensoleillés. Lui, dans cette vaste pièce, encombrée de merveilles, souffrait aussi, d'une telle démence, au milieu d'une si rare richesse. Etait-ce donc la rançon d'une civilisation trop aiguë, cette rage impuissante contre la vie, qui ne rêve plus que de la détruire? Il étouffa, ainsi que sa femme, et il lui fit signe de prendre congé.
— Comment, vous partez déjà! s'écria Valentine. Je n'ose vous retenir, si vous sentez quelque fatigue.
Puis, comme Marianne la chargeait d'embrasser pour elle ses deux enfants :
— C'est vrai, vous ne les avez pas vus! Non, non, attendez, je veux que vous les embrassiez vous-même.
Mais, lorsque Céleste eut paru, au coup de sonnette, elle dit que monsieur Gaston et mademoiselle Lucie venaient de sortir avec l'institutrice. Et ce fut une tempête nouvelle, Séguin demanda furieusement à sa lemme depuis quand l'institutrice se permettait d'emmener ainsi les enfants, sans rien dire. Alors, quand on voulait avoir les enfants pour les embrasser, on ne les
avait même pas? Ils étaient aux domestiques, c'étaient les domestiques qui, maintenant, dirigeaient la maison. Valentine pleura.
— Mon Dieu! dit Marianne à son mari, lorsqu'elle respira dehors, heureuse à son bras, mon Dieu ! ils sont fous dans cette maison !
— Oui, répondit Mathieu, ce sont des fous, et surtout des malheureux.
Quelques jours plus tard, comme Mathieu s'était oublié un malin près de sa femme, et qu'il se hâtait de se rendre à son bureau, vers neuf heures, en traversant le petit jardin qui séparait le pavillon de la cour de l'usine, il s'y rencontra avec Constance et Maurice, habillés de fourrures, sortant à pied pour une promenade, dans l'air glacé de la belle matinée d'hiver.
Beauchêne, qui les accompagnait jusqu'à la grille, nu-tête, toujours solide et vainqueur, cria gaiement :
— Et fais-le-moi marcher rondement, ce petit bonhomme! qu'il respire le grand air! Il n'y a que ça et la soupe pour faire un homme!
Mathieu s'était arrêté.
— Est-ce qu'il a été de nouveau souffrant?
— Oh ! non, s'empressa de répondre la mère, très gaie elle aussi, peut-être par un besoin inconscient de se cacher certaines craintes. Seulement, le docteur veut qu'il prenne de l'exercice, et le ciel est si beau, ce matin, que nous partons en expédition. C'est amusant, ce grand froid.
— Ne prenez pas les quais, cria encore Beauchêne, remontez vers les Invalides... Ah! il en verra bien d'autres, quand il sera soldat!
El, lorsque, la mère et l'enfant partis, il rentra dans l'usine avec Mathieu, il ajouta de son air de certitude triomphante, en s'adressanl à ce dernier :
— Vous savez qu'il est solide comme un chêne, ce petit. Mais, que voulez-vous? les femmes s'inquiètent toujours... Moi, vous me voyez, je suis bien tranquille.
Puis, avec un gros rire :
— Quand on n'en a qu'un, on le garde.
Ce matin-là, une heure plus tard, une furieuse dispute qui éclata, dans l'atelier des femmes, entre les deux sœurs Norine et Euphrasie, mit en révolution toute l'usine. Norine, grosse de six mois, avait pu jusque-là cacher cette grossesse, en se serrant à étouffer, dans la crainte d'être battue par son père et de se voir forcée de quitter l'atelier. Mais sa sœur Euphrasie, couchant avec elle, était forcément au courant, et dans l'âpreté de son exécrable caractère, dans la jalousie mauvaise dont elle la poursuivait, elle ne se gênait pas pour lancer des allusions désobligeantes, qui faisaient trembler l'autre, toujours à la veille d'être ainsi vendue. Matin et soir, la belle fille en pleurait toutes les larmes de son corps, d'avoir eu la bêtise de s'être laissé faire cet enîant par un homme qui la lâchait, devant lequel elle n'osait seulement pas bougei, et de se trouver maintenant à la merci de son laideron de sœur, si rageuse, si sèche et si dure. Et l'éclat qu'elle redoutait tant, qu'elle sentait venir, inévitable, se produisit, ce matin-là, à propos de rien, pour une bêtise.
Dans la salle vaste et longue, les petites meules ronflaient, les cinquante et quelques polisseuses se courbaient sur leurs établis, lorsqu'un bruit de querelle leur fit lever la tête. D'abord, Euphrasie avait accusé Norine, à demi-voix, de lui avoir pris un morceau de papier de verre.
— Je te dis qu'il était là et que je t'ai vu allonger la main. Puisque je ne le trouve plus, ça ne peut être que toi, bien sûr.
Norine ne répondait pas, haussait les épaules. Elle
n'avait rien pris du tout. Aussi l'autre s'enragea-t-elle, élevant la voix,
— Hier, tu m'avais pris mon huile. Tu me prends tout, tu es u.ne voleuse, oui ! une voleuse, tu entends !
Des voisines s'étaient mises à ricaner, habituées aux querelles des deux sœurs, qui étaient un divertissement pour toutes. Et l'aînée, alors, perdit patience, s'emporta, elle aussi.
— Ah ! tu m'embêtes à la fin! Ce n'est pas ma faute si, d'être maigre, ça te rend insupportable... Qu'est-ce que lu veux que j'en fiche, de ton papier?
Frappée au cœur, Euphrasie devint livide. Sa maigreur, sa laideur chétive, lorsqu'elle se comparait à son aînée, si fraîche et si grasse, était la plaie vive dont elle souffrait. Elle lâcha tout, hors d'elle.
— Dame ! mon papier, si c'est pour t'en frotter le ventre, ça l'empêchera peut-être de grossir davantage.
Une huée, mêlée à des rires, s'éleva de l'atelier entier. A son tour, Norine était devenue très pâle. C'était donc fait, tout le monde allait savoir sa grossesse ! et c'était à sa terrible cadette qu'elle devait cet irréparable malheur, devant lequel elle frissonnait depuis des semaines 1 Elle perdit tout sang-froid, elle lui allongea une gifle. Euphrasie, aussitôt, sauta sur elle, lui laboura le visage à coups de griffes, comme une chatte en fureur. Et il y eut une bataille féroce, les deux sœurs tombées par terre, se dévorant, hurlant, au milieu d'un tel vacarme, que Beauchêne, Mathieu et Morange, dont les bureaux étaient voisins, accoururent.
Des ouvrières criaient :
— Si c'est vrai, tout de même, qu'elle est grosse, l'autre va le lui crever, son enfant.
Mais le plus grand nombre s'amusaient trop pour intervenir, se déclarant contre la malheureuse, par une lâcheté de fenwnes, qui étaient fières de leur adresse à ne pas se
laisser mettre dans un pareil cas. Elles voulaient bien rire, mais des enfants, ah ! non !
-r Qu'elles se battent ! ça les regarde. Sûrement qu'elle est grosse, ça se voyait assez, et c'est tant pis pour elle!
Les trois hommes se précipitèrent, écartèrent les curieuses, afin de séparer les combattantes. Mais la ruée devenait telle, si chaude, si passionnée, que la présence du patron lui-même n'arrêtait rien. On ne le voyait pas, le tumulte grandissait. Et, pour le dominer, il dut clamer de sa voix de basse-taille :
— Tonnerre! qu'est-ce que c'est que ç»? qui est-ce qui m'a fichu de pareilles bougresses?... Voulez-vous bien finir votre sabbat, ou je vous flanque toutes à la porte !
Déjà, Mathieu et Morange s'étaient jetés sur les deux sœurs, en s'efforçant d'arrêter les coups. Mais ce fut la voix tonnante, la menace olympienne de Beauchêne, qui ramena brusquement le calme. Effrayées, domptées, les ouvrières reculèrent, se rassirent sournoisement devant leurs établis; tandis queNorine et Euphrasie se relevaient haletantes, les cheveux arrachés, les vêtements déchirés, aveuglées encore d'une telle rage, qu'elles reconnaissaient à peine les personnes présentes.
— Vous êtes donc folles! continuait Beauchêne, avec l'ampleur magistrale de son autorité. A-t-on jamais vu deux sœurs se battre ainsi, comme des portefaix ! Et vous choisissez l'atelier, c'est aux heures du travail que vous vous prenez aux cheveux!... Voyons, qu'y a-t-il? qu'est-ce qu'il vous arrive?
A ce moment, le père Moineaud, que quelque bonne âme ayait dû descendre chercher, en lui contant que ses deux filles se dévoraient, là-haut, entra de son air len et désintéressé d'ouvrier vieillissant, que vingt-cinq années de dur travail engourdissaient déjà. Mais personne
ne l'aperçut, et la rageuse Euphrasie, qui lui tournait le dos, obéit à un nouvel accès de colère frénétique, sanglotant, craignant d'être punie, désirant s'innocenter, criant dans la face de Norine :
— Oui, je t'ai accusée de m'avoir pris mon papier de verre, et c'est vrai que tu me l'as pris, et je n'ai pas menti en disant que tu pouvais t'en frotter le ventre, si tu ne voulais pas qu'il grossisse davantage!
Des rires étouffés coururent de nouveau parmi les ouvrières. Puis, un grand silence se fit. Norine enceinte! Cette révélation brusque saisit tellement Mathieu, l'emplit d'un t^l soupçon, qu'il regarda Beauchêne. Mais celui-ci avait reçu gaillardement le coup, à peine un léger tressaillement, l'ennui d'entendre divulguer, dans des circonstances si imprévues, un fait qui devait forcément devenir public, un jour ou l'autre. Il resta beau et solide, il prit un air très digne, pendant qu'Euphrasie continuait à confondre sa sœur affolée.
— Hein? ose donc dire que tu n'es pas grosse, sale bête! 11 y a beau temps que je le sais, moi, que tu es grosse... Et tu ne vas pas dire le contraire, n'est-ce pas? Tenez ! voyez-moi ça!
D'un geste violent, elle avait saisi la blouse de Norine, la longue blouse de travail qui avait, jusque-là, permis à celle-ci de dissimuler sa taille; et, passant la main dans une déchirure, survenue pendant la bataille, elle fendit la serge d'un bout à l'autre ; de sorte que le ventre de Norine apparut, ce ventre dolent de pauvre fille séduite, qu'elle se désespérait à regarder grossir, qu'elle aurait voulu écraser de toute la force de ses poings. Il n'y avait pas à nier, des agrafes de la robe s'étaient rompues, le ventre s'échappait et débordait. Norine, frissonnante, se couvrit la face, éclata en larmes.
— C'est un scandale, un scandale intolérable! se hâta de reprendre Beauchêne, en haussant encore la voix.
Mademoiselle Euphrasie, je vous ordonne de vous taire, je ne supporterai pas un mot de plus!
Il bégayait un peu, car la crainte devait lui venir que cette enragée ne sût l'histoire et ne se mît à la conter tout haut, dans la frénésie où elle était. Mais l'aînée se défiait trop de la cadette pour lui confier ses secrets. Il en eut la sensation, lorsque son regard eut rencontré celui de la misérable fille en larmes, un regard de pauvre être faible, se sentant si humble, si perdu, promettant tout encore, s'il voulait ne pas l'abandonner complètement. Sa tranquille carrure de maître tout-puissant reparut, tandis qu'Euphrasie concluait, de sa petite voix sèche :
— Oh ! moi ! monsieur Beauchêne, je n'ai plus rien à dire. Ça m'étouffait, de savoir ça, et tant pis si papa l'apprend!
Le papa, il était resté derrière elle, il venait d'entendre toute la vilaine histoire. Quel guignon, qu'on fût allé le chercher! C'était un homme qui n'aimait pas les tracas, si las déjà des embêtements du pauvre monde, se disant qu'il aurait beau travailler, qu'il n'arriverait jamais à vaincre les saletés de la vie. Il avait fini par accepter les choses inévitables, n'ignorant pas que les fils et les filles tournaient mal le plus souvent, s'arrangeant un coin de tranquillité, en fermant les yeux. Mais voilà qu'on le forçait de se fâcher ! Et, quand il comprit qu'on l'avait vu, il se montra vraiment très bien, saisi d'une véritable indignation, à être ainsi déshonoré devant le monde. Il se jeta sur Norine, le poing levé, la voix tremblante.
— C'est donc vrai, tu ne dis pas non?... Ah! la malheureuse, je la tuerai !
De nouveau, Mathieu et Morange intervinrent, arrêtèrent le père, qui cria encore :
— Qu'elle s'en aille, qu'elle s'en aille tout de suite, ou je fais un malheur ! Et qu'elle ne remette pas les pieds
chez nous, que je ne la retrouve pas ce soir en rentrant, si elle ne veut pas que je la jette par la fenêtre!
Korine, épouvantée, se sauva, sous la malédiction paternelle. Elle renouait ses beaux cheveux, elle ramenait sur elle les lambeaux de sa blouse; et, d'un bond, elle fut à la porte, elle disparut au milieu du silence glacé de l'atelier.
Alors, Beauchêne se fit conciliant.
— Voyons, mon brave Moineaud, calmez-vous, soyez courageux. Après un tel scandale, évidemment, je ne puis pas garder Norine, que son état aurait d'ailleurs forcée à quitter l'atelier... Maisvous savez combien nous vous estimons tous. Ce qui arrive, n'est-ce pas ? ça ne vous empêche pas d'être tout de même un bon ouvrier et un brave homme.
Moineaud parut très touché.
— Sans doute, monsieur Beauchêne. Seulement, c'est tout de même dur à digérer, une saleté pareille.
Mais le patron insista.
— Bah ! ce n'est pas votre faute, vous n'êtes pas le coupable... Tenez ! donnez-moi la main.
Et Beauchêne serra la main de Moineaud, qui s'en alla, très flatté, ému aux larmes. Euphrasie, triomphante, avait repris sa place devant son établi. Toutes les ouvrières, menacées d'un renvoi immédiat, au moindre bruit, travaillaient sans un souffle, le nez sur leurs petites meules.
Mathieu resta tout bouleversé, gardant pour lui ses réflexions, mais hanté de questions nombreuses, dont il n'osait se faire à lui-même les réponses. Il avait suivi des yeux, avec une surprise croissante, Beauchêne qui se retirait majestueusement, en homme de poigne, satisfait d'avoir rétabli l'ordre. Puis, comme, pour retourner à son bureau, il traversait celui de Morange, il eut encore l'étonnement de voir le comptable se laisser tomber sur
son fauteuil, d'un air désespéré, gagné presque par les larmes.
— Qu'aver-vous donc, mon ami?
Dans l'atelier des femmes, pendant la scène atroce, Morange n'avait pas prononcé un mot ; mais sa pâleur, ses mains tremblantes disaient la part d'émotion qu'il y prenait.
— Ah! mon cher, murraura-t-il enfin, vous n'avez pas l'idée de l'efTel que me produisent ces histoires de grossesse. J'en ai les bras et les jambes cassés.
Alors, Mathieu se souvint de la confidence désolée que Valérie était venue faire à Marianne, et que celle-ci, le soir même, lui avait répétée. Le pauvre homme le navrait, à ce point anéanti sous la menace d'un second enfant; et, malgré son étonnemenl qu'on pût tant souffrir d'une si joyeuse et vivante espérance, il voulut le réconforter.
— Oui, je sais, ma femme m'a dit la nouvelle que lui a donnée la vôtre. Vous n'avez plus de doute, la chose est donc certaine ?
— Oh ! mon cher, tout à fait certaine. C'est notre ruine, comment pourrais-je maintenant quitter l'usine et tenter la fortune au Crédit National, en y acceptant d'abord une situation moindre? Nousvoilà pour toujoursdans la crotte, :omme le dit ma pauvre femme... Elle pleure du matin m soir. Ce matin encore, je l'ai laissée dans les larmes, at ça me retourne le cœur. Moi, j'en aurais déjà pris mon parti, mais elle m'a rendu ambitieux pour elle, en mettant si haut sa confiance en moi, que je souffre de ne pouvoir lui donner le luxe et les plaisirs qu'elle désire tant... Puis, il y a notre petite Reine. Comment la doter, comment la marier, cette chère enfant, si intelligente, si gentille, digne d'un prince?... Voyez-vous, je n'en dors plus la nuit, ma femme est toujours à me répéter des choses qui me roulent dans le cerveau, à ce point que je ne sais plus si j'existe.
Et le pauvre homme, si tendre, de cœur si faible et de volonlé si médiocre, eut un geste éperdu, comme pour dire son égarement, sous l'entêtement d'ambition, sous le besoin exaspéré de fortune, dont sa femme le torturait.
— Bah ! tout s'arrange, dit obligeamment Mathieu. Vous l'adorerez, ce petit.
Morange se récria, l'air terrifié.
— Non, non! ne dites pas ça! Ah bien! si Valérie vous entendait, elle croirait que vous allez lui porter malheur.». Elle ne veut pas admettre qu'il vienne.
Puis, baissant la voix, comme si quelqu'un eût put l'entendre, il ajouta avec un frisson de mystère :
— Vous savez que je ne suis pas sans crainte. Elle est capable d'un malheur, dans son égarement.
Mais il s'arrêta, craignant d'avoir trop parlé. Depuis le matin, après les discussions et les larmes de la nuit entière, passée à se débattre dans l'alcôve obscure, cette chose affreuse le hantait. N'était-il pas déjà décidé luimême?
— Que voulez-vous dire? demanda Mathieu.
— Rien, des folies de femme... Enfin, mon cher ami, vous voyez devant vous l'homme le plus malheureux de la terre. Les gens qui cassent des cailloux sur les chemins me font envie.
Deux grosses larmes coulèrent sur ses joues. 11 y eut un silence pénible. Il se calma, il reprit, en revenant à Norine, sans la nommer ;
— Et cette fille, je vous demande un peu! en voilà encore une qui avait bien besoin d'un enfant! On dirait une malédiction, c'est toujours celles qui n'en veulent pas qui en font. Maintenant, elle est à la rue : pas d'argent, pas de pain, pas de travail, personne pour l'aider; et un mioche qui pousse... Tout à l'heure, j'en aurais pleuré de la voir, avec son pauvre ventre. Et le patron qui la flanque dehors. Il n'y a vraiment pas de justice.
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Mathieu eut un soupçon.
— Peut-être que le père de l'enfant finira par venir à son secours.
— Oh! croyez-vous? répondit le comptable, souriant d'un air triste qui en avouait long. Moi, je ne veux rien dire, je n'ai pas à m'en mêler. Mais, naturellement, on a des yeux, on tombe parfois sur des histoires qu'on aurait préféré ne pas connaître... Tout cela est bien vilain. La faute en est à la nature, qui a si mal arrangé les choses : un enfant tout de suite, pour une minute de plaisir, dont on a la bêtise de ne pas savoir se passer. Vraiment, ça gâte l'existence.
Et Morange, avec un geste de philosophe désenchanté, se remit, plein d'accablement, à sa besogne de comptable; tandis que Mathieu regagnait enfin son bureau.
L'après-midi, quelques heures plus tard, au retour du déjeuner, comme il s'y trouvait seul, absorbé dans le croquis d'une semeuse nouvelle, il tressaillit, en entendant tout d'un coup derrière lui une toux légère. C'était une fillette d'environ douze ans, qui avait dû entrer, puis refermer la porte sans bruit, et qui se tenait là, depuis longtemps peut-être, avant d'oser lui adresser la parole.
— Qui es-tu? que me veux-tu?
Elle ne se troubla pas, eut un discret sourire.
— Maman m'envoie pour vous dire que vous seriez bien bon, si vous vouliez descendre un instant.
— Mais qui es-tu?
— Je suis la petite Cécile.
— Cécile Moineaud ?
— Oui, monsieur,
Mathieu comprit. Il devait s'agir de la déplorable histoire de Norine.
— Et où m'attend-elle, ta maman?
— Elle vous attend dehors, dans une rue, là-bas derrière... Et elle m'a bien dit de vous dire que, si vous ne
veni«oz pas, ce serait un grand malheur pour tout le monde.
Il la regardait, trop grande, poussée trop vite, avec ses cheveux incolores, le visage déjà effacé, résigné, comme celui de sa mère, grelottant dans sa mince petite robe et sous le fichu qui lui enveloppait la tête. Une commisération pitoyable lui vint, il lui dit de marcher devant; et la fillette se glissa dans le corridor, descendit l'escalier, avec la souplesse de furet, les précautions malicieuses, qu'elle avait dû mettre à s'introduire. Puis, à la porte de l'usine, il aperçut une autre gamine, de huit ans au plus, celle-ci, qui attendait, et qui marcha devant eux, après un coup d'œil d'intelligence. '
— Qui est-ce encore, celle-ci?
" — C'est ma petite sœur Irma.
— Qu'est-ce qu'elle faisait à la porte? Pourquoi n'étesvous pas montées ensemble?
— Tiens! elle guettait voir si l'on ne nous mouchardait pas. Nous connaissons bien l'usine, maman sait que nous ne sommes pas des bêtes.
Et, le quittant, courant rejoindre Irma, qui, elle, était une jolie fille, blonde comme Norine, mais en plus grêle, l'air fin et maladif :
— C'est pas la peine qu'on nous voie marcher ensemble... Vous n'avez qu'à nous suivre, monsieur.
Alors, il les suivit. Elles s'en allaient, à vingt mètres, d'un pas nonchalant de vauriennes qui font l'école buissonnière. Ce n'était pourtant pas un jour à s'attarder dehors, car le soleil s'était caché, un vent glacial soufllait, enfilait les longues rues, droites et désertes, en soulevant la poussière de gelée dont le pavé était blanc. Par ces grands froids d'hiver, ce quartier de travaillombaità une morne tristesse. Aux deux bords des larges voies, le long des murs gris interminables, on n'entendait plus sortir des usines closes que les souffles
fÉGOÛiDlTÉ 159
réguliers des jets de vapeur, *comme des râles sans fin d'effort et de souffrance. Et c'était dans cette solitude désolée, à l'angle de doux rues, comme pour surveiller les approches, que la mère et la fille attendaient, debout sur le trottoir, dans le vent glacé qui les fouettait, grelottantes toutes les deux, la vieille en bonnet noir, la jeune la tête enveloppée d'un fichu de laine rouge.
Quand elle aperçut Mathieu, Norine se remit à pleurer. Son frais et joli visage de lait, si gai, si effronté d'habitude, était massacré par les larmes. Elle devait exagérer-un peu son désespoir pour se rendre intéressante.
— Ah! monsieur, gémit dolemmcnt la mère, que vous êtes bon d'être venu! Nous n'avons plus d'espérance qu'en vous.
Avant de s'expliquer, elle se tourna vers les petites, Irma et Cécile, qui s'étaient plantées déjà près de leur grande sœur, désireuses d'entendre ce qu'on allait dire, la curiosité très échauffée par toute cette aventure.
— Vous deux, courez vous mettre en avant, l'une dans cette rue, l'autre dans celle-ci, et vous guetterez, et vous m'avertirez, si vous voyez venir quelqu'un.
Mais les fillettes ne bougèrent pas, sans que la mère, d'ailleurs, s'occupât d'elles davantage. Elles restèrent, les yeux luisants, écoulant de toutes leurs oreilles.
— Vous savez, monsieur, reprit la Moineaude, le malheur qui nous arrive. Comme si nous n'avions pas déjà assez de tourments!... Qu'est-ce que nous allons devenir, mon Dieu?
A son tour, elle se mit à pleurer, les larmes lui coupèrent la voix. Et Mathieu, qui ne l'avait pas vue depuis plus d'un an, la trouvait vieillie, une très vieille femme à quarante-trois ans à peine, détruite par ses grossesses successives, pendant lesquelles elle se tuait de travail, et dont elle se relevait sans prudence, sans soins d'aucune sorte, avec des cheveux et des dents en moins. Si, en
bonne âme docile, elle se résignait, la face grise, usée avant l'âge, elle se plaisait pourtant à se consoler en étalant ses malheurs; et, un moment, elle oublia l'accident de sa fille aînée, qui comblait la mesure, pour énumérer tous les coups qui l'avaient frappée depuis six mois.
— C'est vrai qu'on a fini par nous prendre Victor à l'usine, quand il a eu seize ans. Et ça nous a soulagés, car, lorsqu'on est huit dans une maison, un de plus qui gagne sa vie, c'est quelque chose. Mais il y en a toujours trois qui ne fichent rien, ces deux gamines-là et mon dernier, le petit Alfred, dont je me serais si volontiers passée. Avec ça, il est souvent malade, j'ai failli le perdre, ce qui aurait peut-être mieux valu pour lui et pour nous. Sans compter qu'Jrma aussi, la mioche que vous voyez, n'est guère solide ; et ça coûte chez le pharmacien... Je ne parle pas de la mort d'Eugène, notre aîné, qui était soldat aux colonies. Vous l'avez connu à l'usine, n'est-ce pas? avant son départ pour le service. L'autre matin, un papier du gouvernement nous a fait savoir que la dysenterie l'avait emporté. Faites donc des enfants, pour qu'on vous les tue, sans qu'on puisse les embrasser encore une fois, et sans qu'on sache seulement où ils sont dans la terre!
Un sanglot de Norine vint la rappeler à la situation présente.
— Oui, oui, j'y arrive... Ah! faire des enfants, monsieur, heureusement que c'est une histoire finie pour moi ! J'en ai eu mon compte, et c'est le seul grand bonheur que j'attendais, sitôt vieille à mon âge, de n'être plus une femme. Comme ça, mon pauvre Moineaud peut s'amuser tant qu'il veut, puisque, maintenant, ça ne tire pas à conséquence.
Le vent soufflait, le froid était si intense, que Mathieu sentait ses moustaches se hérisser de petits glaçons. Il voulut couper court.
FÉCONDITÉ 16i
— Vos fillettes vont prendre du mal. Que désirez-vous, voyons?
— Hclas! monsieur, c'est pour le malheur de Norine, vous savez bien. Il ne nous manquait plus que cette abomination. Elle m'a tout raconté, elle n'a que moi qui la soutienne un peu ; car je vous demande à quoi ça nous avancerait, si je tombais sur elle à coups de bâton?... Alors, que va-t-elle devenir, maintenant que Moineaud l'a chassée, en menaçant de la tuer, s'il la retrouvait chez nous? Il n'est pas méchant, Moineaud, mais il faut comprendre qu'il ne peut vraiment pas accepter devant le monde une honte pareille. Des enfants, n'est-ce pas? on les fait sans y songer, puis ça pousse, on les aime bien tout de même; encore des garçons, c'est comme des oiseaux, va où tu veux, fais ce qu'il te plaît, dès que tu es sorti du nid; seulement des filles, ça vous vexe trop, quand on s'aperçoit qu'elles tournent mal... Moineaud n'est pas content, il parle de tout casser, c'est bien naturel.
Mathieu approuvait de la tête. Il y avait là la commune histoire des ménages ouvriers à famille nombreuse : le père, bon homme au fond, ne s'inquiétant guère de la nichée débordante; la mère, trop occupée, ne pouvant surveiller son petit monde; l'inconduite fatale, le réveil de colère des parents, lorsque la faute est commise ; et le tout aboutissant à la dispersion de la famille, à de -la vie sociale misérablement gâchée et perdue.
Lasse de voir que la mission, dont elle avait chargé sa mère, traînait si longtemps, Norine pleurnicha plus haut, murmura entre deux soupirs :
— Dis donc à monsieur que je t'ai tout raconté. Enfin, la Moineaude dut aborder le terrible sujet. Elle
baissa la voix.
— Oui, monsieur, Norine m'a expliqué que vous étiez la seule personne qui pouvait quelque chose pour nous,
parce que vous l'aviez vue, un soir, avec le père de son enfant, et que vous vous trouviez par conséquent à même de témoigner qu'elle ne ment pas... Vous comprenez pourquoi Moineaud ne doit pas être mis là dedans. Nous ne lui dirons jamais le nom ; et, le jour où un hasard le lui apprendrait, je serais la première à le supplier d'agir comme s'il ne le savait pas : voilà des années, et des années, qu'il est à l'usine, ce serait la fin de tout s'il était forcé de la quitter... Vous voyez donc bien que nous ne voulons pas faire de bruit. Ni ma fille ni moi, n'irons raconter l'histoire, car nous n'aurions certainement rien à y gagner. Mais, tout de même, Norine ne peut pa« rester dans la rue, le père de son enfant n'aura pas le mauvais cœur de l'y laisser ainsi. Et c'est vous, monsieur, que nous supplions de lui parler, d'obtenir de lui le secours qu'il ne refuserait pas à un chien perdu, s'il en rencontrait un sur le pavé, par un temps pareil.
Elle tremblait, d'une humilité de pauvre femme, si terrorisée par sa vie de misère, qu'elle restait éperdue de son audace, en osant accuser ainsi un puissant personnage, dont dépendait le sort de tous les siens. Brusquement, ayant aperçu les deux petites, Irma et Cécile, qui l'écoulaient, d'un air d'avide intérêt, elle se soulagea sur elles.
— Qu'est-ce que vous fichez là? Je vous avais dit d'aller voir dans les deux rues... Houp! déguerpissez! les enfants ne doivent jamais écouter les grandes personnes.
Tranquillement, les fillettes s'entêtèrent. Elles s'amusaient trop, elles ne firent même pas mine de se reculer; et, de nouveau, la mère les oublia.
Très touché, Mathieu hésitait pourtant. Il prévoyait trop bien ce que Beauchêne allait lui répondre. Aussi chercha-t-il des excuses, pour expliquer son refus d'intervenir.
— Ma pauvre femme, vous vous trompez sur mon poufoir. Je crains tellement d'échouer...
Mais Norine ne lui laissa pas finir la phrase. Elle vit qu'elle devait s'en mêler. Elle ne pleurait plus, elle s'anima peu à peu.
— Ecoutez, maman ne vous dit pas ce qu'elle avait à vous dire... Enfin, ce n'est pas moi qui l'ai poursuivi, i-e monsieur que vous savez. C'est lui qui a couru après moi, qui n'a pas eu de cesse, tant que je n'ai pas consenti à ce qu'il voulait. Et, maintenant, il me plante là, comme s'il ne me connaissait seulement pas ! Pourtant, si j'étais méchante, je pourrais lui causer de gros embêtements... Je suis une honnête fille, je jure bien qu'avant de faire la bêtise d'aller avec lui...
Elle fut sur le point de mentir, en disant que Beauchêne l'avait eue vierge. Mais elle dut voir, dans les yeux de Mathieu, qu'il était renseigné; et elle jugea prudent de ne pas insister devant sa mère, à qui elle n'avait pas senti le besoin d'avouer la première faute. Il n'y avait là que l'habituelle histoire^ des jolies ouvrières comme elle, ayant l'éducation de l'atelier et de la rue, corrompues à douze ans, sachant tout, mais se gardant par calcul, pa-r l'a juste connaissance .de ce qu'elles valent. Elle, très rusée sous son apparente étourderie, avait attendu longtemps une occasion pas trop bête. Puis, ainsi que tant d'autres, un beau jour d'oubli, elle s'était donnée pour rien à un camarade, qui avait filé le soir même. C'était cette sottise à réparer qui l'avait plus tard jetée aux bras du patron millionnaire, en fille intelligente du pavé parisien, désireuse à son tour de monter d'un échelon, de mordre aux- jouissances supérieures, au luxe qu'elle dévorait des yeux, dans les magasins des grands quartiers. Seulement, elle avait trouvé en Beauchêne un jouisseur, d'un égoïsme si total, d'une si magistrale inconscience devant ce qui n'était pas son intérêt ou son plaisir,
qu'elle sortait de l'aventure dupée, volée de la plus indigne façon, ayant tout donné d'elle, son amusante jeunesse, sa fraîcheur savoureuse, sa chair de lait, vrai régal de printemps, et n'en ayant guère tiré d'autre bénéfice que cet enfant désastreux, le dénouement naturel dont les filles restent anéanties, comme sous l'imprévu de quelque coup de foudre.
— Enfin, reprit-elle désespérée, il n'osera pas dire, peut-être, que le petit n'est pas de lui. Ce serait un fier menteur. I! n'a qu'à se rappeler les dates, c'est aussi clair que le soleil. J'ai fait mes calculs, moi, je lui prouverai la chose, quand il voudra... Vous pensez, monsieur, que je ne suis pas capable de faire un mensonge sur une chose si grave. Eh bien ! je vous jure que je n'ai vu personne autre que lui, il est le père de l'enfant, aussi vrai que maman est là, à m'entendre. Vous entendez, je le jure, je le jurerais encore, la tête sous la guillotine... Dites-lui ça, monsieur, dites-lui ça, et nous verrons s'il aura le cœur de me laisser dans la rue.
L'accent était si sincère, si profond, que Mathieu fut convaincu. Elle ne mentait certainement pas. Maintenant, c'était la mère qui pleurait, à petits sanglots continus ; et les deux fillettes elles-mêmes, gagnées par l'émotion de la scène, se lamentaient, se barbouillaient la figure de leurs larmes. 11 en eut le cœur bouleversé, et il céda.
— Mon Dieu ! je veux bien tenter un effort, mais je ne vous promets pas le succès... Je vous ferai savoir ce que j'aurai pu obtenir.
Déjà, la mère et la fille lui avaient pris les mains, voulaient les lui baiser. Il fut convenu que Norine irait coucher le soir chez une amie, en attendant qu'on décidât de son sort. El, dans la rue déserte, où l'on n'entendait que le souffle haletant des usines voisines, le terrible vent de neige soufflait plus glacial, flagellait les quatre misérables créatures, qui grelottaient de froid sous leurs
minces robes de pauvre. Elles s'en allèrent, la face rougie, les mains mordues par l'onglée, comme emportées dans le grand frisson impitoyable de l'hiver. Et il les regarda qui disparaissaient, les trois filles dolentes, serrées autour de la mère en larmes.
Quand Mathieu revint à l'usine, il regrettait de s'être engagé, dans la crainte de n'avoir donné que des illusions à ces tristes femmes. Comment allait-il s'y prendre? qu'allait-il dire? Et le hasard voulut que, comme il rentrait dans son bureau, il y trouvât Beauchêne, qui, désireux d'avoir un renseignement sur un projet de machine, l'y attendait.
— Où étiez-vous donc, mon cher? Voici un quart d'heure que je vous fais chercher partout.
Mathieu cherchait un prétexte pour s'excuser, lorsqu'il eut la pensée de saisir l'occasion et de brusquer les choses, en disant la vérité. Et il fît cela bravement, il conta comment les fillettes l'étaient venues chercher, puis quelle conversation il avait eue avec Norine et sa mère, à l'instant même.
— Enfin, mon cher Alexandre, ne m'en veuillez pas, d'intervenir ainsi dans cette affaire. Les circonstances me paraissent assez graves, pour que je passe par-dessus l'ennui de vous contrarier. Encore ne vous aurais-je rien dit, si vous ne m'aviez fait certaines confidences.
Beauchêne avait écouté, saisi d'abord, envahi par une colère sourde, qui gonflait son visage d'un flot de sang. Il étouffait, il serrait les poings, comme s'il allait tout casser. Puis, il affecta d'être pris d'une hilarité irrésistible, d'une gaieté méprisante, dont l'éclat sonnait faux.
— Mais, mon bon ami, c'est simplement du chantage... De quoi vous mêlez-vous là! Je ne vous croyais vraiment pas si naïf, et l'on vous fait jouer un joli rôle... Alors, la mère et les petites sœurs elles-mêmes se mettent de la partie? C'est complet, ça devient comique... Et, n'est-ce
pas? on vous a chargé de rultimatum! Il faut que je reconnaisse l'enfant, ou bien on me causera des embêtements... Non, non, c'est vraiment monumental!
Il s'était mjs à marcher de long en large, pouffant, criant, très ennuyé au fond, vexé surtout qu'un accident d'un tel ridicule pût lui arriver, à lui, si malin. Brusquement, il s'arrêta.
— Voyons, c'est une plaisanterie! Dites-moi, vous qui n'êtes pas en somme une bête, est-ce que vous accepteriez une paternité pareille? Une fille qui a couché, l'année dernière, avec un garçon de marchand de vin! Une fille qui, depuis ce temps, doit faire la plus sale des noces! Enfin, je n'ai eu qu'à la ramasser. On en trouve à la pelle dans les rues.
Et, comme Mathieu voulait l'interrompre pour protester, pour dire sa conviction que la misérable fille ne mentait pas, il lui ferma violemment la bouche.
— Non, non, taisez-vous, écoutez-moi... Je suis certain, vous entendez bien? certain d'avoir pris toutes mes précautions. Et ça me connaît, mon brave. Ce sérail malheureux, vraiment, que, réussissant à éviter un tel désastre avec ma femme, j'aille me conduire avec une maîtresse en collégien qui ne sait pas le truc. Ma main au feu, ce petit-là peut chercher un autre père!
Pourtant, il ne devait pas avoir une certitude si solide, car il se lança dans une discussion des dates. Il s'embrouilla, se contredit, fut convaincu de mensonge. La vérité était que l'enfant ne pouvait être du premier soir, le soir où il avait fait sa confidence, avant de rejoindre l'ouvrière, à l'angle de la rue Caumartin. Mais il l'avait revue souvent ensuite, pris d'une frénésie de désir, pendant trois ou quatre mois, jusqu'au jour où, devant l'évidence de sa grossesse, il s'était dégoûté d'elle, la trouvant gâtée et gênante, ayant hâte peut-être aussi de rompre, afin de fuir toute responsabilité. Maintenant, ii
FÉCONDITÉ t67
la dépréciait, la disait un simple déjeuner de' soleil, avec sa beauté du diable, comme s'il n'avait plus compris sa bêtise, d'être descendu à un caprice pareil.
Le patron reparut, vaniteux, autoritaire, dans ce cri de superbe inconscience :
— Coucher avec une de ses ouvrières, passe encore, et c'est déjà très béte; mais avoir un enfant avec elle, ah! non, non, c'est trop idiot, on se ficherait de moi, je serais coulé !
Il n'en était plus cependant aux violentes affirmations; et, inquiet de voir Mathieu se taire, attendre qu'il eût usé son premier emportement, pour plaider en faveur de la triste Norine, il s'effraya de ce silence, il se laissa tomber sur une chaise, soufflant, grondant.
— Et puis, admettons encore la chose, je veux bien un instant que je me sois oublié. Ça, c'est vrai : quand on a dîné gaiement, des fois, on ne sait plus ce qu'on fait. Mais, même dans ce cas, est-ce que ça suffit pour que cette coureuse me mette son enfant sur le dos? Un enfant! mais ça la regarde, tant pis pour elle! C'est le risque du métier... Qui me dit qu'à cette époque elle n'a pas vu deux ou trois hommes par serrtaine?' Allez donc vous reconnaître là dedans ! Sûrement, elle-même ne sait pas de quel monsieur il est, ce beau cadeau. Alors, moi, bonne bête, comme je suis là, comme elle a un prétexte pour me fourrer dans l'affaire, elle organise sa petite histoire. Un homme riche, un patron qui reculera devant le scandale, on en tirera une fortune... Du chantage, mon ami, du chantage, et pas autre chose !
Un gros silence régna. Mathieu s'était mis à marchera son tour, dans le bureau, qu'un grand poêle de faïence chauffait fortement. Il attendit encore avant de parler, tandis que, sous le plancher frémissant, on entendait le branle continu de l'usine en travail. Et il dit enun ce qu'il avait à dire, le plus simplement du monde : sa conviction
que Norine ne mentait pas, les détails qu'elle lui avait donnés, les larmes des deux.pauvres femmes, l'abominable dureté qu'il y aurait à laisser cette malheureuse dans la rue. En supposant même que l'enfant ne fût pas de lui, elle n'en avait pas moins été sa maîtresse, il ne pouvait refuser de la secourir, maintenant qu'elle était en un si pitoyable abandon.
— Vous vous dites plus mauvais homme que vous n'êtes, vraiment. Je suis convaincu que vous allez réfléchir et que vous ferez le nécessaire. Un galant homme comme vous se conduit proprement, que diable!
— Mais, si je fais quelque chose, cria Beauchêne combattu, angoissé, on va raconter partout qne l'enfant est bien de moi. C'est alors qu'elle aura beau jeu pour me le mettre sur le dos.
De nouveau, le silence régna, on entendit le jetstrident , d'un tuyau qui lâchait de la vapeur, au fond de la cour. Puis, il reprit avec gêne, après une hésitation :
— Est-ce qu'elle menace de faire du bruit?... J'ai craint un moment qu'elle n'allât trouver ma femme. Ce serait rudement ennuyeux.
Mathieu retint un sourire. Il sentit qu'il avait cause gagnée.
— Dame! on ne sait jamais... Elle n'est certainement pas méchante. Seulement, quand on pousse les femmes à bout, elles deviennent capables des pires folies... Et, d'ailleurs, elle n'a eu aucune exigence, elle ne m'a pas même expliqué ce qu'elle demandait, si ce n'est qu'elle ne pouvait rester sur le trottoir, par un temps pareil, puisque son père l'a chassée... Moi, si vous voulez mon avis, j'ai pensé qu'on devrait, dès demain, la mettre en pension chez une sage-femme. Puisqu'elle est enceinte de six mois, ça vous ferait quatre ou cinq mois à payer, un billet de cinq cents francs en chiffre rond. Ce serait très bien.
Beauchêne se leva d'un brusque mouvement, alla jusqu'à la fenèlre; puis, revenant :
— Je n'ai pas mauvais cœur, vous me connaissez, n'est-ce pas? et ce n'est pas cinq cents francs de plus ou de moins qui me gêneront. Si je me suis mis en colère, c'est que l'idée seule d'être volé me jette hors de moi... Mai.s du moment qu'il s'agit d'une œuvre de charité, oh! mon Dieu! faites. A une condition, pourtant : je ne me mêlerai de rien, je ne veux pas même savoir ce que vous allez faire. Choisissez une sage-femme, installez la demoiselle où il vous plaira, je payerai simplement la note. Bonjour, bonsoir.
11 poussa un grand soupir, soulagé, sauvé du mauvais cas, dont il refusait de confesser l'ennui. Et il redevint supérieur, beau et victorieux, en homme certain de gagner toutes les batailles de la vie. Même il plaisanta : cette Norine, il ne lui en voulait pas au fond, car il n'avait jamais vu de peau pareille à la sienne, un vrai satin, une fraîcheur de rose; et elle s'était punie la première, avec cet enfant de malheur, qui l'avait déjà gâtée, à ne pas la reconnaître. Puis, faisant preuve d'une parfaite liberté d'esprit, il discuta le projet de machine sur lequel il était venu chercher un renseignement, il montra pour ses intérêts de patron une intelligence vive, une âpreté extraordinaire.
Déjà, il s'en était allé, lorsqu'il reparut, rouvrant la porte, répétant :
— Dites surtout ma condition formelle... L'enfant, c'est bien convenu, je ne veux pas même savoir s'il y en a un. Qu'on en fasse ce qu'on voudra, ma!> qu'on ne m'en parle jamais.
Le soir même, il y eut chez les Beauchêne une terrible alerte. Le petit Maurice, comme on allait se mettre à table, tomba sur le parquet, pris d'une syncope. L'évanouissement dura près d'un qart d'heurej et les parents
affolés crièrent, se querellèrent, en s'accusant mutuellement d'avoir forcé l'enfant à sortir le matin, par une gelée pareille : c'était évidemment cette promenade imbécile qui l'avait glacé, ils le disaient du moins, afin de calmer leur inquiétude. Constance, surtout, pendant qu'elle tenait son fils entre ses bras, le vit mort. Pour la pre- ■*iière fois, le frisson terrible passait, elle se dit qu'il pouvait mourir. La mère, en elle, eut un déchirement au cœur, une telle douleur atroce, que son ardente maternité lui fut presque une révélation. Mais lu femme ambitieuse, celle qui rêvait la royauté par ce fils, l'unique héritier, le prince futur de la fortune amassée, décuplée, souffrit aussi horriblement. Si elle le perdait, elle n'aurait donc plus d'enfant? Et pourquoi n'en avait-elle pas un autre? Et quelle était cette obstination imprudente à refuser, par tous les moyens, d'en avoir un autre? Ce regret la traversa comme d'un éclair fulgurant, elle en sentit l'irréparable brûlure, jusqu'au fond de sa chair. Cependant, Maurice était revenu à lui, il mangea même avec assez d'appétit. Beauchêne, tout de suite, s'était remis à hausser les épaules, en plaisantant les terreurs déraisonnables des femmes. Les jours suivants, Constance elle-même n'y pensa plus.
Le lendemain, lorsque Mathieu s'occupa de remplir la mission délicate dont il s'était chargé, il se souvint des deux sages-femmes- dont il avait entendu prononcer les noms, au déjeuner des Séguin, par Céleste, la femme de chambre. Il écarta d'abord madame Rouche, dont cette fille avait si singulièrement parlé, disant qu'avec elle « ça ne traînait pas y>, et qu'elle y mettait « une vraie complaisance y>. Mais il voulut se renseigner sur madame Bourdieu, la sage-femme qui, occupant toute une petite maison de la rue Miromesnil, y prenait des pensionnaires. Et il crut se rappeler que cette dernière avait autrefois, lorsqu'elle débutait, accouché madame Morange de sa fille Reine, ce qui lui donna l'idée de questionner Morange, "avant tout.
Celui-ci, au travail déjà, dans son bureau, parut se troubler, dès la première question.
— Oui, c'est une amie qui avait indiqué madame Bourdieu à ma femme... Mais pourquoi me demandez-vous cela?
Et il le regardait, angoissé, comme si ce nom de madame Bourdieu tombait en coup de foudre dans ses préoccupations, ainsi qu'une brusque surprise de flagrant délit. Cela peut-être venait-il même de préciser en lui quelque hantise obscure, tout ce qu'il roulait de douloureux, sans pouvoir encore prendre un parti. Et il en resta un instant un peu pâle, les lèvres tremblantes.
Puis, un aveu involontaire lui échappa, lorsqu'il comprit, sur un mot de Mathieu, qu'il s'agissait de placer Norine.
— Justement, ma femme me parlait de madame Bourdieu, ce matin... Oui, je ne sais plus comment cela est venu. Vous comprenez, il y a si longtemps, nous ne pouvons pas donner des renseignements précis. Mais il paraît qu'elle a très bien fait son affaire et qu'elle est à la tète, aujourd'hui, d'une excellente maison... Voyez vous-même, vous trouverez sans doute là ce qu'il vous faut. • Mathieu suivit ce conseil. Pourtant, comme on l'avait averti que la pension était chère, chez madame Bourdieu, il revint sur ses préventions et se rendit d'abord dans le bas de la rue du Rocher, pour se renseigner directement au sujet de madame Bouche. Le seul aspect de la maison le glaça : une maison noire du vieux Paris, à l'endroit où la rue dévale en pente raide, et dont l'allée obscure et puante conduisait à une étroite cour, sur laquelle donnaient les quelques pièces misérables occupées par la sage-femme. Cela sentait l'égout et le crime. Au-dessus de l'allée, un louche écriteau, une enseigne jaune portait simplement, en grosses lettres, le nom de madame Bouche. Quand il eut sonné, une bonne au tablier sale l'introduisit dans un petit salon d'hôtel meublé, empoisonné d'une odeur de cuisine ; et tout de suite il se trouva en présence d'une dame de trente-cinq ou trente-six ans, vêtue de noir, personne sèche, au teint de plomb, aux rares cheveux incolores, dont le grand nez tenait tout le visage. Avec sa parole lente et basse, ses gestes de chatte prudente, son continuel sourire de miel gâté, elle lui donna l'impression d'une terrible femme, l'étouffement sans violence, le coup de pouce silencieux rejetant au néant la vie qui n'est pas encore. D'ailleurs, elle lui dit qu'elle prenait seulement des pensionnaires huit ou dix jours avant les couches, n'ayant pas l'installation
nécessaire ; et cela coupa court à son enquête, il se sauva, pris de nausée, le cœur serré d'effroi.
Rue Miromesnil, entre la rue La Boëtie et la rue de Penthièvre/la petite maison à trois étages, où se trouvait l'établissement de madame Bourdieu, était du moins d'un aspect engageant, avec sa façade claire, aux fenêtres garnies de mousseline blanche. Une belle enseigne annonçait une sage-femme de première classe, maison d'accouchement et pension pour dames. La boutique du rez-de-chaussée était occupée par un herboriste, dont les paquets d'herbes odorantes embaumaient le seuil. A côté, la porte de l'allée restait toujours close, comme celle d'un hôtel privé; et cette allée, tenue proprement, débouchait, au fond, sur une cour assez vaste, que limitait un grand mur gris, derrière lequel se cachait la caserne de la rue voisine. C'était même très gai, on faisait valoir qu'on entendait les tambours et les clairons adoucis par l'épaisseur du mur, sans en être incommodé. Au premier étage, distribués le long d'un couloir, étaient le salon, le cabinet de madame Bourdieu, sa chambre, le réfectoire commun et la cuisine; puis, au deuxième et au troisième, il y avait les chambres des pensionnaires, en tout une douzaine, les unes pour trois ou quatre lits, les autres pour un seul lit, celles-ci naturellement plus chères. Et madame Bourdieu, alors âgée de trente-deux ans, régnait là en belle femme brune, un peu grosse et courte, mais d'une large et gaie figure, très blanche, qui l'avait singulièrement aidée à réussir, à doter sa maison d'un bon renom de propreté. On disait bien qu'il n'aurait pas fallu longtemps fouiller dans les coins ; mais c'était la profession qui autorisait ces mauvais propos de l'envie. Jamais encore de trop vilaines histoires n'avaient eouru. Elle venait d'être agréée par l'Assistance publique, qui lui envoyait des femmes en couches, lorsqu'elle-même manquait de lits dans les hôpitaux. Et cela semblait être une preuve cer-
laine de l'honorabilité de l'établissement, de sorte que la clientèle, disait-on, était devenue tout à fait sérieuse et distinguée.
Mathieu eut à discuter avec madame Bourdieu, car elle commença par lui demander deux cents francs par mois; et, comme il se récriait, elle fut sur le point de se fâcher, le verbe haut, bonne femme au fond pourtant.
— Mais, cher monsieur, comment voulez-vous que je m'en tire? Aucune de nous ne fait fortune. Il nous faut passer deux ans dans une Maternité pour avoir le diplôme, et cela nous coûte mille francs par an. Pui^, ce sont les frais d'installation, toute la vache enragée qu'on mange avant de se faire une clientèle, ce qui explique que tant des nôtres tournent mal. Et, même quand on a réussi à créer. Dieu sait au prix de quels efforts ! une maison comme la mienne, les ennuis continuent : jamais de tranquillité, une responsabilité de toutes les heures, des m^enaces pour la moindre imprudence, la moindre négligence^ dans les opérations et dans l'emploi des instruments. Sans compter la surveillance de la police, les visites imprévues des inspecteurs, une infinité de précautions à prendre que vous ne vous imaginez même pas.
Elle ne put s'empêcher de sourire, lorsque Mathieu, d'un geste, lui fit entendre qu'il était au courant et que ce n'étaient pas les inspections qui avaient jamais inquiété une sage-femme.
— Oui, oui, sans doute, on s'arrange. Mais, ici, ils peuvent se présenter, ils ne me surprendront jamais en faute. II n'y a encore que d'être honnête pour faire de bonnes affaires. Aussi, sur mes trente lits, en ai-je toujours plus de vingt-cinq d'occupés, et par des dames de toutes les classes. Pourvu qu'elles se soumettent au règlement, qu'elles payent la pension ou que l'administration paye pour elles, je ne leur demande seulement pas d'où elles viennent. Ni nom, ni adresse, le secret profes-
sionnel m'interdirait même de révéler ce que le hasard m'apprendrait. Elles sont libres, elles n'ont rien à craindre, et, si nous traitons pour la dame au nom de laquelle vous vous présentez, vous n'aurez qu'à me l'amener le jour convenu, elle trouvera chez moi l'asile le plus discret et le plus sain.
D'un coup d'oeil, avec sa grande habitude, elle avait dû juger le cas : quelque fille mère, dont un monsieur voulait se débarrasser proprement. C'étaient là les bonnes affaires. Et, quand elle sut qu'il s'agissait d'une pension de quatre mois, elle devint coulante, finit par accepter un prix fait de six cents francs, à la condition que la dame coucherait dans une chambre de trois lits, avec deux compagnes. Tout fut réglé, la pensionnaire lui fut amenée, le soir même.
— Vous vous appelez Norine, mon enfant. C'est très bien, cela suffit. Je vais vous installer, quand on aura monté votre petite malle... Vous êtes jolie comme un amour, et j'ai déjà la certitude que nous serons deux bonnes amies.
Ce fut seulement cinq jours plus tard que Mathieu retourna voir Norine, pour savoir comment elle se trouvait chez madame Bourdieu. Quand i} songeait à sa femme, à sa chère Marianne, dont il entourait l'heureuse grossesse d'une dévotion si tendre, d'un culte de vénération et de tendresse, il avait au cœur^ne souffrance, une infinie pitié, pour les grossesses honteuses, cachées, insultées, pour toutes les douloureuses femmes qui agonisent d'être mères. Cette idée du dégoût et de l'horreur où la maternité peut jeter la femme, jusqu'à la boue, jusqu'au crime, le torturait comme une profanation ; et jamais il ne s'était senti, dan« sa passion de solidarité humaine, d'une bonté plus frémissante. Puis, il avait dû disf.'iler encore avec Beauchêne, qui s'était récrié, en appreuant qu'un billet de cinq cents francs ne suffirait pas. 11 avait fini par tirer
de lui quelque linge, même un peu d'argent de poche, dix francs par mois. Et il voulait porter les premiers dix francs à la pauvre fille.
Neuf heures sonnaient à peine, lorsque Mathieu se présenta rue Mi.omesnil. Une servante, qui était montée pour avertir Norine, redescendit dire qu'elle l'avait trouvée encore au lit, mais que monsieur pouvait venir, parce que madame était seule couchée dans la chambre. Et elle le fit monter à son tour, elle ouvrit une porte, au troisième étage, en disant :
— Madame, voilà monsieur.
En reconnaissant Mathieu, Norine eut un de ses grands rires gouailleurs de belle fille.
— Vous savez qu'elle vous prend pour le papa ! Et c'est tant pis que ce ne soit pas vrai, parce que vous êtes très gentil, vous !
D'ailleurs, ses beaux cheveux blonds soigneusement peignés, serrés en un gros chignon, elle avait mis une camisole, elle était assise sur son séant, dans son lit, avec deux oreillers derrière le dos, très propre, très blanche, en grande fille décente et bien sage. Elle ramena même le drap, pour ne rien montrer de sa nudité, d'un de ces gestes instinctifs de pudeur, qui disaient ce qu'il y avait en elle de candeur encore, dans sa chute.
— Vous êtes donc malade? demanda-t-il.
— Mais non, je me dorlote. Il est permis de rester couchée, alors je fais les grasses matinées. Ça me change, moi qui me levais à six heures, par un froid de chien, pour aller à la fabrique... Vous voyez, j'ai du feu; et puis, regardez la chambre, je suis là comme une princesse.
Il regarda. C'était une assez vaste chambre, à papier gris perle, semé de fleurettes bleues. Les trois petits lits de fer étaient placés, deux côte à côte, et le troisième en travers, séparés les uns des autres par une table de nuit et une chaise. Il y avait une commode, une armoire, un
pauvre mobilier dépareillé d'hôtel garni. Mais les deux fenêtres, qui donnaient sur le grand mur gris, derrière lequel se trouvait la caserne, laissaient entrer en ce moment un clair soleil, dont les nappes glissaient entre deux hautes maisons voisines.
— Oui, ce n'est pas triste, murmura-t-il.
Il s'était retourné vers le lit du fond, et il se tut, en apercevant debout, devant ce lit, une longue figure noire, qu'il n'avait pas remarquée d'abord. C'était une grande fille sans âge, sèche, maigre, au visage sévère, avec des yeux éteints et une bouche pâle. Elle n'avait ni hanches, ni poitrine, la taille plate, telle une planche à peine équarrie. Et elle achevait de serrer les courroies d'une valise, posée sur le lit défait, â côté d'un petit sac de voyage.
Puis, comme elle se dirigeait vers la porte, sans même regarder le visiteur, Norine l'arrêta.
— Alors, c'est fait, vous descendez régler?
Elle parut réfléchir, avant de comprendre ; et, tranquillement, avec un fort accent anglais :
— Yes, régler.
— Mais vous allez remonter, n'est-ce pas ? On pourra vous dire adieu.
— Yes, yes.
Quand elle ne fut plus là, Norine expliqua qu'elle s'appelait Amy, qu'elle entendait un peu le français, mais qu'elle en disait à peine quelques .mots. Et elle aurait conté toute l'histoire, si Mathieu ne s'était assis près d'elle, en l'interrompant.
— Enfin, vous, je vois que tout va bien et que vous êtes contente.
— Oh! pour sûr, très contente. Jamais je n'ai été à pareille fêle, nourrie et soignée, dorlotée du matin au soir à ne rien faire. Vous savez, je ne demande qu'une chose, c'est que ça dure le plus longtemps possible.
Elle s'était mise à rire, très gaie, insouciante de l'avenir, ne songeant guère au pauvre petit être qui poussait. Vainement, il essaya d'éveiller la maternité en elle, il lui demanda ce qu'elle ferait ensuite, quels étaient ses projets. Elle ne comprit même pas, crut qu'il lui parlait du père, eut un haussement d'épaules, pour dire qu'elle s'en moquait bien, qu'elle n'avait jamais été assez sotte pour compter sur lui. Sa mère était venue la voir, le lendemain de son entrée. Mais cette bonne visite ne lui laissait aucune illusion, elle ne comptait pas non plus sur sa famille, où il n'y avait pas de pain pour tous. Alors, quoi? elle verrait bien. Une jolie fille, à son âge, n'était jamais embarrassée. Et elle s'étirait dans son lit blanc, heureuse de se sentir fraîche et désirable, conquise déjà par cette tiède paresse, envahi'e du besoin de n'avoir plus que de grasses matinées pareilles, maintenant qu'elle les connaissait, d'une douceur si caressante.
Ensuite, elle revint avec-orgueil sur la bonne tenue, sur l'honorabilité de la maison, comme si elle en tirait personnellement tout un lustre. Elle montait d'une classe.
— On n'entend pas une dispute, pas un gros mot. Tout le monde est très honnête. C'est à coup sûr la maison la plus propre du quartier, et il n'y a pas à dire, vous pouvez regarder dans les coins, vous ne trouverez rien de sale. Sans doute, on n'y reçoit pas que des princesses, mais du moment qu'on sait se tenir, n'est-ce pas? peu importe d'où l'on sort.
Et elle voulut donner un exemple.
— Ainsi, tenez ! le troisième lit, là-bas, après le lit de l'Anglaise... Eh bien! il est occupé par une petite bonne de dix-huit ans. Oh! elle a donné son vrai nom, elle s'appelle Victoire Coquelet, et elle ne cache même pas son histoire. En arrivant de son village, la voilà qui tombe à Paris chez un homme d'affaires louches, dont le fils, un grand flandrin de vingt ans, lui fait un enfant, dans sa
cuisine, cinq jours après son arrivée. Que voulez-vous? ciie débarquait, elle est encore ahurie de l'aventure, sans savoir au juste ce qui s'est passé... Naturellement, la mère du grand flandrin l'a flanquée dehors. La pauvre petite a été ramassée dans la rue, et c'est l'Assistance publique qui l'a placée ici. Mais je vous assure qu'elle est très gentille, très travailleuse, si courageuse même, que, malgré son état, elle s'est mise au service d'une autre jeune personne enceinte, qui occupe une chambre séparée, là, derrière cette cloison. C'est permis, les pauvres ici peuvent servir les riches... Quant à cette autre jeune personne, qui n'a donné que le nom de Rosine, ohl c'est une aventure dont Victoire a reçu la confidence... La porte s'ouvrit, elle fut interrompue ; et elle s'écria :
— Eh! c'est justement Victoire.
Mathieu vit entrer une petite fille pâle, dont les dixhuit ans en paraissaient à peine quinze, ses cheveux roux ébouriffés, envolés, le nez en l'air, les yeux minces, la bouche grande. Elle était à peine propre, avec cet air encore effaré de son accident, regardant les gens comme pour leur demander des explications. Et, derrière le pauvre être, il eut la brusque vision des milliers de tristes créatures que la province envoie au pavé de Paris, et dont l'histoire est la même, long cortège des servantes engrossées et chassées, au nom de la vertu bourgeoise. Que deviendrait celle-ci? quelles places sans fin feraitelle, et quelles autres grossesses l'attendaient?
— Amy n'est pas partie? demanda-t-elle. Je veux lui dire adieu.
Lorsqu'elle eut aperçu la valise encore au pied du lit, et que Norine lui eut présenté Mathieu comme un ami très discret, toutes deux dirent enfin à ce dernier ce qu'elles savaient sur l'Anglaise. On ne pouvait rien affirmer de précis, elle baragouinait une langue impossible, si peu expansive en outre, qu'on ignorait tout de son
existence. Mais, cependant, on racontait qu'elle était déjà venue dans la maison, trois ans plus tôt, se débarrasser d'un premier enfant. Et, la seconde fois comme la première, elle était débarquée un beau matin, sans prévenir, huit jours avant ses couches ; puis, après être restée au lit trois semaines et avoir fait disparaître l'enfant, qu'elle envoyait aux Enfants-Assistés, elle retournait dans son pays, elle reprenait tranquillement le bateau qui l'avait amenée. Même elle réalisait une petite économie, en voyageant, à chaque grossesse, avec un billet d'aller et retour.
— C'est bien commode, ditNorine. Il paraît qu'il y en a des tas qui nous arrivent ainsi de l'étranger. Quand l'œuf est pondu à Paris, bien malin qui en trouverait les coquilles... Je crois que celle-ci est une religieuse, oh! pas une religieuse pareille à celles que nous avons en France, mais une de ces femmes qui vivent toutes ensemble dans des maisons, comme qui dirait des béguines. Elle a toujours le nez fourré dans des livres de messe.
— En tout cas, reprit Victoire d'un air convaincu, elle est bien comme il faut, pas belle à coup sûr, mais très polie et guère bavarde.
Elles se turent, Amy rentrait. Mathieu, la curiosité éveillée, la regarda. Quelle extraordinaire chose, cette grande fille si peu faite pou,"* l'amour, cette planche si jaune, si sèche, si rud-î, venant, entre deux bateaux, se taire périodiquement délivrer en France! Et de quelles œuvres, et avec quelle paisible dureté de cœur, sans une émotion au départ, sans une pensée pour l'enfant laissé à la borne! Elle ne donna même pas un regard à cette pièce où elle avait souffert, et elle allait prendre simplement son léger bagage, lorsque les deux autres, beaucoup plus émues qu'elle, voulurent l'embrasser.
— Portez-vous bien, dit Norine, bon voyage. L'Anglaise tendit la joue, baisa ensuite les cheveux de
FECONDITE tSl
cette belle fille grasse et fraîche, d'un air d'inquiétude pudique.
— Yes, bon, bon... vous aussi...
— Et pensez à nous, au revoir, n'est-ce pas? ajouta étourdiment Victoire, après lui avoir donné deux gros baisers, à pleine bouche.
Cette fois, Amy eut un pâle sourire, sans répondre un mot. Puis, elle ne se retourna même pas, elle sortit de son pas calme et résolu, derrière la petite bonne ahurie, qui s'écriait :
— Suis-je bête! Moi qui venais surtout pour vous dire que mademoiselle Rosine veut vous faire ses adieux I Vite, vite, suivez-moi !
Dès qu'elle se retrouva seule avec Mathieu, Norine, après avoir remonté, de son joli geste décent, le drap qui avait glissé, dans les embrassades, reprit ses histoires.
— Quant à l'aventure de mademoiselle Rosine, dont je vous ai parlé, et que je tiens d'une confidence de Victoire, elle n'est vraiment pas drôle... Imaginez-vous qu'elle est la fille d'un très riche bijoutier. Naturellement, nous ne savons pas le nom, ni même le quartier où est le magasin. Elle vient d'avoir dix-huit ans, elle a un frère de quinze ans, et le père est un homme de quarantequatre ans. Je vous dis les âges, vous verrez pourquoi tout à l'heure... Voilà donc le bijoutier qui perd sa femme, et vous ne savez pas comment il arrange les choses pour la remplacer? Deux mois après l'enterrement, il va trouver un beau soir sa fille Rosine, il couche tranquillement avec. Hein? c'est raide tout de même! Ça n'est pas rare chez les pauvres gens, j'en sais plus d'une de Grenelle qui passe par là. Mais, chez des bourgeois, des gens qui ont de l'argent pour se payer toutes les femmes qu'ils veulent l Et ce qui me suffoque surtout, moi, ce n'est pas que les pères demandent ça, c'est que les filles y consentent... Maintenant, mademoiselle B >sine est si douce, si aimable,
18f LES QUATRE ÉVANGILES
qu'elle n'aura sans doute pas voulu faire de la peine à son papa. N'importe! les voilà bien attrapés tous les deux. On l'a mise ici comme en cellule, personne ne vient l'y voir; et vous pensez si l'ordre est donné d'escamoter l'enfant. Un beau produit, qui ferait une jolie figure dans le monde !
Un bruit de vives paroles, devant la porte, l'interrompit. Elle mit un doigt sur ses lèvres, en reconnaissant la voix de mademoiselle Rosine, qui accompagnait Amy. Et tout bas :
— Voulez-vous la voir ?
Puis, avant même que Mathieu eût répondu, elle l'appela. Celui-ci, que l'histoire avait glacé, eut la surprise de voir entrer une délicieuse enfant, d'une beauté exquise de vierge brune, aux bandeaux noirs, aux yeux bleus d'une pureté candide. Il y avait dans son regard une innocence étonnée, une chasteté d'une infinie douceur. Et elle semblait ignorer encore son état, enceinte déjà de sept mois, de la même date à peu près que Norine. Quelle pitié, grand Dieu 1 et quelle maternité affreuse, dans le scandale et dans le crime, salissant l'amour, profanant la vie, aboutissant à cette horreur de l'enfant incestueux, qu'il faut supprimer socialement comme un monstre!
Norine voulut absolument la faire asseoir près d'elle.
— Mademoiselle, restez là un instant. C'est Un parent qui est avec moi... Vous savez quel plaisir vous me faites,
Mathieu était frappé de la camaraderie qui s'établissait si vite entre ces femmes, venues de toutes les classes, de tous les bouts de l'horizon. Même entre Rosine et Victoire, la maîtresse et la servante, il y avait une fraternité visible, le même ventre pitoyable, la même œuvre de vie, dans la douleur. Les distinctions croulaient, elles se retrouvaient toutes femmes, sans nom le plus souvent,
tombées là de l'inconnu, pour n'être plus que des créatures dolentes, égales par la misère et par la faute. Des trois qui étaient en présence, deux sans doute choyaient l'autre, avec un attendrissement respectueux d'inférieures ; mais celle-ci pourtant, qui avait reçu une belle instruction, qui jouait du piano, les traitait volontiers en amies, causant pendant des heures, allantjusqu'à leur dire ses petits secrets.
Ce fut ainsi que toutes trois, après avoir oublié Mathieu, en vinrent vite à échanger les commérages de la maison.
— Vous savez, dit Victoire, que madame Charlotte, la d-ame si distinguée qui occupe la chambre voisine, a été accouchée cette nuit.
— Il aurait fallu être sourde, pour ne pas l'entendre, fit remarquer Norine.
Mademoiselle Rosine eut un de ses airs candides.
— Moi, je n'ai rien entendu.
— C'est que notre chambre sépare sa chambre de la vôtre, expliqua Victoire. Mais ce n'est pas tout ça. Le drôle, c'est que madame Charlotte va partir tout à l'heure. On est allé lui chercher un bon fiacre.
Les deux autres se récrièrent. Elle voulait donc se tuer! Une femme dont l'accouchement paraissait avoir été si pénible, et qui toute blessée, toute sanglante encore, se levait, prenait un fiacre, rentrait chez elle ! C'était 1« péritonite sûre. Elle était donc folle?
— Dame! reprit la petite bonne, quand on ne peutpai faire autrement, à moins des plus grands malheurs. Vous pensez bien que la pauvre dame préférerait rester tranquille dans son lit. Mais vous vous rappelez l'histoire qui a couru... N'est-ce pas, mademoiselle Rosine, que vous en savez long, puisque cette dame vous avait prise en affection et vous racontait sa vie?
En effet, Rosine dut convenir qu'elle savait beaucoup d-e choses. Et ce fut encore une poignante histoire que
Mathieu entendit, le cœur frémissant. Madame Charlotte, une brune de trente ans, grande, avec des traits fins, de beclux yeux tendres, une bouche de charme et de bonté, dev.iit s'appeler madame Houry, sans qu'on en fût absolument certain; et ce qui semblait sûr, c'était qu'elle avait pour mari un voyageur de commerce, chargé d'aller acheter, en Perse et dans l'Inde, des tapis, des broderies, des tentures pour un grand magasin. On le disait brutal, d'une jalousie atroce, rudoyant la malheureuse, au moindre mot. Elle avait cédé à la douceur consolante de prendre un amant, un tout jeune homme, affirmait-on, un simple petit employé qui la ravissait de caresses. Le malheur fut qu'elle tomba enceinte. Encore nes'inquiétat-elle pas trop au début, car son mari était parti pour une année : elle avait fait ses calculs, elle serait délivrée et remise, lorsqu'il reviendrait. Aussi, lorsqu'elle craignit que la grossesse ne devînt visible, se contenta-t-elle de quitter son très joli appartement, du côté de la rue de Rennes, pour se réfugier à la campagne. Et ce fut là, deux mois avant l'époque probable de ses couches, qu'elle reçut une lettre de son mari, lui annonçant qu'il hâterait sans doute son retour. Dès lors, on s'imagine dans quelles transes vécut la pauvre femme. Elle refit ses calculs, perdant la tête, terrifiée par des probabilités qu'elle basait sur des faits dont elle n'avait plus le souvenir très net. Enfin, quand elle crut que les couches n'étaient guère qu'à une quinzaine de jours, elle vint se cloîtrer chez madame Bourdieu, dans le plus grand mystère; et sa torture s'y aggrava, une nouvelle lettre lui ayant appris que son mari débarquerait à Marseille le vingt-cinq du mois. On était au seize, neuf jours encore. Elle compta les jours, puis elle compta les heures. Aurait-elle une petite avance, aurait-elle un retard? C'était son salut ou sa perte qui se décidait, en dehors de sa volonté, au milieu de continuelles crises de larmes, dont elle sortait
FÉCONDITÉ 18t
anéantie, dans une épouvante croissante. Le moindre mot de la sage-femme lui donnait des tremblements, et elle l'interrogeait à chaque minute, de son pauvre visage anxieux, bouleversé d'effroi. Jamais une misérable créature n'avait payé d'un tel tourment la joie d'avoir été aimée une heure. Le vingt-cinq au matin, comme elle tombait au dernier désespoir, elle fut prise des douleurs, elle en baisa de joie les mains de madame Bourdieu, malgré l'horrible souffrance. Par une malchance dernière, les douleurs durèrent toute la journée et presque toute la nuit : elle aurait été perdue quand même, si son mari n'avait dû coucher à Marseille. Il n'arriverait que dans la nuit suivante ; et, délivrée vers cinq heures du matin, elle eut ainsi jusqu'au soir pour rentrer chez elle, feindre une maladie, quelque perle brusque, qui l'avait forcée à prendre le lit. Mais quelles relevailles affreuses, quel effroyable courage, cette femme en sang, dévastée, à demi mourante, retournant à son foyer!
— Ouvrez donc la porte, demanda Norine, je veux la voir passer.
Victoire ouvrit la porte toute grande, sur le corridor. Depuis un instant, on entendait des bruits dans la chambre voisine. Et, bientôt, madame Charlotte parut, chancelante, l'air ivre, soutenue par deux femmes, qui la portaient presque. Ses beaux yeux tendres, sa bouche de charme et de bonté, n'étaient plus qu'un deuil; et jusqu'à sa distinction de femme délicate sombrait dans l'anéantissement de son malheur. Cependant, quand elle vit la porte ouverte, elle voulut s'arrêter, elle appela Rosine, d'une voix défaillante, avec un faible sourire.
— Venez, mon enfant, je serai contente de vous embrasser... Ah! je ne suis pas bien forte, mais peut-être que j'irai jusqu'au bout... Adieu, mon enfant, et vous aussi, mes petites. Soyez plus heureuses.
On l'emporta, elle disparut.
i86 LES QUATRE ËVANGILËS
— Vous savez qu'elle est accouchée d'un garçon, dit Victoire. Elle qui n'en avait jamais eu, et qui en a désiré un si longtemps! Seulement elle s'était fait tant de chagrins, qu'il est mort deux heures après sa naissance.
— Un grand bonheur pour elle 1 déclara Norine.
— Sans doute, confirma Rosine gentiment, de son air virginal. Des enfants dans des conditions pareilles, ça ne peut faire plaisir à personne.
Mathieu les écoutait, bouleversé. Il gardait dans les yeux la terrifiante, l'inoubliable vision de ce spectre qui venait de passer, cette martyre inconnue s'en allant avec sa plaie ouverte, cette suppliciée tragique des couches secrètes et coupables. Et il les revoyait aussi, les trois autres : Amy, la lointaine, qui avait si rudement jeté son faix à la terre étrangère ; Victoire, l'esckve ahurie, la chair à plaisir du maître qui passe, un premier enfant demain, puis un autre, puis un autre ; Rosine, l'incestueuse complaisante, si douce, si bien élevée, qui portait avec un frais sourire le monstre qu'on écraserait, pour qu'elle pût être plus tard une épouse souillée et saluée. Dans quel enfer était-il donc tombé, dans quel gouffre d'horreur, d'iniquités et de souffrances ? Et cette maison d'accouchement était la plus propre, la plus honnête du quartier! et c'était vrai, il fallait de tels refuges à l'abomination sociale, de secrets asiles où les misérables femmes enceintes pussent se venir cloîtrer! Il n'y avait là que l'exutoire nécessaire, la tolérance qui permettaii de combattre l'avortement et l'infanticide. La divine maternité échouait dans cette boue cachée, l'acte superbe de vie aboutissait à ce cloaque. On aurait dû l'honorer d'un culte, et il n'était plus qu'une vilenie de maison louche, la mère avilie, salie, rejetée, l'enfant maudit, exécré, renié. Tout l'éternel flot de semences qui circule dans les veines du monde, toute l'humanité en i;ermes qui gonfle le ventre des épouses, comme la granat; terre au
printemps, devenait une moisson déshonorée, corrompue à l'avance, frappée d'ignominie. Que de force, que de santé, que de beauté perdues! Maintenant, il les sentait toutes venir là de l'inconnu, il les plaignait toutes, les tristes femmes grosses, et celles que la pauvreté mettait à la rue, et celles qui devaient se cacher, les clandestines, les coupables, donnant de faux noms, accouchées dans le mystère d'enfants qu'on rejetait à l'anonyme souffrance, d'où ils sortaient. Puis, il eut un attendrissement, au milieu de la détresse qui lui serrait le cœur : n'était-ce pas de la vie tout de même, ne devait-on pas accepter toutes les poussées de sève, dans la grande forêt humaine ? et les plus vigoureux des chênes n'étaient-ils pas souvent ceux qui avaient grandi contre les obstacles, parmi les ronces et les pierres?
Quand Norine se retrouva de nouveau seule avec Mathieu, elle le supplia de parler à madame, pour qu'elle lui permît de prendre du café noir, à son déjeuner de midi. Puisqu'il devait lui remettre dix francs par mais d'argent de poche, elle le payerait plutôt. Et elle le renvoya, lui fit promettre de l'attendre en bas, dans le salon, pendant qu'elle allait s'habiller.
En bas, Mathieu se trompa d'abord, ouvrit une porte, aperçut le réfectoire, une vaste pièce occupée par une longue table, et dans laquelle la cuisine voisine soufflait une odeur d'évier mal tenu ; puis, en face, dans le salon d'attente, meublé d'acajou et de reps fané, deux femmes qui causaient, lui dirent que madame Bourdieu était occupée. Alors, il s'assit au fond d'un grand fauteuil, il tira un journal de sa poche, voulut se mettre à lire. Mais, la conversation des deux femmes l'intéressant, il les écouta. L'une était évidemment une pensionnaire de la maison, arrivée à la dernière période d'une grossesse pénitle, qui l'avait ravagée, jaune, abattue, la face meurtrie. Et il comprit que l'autre, sur le point aussi
d'accoucher, venait de s'entendre avec la sage-femme, pour entrer le lendemain. Aussi questionnait-elle la première, désireuse de savoir si l'on était bien, comment on mangeait, comment on vous soignait.
— Oh ! vous ne serez pas mal, surtout vous qui aurez quelque argent, expliqua lentement la pauvre femme dolente. Moi, c'est l'administration qui m'a mise ici, j'y serais bien sûr cent fois mieux que chez moi, si je n'avais tant d'inquiétude d'avoir laissé tout mon petit monde à l'abandon. Je vous ai dit que j'ai déjà trois enfants, et Dieu sait comment ils sont soignés, car mon homme n'est pas très gentil. Chaque fois que j'accouche, c'est la même chose : il se dérange de son travail, il boit, il court, au point que je ne suis même pas certaine de le retrouver, quand je rentre. C'est comme si mes petits étaient à la rue. Vous comprenez si je me dévore, lorsque j'ai ici tout ce qu'il me faut, bien nourrie, bien chauffée, tandis que ces pauvres mioches, là-bas, n'ont peut-être ni pain ni feu... Hein? c'est réussi d'en faire encore un, pour qu'il augmente notre malheur à tous !
— Sans doute, sans doute, murmura l'autre, qui écoutait à peine, tout entière à sa propre histoire. Moi, mon mari est employé. Si je viens ici, c'est que ça nous donnera moins de tracas, tant notre logement est étroit et peu commode. D'ailleurs, je n'ai encore qu'une petite fille de deux ans, qui est restée en nourrice chez une de nos cousines. Il va falloir la reprendre, pour mettre à sa place celui qui pousse. Que d'argent on dépense, mon Dieu !
Mais elles furent interrompues. Une dame en noir, la figure voilée, entra, introduite par une bonne, qui la pria d'attendre son tour. Mathieu fut sur le point de se lever. Comme il tournait le dos, il venait de reconnaître, dans une glace, madame Morange. Après une hésitation, cette toilette noire, cette épaisse voilette, le décidèrent à se replonger au fond de son fauteuil,
l'air absorbé par sa lecture. Elle ne le voyait certainement pas ; et lui, d'un coup d'œil oblique, dans la glace, ne perdait pas un de ses mouvements.
— Ce qui m'a décidée à venir ici, quoique ce soit plus cher, reprit la femme de l'employé, c'est que j'avais juré de ne pas me remettre entre les mains de la sage-femme qui m'a accouchée de ma fille. J'en avais trop vu chez elle, et quelle saleté, quelle abomination !
— Qui donc, celle-là? demanda l'autre.
— Oh ! une sale bête, qui devrait être aux galères. Non! vous n'avez pas idée de ce bouge, une maison humide comme un puits, des chambres dégoûtantes, des lits à faire vomir, et quels soins, et quelle nourriture! Avec ça, il n'y a pas de coupe-gorge où l'on ait commis tant de crimes. C'est à ne pas comprendre comment la police n'intervient pas. Je me suis laissé dire par des filles, des habituées de la maison, que, lorsqu'on va là, on est sûre d'accoucher d'un enfant mort. Le mort-né, c'est la spécialité de la maison. Le prix en est fait à l'avance. Sans compter que la gueuse pratique aussi l'avortement en grand. Moi, pendant que j'étais chez elle, je puis affirmer que trois dames sont venues, qu'elle a débarrassées avec une tringle de rideau.
A ce moment, Mathieu remarqua que Valérie, immobile, sans un geste, écoutait passionnément. Elle ne tournait même pas la tête vers les deux femmes ; mais, sous la voilette, ses beaux yeux brûlaient de fièvre.
— Ici, fit remarquer l'ouvrière, vous ne verrez rien de pareil. Ce n'est pas madame Bourdieu qui se mettrait dans un mauvais cas.
L'autre baissa la voix.
— Pourtant, on m'a raconté qu'elle s'en était mêlée, oui ! pour une comtesse, que lui avait amenée un personnage. Et même il n'y aurait pas longtemps.
— Ah ! s'il s'agit de gens très riches, je ne dis pas.
Toutes s'en mêlent, c'est certain... Ça n'empêche que la maison est bien comme il faut.
Il y eut un nouveau silence. Puis, elle continua sans transition :
— Si encore j'avais pu travailler jusqu'au dernierjour! Mais, cette fois, mon pauvre ventre est dans un tel état, que j'ai dû lâcher tout travail depuis deux semaines. Et il ne va pas falloir que je me dorlote, je filerai d'ici, même pas guérie, dès que je pourrai marcher. Les petiots, làbas, m'attendent... Vous me donnez le regret de n'être pas allée la trouver, votre sale femme. Elle m'aurait débarrassée. Où donc demeure-t-elle, celle-là?
— Mais c'est la Rouche, que toutes les bonnes et toutes les filles du quartier connaissent bien. Elle a son trou dans le bas de la rue du Rocher, une maison infecte où je n'oserais plus entrer en plein jour, maintenant que je sais les horreurs qui s'y passent.
Elles se turent et s'en allèrent. Madame Bourdieu venait de paraître sur le seuil de son cabinet. Et, comme Mathieu ne se leva pas, caché par le dossier du grand fauteuil, Valérie entra chez la sage-femme. Il l'avait vue, les yeux ardents, écouter de nouveau les dernières paroles des deux femmes. Il laissa tomber le journal sur ses genoux, il se perdit dans une rêverie affreuse, hanté par les histoires de ces femmes, frissonnant à la pensée de tout ce qui s'agitait de monstrueux, au fond de l'ombre. Quel temps s'écoula? il n'en eut pas conscience, il fut tiré de ses réflexions par un bruit de voix.
Madame Bourdieu reconduisait Valérie. Elle avait sa bonne figure grasse et fraîche, souriait même d'un air maternel; tandis que la jeune femme, frémissante, devait avoir sangloté, le visage brûlant de chagrin et déboute.
— Vous n'êtes pas raisonnable, ma chère enfant, vous me dites des folies, que je ne veux pas entendre. Rentrez vite chez vous, et soyez sage.
Puis, lorsque Valérie s'en fut allée, sans une parole, madame Bourdieu s'étonna d'apercevoir Mathieu, qui s'était mis debout. Elle devint brusquement sérieuse, mécontente sans doute d'avoir parlé. Mais Norine, de son côté, arrivait, et il y eut une gaie conversation, car la sagefemme avouait volontiers sa tendresse particulière pour les jolies filles. Au moins, d'être jolie, disait-elle, ça excusait bien des choses. Le café noir fut permis, du moment que Norine offrait de le payer de sa poche. Et, lorsque Mathieu eut promis à cette dernière de revenir la voir, il partit à son tour.
— La prochaine fois, apportez-moi des oranges! lui cria dans l'escalier la belle fille, toute rose et toute rieuse.
Comnae Mathieu descendait vers la rue La Boëtie, il g'arrèta brusquement. Au coin de cette rue, il avait aperçu Valérie, debout sur le trottoir, causant avec un homme; et, dans cet homme, il reconnaissait Morange, le mari. Une soudaine certitude l'éclaira : Morange était venu avec sa femme, l'avait attendue dans la rue, pendant qu'elle montait chez madame Bourdieu ; puis, maintenant, tous les deux restaient là, effarés, hésitants, en détresse, à tenir conseil. Ils ne sentaient même pas la bousculade des passants, tels que de pauvres gens tombés à quelque torrent furieux, assourdis par le danger de mort où ils sont, devenus la proie inerte du destin. Leur angoisse était visible, un affreux combat se livrait en eux. Dix fois, ils changèrent de place, cédant aux furies qui les agitaient. Ils allaient, venaient, piétinaient fiévreusement, puis s'arrêtaient encore, pour reprendre leur discussion tout bas, immobiles, comme figés par leur impuissance à Supprimer les faits. Un moment, Mathieu éprouva un soulagement immense, il les crut sauvés, car ils avaient tourné le coin de la rue La Boëtie, ils rentraient vers Grenelle, d'une marche abattue et résignée. Mais il y eut
un nouvel arrêt, que-lques mots furent de nouveau bégayés dans le désespoir. Et il eut l'atroce serrement de cœur de les voir revenir sur leurs pas, descendre la rue La Boëtie, puis suivre la rue de la Pépinière, jusqu'à la rue du Rocher.
Mathieu les avait suivis, aussi tremblant et honteux qu'eux-mêmes. Il savait où ils allaient, mais il voulait en avoir l'affreuse certitude. Trente pas avant l'ignoble maison noire du vieux Paris, à l'endroit où dévalait la pente de la rue du Rocher, il s'arrêta, se dissimula sous une porte, certain du regard de soupçon que le couple misérable jetterait aux alentours. Et ce fut ainsi : lesMorange, arrivés devant l'allée noire et puante, passèrent d'abord en regardant d'un coup d'œil oblique le louche écriteau jaune; puis, ils revinrent, s'assurèrent que personne ne les voyait. Ils n'avaient plus d'hésitation, ils s'engouffrèrent, la femme d'abord, le mari ensuite, car elle devait vouloir qu'il en fût. Rien ne resta d'eux, que leur frisson épouvanté du crime. La vieille maison lézardée, qui sentait l'égout et le meurtre, sembla les avoir engloutis.
Mais, dans un même frisson, Mathieu, s'oubliant là, les accompagnait, évoquait ce qu'il savait. Il les voyait suivant l'allée à tâtons, traversant la cour humide, introduits par la bonne en tablier sale, accueillis dans le petit salon d'hôtel garni louche par la Rouche, au grand nez de ruse assassine, au continuel sourire de miel gâté. Et l'affaire se débattait, on tombait d'accord. Ce n'était plus seulement ici la maternité clandestine, les grossesses maudites, les couches coupables et déshonorantes, qui lui avaient meurtri le cœur chez madame Bourdieu; c'était l'assassinat bas et lâche, l'immonde avortement qui supprime la vie à sa source. L'infanticide était moins meurtrier, le déchet dans les naissances s'aggravait encore avec cet étranglement de l'embryon ou du fœtus, pratiqué sournoisement, en de telles conditions de
ténèbres, qu'on n'en saurait dire le nombre effroyable, grandissant de jour en jour. Filles séduites qui ne peuvent dénoncer le père dans le séducteur, servantes pour qui l'enfant est une charge inacceptable, femmes mariées qui refusent d'être mères, avec ou sans le consentement du mari, toutes venaient furtivement à ce gouffre, toutes finissaient par ce bouge de honte scélérate, atelier de perversion et de néant. La faux abjecte des avorteuses, la tringle de rideau passait sans bruit, des milliers d'existences coulaient au ruisseau, en une débâcle de boue.
Tandis que, sous le clair soleil, le flot des êtres poussait et débordait, dans le bouillonnement continu de la sève, les petites mains sèches de la Rouche écrasaient des germes, au fond de son trou obscur, qui empoisonnait le graillon et le sang. Et il n'y avait pas de profanation plus criminelle, d'injure plus ignoble à l'éternelle fécondité de la terre.
Marianne, ce malin-là, le deux mars, sentit les premières douleurs, dès la pointe du jour. Et elle ne voulut pas d'abord réveiller Mathieu, qui dormait près d'elle, dans son petit lit de fer. Puis, vers sept heures, comme elle l'entendit remuer, elle crut sage cependant de le prévenir. Il s'était soulevé, pour lui baiser la main, qu'elle laissait pendre, en dehors de ses draps.
— Oui, oui, mon bon chéri, aime-moi, gâte-moi... Je crois bien que c'est pour aujourd'hui.
Depuis trois jours, ils attendaient, s'étonnant déjà du léger retard. Et il fut sur pied en une seconde, il s'effara.
— Tu souffres?
Mais elle se mit à rire, pour le rassurer.
— Non, pas encore trop. Ça commence un peu... Ouvre la fenêtre, arrange tout. Nous allons bien voir.
Quand il poussa les persiennes, un gai soleil envahit la chambre. Le vaste ciel matinal était d'un bleu tendre délicieux, sans un nuage. Un tiède souffle de printemps précoce entra, tandis qu'on voyait, dans un jardin voisin, un bouquet de grands lilas déjà verts, d'une délicatesse de dentelle.
— Vois donc, vois donc, mignonne, comme il fait beau ! Ah! quelle chance! il va naître dans le soleil, le cher petit!
Puis, avant de s'habiller, il revint s'asseoir prés d'elle
au bord du lit, l'examinant de près, lui baisant les yeux.
— Voyons, regarde-moi, que je sache... Ça n'est pas encore trop violent, tu ne souffres pas trop, n'est-ce pas?
Elle continuait de sourire, luttant à ce moment même contre une vive tranchée; et, quand elle put parler enfin :
— Je t'assure que non ! Ça va le mieux du monde. W faut être raisonnable, puisque c'est un moment dur à passer... Embrasse-moi bien fort, bien fort, pour me donner du courage, et ne t'apitoie plus sur moi, parce que tu me ferais pleurer.
Des larmes, malgré elle, montaient à ses yeux, dans son sourire. Il la saisit passionnément, délicatement, il la fit sienne, d'une longue étreinte, à demi nue, sentant contre sa chair toute cette pauvre chair douloureuse et palpitante, secouée du frisson sacré de l'enfantement.
— Ah! femme, femme adorée, tu as raison, il faut être gai, il faut espérer ! C'est tout mon sang que je voudrais mettre en toi, pour souffrir avec toi; et que du moins mon amour te soit une confiance et une force !
Ils confondirent leurs baisers, un attendrissement profond les pacifia, les fit rire et plaisanter de nouveau. Elle-même, comme si cette bonne émotion l'avait calmée, cessa de souffrir, dans une de ces accalmies qui précèdent les grosses crises. Elle en vint à croire qu'elle s'était trompée peut-être. Aussi lui conseilla-t-elle, quand il aurait tout mis en ordre, de se rendre à son bureau, ainsi que d'habitude. 11 s'y refusa, il enverrait prévenir. Alors, pendant qu'il faisait sa toilette, après avoir rangé son lit, ils causèrent des dispositions à prendre. La bonne irait tout de suite chercher la garde, une femme du quartier, retenue depuis quinze jours. Mais, d'abord, elle habillerait les enfants, dont on commençait à en-
tendre le joyeux vacarme, dans la chambre voisine. Il était convenu que, le jour des couches, on mènerait les quatre diables passer la journée chez les Beauchêne, Canstance ayant dit, obligeamment, que son petit Maurice, ce jour-là, leur offrirait à déjeuner. Le gros ennui était que le docteur Boutan se trouvait, la veille au soir encore, près de madame Séguin, qui, depuis vingt-quatre heures, se débattait dans d'atroces souffrances, sans avoir pu être délivrée. Ainsi, la crainte des deux femmes se réalisait, elles accouchaient le même jour. Et quelle complication, si ce n'était pas fini chez les Séguin, si le docteur ne pouvait quitter la malheureuse Valentine, dont ils n'avaient pas eu de bonnes nouvelles, le soir, vers onze heures, quand ils s'étaient couchés!
— Je vais y aller, dit Mathieu. Je saurai bien où ils en sont, et je ramènerai Boutan.
Quand huit heures sonnèrent, tout se trouva organisé. La garde était déjà là, s'occupant, préparant les choses. Les enfants, habillés, attendaient qu'on les conduisît chez leur petit ami Maurice, de l'autre côté du jardin. Rose, après avoir embrassé sa mère, s'était mise à pleurer, sans pouvoir dire pourquoi, voulant rester; mais Biaise, Denis et Ambroise, les trois garçons, l'emmenèrent, en lui expliquant qu'elle était bête, qu'il fallait laisser maman aller au marché toute seule, si c'était ce jour-là qu'elle devait y acheter le petit frère, dont on leur avait annoncé la venue prochaine. Et ils recommençaient à jouer, à crier et à taper des pieds, dans le salo.i, lorsqu'il y eut un brusque coup de sonnette.
— C'est peut-être le docteur ! s'écria Mathieu, resté près de Marianne, et qui se hâta de descendre.
Mais, dans le vestibule, il se trouva en face de Morange et de sa fille Reine. D'abord, il ne put voir son visage, il ne s'étonna que d'une visite si matinale, tellement inattendue, qu'il ne songea pas à cacher sa surprise.
— Comment, c'est vous, mon cher ami?
La voix du comptable le frappa, changée, brisée, d'une terreur étranglée, qui lui donna un premier frisson.
— Oui, c'est moi... Je suis venu, j'ai besoin que vous me rendiez un service...
Et, comme il entendait les enfants, dans le salon, il y poussa sa fille Reine, souriante.
— Va, ma chérie, ne t'inquiète pas, joue avec tes petits amis. Je viendrai te reprendre. Embrasse-moi.
Quand il revint, après avoir fermé la porte, Mathieu lui vit le visage, un visage blême et décomposé, d'angoisse horrible, maintenant qu'il n'avait plus à se cacher de sa fille.
— Mon Dieu ! mon pauvre ami, qu'y a-t-il donc?
Un instant, il bégaya, renfonçant des sanglots, si tremblant, qu'il ne pouvait parler.
— Il y a que ma femme se meurt... Pas chez nous, autre part. Je vous raconterai tout... Alors, Reine croit qu'elle est en voyage, et je lui ai dit que j'étais obligé de la rejoindre. Je vous en supplie, vous allez me garder Reine, le temps nécessaire... Mais ce n'est pas tout, j'ai une voiture, je vous emmène, il faut absolument que vous veniez tout de suite avec moi.
Malgré sa pitié profonde, Mathieu eut un geste de refus.
— Oh! c'est impossible, pas aujourd'hui. Ma femme accouche.
Hébété, Morange le regarda un instant, comme si un nouveau désastre croulait sur lui. Puis, il fut pris d'un affreux tressaillement, un flot d'amertume l'empoisonnait et lui tordait la bouche.
— Ah! oui, c'est vrai, votre femme était enceinte, et elle accouche, oui, c'est bien naturel. Je comprends que vous voulez être là, pour l'heureux événement... Mais ça ne fait rien, mon ami, vous allez venir avec moi, je suis
certain que vous allez venir avec moi, parce que je suis trop malheureux, trop malheureux. Je vous assure que je ne retournerai pas seul où je vais vous mener, je ne puis plus, je n'en ai plus la force, il me faut quelqu'un, quelqu'un qui soit avec moi, oh! je vous en supplie, je vous en supplie!
Il y avait une telle épouvante, une telle détresse dans ces paroles tremblées, balbutiées, que Mathieu en fut remué jusqu'aux entrailles. Il sentait 1® pauvre homme, faible et tendre, à bout de courage, seul désormais, sans volonté, pareil à un enfant tombé à l'eau et qui se noie.
— Attendez, dit-il, je vais voir si je puis vous accompagner.
Vivement, il remonta conter à Marianne qu'il devait y avoir quelque terrible malheur chez les Morange, et que le comptable était en bas, le suppliant de venir un instant lui prêter aide et secours. Tout de suite, elle décida qu'il ne pouvait refuser, d'autant plus qu'elle ne souffrait pas pour le moment. Elle s'était peut-être trompée. Et elle eut une idée: puisque Morange avait une voiture, Mathieu pouvait d'abord passer chez les Séguin, prévenir le docteur Boutan et le lui envoyer, s'il était libre; ensuite, il irait plus tranquillement rendre à son ami le service que celui-ci lui demandait.
— Tu as raison, tu es une brave femme, dit Mathieu, qui la baisa de nouveau à pleine bouche. Je t'envoie Boutan et je reviens le plus tôt possible.
En bas, il entra dans le salon, embrassa les enfants à leur tour, et embrassa Reine aussi, qui semblait sans un soupçon, toute gaie à l'idée de ce déjeuner chez les Beauchêne, dont elle allait être. Il appela la bonne, voulut qu'elle emmenât immédiatement, sous ses yeux, ce petit monde. Après qu'il les eut, lui-même, fait sortir par le jardin, il les accompagna du regard, tant qu'ils n'eurent pas franchi le seuil de l'hôtel voisin.
Dans le vestibule, sans songer à revoir sa fille, Morange n'avait pas cessé de piétiner, de se dévorer d'anxiété et d'impatience.
— Vous y êtes? vous y êtes? répétait-il de son air hagard. Mon Dieu ! dépêchons-nous!
Puis, dans le fiacre, il tomba brisé, anéanti, les yeux clos, une main sur la face. Mathieu, avant de monter, lui avait demandé s'il pouvait passer par l'avenue d'Antin; et, sur sa réponse que c'était le chemin justement, il avait donné l'adresse des Séguin au cocher. Devant l'hôtel, il descendit, en s'excusant. Il sut par une femme de chambre que madame venait enfin d'être délivrée, mais que les choses ne semblaient pas finies ; et il se rassura pourtant, lorsque Boutan lui eut fait dire qu'avant une heure il serait près de madame Froment.
Comme il était remonté dans le fiacre, le cocher se pencha pour demander l'adresse.
— Cet homme vous demande l'adresse.
— L'adresse, l'adresse... Ah! oui, c'est vrai. Rue du Rocher, dans le bas, l'endroit où ça monte. Je ne sais pas le numéro. Il y a une boutique de charbonnier.
Mathieu comprit. Il avait vu, il savait. Déjà, lorsque Morange, à demi fou, était entré, disant que sa femme se mourait, il avait senti le froid du crime, dans le frisson qui lui passait sur la face. C'était chez la Rouche que se mourait Valérie,
Sans doute, Morange sentit la nécessité de l'aveu, de quelques explications du moins. Il sortit de son mutisme, sa fièvre d'agitation le reprit. Mais il ne put se résoudre d'abord à la rérité, il commença par essayer de mentir.
— Oui, Valérie était allée chez une sage-lemme, pour que celle-ci la visitât. Et, pendant l'examen, voilà qu'une perte s'est déclarée, si forte, qu'il a été impossible d'arrêter le sang.
— Vous n'avez donc pas fait appeler un médecin?
Cette question suffit à le décontenancer. Il chercha un instant, balbutia.
— Un médecin, sans doute... Un médecin l'aurait sauvée peut-être. Mais on m'a dit que tout serait inutile.
Et l'aveu finit par lui échapper dans un sanglot, dans une révolte de son atroce désespoir.
— On m'a tenu les bras, on m'a enfermé, on m'a empêché de courir chercher un médecin... Moi, j'aurais tout brisé, j'aurais sauté par la fenêtre, lorsque j'ai compris que ma pauvre femme était perdue, à voir ce sang qui coulait. Et si vous saviez ce qu'on m'a dit, que j'étais fou, que nous irions tous au bagne!... Valérie elle-même se fâchait contre moi. Les autres me mettaient la main sur la bouche, pour étouffer mes cris, en m'affirmant maintenant que ce n'était rien, qu'on allait arrêter ça... Ah ! les misérables, les misérables ! .
Il disait tout, il avouait la tringle de rideau, le fer ignoble et banal, dirigée pourtant par une main experte, mais qui devait s'être trouvée devant un organe descendu très bas, et qui l'avait perforé d'un coup trop vif. Une hémorragie s'était aussitôt produite, contre laquelle la sage-femme avait d'abord lutté vainement. Puis, vers dix heures, elle avait repris quelque espoir. Mais, à minuit, la patiente avait eu une brusque syncope.
— Imaginez-vous que nous étions là depuis sept heures du soir, cette femme ayant voulu que la chose se fît après la nuit tombée, disant qu'elle n'avait pas besoin d'y voir clair, qu'une bougie suffisait, et que cette heure l'arrangeait nfieux, pour toutes sortes de raisons... A deux heures du matin, j'étais encore dans cette chambre de malheur, où nous avions décidé que Valérie passerait cinq ou six jours, le temps de se remettre. Et elle n'avait pas repris connaissance, toujours en syncope, blanche, glacée, sans autre signe de vie qu'un petit souffle... Alors, que vouliez-vous que je fisse? A la maison, Reine devait
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6tre folle d'inquiétude, car je lui avais conté que je menais sa mère à la gare et que je serais de retour tout de suite. On m'a mis à la porte, on m'a dit que j'aurais peut-être une bonne surprise, en revenant ce matin; et je ne sais plus comment je suis rentré chez moi, et j'ai songé à vous pour m'aider, tellement je me suis senti incapable de retourner seul là dedans... Mon Dieu! mon Dieu! ma pauvre femme, dans quel état allons-nous la trouver? Maintenant, après s'être dévoré d'impatience, disant que le fiacre ne marchait pas, il était repris d'un frisson, à l'idée qu'il avançait, qu'il saurait bientôt. Il jetait sur les rues un regard d'anxiété croissante, il avait déjà sur les épaules le froid humide de la maison d'épouvante, comme s'il en eût senti l'approche.
— Ah ! mon ami, ne me condamnez pas. Si vous saviez ce que je souffre!
Mathieu, ne pouvant trouver une parole, se contenta de lui prendre la main, de la serrer, longuement, dans la sienne. Et cette preuve affectueuse de commisération, de pardon, toucha aux larmes le pauvre homme.
— Merci, merci!
Mais le fiacre s'arrêta, et Mathieu dit qu'il le gardait. D'ailleurs, Morange s'engouffrait dans la maison, il fallut que son compagnon se hâtât, pour le rejoindre. Ce fut d'abord, en quittant le gai soleil qui tiédissait la radieuse matinée, les demi-ténèbres de l'allée puante, aux murs lézardés et moisis. Puis, ce fut la cour verdâtre, pareille à un fond de citerne, et l'escalier gluant, empoisonné par les plombs, et la porte jaunâtre, que la crasse des mains avait noircie. Par les beaux temps, la maison suait plus encore son ignominie.
Au violent coup de sonnette, la petite bonne en tablier sale vint ouvrir. Mais, dès qu'elle eut reconnu le visiteur, et qu'elle le vit accompagné d'un ami, elle voulut les laisser tous deux dans l'étroite antichambre.
t02 LES QUATRE ÉVANGILES
— Monsieur, monsieur, attendez...
Et, comme Morange l'écartait brutalement:
— J'ai des ordres, monsieur, vous ne passerez pas. Laissez-moi prévenir madame.
Il ne discuta pas, ne prononça pas un mot, la jeta de côté d'un coup d'épaule, et passa. Mathieu le suivit, pendant que la bonne se ramassait en hâte, pour aller chercher la sage-femme.
Morange tourna dans le couloir, alla jusqu'au fond, jusqu'à la porte, qu'il connaissait. Il l'ouvrit, d'une main égarée, tâtonnante, tremblante. Cette fille qui s'était mise en travers, cette chambre gardée ainsi, l'avaient rendu fou. Et quelle chambre de terreur et d'horreur, quand ils y pénétrèrent! Elle s'éclairait sur la cour par Une étroite fenêtre poussiéreuse qui n'y laissait pénétrer qu'un faible jour de cave. Sous le plafond fumeux, entre les quatre murs dont l'humidité avait décollé des lambeaux du papier lie de vin, elle avait pour tout meuble une commode au marbre cassé, un guéridon branlant, deux chaises dépaillées à demi, une couchette en acajou peint, dont les joints gardaient des souillures de vermine. Et là, dans cette bassesse immonde, sur ce grabat encore tiré au milieu de la pièce, Valérie, toute froide, morte depuis six grandes heures, gisait. Sa tête adorable, d'une pâleur de cire, comme si tout le sang de son corps s'en était allé par la criminelle blessure, reposait! parmi le flot déroulé de ses cheveux bruns. Sa face ronde et fraîche, d'une amabilité si gaie, si enflammée d'un désir de luxe et de plaisirs, quand elle vivait, avait pris dans la mort une gravité terrible, un regret désespéré de tout ce qu'elle quittait si a-ffreusement. Le drap avait glissé, un peu de ses épaules apparaissait, ces épaules trop grasses déjà, mais d'une beauté dont son mari était fier, quand elle se décolletait. Une main, la droite, très pâle, très fine, comme allongée m par le néant où elle tombait, reposait sur le drap, au
bord du lit. Elle étail morte, et elle était seule, sans uno lime près d'elle, sans un cierge.
Béant, Morange regarda. Elle semblait dormir, les yeux pour toujours fermés. Mais il ne s'y trompa pas, il ne voyait plus le petit souffle, les lèvres étaient closes et toutes blanches. L'infamie de cette chambre, l'horreur froide de cette morte abandonnée ainsi, seule, telle qu'une assassinée, abattue au coin d'une borne, le frappait au cœur d'un tel coup, qu'il en restait stupide. Il lui prit la main, la sentit de glace, n'eut qu'un soupir rauque, qui lui montait des entrailles. Et il tomba sur les genoux, il appuya simplement la joue sur cette main de marbre, sans une parole, sans même un sanglot, comme s'il eût voulu se glacer à ce néant, entrer avec elle dans le froid de la mort. Et il ne bougea plus.
Mathieu était, lui aussi, demeuré immobile, terrifié de cette fin si rude, de cet écrasement, dans l'abjection où le misérable ménage était venu échouer. L'effrayant silence continuait, il finit par y entendre un léger bruit, comme l'approche d'une chatte prudente. Par la porte restée grande ouverte, c'était madame Rouche qui entrait, qui s'avançait de son air doux et tranquille, menue et discrète, dans son éternelle robe noire. Son grand nez fureteur se tourna tout de suite vers ce monsieur, dont elle se rappela la visite, le jour où il semblait avoir une dame à placer. Sans doute il ne l'inquiéta point, elle le jugea, garda le beau calme, où il était stupéfait de la voir. Elle semblait simplement pénétrée de commisération pour le pauvre mari, écroulé près de la morte. Son regard aimable disait : c Quel accident, quelle tristesse, comme nous sommes peu de chose devant les hasards fâcheux de la vie! » Puis, lorsque Mathieu voulut intervenir, relever et réconforter le malheureux, elle l'en empêcha, elle ohuchota :
— Non, non, laissez-le, ça lui fait du bien... Venez, monsieur, je désire vous parler.
Et elle l'emmena. Mais, dans le couloir, un ventde terreur passa, des cris sourds se firent entendre, un appel au loin retentit. Et, toujours sans s'émouvoir, elle ouvrit une porte, le poussa dans une pièce, en disant :
— Veuillez m'attendre là.
C'était le cabinet de la sage-femme, une étroite pièce, meublée de velours rouge usé, avec un petit bureau d'acajou, et dans laquelle une jeune femme en cheveux, une accouchée récente évidemment, tant elle était pâle encore, cousait d'une main nonchalante, allongée à demi au fond d'un grand fauteuil.
Lorsqu'elle leva les yeux, Mathieu eut l'étonnement de reconnaître Céleste, la femme de chambre de madame Séguin. Elle-même tressaillit, stupéfaite de la rencontre, si effarée de cette apparition inexplicable, que ce cri d'aveu lui échappa :
— Oh ! monsieur Froment!... Ne dites pas à madame que vous m'avez trouvée ici.
Il se souvint alors que, depuis trois semaines. Céleste avait obtenu de Valentine la permission d'aller passer quelques jours à Rougemont, son pays, près de sa mère mourante. Des lettres d'elle arrivaient régulièrement. Sa maîtresse lui avait même écrit, exigeant qu'elle fût là pour ses couches; mais la femme de chambre avait répondu que sa mère étant à toute extrémité, elle ne pouvait la quitter ainsi, attendant d'une heure à l'autre une mort, qui n'était d'ailleurs pas venue. Et il trouvait cette fille chez la Piouche, accouchée d'une semaine au plus.
— C'est vrai, monsieur, j'étais grosse. J'ai bien vu, un jour, que vous vous aperceviez de quelque chose. 11 n'y a que les hommes pour voir ça. Jamais madame n'a eu le moindre soupçon, tellement je m'arrangeais bien. Alors, n'est-ce pas ? ça m'ennuyait de perdre ma place, et j'ai dit que maman était malade : c'est une amie, la Couteau, qui reçoit les lettres, là-bas, et qui met mes réponses à la
poste... Sans doute, ce n'est pas beau de mentir, mais que voulez-vous que nous devenions, des pauvres filles comme nous, à qui des lâches et des parjures ont la saleté de faire des enfants?
Ce qu'elle ne disait pas, c'était qu'elle venait d'accoucher de son second, c'était aussi que la chose, cette fois, n'avait pas bien marché, comme pour le premier. L'année précédente, presque jour pour jour, la Rouche l'avait délivrée d'un mort-né, un des plus beaux mort-nés qu'elle eût réussis, avec ce tour de main heureux dont elle détenait la spécialité. Cette fois, bien qu'à sept mois à peine, l'enfant était né vivant, déjà solide. Pourtant, toutes les chances de mort semblaient assurées; mais la vie a de ces obstinations. Et, la règle de la maison interdisant l'infanticide, il avait fallu faire appel à la Couteau, qui était la suprême ressource, la fosse commune, dans ces cas fâcheux. Elle était venue chercher l'enfant pour l'emmener en nourrice, à Rougemont, dès le lendemain de sa naissance. Il devait être mort.
— Vous comprenez, monsieur, que je ne puis pas me dorloter comme une dame. Les médecins disent qu'il faut rester au moins vingt jours couchée, à se remettre. Moi, j'ai gardo le lit six jours, et je me suis levée aujourd'hui, de façon à reprendre des forces, pour rentrer dans ma place lundi. En attendant, vous voyez, je m'occupe, je raccommode un peu le linge de madame Rouche, qui est si bonne pour moi... C'est entendu, n'est-ce pas ? monsieur voudra bien me garder le secret.
Mathieu consentit d'un signe de tête. Il regardait cette fille de vingt-cinq ans à peine, sans beauté, avec sa longue tête chevaline, mais de chair fraîche, de dents éclatantes, et il la voyait aller ainsi de grossesse en grossesse, rejetant des mort-nés à la terre, des semences mal écloses que l'humidité pourrissait. Elle lui faisait horreur et pitié.
3v6 LES QUATRE ÉVANGILES
— Que monsieur m'excuse si je l'interroge... Est-ce que monsieur pourrait me dire si madame est accouchée, elle aussi?
Et, quand il eut répondu que madame Séguin devait être délivrée à présent, mais qu'elle avait souffert pendant près de quarante-huit heures :
— Ah ! ça ne m'étonne pas, madame est si délicate... Je suis contente tout de même. Merci, monsieur.
\ ce moment, madame Rouche entra, referma la porte sans bruit, de son air furtif. L'appartement, après les cris de terreur sourde qui l'avaient traversé, était retombé à un silence de mort. Elle vint s'asseoir devant son petit bureau, s'y accouda, l'air paisible et bienveillant toujours, après avoir très poliment prié Mathieu de bien vouloi-r prendre une chaise. D'un geste, elle avait dit à Céleste de rester là : c'était une amie, une confidente, une fille sûre, devant laquelle on pouvait parler.
— Monsieur, je n'ai pas même l'honneur de savoinvotre nom, mais j'ai compris tout de suite que j'avais affaire à un homme distingué et raisonnable, qui connaît la vie. Et c'est pourquoi j'ai voulu vous dire en particulier que le désespoir de votre ami m'inquiète un peu, oh ! pour lui simplement. Cette nuit, vous n'imaginez pas la crise de démence qu'il nous a fallu calmer. Je crains, si sa folie le reprend, qu'il ne se livre à des actes dont les dangereuses conséquences ne sauraient vous échapper. Certes, le coup qui le frappe est affreux, vous m'en voyez moi-même bouleversée, je n'ai pas pu fermer l'œil depuis ce malheur. Seulement, vous le comprenez bien, ce serait loin d'arranger les choses, s'il allait lui-même se mettre dans la peine, sous les plus grosses responsabilités, en criant son chagrin inutilement... Encore un coup, je vous jure que je songe plus à lui qu'à moi, parce que moi, oh! mon Dieu! je m'arrange toujours.
Mathieu comprenait très bien. On ne faisait pas mieux
sentir aux gens leur complicité, en leur laissant entendre que, s'ils étaient assez sots pour dénoncer le crime pai quelque imprudence de paroles, ils seraient les premiers poursuivis et condamnés.
— Il faut respecter l'effroyable douleur de mon pauvre ami, répondit-il froidement. Je n'aurai besoin de lui rien dire pour qu'il agisse selon la raison, car il a sûrement déjà fait toutes les parts, dans l'borrible attentat qui l'accable.
Il y eut un silence. Madame Rouche le regardait de son air tranquille, et un invincible sourire montait à ses lèvres minces.
— Je vois bien, monsieur, que vous me prenez pour une criminelle, une assassine... Ah! si vous aviez été là, lorsque ce pauvre monsieur est venu avec sa dame! Ils ont sangloté comme des enfants, ils se sont jetés à mes genoux, parce que d'abord je ne voulais pas. Et quels remerciements, quelles promesses d'éternelle reconnaissance, quand j'ai fini par consentir! Les choses ont mai tourné, une mauvaise conformation sans doute m'a trompée, à tel point qu'un grand malheur s'en est suivi. Est-ce que je ne suis pas la première désespérée et menacée? est-ce que vous croyez que je n'ai pas mon chagrin et mes craintes? Qu'ils restent chez eux, les maris et les femmes qui n'acceptent pas les risques, après avoir offert leuT fortune!
Elle s'animait, toute sa petite personne frémissait de conviction.
— Mais ce que j'ai fait, toutes les sages-femmes le font ! mais tous les médecins le font aussi! mais je défie bien une de nous de ne pas le faire, devant les confidences lamentables que nous recevons chaque jour!... Ah! monsieur, si je pouvais vous cacher dans ce cabinet, si vous entendiez les malheureuses qui s'y présentent, vos idées changeraient. Une pauvre petite commerçante me
208 LES QOÀTRE EVANGILES
tombe ici, à moitié morte, blessée au ventre par un coup de pied de son mari, pleurant à chaudes larmes, disant qu'elle ne voulait pas d'enfant : croyez-vous que j'aie eu raison de la faire avorter, celle-là? L'autre semaine, c'était une fille de ferme, grosse de six mois, arrivant i pied de la Beauce, chassée de partout, poursuivie à coups de pierres par les enfants, réduite à coucher dans les meules et à voler la pâtée des chiens : ne pensez-vous pas que c'était aussi une charité de la délivrer tout de suite, pour qu'elle ne traînât pas plus longtemps son misérable fruit. Et toutes celles que la province m'envoie, qui n'ont qu'un saut à faire de la gare Saint-Lazare ici, des bourgeoises, des ouvrières, me jurant qu'elles tueront leur enfant, si je ne les en débarrasse pas! Et toutes celles de Paris qui n'ont également que cette menace à la bouche, beaucoup de pauvres filles, mais aussi beaucoup de dames riches, heureuses, respectées! Toutes, toutes, entendezvous ! sont résolues aux pires extrémités, à risquer de s'empoisonner avec des drogues, à se laisser tomber dans un escalier pour attraper quelque mauvais coup libérateur, à s'accoucher elles-mêmes, guettant l'enfant, l'étouffant ou le portant à la rue. Alors, quoi? que voulez-vous que je fasse? Croyez-vous qu'on ne trouve déjà pas assez de petits cadavres dans les égouts et dans les fosses d'aisances? Est-ce que, si nous refusions, le nombre des infanticides ne doublerait pas? Est-ce que, sans même tenir compte de l'aide charitable que nous leur apportons, à ces tristes femmes, il n'y a pas là un dérivatif nécessaire, une besogne préventive de prudence sociale qui évite bien des drames et des crimes?... Moi, monsieur, quand je suis devant un homme intelligent tel que vous, je ne cache pas ma façon de voir, qui est très nette. Il y a trois degrés. S'arranger pour que la femme accouche d'un mort-né, ce que je considère comme absolument licite, car la femme, dans son libre-arbitre, a bien le droit,
n'est-ce pas? de donner ou de ne pas donner la vie. Ensuite, l'avortement, qui, déjà, est à mes yeux une manœuvre fâcheuse, d'un droit discutable, auquel il ne faut consentir que dans des cas particuliers, sans parler des dangers qu'il peutoffrir.Enlin, l'infanticide, un crime véritable, que je réprouve totalement... Vous entendez, monsieur, je vous jure que jamais un enfant, né vivant, n'a été tué chez moi. La mère ou la nourrice en font après ce qu'elles veulent, je n'ai pas à m'ea préoccuper.
Elle triomphait, elle jurait sur son honneur, la main haute, voyant dans le silence frissonnant de Mathieu l'acquiescement accablé d'un homme qui ne trouvait rien à répondre. Et, comme il faisait un geste pour échapper à cet enfer, elle reprit vivement :
— Encore un mot, monsieur... Un exemple, tenez! Dans la maison d'en face, chez un très riche banquier, il y avait, au commencement de l'hiver, une petite bonne blonde, oh! charmante, une merveille. La voilà grosse, naturellement, et elle vient me voir, mais trop tard pour que j'ose intervenir selon mes principes. Puis, je trouvais que cette petite logeait vraiment trop près de chez moi, ce qui est dangereux, à cause des commérages... Deux mois se passent. Un matin, dès six heures, la cuisinière de la même maison accourt me chercher, me fait passer discrètement par l'escalier de service, pour monter au sixième, à la chambre qu'elle occupait avec la petite bonne blonde. Et qu'est-ce que je trouve dans l'un des deux lits? la malheureuse petite les jambes ouvertes, au milieu d'une mare de sang, les mains tordues, crispées encore autour du cou de l'enfant qu'elles avaient étranglé au passage, à peine sorti; et morte elle-même, monsieur, morte d'une hémorragie effroyable, dont le flot avait percé le matelas et le sommier, pour couler jusqu'à terre. Mais l'extraordinaire, c'était que l'autre, la cuisinière, endormie à deux mètres au plus de distance, n'avait
absolument rien entendu, pas un cri, pas un souffle. Elle ne venait de s'apercevoir de la chose qu'en se réveillant... La voyez-vous, la pauvre enfant, renfonçant sa douleur, ravalant ses cris, attendant l'enfant pour l'étouffer, de ses deux mains fiévreuses? puis, la voyez-vous, saiis force après ce dernier effort, laissant couler tout le sang de ses veines, s'endormant à son tour dans la mort avec le petit être, que ses deux mains raidies n'avaient pas lâché? Naturellement, j'ai dit à la cuisinière que ça ne me regardait pas, et je l'ai envoyée chercher^un médecin, afin qu'il constatât le décès... Mais vous me croirez si vous voulez, monsieur, je ne suis pas remise de cette aventure. Oui, c'est un vrai remords pour moi d'avoir repoussé cette fille. Et je vous le demande encore, je l'aurais fait avorter, celle-là, est-ce que vous me jetteriez la pierre, est-ce que je n'aurais pas fait en somme une bonne action?
— Ah ! pour sûr! cria Céleste, qui avait suivi passionnément l'histoire.
Mathieu avait senti son cœur se rompre. Le dernier degré de l'horreur était franchi, il ne pouvait descendre plus bas. C'était bien l'enfer suprême de la maternité. Il se rappelait ce qu'il avait vu chez madame Bourdieu, la maternité coupable et clandestine, les servantes séduites, les épouses adultères, les filles incestueuses venant accoucher en secret, sans nom, de tristes êtres ignorés qui tombaient à l'inconnu. Puis, ici, chez la Rouche, c'était le crime hypocrite, le fœtus étouffé avant d'être, ne naissant que mort, ou par la violence expulsé, encore incomplet, expirant au premier souffle d'air. Puis, ailleurs, partout, c'était l'infanticide, le meurtre avoué, l'enfant né viable étranglé, coupé en morceaux parfois, plié dans un journal, oublié sous une porte. Le chiffre des mariages n'avait pas décru, la natalité avait baissé d'un quart, et tous les égouts de la grande ville roulaient
des petits cadavres. Dans ces bas-fonds de la déchéance humaine, il sentait maintenant l'obscure infamie, le veni de tant de drames, de tant d'assassinats cachés, lui passer sur la face. Et l'épouvante, c'était que cette femme, cette basse et lâche assassine parlait haut, semblait convaincue de sa mission, lui disait des vérités qui le bouleversaient. La maternité ne tombait à cette folie meurtriùre que par l'abomination sociale, la perversion de l'amour, l'iniquité des lois. On salissait le divin désir, la flamme immortelle de la vie, «î JJ n'était plus que le rut qui engrosse au hasard les icmelles qui passent. Le tressaillement des mères, au premier coup de l'enfant, devenait un frisson de terreur, la crainte de mettre au jour le fruit redouté d'un malentendu, le besoin de le détruire dans son germe, comme une herbe mauvaise dont on ne veut pas. Un cri d'égoisme montait, plus d'enfant, rien qui vienne détruire les calculs d'argent ou d'ambition ! Mort à la vie de demain, pourvu que la jouissance d'aujourd'hui soit! Toute la société agonisante le poussait, ce cri sacrilège, qui annonçait la fin prochaine de la nation. Et Mathieu, qui avait senti Paris si mal ensemencé, neuf mois plus tôt, le soir où il s'était vu luimême sur le point de céder à la folie libertine de la fraude, constatait maintenant de quelles mains méchantes et coupables on le moissonnait. Certes, beaucoup de grains s'y trouvaient perdus, jetés au pavé banal, desséchés, brûlés; et que de déchet, pendant la culture, que d'épis an y faisait couler, par la brutalité, par la misère ! Mais ce n'était rien encore, des mains féroces continuaient l'œuvre de gaspillage, lorsque la récolte arrivait. Paris mal ensemencé, mal moissonné, telle était l'œuvre diabolique d'avortement volontaire, toutes les puissances de mort luttant contre la vie, en face de l'impassible nature qui crée la prodigalité infinie des germes, pour l'infinie moisson de vérité et de justice.
m LES QUATRE EVANGILES
Alors, Mathieu se leva, en disant :
— Je vous répète, madame, que je n'ai pas à savoir ce qui a pu se faire ici. Mais la présence de cette morte n'y est-elle pas le plus grave des dangers?
Madame Rouche eut son mince sourire.
— Oui, la surveillance est assez sévère. Heureusement, on a des amis un peu partout. J'ai envoyé déclarer le décès, le médecin va venir et ne constatera qu'un accident de fausse couche.
Elle aussi s'était levée, de nouveau douce et discrète, l'air apitoyé par les vilaines choses qui se passaient sur cette terre. Et elle prit un air de modestie offensée, elle eut un geste amical pour lui fermer la bouche, lorsque Céleste s'écria :
— Allez, monsieur, c'est bien vrai, tout ce qu'elle vous a dit. Il n'y a pas de meilleure femme au monde, on se ferait hacher pour elle... Bonsoir, monsieur, souvenezvous de votre promesse.
Avant de partir, Mathieu voulut revoir Morange, tâcher même de l'arracher de là, s'il pouvait. Il le trouva sans larmes, assis près de sa femme morte, dans un anéantissement où sa douleur sombrait. Aux premiers mots, le malheureux l'arrêta, d'une voix très basse, lointaine, comme s'il craignait de troubler celle qui dormait pour toujours.
— Non, mon ami, non, ne me dites rien, ce que vous avez à me dire est inutile... Je sais quel est mon crime, jamais je ne me pardonnerai. Si elle est là, c'est que j'ai consenti. Je l'adorais pourtant, je n'ai jamais voulu que son bonheur, toute ma faiblesse est de l'avoir trop aimée. N'importe, j'étais l'homme, j'aurais dû, quand elle est devenue folle, me montrer raisonnable, lui faire entendre que nous allions commettre là un meurtre dont nous serions certainement punis... Elle, mon Dieu! comme je la comprends, comme je l'excuse, la chère et douloureuse
créature I Moi, c'est fini, je suis un misérable, je me fais horreur.
Toute sa médiocrité, toute sa tendresse sanglotait dans cet aveu de sa faiblesse. Il continua, sans que sa voix se ranimât, s'élevât davantage, de son être brisé, à jamais vide maintenant.
— Elle voulait être gaie, riche, heureuse. C'était si légitime, elle si intelligente et si belle! Je n'avais qu'une joie, contenter ses goûts, réaliser ses ambitions... Vous connaissez notre nouvel appartement, nous y avions dépensé beaucoup trop. Puis, est venue cette histoire du Crédit National, l'espoir enfin d'une prompte fortune. Alors, quand je l'ai vue folle, à l'idée de m'embarrasser d'un second enfant, je suis devenu fou comme elle, j'ai fini par croire que l'unique salut était de supprimer le pauvre petit... Et elle est là, mon Dieu ! Et vous savez, c'était un garçon, nous qui en avions tant désiré un, qui n'avons agi que dans la certitude d'une fille, de crainte d'avoir à la doter! Et le petit n'est plus, et elle n'est plus, c'est moi qui les ai tués. Je n'ai pas voulu que l'enfant vive, et l'enfanta emporté la mère.
Cette voix sans larmes, sans violence, pareille à un glas lointain, déchirait Mathieu. II cherchait en vain des consolations, il parla de Reine.
— Ah! oui, vous avez raison. Reine, je l'aime beaucoup. Elle ressemble beaucoup à sa mère... Vous allez .me la garder chez vous jusqu'à demain, n'est-ce pas? Ne lui dites rien, laissez-la jouer, je lui apprendrai moimême le malheur... Et je vous en supplie, ne me tourmentez pas, ne m'emmenez pas d'ici. Je vous prometsd'être très sage, je vais rester là, tranquillement, à la veiller. On ne m'entendra même pas, je ne gênerai personne.
Puis, sa voix s'embarrassa, s'étrangla davantage, il ne bégaya plus que des phrases confuses, dans le rêve de sa fie écroulée.
Iti LES QUATRE ÉVANGILES
— Elle qui aimait tant l'existence, partie tout d'un coup, si afTreusement... Hiter, à cette heure, elle marchait, elle parlait, je la sentais contre moi, je voulais lui acheter un chapeau qu'elle avait vu... Mon Dieu! puisque j'en étais, pourquoi ne m'a-t-elle pas emmené avec l'enfant?
Mathieu dut se décider à le quitter, en le voyant si écrasé, si calme. Il descendit, sauta dans le fiacre qui l'avait attendu. Ah! quel soulagement de revoir les rues ensoleillées, vivantes de foule, de respirer l'air vif, qui entrait par les deux portières grandes ouvertes ! Au sortir de ces ténèbres immondes, il respirait à pleins poumons le vaste ciel resplendissant de saine allégresse. Et l'image de Marianne qu'il avait hâte de rejoindre, s'était dressée devant lui, comme la promesse consolante d'une prochaine victoire de la vie, d'un rachat compensateur de toutes les hontes et de toutes les iniquités. La chère femme! elle était donc la bien portante, la vaillante, que tenait debout l'éternel espoir! elle allait donc, même dans la douleur, faire triompher l'amour, élargir l'œuvre de fécondité, travailler à l'expansion, i l'effort de demain! Et la lenteur du fiacre le désespérait, il brûlait de se retrouver dans la petite maison claire et sentant bon, pour assister au poème de vie, i cette fête auguste de la venue d'un nouvel être, tant de souffrance et tant de joie, l'éternel cantique humain!
En arrivant, ce fut cette gaieté claire de la petite maison qui le surprit. Le soleil y luisait de toutes parts. Il y avait sur le palier un bouquet de roses, qu'on venait d'enlever de la chambré de l'accouchée, et qui embaumait l'escalier. Puis, dès qu'il pénétra dans la chambre, il fut attendri par un luxe de linge blanc, toute une neige de linge, qui foisonnait sur les meubles ensoleillés. Une fenêtre, à demi ouverte, laissait entrer le printemps précoce.
Hais, tout de suite, il remarqua que la garde était seule.
— Comment! le docteur Boutan n'est pas encore là?
— Non, monsieur, il n'est venu personne... Madame souffre beaucoup.
iMalhieu s'était approché de Marianne, qui, très pâle, les yeux fermés, semblait en effet dans les affres des grandes douleurs. Il s'emporta, raconta qu'il y avait deux heures bientôt que le docteur lui avait promis d'accourir tout de suite.
— Et moi, ma chérie, qui te laisse si longtemps seule! Je croyais que tu l'avais auprès de loi... Madame Séguin était délivrée, il devrait être ici.
Lontement, Marianne avait ouvert les yeux, s'était efforcée de sourire. Mais elle ne put parler immédiatement, elle finit par dire doucement, d'une voix entrecoupée :
— Pourquoi te mets-tu en colère ? S'il ne vient pas, c'est qu'il y a eu quelque complication... D'ailleurs, que me ferait-il ? Il faut attendre.
Et une telle crise lui coupa la parole, que tout son corps en fut secoué, soulevé, tandis que des plaintes profondes lui échappaient. De grosses larmes ruisselèrent sur ses joues.
— Oh 1 chérie, chérie, murmura Mathieu, pleurant lui aussi, est-ce possible que tu souffres à ce point! Moi qui espérais que tout se passerait si bien !... La dernière fois, tu n'as pas eu de pareilles douleurs.
Elle se calmait, elle retrouva son bon sourire.
— La dernière fois, j'ai bien cru qu'il ne resterait pas grand'chose de mon pauvre ventre. Tu ne te souviens plus. Va, c'est toujours la même chose, il faut payer durement sa joie. Mais ne t'inquiète pas, tu sais que je suis si heureuse de tout accepter... Mets-toi là, près de moi, et ne parle plus. Le moindre ébranlement aggrave les crises.
tl6 LES QUATRE ÉVANGILES
Alors, doucement, tendrement, il s'agenouilla, prit sa main au bord du lit, appuya la joue contre ce peu qu'il tenait de sa chair nue, comme pour entrer tout entier en elle et se mettre ainsi de sa souffrance. Un brusque souvenir lui revint, il se rappela que c'était là le geste de Morange, posant, d'une même caresse, sajoue brûlante contre la main glacée de Valérie morte. Dans la vie, dans la mort, le même lien se nouait. Mais toute la fièvre du malheureux n'avait pu réchauffer cette main de marbre, tandis que lui, au contraire, sentait bien qu'il prenait par ce contact, à sa femme en pénible labeur, une petite part de la souffrance dont elle frémissait. Il souffrait avec elle, il entendait jusqu'aux moindres ondes de douleur dont elle était traversée, il la soulageait dans l'œuvre commune de vie, à l'heure d'angoisse où toute joie humaine se paye. Cette communauté de l'œuvre, ne l'avait-il pas voulue, dès le soir où, cédant à l'éternel désir, tous deux s'étaient unis, en une flamme de volupté féconde? Dès lors, elle était devenue sienne davantage, il s'était senti davantage en elle, s'identifiant plus étroitement l'un à Vautre, à mesure que la grossesse montante, dans le flot vivant qui les confondait, la faisait peu à peu pleine de lui. Les soins dont il l'avait ensuite entourée, sa tendresse à veiller en serviteur toujours présent, son culte à lui éviter les moindres peines, à lui donner la joie du jour qui se lève, l'espérance du jour qui suivra, n'étaient à ses yeux que sa part trop petite de nécessaire besogne, pour mener à bien leur commun enfantement. Quand on est un père honnête homme, quand on désire que l'enfant soit solide et beau, il faut aimer la mère enceinte comme on a aimé l'épouse amoureuse, le soir de la conception, d'une ardeur sacrée, d'une passion infinie, jusqu'à s'absorber, à disparaître en elle. Et son unique regret, maintenant qu'il la voyait souffrir à ce point, était de ne pouvoir être là, près d'elle, qu'un soulagement et
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qu'un réconfort, au lieu d'avoir sa moitié de peint, comme il avait eu sa moitié de bonheur.
Ce fut pour Mathieu une longue détresse. Des minutes s'écoulèrent, puis une heure, puis deux heures. Le docteur Boutan n'arrivait toujours pas. La servante, qu'on avait envoyée chez les Séguin, était revenue dire que le docteur la suivait. Et l'attente recommença. Marianne avait forcé Mathieu à s'asseoir, en laissant sa main entre les siennes. Tous les deux, pâles du même tourment, se taisaient, n'échangeaient que de rares paroles d'inquiétude tendre. Ils connaissaient ensemble la grande et bonne souffrance, celle dont l'effort fait de la vie, dans le mystère qui veut que toute création soit douloureuse. Et cette douleur achevait de les confondre, les exaltait en une telle beauté d'amour, que rien de triste n'émanait d'eux, et que la chambre, au contraire, resplendissant de leur passion, chantait déjà le triomphe.
Il y eut un coup de sonnette, Mathieu frémissant sa hâta de descendre. Et, quand il trouva le docteur Boutan en bas de l'escalier :
— Ah! docteur, docteur...
— Ne me faites pas de reproches, mon cher ami. Vous ne vous imaginez pas les transes par lesquelles je viens de passer. Cette pauvre petite femme a failli me rester deux ou trois fois entre les mains. Enfin, elle était délivrée, lorsqu'une attaque d'éclampsie a manqué sa produire. C'était ce que je redoutais depuis le commencement... Dieu merci ! je la crois hors d'affaire.
Puis, comme il se débarrassait de son chapeau et da son paletot, dans la salle â manger :
— Aussi comment voulez-vous qu'une femme ait da bonnes couches, lorsque, jusqu'au sixième mois, elle se serre à étouffer, va dans le monde, au théâtre, partout, buvant et mangeant n'importe quoi, sans précaution aucune ! Ajoutez que celle-là est d'une nervosité inquiétanta
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et qu'elle a de gros ennuis dans son ménage. On y resterait à moins... Mais tout cela ne vous intéresse pas. Voyons notre allaire.
En haut, quand il entra, carré des épaules, avec sa bonne figure colorée, aux yeux vifs, au fin sourire, Marianne l'accueillit du même reproche.
— Oh! docteur, docteur...
— Me voilà, chère madame. Je vous jure bien que je n'ai pas pu venir plus tôt. D'ailleurs, je vous avoue que ;e n'avais aucune crainte sur votre compte, tant je v(!us sais courageuse et solide.
— Mais je souffre horriblement, docteur.
— Tant mieux! c'est ce qu'il faut. Ça va être tout de suite fini, si vous avez de bonnes coliques bien franches.
Et il riait, et il était gai, la plaisantant, lui disant qu'elle devait pourtant commencer à en prendre l'habitude, de ces bobos-là. Quatre ou cinq heures de souffrance, qu'est-ce que c'était, lorsque les choses marchaient bien, naturellement, sans la moindre inquiétude sérieuse? Puis, lorsqu'il eut passé un grand tablier blanc et qu'il se fut livré à un examen attentif de la patiente, il se récria d'admiration.
— C'est merveilleux, jamais je n'ai vu une présentation si favorable. Avant une heure,nous aurons le cher petit... Âh ! ça fait plaisir, voilà de la belle ouvrage, comme disent les braves femmes!
Vivement, aidé de la garde, il préparait tout, les linges et le reste. Il accueillait d'une bonne parole chaque plainte de Marianne, lui répétait de se laisser franchement souffrir, de pousser ferme, pour hâter le travail. Puis, pendant une accalmie, comme elle songeait à demander des nouvelles de madame Séguin, il se contenta de répondre qu'elle avait une fille, ce qui venait d'aggraver le désespoir du mari. Et, de même, Mathieu,
FÉCONDITÉ îl»
questionné par elle sur sa visite chez les Morange, dit simplement que Valérie était très malade. Pourquoi l'auraient-ils attristée dans sa lutte, en lui apportant tous ces deuils du dehors? Les dernières douleurs commençaient, si aiguës, qu'elles lui arrachaient de grands cris réguliers, pareils à la clameur des bûcherons, qui, dans leurs efforts, fendent les chênes. Elle renversait la tête, les yeux fermés, elle était tout entière jetée en avant, à chaque poussée violente des muscles, dont on voyait tressaillir le ventre nu, le ventre sacré, qui s'ouvrait comme la terre sous le germe, pour donner la vie. Alors, Mathieu, éperdu, ne put restei: en place. Cette plainte continue le brisait lui-même, il sentait ses membres s'écarteler, dans cet arrachement. Il s'éloignait du lit, revenait se pencher sur cette chère tête torturée, dont les yeux clos laissaient couler des larmes; et il les baisait dévotement, ces pauvres yeux ruisselants, et il les buvait, ces larmes.
— Mon cher, finit par dire le docteur, vous devriet TOUS en aller, vous me gênez beaucoup.
Justement, la bonne montait dire que monsieur Beauchêne était en bas, demandant des nouvelles. Et Mathieu, se sentant gagné par les sanglots, éperdu, descendit un instant.
- Eh bien! mon ami, où en êtes-vous? Constance n'envoie pour savoir... Est-ce fait?
- Non, non, pas encore, reprit le pauvre mari tout Ternissant.
L'autre se mit à rire, de l'air d'un homme heureux de le plus passer par ces grosses émotions. Il n'avait pas teint son cigare, la mine superbe toujours, content de ivre.
— Et puis, je voulais vous dire que vos trois enfants e s'ennuyaient pas. Ah! les gaillards! ils ont déjeuné )mme des loups, et maintenant, ils sautent, ils crient!
Je ne sais pas comment vous pouvez vivre au milieu d'un sabbat pareil... Avec ça, nous avons envoyé chercher les deux petits Séguin, chez la tante où la maman les avait mis pour accoucher tranquillement. Ils sont donc de la partie, mais ceux-là sont un peu endormis, ils ont peur de se salir... Avec le nôtre, et cette grande fille de Reine, qui a l'air d'une femme déjà, ça nous en fait donc sept. Et c'est beaucoup, pour des gens qui s'entêtent à n'en avoir qu'un.
Cette plaisanterie redoubla son rire de bon vivant qui avait, lui aussi, plantureusement déjeuné. Mais le nom de Reine donna froid au cœur de Mathieu. Il revoyait, làbas, sur le grabat immonde, Valérie morte, tandis que, près d'elle, écrasé, Morange veillait.
— Et elle joue aussi, cette grande fille? demandat-il.
— Oh ! comme une perdue. Elle joue à la maman avec les autres. Seulement, elle ne veut pas avoir plus d'un bébé. Les cinq qui restent, ce sont des petits domestiques... Quelle femme délicieuse elle fera, dans trois ou quatre ans!
Il s'arrêta, souffla, cessa de s'égayer un moment.
— Le malheur est que notre Maurice a été repris ce matin par les jambes. Il grandit tant, ce garçon, il devient si fort!... Sa mère a dû l'installer sur un canapé, au milieu des six autres, et vous comprenez que ça lui gonfle un peu le cœur, de ne pouvoir sauter et crier comme eux. Pauvre petit bougre !
Ses yeux vacillèrent, un nuage assombrit un instant sa face. Peut-être sentait-il passer à son tour ce souffle froid, venu du mystère, qui avait, un soir, glacé Constance d'un frisson, devant son fils pris de syncope. Déjà, il sortait de cette ombre ; et, comme si, dans sa rêverie, un rapprochement inconscient s'était fait, il se réveilla pour demander gaiement :
— Et, à propos, dites donc, la belle blonde, là-bas, pas encore ?
Mathieu s'étonna, puis finit par comprendre qu'il lui demandait si Norine n'était pas accouchée.
— Pas encore, pas avant uï» grand mois, vous le savez bien.
— Moi! je ne sais rien du tout, et ma question est stupide en effet, car je ne veux rien savoir... Quand vous aurez tout payé, répétez-le lui de ma part : ni elle, ni l'enfant surtout, rien n'existe pour moi.
A cet instant, la voix de la garde retentit en haut de l'escalier.
— Monsieur, monsieur, venez vite.
Et Beauchêne lui-même le pressa de monter.
— Allez, allez, mon ami. Je vais attendre un peu, pour savoir si j'ai une petite cousine ou un petit cousin.
En entrant dans la chambre, Mathieu fut ébloui. Par la fenêtre, dont les rideaux étaient largement relevés, une telle gerbe épandue de soleil entrait, qu'on aurait dit un astre de glorieux accueil. Et il vit le docteur, en tablier blanc, qui, de ses mains d'opérateur sacré, aidait la venue de l'enfant, au seuil de la vie. Et il entendit Marianne, sa Marianne aimée, adorée, pousser un grand cri, le cri suprême des mères, le cri de toute vie nouvelle, éperdu de douleur, de joie et d'espérance, auquel répondit presque au même instant le vagissement clair du nouveau-né, saluant la lumière du jour. C'était fait, un être encore continuait les êtres, dans la flamme radieuse du soleil.
— C'est un garçon, dit le docteur.
Déjà Mathieu s'était penché, près de Marianne, et il les baisait de nouveau, en un élan de tendresse, de gratitude infinie, ses beaux yeux restés pleins de larmes. Mais, sous les pleurs, elle souriait maintenant, elle avait une allégresse d'aurore, si heureuse, encore toute frissonnante de souffrance.
— Oh ! chère, chère femme, comme tu as été bonne et brave, et que je t'aime!
— Oui, oui, je suis bien heureuse, c'est moi qui vais t'aimer davantage, de tout cet amour dont tu m'as comblée !
' Le docteur Boutan intervint, lui défendit de dire un seul mot. Et il se récriait sur la beauté de l'enfant, plaisantant, répétant, dans sa passion des familles nombreuses, qu'il n'y a rien de tel pour faire des enfants superbes, que d'en faire le plus souvent qu'on peut. Quand le père et la mère s'adorent, qu'ils ne se livrent pas à des horreurs qui dupent la nature, qu'ils vivent sainement, honnêtement, en dehors des mœurs imbéciles du monde, comment voulez-vous qu'ils ne réussissent pas à merveille les enfants dont ils soignent la fabrication avec tant d'amour? Et il riait en brave homme.
Mais Mathieu s'était précipité hors de la chambre, pour crier à travers l'escalier :
— C'est un garçon !
— Bon ! répondit d'en bas la voix goguenarde de Beauchêne, ça vous en fait quatre, sans compter une fille. Toutes mes félicitations... Je cours donner la nouvelle à Constance.
Ah ! cette chambre de combat et de victoire, dans laquelle Mathieu rentra, comme dans une gloire triomphale ! Elle restait frémissante de la souffrance passée, mais quelle souffrance sainte, cette souffrance de la vie en éternelle besogne ! et de quel espoir sans fin, ouvrant l'avenir, l'emplissaient maintenant la joie délicieuse, l'orgueil vainqueur d'avoir enfanté ! La mort avait beau faire son œuvre nécessaire, le champ mal ensemencé, mal cultivé, avait beau être éclairci par le déchet des germes, toujours la moisson pousserait plus drue, grâce à la prodigalité divine des amants, qu'embrasait le désir, créateur du monde. Et la compensation était sans cesse
FÉCONDITË nS
prochaine, la vie jaillissait de parloul en rejets vigoureux, pullulait d'un côté, lorsque la faux avait passé d« l'autre, éclatait à cette heure, ici, dans cette chambre de bonté, de gaieté si tendres, comme pour racheter d'autres grossesses coupables et clandestines, d'autres couches affreuses et criminelles. Un seul être qui naissait, ce pauvre être nu, au faible cri d'oiseau frileux, c'était l'immense trésor de vie accru, c'était l'éternité assurée. Et, de même que, le soir de la conception, toute l'ardente nuit de printemps, avec son odeur, était entrée pour que la nature entière fût de l'étreinte féconde, de même aujourd'hui, à l'heure de la naissance, tout l'ardent soleil flambait là, faisant de la vie, chantant U poème de l'éternelle vie par l'éternel amour.