‹ FéconditeChapitre 4 sur 8 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

— Je te dis que je n'ai pas besoin de Zoé, pour lui faire prendre son bain! criait Mathieu, qui se fâchait. Reste dans ton lit, repose-toi.

— Mais, répondait Marianne, il faut bien que la bonne le prépare la baignoire et t'apporte l'eau chaude.

Elle riait, l'air amusé de la querelle, et lui-même finit par rire.

Depuis l'avant-veille, ils étaient venus se réinstaller dans le petit pavillon qu'ils avaient loué aux Séguin, à la lisière des bois, près de Janville. Leur hâte même était telle de se retrouver aux champs, que Marianne avait commis l'imprudence, malgré le docteur, de s'y faire transporter quinze jours après ses couches. Mais un printemps précoce ensoleillait si tendrement ce mois de mars, qu'elle n'était qu'un peu brisée par le voyage. Aussi, le surlendemain, un dimanche, Mathieu, qui, n'allant pas à son bureau, se faisait une fête de -plisser la journée près d'elle, venait-il d'exiger qu'elle se lèverait seulement vers midi, pour le déjeuner.

— Voyons, répéta-t-il, je puis bien m'occuper un peu de l'enfant, pendant que tu te reposes. Tu l'as assez sur les bras du matin au soir. Et puis, si tu savais quel plaisir J'ai à revivre ici avec toi, avec le cher petit, dans cette chambre!

Il s'approcha pour la baiser doucement, elle lui rendit son baiser, en riant de nouveau. C'était vrai que tous deux s'y retrouvaient dans l'enchantement. N'élait-ce pas la chambre où ils s'étaient aimés, la saison dernière, où ils avaient eu la nuit heureuse, la nuit féconde? Le printemps hâtif la dorait d'une allégresse, toute tiède, grande ouverte sur le vaste ciel, sur la campagne renaissante, frémissante de sève. Et comme elle leur paraissait vivante et gaie, pleine encore de leur souvenir d'amour, maintenant que l'enfant y fleurissait près d'eux !

Marianne se pencha sur le berceau, qui était à côté d'elle, au bord du lit même.

— C'est que monsieur Gervais dort à poings fermés. Regarde-le donc! Tu ne vas pas avoir le cœur de le réveiller.

Alors, tous deux restèrent un instant à le regarder dormir. Elle avait pris son mari au cou, elle s'abandonnait contre lui, leurs chevelures mêlées, leurs haleines confondues, riant d'aise au-dessus de ce berceau, dans lequel reposait la frêle créature. C'était un bel enfant, déjà blanc et rose; mais il fallait être le père et la mère pour s'occuper ainsi de ce balbutiement, de cette ébauche, à peine finie, où vacillaient les formes. Puis, comme il ouvrait ses yeux, sans regard encore, restés pleins du mystère d'où il venait, ils se récrièrent d'émotion.

— Tu sais qu'il m'a vue !

— Certainement. Et moi aussi, il m'a regardé, il a tourné la tête.

— Oh! le chérubin!

Ce n'était qu'une illusion. Mais cette chère petite

ure, encore si molle, si muette, leur disait tant de

oses, que personne n'aurait entendues! Ils s'y retrou-

ient comme fondus ensemble, ils y découvraient des

jssemblances extraordinaires, qui leur faisaient agiter

pendant des heures, des journéos, la question de savoir

auquel des deux il ressemblait le plus. Chacun d'eux,

d'ailleurs, s'entêtait, déclarait qu'il était tout le portrait

de l'autre.

Naturellement, dès qu'il eut les yeux ouverts, monsieur Gervais se mit à pousser des cris perçants. Mais Marianne était impitoyable : le bain avant tout, et la tétée ensuite. Zoé monta un broc d'eau chaude, puis prépara la petite baignoire, devant la fenêtre, au soleil. Et ce fut Mathieu qui s'obstina, baigna l'enfant, le lava pendant trois minutes, à l'aide d'une éponge fine, tandis que Marianne, de son lit, dirigeait l'opération, en plaisantant la délicatesse exagérée qu'il y mettait, comme s'il avait tenu quelque dieu naissant, fragile et sacré, que ses gros doigts d'homme craignaient de meurtrir. Du reste, ils continuaient à s'émerveiller ensemble de l'adorable scène. Etait-il joli dans l'eau, scintillante de soleil, avec sa chair rose! Etait-il sage aussi, car c'était un prodige de le voir tout d'un coup se taire et témoigner une satis faction béate, dès qu'il sentait la caresse enveloppante de l'eau tiède! Jamais père ni mère n'avaient eu un pareil trésor.

— Maintenant, dit Mathieu, lorsque Zoé l'eut aidé à l'essuyer avec un linge fin, on va peser monsieur Gervais. C'était là une opération compliquée, que rendait difficile la répugnance profonde que l'enfant témoignait pour elle. Il se débattait, se remuait dans le plateau, si bien qu'il devenait impossible d'avoir le poids juste, de façon à établir exactement les différences des pesées, qui accusaient une augmentation variant de cent quatre-vingts à deux cents grammes, d'une semaine à l'autre. Le père,

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généralement, perdait patience. II fallait que la mère s'en mêlât.

— Tiens! mets la balance près de mon lit, sur la table, et donne-moi le petit dans sa serviette. Nous ferons ensuite le décompte de la serviette.

Mais il y eut, à ce moment, l'invasion violente de chaque matin. Les quatre enfants, qui commençaient à s'habiller tout seuls, les grands venant au secours des petits, et que Zoé aidait d'ailleurs, parurent, se précipitèrent, en un galop de jeunes chevaux échappés. Ils avaient déjà sauté au cou de papa, s'étaient rués sur le lit de maman, pour dire bonjour, lorsque la vue de Gervais, dans la balance, les cloua d'intérêt et d'admiration.

— Tiens! demanda le cadet Ambroise, pourquoi donc qu'on le pèse encore?

Les deux aînés, les jumeaux Biaise et Denis, répondirent à la fois :

— Puisqu'on t'a dit que c'est pour savoir si maman n'a pas été volée, et si on lui a bien donné son poids, lorsqu'elle l'a acheté au marché de la Madeleine!

Mais Rose, toujours peu sûre sur ses jambes, grimpait le long du lit, s'accrochait à la balance, en criant de sa voix aiguë :

— Veux voir! veux voir!

Et elle faillit tout culbuter. Il fallut les mettre immédiatement à la perte; car, maintenant, les quatre s'en mêlaient, allongeaient leurs petites mains.

— Mes amours, dit le père, faites-moi le plaisir de descendre jouer dehors. Prenez vos chapeaux, à cause du soleil, et restez sous la fenêtre, qu'on vous entende.

• Enfin, Marianne put obtenir une pesée exacte, malgré les plaintes et les sauts de monsieur Gervais. Et quelle joie, il avait profité, pendant la semaine, de deux cent dix grammes! Après avoir perdu pendant les trois premiers

jours, comme tous les nouveau-nés, le voilà qui poussait, qui grandissait en bonne et solide plante humaine I Ils le voyaient déjà marcher, et beau, et fort. Assise sur son séant, la mère l'emmaillota largement, de ses mains experles, plaisantant, répondant à chacun de ses cris :

— Oui, oui, je sais, nous avons très faim, très faim... Ça va venir, la soupe est au feu, on va la servir à monsieur toute chaude.

Elle avait fait, dès son réveil, une grande toilette de dimanche, ses cheveux superbes relevés très haut, en un énorme chignon qui dégageait la blancheur de son cou, simplement vêtue d'une belle camisole de flanelle blanche, ornée d'une dentelle, ne laissant voir qu'un peu de ses bras nus. Et, le dos appuyé contre deux oreillers, elle continua de rire, elle sortit de la camisole l'un de ses petits seins durs de guerrière, que le lait gonflait maintenant, épanoui comme une grande fleur de vie, blanche et rose ; tandis que l'enfant goulu, ne voyant pas encore, promenait les mains, tâtonnait des lèvres. Lorsqu'il eut trouvé, il téta violemment, buvant toute la mère, jusqu'au meilleur de son sang.

Elle jeta un léger cri de souffrance, au milieu de son beau rire.

— Ah ! le petit diable, il me mange, il vient de rouvrir ma crevasse !

Puis, comme Mathieu allait tirer un rideau, en remarquant qu'ils étaient inondés de soleil :i

— Non, non, laisse-nous donc le soleil! reprit-elle. Ça ne nous gêne pas, ça nous met tout le printemps dans les veines.

Il revint, il s'oublia, dans le ravissement du spectacle. L'astre déroulait sa flamme, la vie flambait là, en une floraison de santé et de beauté. Il n'était pas d'épanouissement plus glorieux, de symbole plus sacré de l'éternité

vivante : l'enfant au sein de la mère. C'était l'enfantement qui continuait, la mère se donnait encore toute pendant de longs mois, achevait de créer l'homme, ouvrait la fontaine de vie qui coulait de sa chair sur le monde. Elle n'arrachait de ses entrailles l'enfant nu et fragile que pour le reprendre contre sa gorge tiède, nouveau refuge d'amour, où il se réchauffait, où il se nourrissait. Et rien n'apparaissait plus simple ni plus nécessaire. Elle seule, pour leur beauté, pour leur santé à tous deux, était normalement la nourrice, après avoir été la créatrice. Il n'y avait ainsi, dans l'allégresse, dans l'espérance infinie qu'ils épandaient autour d'eux, que la naturelle grandeur de tout ce qui pousse sainement, logiquement, élargissant la moisson humaine.

A ce moment, Zoé, qui, après avoir rangé la chambre, remontait avec un gros bouquet de lilas dans un pot, annonça que monsieur et madame Angelin, au retour d'une promenade matinale, étaient en bas, demandant des nouvelles de madame.

— Faites-les monter, dit gaiement Marianne. Je puis recevoir.

Les Angelin étaient ce jeune ménage d'amoureux, qui, installés dans une petite maison de Janville, couraient si passionnément les sentiers solitaires, remettant l'enfant à plus tard, pour ne pas en embarrasser, en gâter leur vie errante d'égoïstes caresses. Elle était délicieuse, brune, grande, bien faite, avec un continuel air de joie, une adoration du plaisir. Lui, beau garçon, blond et carré des épaules, avait la mine empanachée d'un mousquetaire, les moustaches et la barbiche au vent. Outre les dix mille francs de rente qui leur permettaient de vivre libres, il gagnait quelque argent, en peignant des éventails aimables, fleuris de roses et de petites femmes joliment campées. Aussi leur existence, jusque-là, n'avaitelle été qu'une partie d'amour, un continuel gazouille-

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ment. Vers la fin du dernier été, ils s'étaient liés avec les Froment d'une façon étroite, à la suite de quotidiennes rencontres.

— On peut entrer, on n'est pas trop indiscret? cria, du palier, la voix sonore d'Angelin.

Et, lorsque madame Angelin, toute vibrante de la promenade au soleil printanier, eut embrassé Marianne, elle s'excusa de venir de si bonne heure.

— Imaginez-vous, ma chère, nous avons su, hier soir seulement, que vous étiez ici de la veille. Nous ne vous attendions que dans huit à dix jours... Alors, comme nous passions devant chez vous, nous n'avons pu résister, nous avons voulu savoir... Vous nous pardonnez, n'est-ce pas?

Puis, sans attendre la réponse, avec une pétulance de mésange étourdie, grise de grand air :

— Le voilà donc, ce nouveau petit monsieur? Dn garçon, n'est-ce pas? Et tout s'est bien passé, je le vois. Oh! avec vous, ça se passe toujours bien... Mon Dieu! qu'il est encore petit et mignon! Regarde donc, Robert, comme il tète gentiment. On dirait une vraie poupée... Hein? est-il drôle, est-il drôle! C'est tout à fait amusant.

Le mari, en la voyant s'égayer, s'approcha, s'émerveilla, pour dire comme elle.

— Ah! oui, celui-là est vraiment gentil... J'en ai vi d'affreux, qui restent maigres, violets, pareils à des poulets plumés... Lorsqu'ils sont blancs et gras, c'est agréable.

— Mais, s'écria Mathieu en riant, quand le cœur vous en dira, vous en aurez un pareil. Vous êtes faits tous les deux pour en fabriquer un superbe.

— Non, non, c'est ce dont on n'est jamais sûr... Et puis, vous savez que Claire n'en veut pas un avant trente ans. Encore cinq ans à attendre, à vivre un peu pour

nous deux... Quand Claire aura trente ans, nous verrons ça.

Cependant, madame Angelin était séduite, continuait i regarder l'enfant d'un air de femme tentée, prise du désir d'un jouet nouveau, sans doute aussi remuée au fond de l'être par un brusque éveil de maternité. Ce n'était point un méchant cœur, elle avait au contraire une infinie bonté, sous son insouciance d'amoureuse.

— Oh! Robert, murmura-t-elle doucement, si pourtant nous en avions un!

Il se révolta d'abord, il plaisanta.

— Alors, je ne te suffis plus? Tu sais que, pendant les neuf mois de la grossesse et pendant les quinze mois de l'allaitement, nous ne pourrons même pas nous embrasser. Ça fait deux ans sans la moindre caresse... N'est-ce pas, mon cher ami, qu'un mari raisonnable, qui a le souci de la bonne santé de la mère et de l'enfant, ne touche plus à sa femme de tout ce temps-là?

Mathieu s'était mis à rire avec lui.

— C'est un peu exagéré. Mais, tout de même, il y a du vrai. Le mieux est en effet de s'abstenir.

— S'abstenir, tu entends, Claire ? Hein ! le vilain mot! Est-ce là ce que tu veux?... Et si je ne peux pas, moi, si je vais ailleurs?

Les deux jeunes femmes, rougissantes, riaient elles aussi, se prêtaient aux plaisanteries d'usage, sur celte matière délicate. Ne pouvait-on leur donner cette grande, cette douce marque de tendresse, de leur être fidèle et d'attendre? Aller ailleurs, mais c'était abominable, cela soulevait le cœur de dégoût!

— Laissez-le donc dire ! conclut madame Angelin. Il m'aime trop, il ne sait même plus s'il y a d'autres femmes.

Une crainte jalouse, pourtant, devait commencer à l'ébranler. Et ce qu'elle n'osait discuter à voix haute,

tandis qu'elle examinait Marianne, c'était la question de savoir si une grossesse ne l'abîmerait pas, n'écarterait pas son mari d'elle, tant elle en sortirait enlaidie peut-être. Certainement, cette femme, gaie et fraîche, avec son bel enfant au sein, dans ce lit tout blanc, au milieu du soleil, le tableau était délicieux. Mais il y avait des hommes qui avaient ça en horreur. Et ce débat secret se traduisit par cette réflexion :

— D'ailleurs, je pourrais bien ne pas nourrir. Nous prendrions une nourrice.

— Evidemment, dit le mari. Jamais je ne te laisserais nourrir, ce serait idiot.

Tout de suite, il regretta cette brutalité, il s'en excusa auprès de Marianne. Et il expliqua qu'aujourd'hui pas une mère ne consentait à se donner le tracas de nourrir, quand elle avait quelque fortune.

— Oh! moi, dit alors Marianne, avec son tranquille sourire, j'aurais cent mille francs de rente, que je nourrirais tous mes enfants, dussé-je en avoir douze. Je crois bien, d'abord, que j'en tomberais malade, si ce cher petit ne me débarrassait pas de ce lait qui m'inonde : c'est pour ma santé qu'il me boit ainsi. Et puis, je m'imaginerais que je ne l'ai pas fait jusqu'au bout, je me sentirais coupable de ses moindres bobos, oui ! une mère criminelle, une mère qui ne veut pas la santé, la vie de son enfanti

Elle avait abaissé sur le petit ses beaux yeux tendres, elle le regardait téter goulûment, d'un regard d'immense amour, heureuse même du mal qu'il lui faisait parfois, ravie quand il la buvait trop fort, comme elle disait. Et elle continua d'une voix de rêve :

— Mon enfant à une autre, oh! non, jamais, jamais! j'en serais trop jalouse, je veux qu'il ne soit fait que de moi, sorti de moi, achevé par moi. Ce ne serait plus mon enfant, si une autre l'achevait. Et il ne s'agit pas que de sa santé physique, je parle de tout son être, de l'intel-

ligence el du cœur qu'il aura, qu'il doit tenir de moi, de moi seule. Si, plus tard, je le voyais sot et méchant, je croirais que c'est l'autre qui l'a empoisonné... Cher, cher enfant bien-aimé! quand il tète si fort, je sens que je passe toute en lui, c'est un délice.

Elle leva les yeux, elle aperçut au pied du lit Mathieu, qui la regardait, très ému. Et elle ajouta gaiement :

— Tu en es aussi, toi !

— Ah ! cria-t-il, en se tournant vers les deux amants, elle a bien raison. Que toutes les mères l'entendent et qu'elles remettent donc à la mode, en France, de nourrir elles-mêmes leurs enfants! Il suffirait que cela devînt la beauté. Et n'est-ce pas la beauté, la plus éclatante et la plus haute?

Les Angelin s'étaient remis à rire, complaisamment. Ils ne semblaient point convaincus, dans leurs seuls désirs d'amants égoïstes. Et ce qui acheva la déroute, ce fut un petit accident prévu, la misère humaine. Comme monsieur Gervais finissait de téter, Marianne s'aperçut qu'il s'était oublié dans sa couche. Elle ne fit que s'en égayer davantage, elle ne se gêna pas pour prendre une couche propre et pour changer l'enfant. Elle demanda l'éponge, le lava, l'essuya. Sous le clair soleil, ce nettoyage, ce petit corps nu et rose, n'était poar elle qu'une joie de plus. Mais, tout de même, ceux à qui l'enfant n'appartient pas, peuvent avoir d'autres yeux. Et les Angelin se levèrent, prirent congé.

— Alors, c'est pour dans neuf mois? demanda gaillardement Mathieu.

— Mettons dix-huit, répondit le mari, si nous comptons les mois de réflexion.

Justement, sous la fenêtre, éclatait un vacarme, une clameur perçante de petits sauvages lâchés en pleins champs, parce qu'Ambroise, en lançant une balle, l'avait perchée dans un arbre. Biaise et Denis jetaient des

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pierres, Rose sautait en criant, comme si elle avait eu l'espoir d'allonger les bras jusque là-haut. Les Ângelin restèrent saisis de surprise et d'inquiétude.

— Bon Dieu ! murmura Claire, qu'est-ce que ce sera, lorsque vous en aurez douze?

— Mais, dit Marianne amusée, la maison nous semblerait morte, s'ils ne criaient pas... Au revoir, chère amie, j'irai vous voir, dès que je pourrai sortir.

Les mois de mars et d'avril furent superbes, les rele« vailles de Marianne se firent très heureuses. Aussi ta petite maison, écartée, perdue dans les feuilles, vivaitelle en continuelle joie. Chaque dimanche surtout devenait une fête, lorsque le père n'allait pas à son bureau. Les autres jours, il partait dès le matin, ne revenait que vers sept heures, toujours pressé, accablé de travail. Et, si ces continuelles courses n'entamaient point sa belle humeur, il commençait à être hanté par des préoccupations d'avenir. Jamais encore la gêne où il voyait son jeune ménage, ne l'avait inquiété. Il était sans aucun désir d'ambition ni de richesse, il savait que sa femme n'avait, comme lui, d'autre idée de bonheur, que de vivre là, très simplement, une vie brave de santé, de paix et d'amour. Mais, tout en ne rêvant pas le pouvoir d'une haute situation, la jouissance d'une grande fortune, il se demandait comment vivre, si modestement que ce fût, maintenant que sa famille s'élargissait sans cesse. Si des enfants lui venaient encore, que ferait-il, de quelle façan trouverait-il le nécessaire, chaque fois qu'une naissance nouvelle lui imposerait de nouveaux besoins? Quand or. enfante ainsi, il faut bien, à mesure que de petites bouches s'ouvrent et crient la faim, créer des ressources, faire sortir du sol des subsistances, sous peine de tomber à une imprévoyance criminelle. On ne peut, honnêtement, pondre au hasard, comme l'oiseau, lâcher la couvée à l'aventure, à la charge des récoltes d'autrui.

Et ces réflexions l'envahissaient d'autant plus, que la gêne . s'aggravait chez lui, depuis la naissance de Gervais, au point que Marianne ne savait comment arriver aux fins de mois, malgré des prodiges d'économie. Il fallait discuter les moindres dépenses, épargner le beurre sur les tartines des enfants, leur faire porter leurs blouses jusqu'au dernier fil. Chaque année, pour comble d'embarras, ils grandissaient, ils dépensaient davantage. On avai-t dû mettre les trois garçons à une petite école de Janville, ce qui ne coûtait pas encore bien cher. Mais, l'année suivante, ne faudrait-il pas les envoyer au lycée, et dans quelle poche prendrait-on l'argent? Grave problème, souci croissant de toutes les heures, qui gâtait un peu l'adorable printemps, dont la bienvenue fleurissait la vaste campagne.

Le pis était que Mathieu avait la conviction d'être muré dans sa situation de dessinateur, à l'usine Beauchêne. En admettant qu'on finît un jour par doubler ses appointements, ce n'étaient pas ces sept ou huit mille francs qui lui permettraient de réaliser son rêve d'une famille nombreuse, poussant librement et fièrement, telle qu'une heureuse forêt ne devant sa force, sa santé, sa beauté, qu'à la bonne mère commune, la terre, où elle puisait toute sa sève. Et c'était pourquoi, depuis son retour à Janville, la terre l'attirait, le retenait dans de fréquentes promenades, pendant qu'il roulait des pensées vagues, sans cesse élargies. Il s'arrêtait de longues minutes, devant un champ de blé, à la lisière d'un bois touffu, sur le bord d'une mare dont les eaux luisaient au soleil, parmi les ronces d'une lande pierreuse. Toutes sortes de projets confus se levaient alors en lui, des rêveries indéterminées, si vastes, si singulières, qu'il ne les avait encore dites à personne, pas même à sa femme. On se serait moqué de lui sans doute, il n'en était qu'à cette heure trouble et frissonnante, où les inventeurs sentent passer sur eux le venl de la découverte, avant même aue l'idée totale se for-

mule. Pourquoi donc ne s'adressait-il pas à la terre, à l'éternelle nourrice? pourquoi donc ne défrichait-il pas, ne fécondait-il pas ces immenses terrains, ces bois, cea landes, ces pierrailles, qui l'entouraient et qu'on laissait stériles? pourquoi donc, puisqu'il était juste que ciiaque homme apportât sa richesse, créôt sa subsistance, n'enfanterait-il pas, avec chaque enfant nouveau, le nouveau champ de terre féconde qui le ferait vivre, sans rien coûter à la communauté? Et c'était tout, rien ne se précisait davantage, la réalisation s'envolait dans le plus beau des songes.

Les Froment étaient ainsi à la campagne depuis un grand mois, lorsque Marianne, complètement remise, vint un soir jusqu'au pont de l'Yeuse, en poussant devant elle la petite voiture de Gervais, pour y attendre Mathieu, qui devait rentrer de bonne heure. Il fut là, en effet, avant six heures. Et elle eut l'idée, par ce beau soir, de faire un léger détour, de passer au moulin des Lepailleur, en aval de la rivière, dans le désir de leur acheter des œufs frais.

— Je veux bien, dit Mathieu. Tu sais que je l'adore, leur vieux moulin romantique. Ce qui n'empêche pas que je le jetterais par terre, pour le remettre à neuf, avec une bonne machine, s'il était à moi.

Dans la cour de l'antique construction, à demi couverte de lierre, d'un charme de légende, avec sa roue moussue dormant parmi les nénuphars, ils trouvèrent le ménage, l'homme roux, grand et sec, la femme aussi sèche, aussi rousse que lui, tous les deux jeunes et durs. L'enfant, Antonin, assis par terre, faisait un trou, de ses petites mains.

— Des œufs? dit la Lepailleur, certainement, madame, il doit y en avoir.

Elle ne se hâta point, regarda Gervais, endormi dan» la voiture.

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— Ah! c'est votre dernier. Il est bien gros et bien mignon. Vous n'avez pas perdu votre temps.

Mais Lepailleur ne put retenir un rire goguenard. Et, avec la familiarité du paysan vis-à-vis du bourgeois qu'il sait gêné:

— Alors, ça vous en fait cinq, monsieur. Ce n'est pas nous autres, pauvres gens, qui pourrions nous permettre ça.

— Pourquoi donc? demanda tranquillement Mathieu. Est-ce que vous n'avez pas ce moulin, est-ce que vous n'avez pas des champs, pour occuper les bras qui viendraient et dont le travail doublerait, triplerait vos pro-^ duits?

Ces simples mots furent comme un coup de fouet, sous lequel Lepailleur se cabra. Une fois de plus, il lâcha toute sa rancune. Ah! sûrement, ce n'était pas sa patraque de moulin qui l'enrichirait, puisqu'il n'avait enrichi ni son grand-père ni son père ! Et quant à ses champs, sa femme lui avait apporté là une belle dot, des champs où plus rien ne voulait pousser, qu'on avait beau arroser de sueur, sans en pouvoir tirer les frais de fumier et de semence !

— D'abord, reprit Mathieu, votre moulin, il faudrait le réparer, remplacer le vieux mécanisme, ou mieux encore mettre là une bonne machine à vapeur.

— Réparer mon moulin ! mettre une machine à vapeur! mais c'est fou! et pourquoi faire? puisque je chôme déjà un mois sur deux, depuis que le pays a presque renoncé au blé !

— Ensuite, continua Mathieu, si vos champs rapportent moins, c'est que vous les cultivez mal, d'après toute une routine condamnée, sans soins, sans machines, sans engrais.

— Encore des machines, encore ces farces qui ont achevé de ruiner le pauvre monde! Ah! je connais ça, je

voudrais vous y voir, vous, à mieux cultiver la terre, pour lui faire rendre ce qu'elle ne veut plus donner!

11 se fâcha tout à fait, devint d'une violence brutale, en reprenant contre la terre marâtre les accusations de sa paresse et de son entêtement. Il avait voyagé, il s'était battu en Afrique, on ne pouvait pas dire qu'il avait vécu dans son trou, ainsi qu'une bête ignorante. Mais, au retour du régiment, ça n'empêchait pas qu'il «'était senti tout de suite dégoûté, quand il avait compris »jue la culture était fichue et que jamais elle ne lui donnerait autre chose que du pain sec à manger. La terre faisait faillite comme le bon Dieu, les paysansnecroyaient plus en elle, tant elle était vieillie, vidée, épuisée. Et jusqu'au soleil qui se détraquait, de la neige en juillet, des orages en décembre, tout un chambardement des saisons qui ruinait d'avance les récoltes!

— Non, monsieur, ce n'est plus possible, c'est fini. La terre, le travail, ça n'existe plus. Nous sommes volés, le paysan qui se tue de fatigue n'aura bientôt pas même de l'eau à boire. Aussi est-ce pour cela que j'aimerais mieux me ficher à la rivière que de faire encore un enfant à ma femme, parce qu'il est inutile de mettre au monde des malheureux et qu'Antonin aura du moins de quoi vivre après nous, s'il est tout seul... Et vous le voyez, Antonin, eh bien! je vous jure que je n'en ferai pas un paysan malgré lui. S'il mord à l'étude, s'il veut aller à Paris, ah ! grand Dieu! je lui dirai qu'il a raison, qu'il n'y a encore que Paris pour les gaillards solides, résolus à tenter la fortune... Il pourra tout vendre, risquer sa moisson, là-bas, sur le pavé. C'est là que poussent les écus, et je n'ai qu'un regret, moi, c'est de n'avoir pas couru la chance, lorsqu'il en était temps encore.

Mathieu se mit à rire. N'était-ce pas singulier que lui, bourgeois, bachelier, homme de science, rêvât de revenir à la terre, à la mère commune de tout travail et de tout

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bien, lorsque ce paysan, ce fils de paysan, maudissait, injuriait la terre et n'avait plus que l'ambition de la voir reniée par son fils? Jamais opposition plus significative ne ' l'avait frappé, c'était l'exode désastreux des campagnes vers les villes, qui s'aggravait d'année en année, anémiant et détraquant la nation.

— Vous avez tort, dit-il sur un ton de gaieté, pour enlever sa rudesse au débat. Ne trahissez pas la terre, c'est une vieille maîtresse qui se vengera. A votre place, j'aurais d'elle tout ce que je voudrais, par un redoublement de soins. Elle reste aujourd'hui, comme au premier jour, la grande épouse féconde, et elle enfante toujours au centuple, quand on l'aime d'une solide étreinte.

Mais Lepailleur se débattait, levait ses deux poings.

— Non, non ! j'en ai assez, de la garce !

— Et tenez! continua Mathieu, ce qui m'étonne, c'est qu'il ne se soit pas encore trouvé un gaillard intelligent et brave, pour tirer parti de toute cette immense propriété abandonnée, ce Chantebled dont le père Séguin, autrefois, avait rêvé de faire un domaine royal. Il y a là de vastes terrains en friche, des bois dont il faudrait abatti*e une partie, des landes qu'on rendrait aisément à la culture. Quelle belle tâche, quelle création pour un homme !

Du coup, Lepailleur resta béant. Puis, sa goguenardise déborda.

— Mais, mon bon monsieur, vous êtes fou, excusez-moi de vous le dire !... Cultiver Chantebled, défricher ces pierrailles, s'embourber dans ces marécages ! Eh ! vous y enterrerez des millions, sans y récolter un boisseau d'avoine. C'est un coin maudit que le père de mon grandpère a vu tel qu'il est, et que le fils de mon petit-fils verra tout pareil... Ah bien ! je ne suis pas curieux, mais ça m'amuserait de connaître l'imbécile qui tenterait une pareille folie. On peut dire que celui-là boirait un fameux bouillon.

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— Mon Dieu ! qui sait ? conclut paisiblement Mathieu. Il suffit d'aimer pour faire des miracles.

La Lepailleur, qui était allée chercher une douzaine d'œufs, restait maintenant plantée devant son mari, en admiration de l'entendre si bien parler à un bourgeois. Tous les deux s'entendaient à merveille dans leur colère avaricieuse de ne pas récolter les écus à la pelle, sans gros travail, ainsi que dans leur ambition de faire de leur fils un monsieur, puisque, seul, un monsieur pouvait s'enrichir. Aussi, comme Marianne prenait congé, après avoir mis les œufs sous un coussin de la voiture de Gervais, lui fit-elle complaisamment remarquer son Antonin, qui, ayant creusé un trou, crachait dedans.

— Oh ! il est futé, il connaît déjà ses lettres, et nous allons le mettre à l'école. S'il tient de son père, je vous assure qu'il ne sera pas bête.

Ce fut une dizaine de jours plus tard, un dimanche, que Mathieu, dans une promenade qu'il fit avec Marianne et les enfants, eut la révélation suprême, le coup de pleine lumière qui devait décider de leur vie à tous. Ils étaient partis pour l'après-midi, ils avaient même fait le projet de goûter dehors, au beau milieu des champs, dans les herbes hautes. Et, après avoir battu les sentiers, traversé les bouquets d'arbres, erré parmi les landes, ils étaient revenus à la lisière des bois, s'installer sous un chêne. De là, ils voyaient se dérouler la vaste étendue, depuis le petit pavillon, l'ancien rendez-vous de chasse qu'ils occupaient, jusqu'au lointain village de Janville : à leur droite, se trouvait le grand plateau marécageux, d'où descendaient de larges pentes desséchées et stériles, dont les vallonnements se perdaient ensuite à leur gauche ; tandis que, derrière leur dos, s'enfonçaient les bois, des bois faits de taillis profonds, que séparaient des clairières, des herbages que jamais faux n'avait coupés. Et pas une âme autour d'eux, rien que cette nature laissée

nt LES QUATRE ÉVANGILES

i l'état sauvage, d'une grandeur calme, sous l'éclatant soleil de l'admirable journée d'avril. Toute la sève amassée semblait gonfler la terre d'un lac de vie ignoré, souterrain, dont on sentait frémir le flot dans les arbres vigoureux, les plantes débordantes, la poussée violente des ronces et des orties qui envahissaient le sol. Une odeur d'amour inassouvi, une odeur puissante et âpre s'exhalait des choses.

— Ne vous écartez pas trop, cria Marianne aux enfants. Nous allons rester sous ce chêne, nous goûterons tout i l'heure.

Déjà Biaise et Denis galopaient, suivis d'Ambroise, jouant à qui courrait le plus fort ; tandis que Rose, les appelant, se fâchant, voulait qu'on jouât à cueillir des fleurs. Ils étaient ivres de grand air, ils avaient des herbes jusque dans les cheveux, comme des petits faunes lâchés à travers les buissons. Puis, ils revinrent, firent des bouquets. Puis, ils repartirent, galopèrent encore, les grands frères avec la petite sœur sur le dos, d'un train fou.

Mais, pendant la promenade, longue déjà, Mathieu était resté distrait, les yeux errants autour de lui. Parfois, lorsque Marianne lui adressait la parole, il n'entendait pas, tombé en rêverie devant un champ inculte, un coin de bois envahi de broussailles, une source a'eau qui jaillissait, puis se perdait dans la boue. Et, pourtant, elle sentait qu'il n'y avait en son cœur rien d'indifl'érent ni de triste ; car, dès qu'il revenait à elle, il riait de son bon et tendre rire. C'était elle qui, souvent, l'envoyait pour son bien courir ainsi la campagne, même seul ; et, si elle avait deviné que toute une crise profonde se passait en lui, elle attendait qu'il parlât, confiante.

Cependant, comme il était retombé dans son rêve, les regards au loin, étudiant l'immense déroulement des divers terrains, elle eut un léger cri.

FÉCONDITÉ t4S

— Oh ! vois donc, vois donc !

Sous le grand chêne, elle avait installé monsieur Gervais dans sa voiture, parmi de folles herhes qui noyaient les roues. Et, tandis qu'elle préparait une petite timhale d'argent, pour le goûter, elle venait de remarquer que l'enfant, levant la tête, suivait sa main, où l'argent, frappé par le soleil, étincelait. Elle recommença l'expérience, et de nouveau l'enfant suivit des yeux l'étoile, dont l'éclat, pour la première fois, luisajt dans l'aube trouble de sa vue.

— Ah ! on ne dira pas que je me trompe, que je me fais des idées ! Il voit clair maintenant, c'est bien sûr... Mon beau mignon, mon cher trésor!

Elle s'était jetée sur lui pour le baiser, dans la fête de ^'«ce premier regard. Et ce fut ensuite la joie du premier sourire.

— Et tiens, tiens ! dit à son tour Mathieu, qui s'était penché près d'elle, cédant au même ravissement, le voilà maintenant qui te sourit! Parbleu! dès que ça voit clair, ces petits hommes, ça se met à rire!

Elle-même éclata d'un grand rire.

— Tu as raison, il rit, il rit! Ah ! qu'il est drôle, et que je suis contente î

Et la mère, et le père riaient d'aise, riaient ensemble, devant ce rire de l'enfant, à peine sensible, fugitif, tel qu'un léger frisson sur l'eau pure d'une source.

Dans leur allégresse, Marianne rappela les quatre autres, qui bondissaient autour d'eux, parmi les jeunes feuillages.

— Allons, Rose! allons, Ambroisel allons, Biaise et Denis !... C'est l'heure, venez vite goûter.

Ils accoururent, et la table fut mise sur une nappe de tendre gazon. Mathieu ayant décroché le panier pendu devant la petite voiture, la mère en tira les tartines, dont la distribution commença. Il y eut un gros silence.

tous les quatre mordaient à belles dents, avalaient avec un appétit de santé, faisant plaisir à voir. Mais des cris s'élevèrent, c'était monsieur Gervais qui s'impatientait de n'avoir pas été servi le premier.

— Ah ! oui, c'est vrai, je t'oublie, dit Marianne gaiement. Tu vas avoir ta part... Ouvre le bec, mon mignon.

D'un geste simple et tranquille, elle dégrafa largement son corsage, elle en sortit le sein blanc, d'une douceur de soie, dont le lait gonflait la pointe rose, telle que le bouton d'où naîtrait la fleur de vie. Et elle fit cela sous le soleil qui la baignait d'or, en face de la vaste campagne qui la voyait, sans la honte ni même l'inquiétude d'être nue, car la terre était nue, les plantes et les arbres étaient nus, ruisselants de sève. Puis, s'étant assise dans l'herbe haute, elle y disparut presque, au milieu de cette éclosion, de cette poussée pullulante des germes d'avril; tandis que l'enfant, sur sa gorge ouverte et libre, tétait à longs flots le lait tiède, de même que ce» verdures innombrables buvaient la vie de la terre.

— Quelle faim ! cria-t-elle. Veux-tu bien ne pas me pincer si fort, petit goulu !

Mais Mathieu était resté debout, dans l'enchantement du premier sourire de l'enfant, dans la gaieté de cette grosse faim, de ce lait qui coulait par le monde, de ces tartines aussi que les autres engloutissaient. Il fut repris de son rêve de création, il laissa échapper l'idée d'avenir dont il était hanté, sans en avoir encore parlé à personne.

— Ah bien! il n'est que temps que je me mette à l'œuvre, que je fonde un royaume, si je désire que ces enfants aient assez de soupe pour grandir! Et il faut songer aussi à ceux qui viendront demain, qui vont allonger la table, d'année en année... Veux-tu savoir, veux-tu que je te dise?

Elle avait levé les yeux, attentive, souriante.

— Oui, dis-moi ton secret, si l'heure est venue... Oh ! je sentais bien que tu portais quelque gros espoir. Mais je ne te demandais rien, j'attendais.

Il ne répondit pas directement, envahi de révolte, à un brusque souvenir.

— Tu sais que ce Lepailleur est un fainéant et un imbécile, malgré son air malin. Est-il une sottise plus sacrilège que d'aller s'imaginer que la terre a perdu de sa fécondité, qu'elle est en train de faire banqueroute, elle l'éternelle mère, l'éternelle vie! Elle n'est marâtre que pour les mauvais fils, les méchants, les têtus, le» bornés, ceux qui ne savent ni l'aimer ni la cultiver. Mais qu'il lui vienne un fils intelligent, qui l'entourera d'un culte, qui se donnera entièrement à elle, qui saura la travailler par tous les moyens nouveaux de la science, aidée de l'expérience, et on la verra tressaillir, enfanter sans relâche, se couvrir d'incalculables moissons... Ah! ils disent, dans le pays, que ce domaine de Chantebled n'a jamais produit et ne produira jamais que des ronces. Eh bien ! il viendra, l'homme qui le transformera, qui en tirera toute une terre nouvelle de joie et d'abondance!

Puis, brusquement, se tournant, le bras tendu, il désigna au fur et à mesure les points dont il parlait.

— Là, derrière, il y a plus de deux cents hectares de petits bois, qui vont jusqu'aux fermes de Mareuil et de Lillebonne. Ils sont séparés par des clairières d'excellent sol, que de larges trouées réunissent, et dont on ferait aisément d'admirables pâturages, car les sources s'y trouvent nombreuses... Mais surtout, ces sources, elles deviennent si abondantes, ici, sur la droite, qu'elles ont changé ce vaste plateau en une sorte de marécage, coupé de mares, planté de roseaux et de joncs. Et qu'on imagine un esprit hardi, un défricheur, un conquérant, qui drainerait ces terrains-là, les débarrasserait des eaux trop abondantes, grâce à quelques canaux, faciles à était.

blir, voilà un immense champ conquis, donné à la culture, où le blé grandirait avec une extraordinaire puissance..., Ce n'est pas tout, il reste ce pays devant nous, ces pentes douces, de Janville à Vieux-Bourg, là-bas, encore plus de deux cents hectares, laissés presque incultes, à cause de la sécheresse, de la maigreur pierreuse du sol. C'est donc bien simple, il n'y aura (|u'à prendre là-haut les sources captées, les eaux aujourd'hui stagnantes, puis à les verser, à les irriguer à travers ces pentes stériles, qui peu à peu deviendront d'une fertilité formidable... J'ai tout vu, j'ai tout étudié. Je sens là, au bas mot, cinq cents hectares de terre, dont un créateur audacieux peut faire ^e plus fécond des domaines. C'est tout un royaume du blé, tout un monde nouveau à enfanter par le travail, avec l'aide des eaux bienfaisantes et de notre père le soleil, source d'éternelle existence.

Marianne le regardait, l'admirait, tandis qu'il frémissait, exalté dans l'évocation de son rêve. Mais elle fut effrayée par la grandeur d'un tel espoir, elle ne put retenir ce cri d'inquiétude et de prudence :

— Non, non, c'est trop, tu veux l'impossible. Comment peux-tu croire que nous aurons jamais tout ca, que notre fortune s'élargira sur le pays entier! Et des capitaux, et des bras, pour une telle conquête ?

Il resta un instant muet, effaré par la secousse, ramené à la réalité. Puis, de son air raisonnable et tendre, il se mit à rire.

— Tu as raison, je rêve, je dis des folies. Mon ambition ne va pas encore jusqu'à vouloir être le roi de Chantebled. Mais c'est vrai tout de même, ce que je te raconte, et quel mal y a-t-il à rêver de grands projets, pour se donner du courage et delà foi?... En attendant, je suis résolu à tenter la culture, oh! modestement, sur quelques hectares que Séguin me cédera sans doute à bon compte, avec le petit pavillon que nous occupons. Je sais que sa

FÉCONDITL U1

propriété, immobilisée par des locations de chasse, lui est à charge. Et, plus tard, nous verrons bien si la terre veut nous aimer et venir à nous, comme nous venons à elle... Va, va, chère femme, donne la vie à ce petit glouton, et vous, mes chéris, buvez et mangez, poussez en lorce, la terre est à ceux qui sont la santé et le nombre !

Biaise et Denis lui répondirent en reprenant des tartines, tandis que Rose achevait la timbale d'eau rougie qu'Ambroise lui avait passée. Mais Marianne surtout était la fête de fécondité épanouie, la source de vigueur et de conquête, avec son sein nu, que Gervais tétait de tout son cœur. Il tirait si fort, qu'on entendait le bruit de ses lèvres, comme le bruit léger d'une source à sa naissance, le mince ruisseau de lait qui devait s'enfler et devenir fleuve. Autour d'elle, la mère écoutait cette source naître de partout et s'épandre. Elle n'était point seule à nourrir, la sève d'avril gonflait les labours, agitait les bois d'un frisson, soulevait les herbes hautes où elle était noyée. Et, sous elle, du sein de la terre en continuel enfantement, elle sentait bien ce flot qui la gagnait, qui l'emplissait, qui lui redonnait du lait, à mesure que le lait ruisselait de sa gorge. Et c'était là le flot de lait coulant par le monde, le flot d'éternelle vie pour l'éternelle moisson des êtres. Et, dans la gaie journée de printemps, la campagne éclatante, chantante, odorante, en était baignée, toute triomphale de cette beauté de la mère qui, le sein libre sous le soleil, aux yeux du vaste horizon, allaitait son enfant.

Le lendemain, après une matinée de gros travail, à son bureau de l'usine, Mathieu, dont la besogne courante se trouvait fort avancée, eut l'idée d'aller voir ce qu'il advenait de Norine, chez madame Bourdieu. Il la savait accouchée depuis quinze jours déjà, et il désirait constater par lui-même comment se portaient la mère et l'enfant, pour remplir jusqu'au bout la mission dont l'avait chargé Beauchêne. D'ailleurs, celui-ci ne lui ayant plus ouvert la bouche de ces choses, il le prévint seulement qu'il s'absenterait l'après-midi, sans lui dire le motif de cette absence. Mais il n'ignorait pas quel secret soulagement le patron éprouverait, lorsqu'il saurait enfin l'aventure terminée, l'entant disparu, la mère aux bras d'un autre amant.

Rue Miromesnil, chez la sage-femme, il dut monter à la chambre de Norine, car elle était couchée encore, à peu près remise, devant quitter la maison le jeudi suivant. Et il eut la surprise d'apercevoir, au pied du lit, endormi dans son berceau, l'enfant, dont il croyait qu'elle s'était débarrassée déjà.

— Enfin, c'est vous ! cria joyeusement l'accouchée. J'allais vous écrire, pour vous voir au moins, avant de m'en aller. Et ma petite sœur vous aurait porté ma lettre.

Cécile était là, en effet, avec l'autre sœur, la plus jeune, Irma. La mère Moineaud, ne pouvant lâcher son ménage,

les avait envoyées aux nouvelles, en les chargeant de porter à leur aînée en couches trois grosses oranges, qui luisaient sur la table de nuit. Les deux fillettes étaient venues à pied, heureuses de la longue course, intéressée ' par la rue, regardant les boutiques. Maintenant, cetli belle maison où elles trouvaient leur grande sœui^ couchée, les ravissait ; sans compter que l'enfant encore là, cette poupée vivante sous son rideau de mousseline, les avait emplies d'une curiosité ardente.

— Alors, ça s'est bien passé, c'est fini ? demanda Mathieu.

— Oh ! tout à fait. Je me lève un peu depuis cinq jours, et, prochainement, je m'en irai... Pas plus volontiers que ra, vous savez, car je me suis joliment dorlotée ici, mon bon temps tire à sa fin... N'est-ce pas, Victoire, que ce n'est pas dans la rue que nous allons retrouver un si bon matelas ni de la si bonne nourriture?

Mathieu, alors, reconnut Victoire, la petite bonne, qui, assise près de son lit, raccommodait du linge. Accouchée huit jours avant Norine, elle était debout déjà, et devait quitter la maison le lendemain. En attendant, elle travaillait un peu, pour le compte de Rosine, la demoiselle riche, l'incestueuse candide dont le père avait abusé, et qui, accouchée seulement la veille, occupait encore la chambre d'à côté, oùj elle était seule. Dans la chambre aux trois lits, moins beile, mais égayée de soleil, Norine et Victoire n'avaient plus eu de compagne, depuis qu'Amy, délivrée, s'en était retournée chez elle, par le bateau.

La petite bonne, cessant de coudre, avait levé la tête.

— Bien sûr qu'on ne va plus traîner au lit et qu'on n'aura plus son lait chaud, le matin, avant de se lever. Mais^, tout de même, ce n'est pas si drôle de voir toujours ce grand mur gris, en face. On ne peut pas passer sa vie à ne rien faire.

tSO LES QUATRE ÉVANGILES

Norine riait, hochait la tête, en belle fille qui ne devai! pas être de cet avis-là. Puis, comme ses deux petites sœurs la gênaient, elle voulut les congédier.

— Voyons, mes petits chats, vous dites que papa est encore si en colère contre moi, que je ne dois pas rentrer à la maison?

— Oh ! expliqua Cécile, ce n'est pas tant qu'il est en colère, mais il crie que ça le déshonorerait, que tout le quartier le montrerait au doigt. Faut dire aussi qu'Euphrasie lui monte la tête, surtout depuis qu'elle va se marier.

— Comment! Euphrasie va se marier? Vous ne me le disiez pas.

Et elle eut l'air très vexé, surtout lorsque ses sœurs, parlant à la fois, lui contèrent que le mari était Auguste Bénard, le jeune maçon à l'air réjoui qui habitait audessus d'eux. Il s'était toqué de la petite, bien qu'elle ne fût guère jolie, maigre à dix-huit ans comme une sauterelle, la trouvant sans doute solide quand même et travailleuse.

— Grand bien leur fasse à l'un comme à l'autre. Avant six mois, elle le battra, tant elle est méchante... Vous direz à maman que je me fiche de vous tous, que je n'ai besoin de personne. Je ne suis pas à la rue encore, je chercherai du travail, je trouverai bien quelqu'un pour m'aider... Vous entendez, ne revenez plus, qu'on ne m'embête pas davantage !

Irma, dont les huit ans étaient tendres, se mit à pleurer.

— Pourquoi nous dis-tu des sottises? Nous ne sommes pas venues te faire de la peine. Moi qui voulais te demander si ce petit-Ià était bien à toi et si nous pouvions l'embrasser, avant de partir.

Tout de suite, Norine regretta la violence de son dépit. Elle les appela encore ses petits chats, les baisa tendre-

ment, en leur répétant qu'il fallait s'en aller, mais qu'elles pouvaient revenir la voir, si cela les amusait.

— Dites à maman que je la remercie de ses oranges... Et, quant au petit, je veux bien que vous le regardiez, mais surtout ne le touchez pas, parce que, s'il s'éveillait, nous aurions une chanson à ne plus nous entendre.

Alors, pendant que les deux fillettes se penchaient, déjà renseignées, toutes brûlantes de leur curiosité de petites femmes, Mathieu, lui aussi, regarda. Il vit un enfant bien portant, l'air solide, avec une face carrée, aux traits forts. Et il lui sembla qu'il ressemblait singulièrement à Beauchêne.

A ce moment, madame Bourdieu entra, accompagnée d'une femme, dans laquelle il reconnut Sophie Couteau, la Couteau, cette meneuse qu'il se souvenait d'avoir rencontrée chez les Séguin, le jour où elle y était venue proposer une nourrice. Certainement, elle aussi reconnut le monsieur dont la dame enceinte, orgueilleuse de nourrir elle-même, semblait si peu disposée à faire aller le commerce. Mais elle affecta de le voir pour la première fois, discrète par profession, sans curiosité d'ailleurs, depuis que tant d'histoires lui passaient dans les mains. Les deux fillettes, tout de suite, partirent.

— Eh bien ! mon enfant, demanda madame Bourdieu à Norine, avez-vous encore réfléchi, qu'est-ce que vous déciilez, au sujet de ce pauvre mignon, qui dort là si gentiinent?... Voici la personne dont je vous ai parlé. Elle vient de Normandie tous les quinze jours, elle amène des nourrices à Paris, et chaque fois elle remmène des nourrissons, pour les placer là-bas... Puisque vous vous entêtez h ne pas nourrir vous-même, vous pourriez au moins ne pas abandonner votre enfant, le lui confier jusqu'à ce que vous ayez les moyens de le reprendre... Ou bien, enfin, si vous êtes résolue à l'abandon complet, elle va

t5S LES QUATRE ÉVANGILES

nous rendre le service de le porter tout de suite aux EiifLuits-Assislés.

Un grand trouble s'était emparé de Norine, elle laissa retomber sa tête sur l'oreiller, dans la nappe dénouée de ses admirables cbeveux blonds, le visage assombri, la Yoix balbutiante.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! vous allez me tourmenter encore.

Et elle mit les deux mains sur ses yeux, comme pour ne plus voir.

— C'est ma consigne, monsieur, expliquait à Mathieu la sage-femme, i)aissant la voix, laissant un instant la' jeune mère à ses réflexions. On nous recommande de tout faire pour que les accouchées, surtout celles qui sent dans la situation de celle-ci, nourrissent elles-mêmes leur enfant. Vous n'ignorez pas que c'est souvent là, non seulement l'enfant sauvé, mais la mère sauvée elle-même du triste avenir qui la menace. Alors, elle a beau vouloir l'abandonner, nous le laissons près d'elle le plus longtemps possible, nous le nourrissons au biberon, en attendant de voir si la maternité ne s'éveillera pas en elle, si la vue de ce pauvre petit être ne la touchera pas. Neuf fois sur dix, dès qu'elle lui donne le sein, elle est vaincue, elle le garde... Et c'est pourquoi vous trouvez cet enfant encore ici.

Mathieu, très ému, s'approcha de Norine, toujours perdue dans ses cheveux, les mains sur la face.

— Voyons, vous n'êtes pas méchante pourtant, vous êtes une bonne fille. Pourquoi ne le nourririez-vous pas, pourquoi ne le garderiez-vous pas, ce cher petit?

Alors, elle découvrit son visage brûlant et sans larmes.

— Est-ce que le père est seulement venu me voir ? Non, je ne puis aimer l'enfant d'un homme qui agit si salement avec moi. Rien qu'à le savoir là, dans ce berceau, £a me met en colère.

— Mais, le cher innocent, il n'est coupable de rien, lui. C'est lui que vous condamnez, c'est vous-même que vous punissez, car vous voilà seule, il serait peut-être pour vous une grande consolation.

— Non, je vous dis que non ! Je ne veux pas, je ne me sens pas la force d'avoir, comme ça, un enfant tout de suite, à mon âge, sans que l'homme qui l'a fait soit là pour m'aider. On sait ce dont on est capable, n'est-ce pas ? Eh bien ! j'ai beau m'interroger, je ne suis pas courageuse et bête à ce point... Non, non, et non !

Il se tut, comprenant que rien ne prévaudrait contre ce besoin de liberté qu'elle avait au fond. D'un geste, il dit sa tristesse, sans qu'il eût contre elle ni indignation ni colère, l'excusant d'avoir été ainsi faite, belle fille grisée de tous les désirs du pavé.

— Bon ! c'est entendu, on ne vous force pas à le nourrir, reprit madame Bourdieu, tentant un dernier effort. Mais ce n'est guère beau, de l'abandonner. Pourquoi ne le confiez-vous pas à madame, qui le mettrait en nourrice, ce qui vous permettrait de le reprendre un jour, quand vous aurez trouvé du travail ? Cela ne coûterait pas cher, le père payerait sans doute.

Cette fois, Norine se fâcha.

— Lui, payer ! Ah bien ! vous ne le connaissez guère. Ce n'est pas que ça le gênerait, car il est riche à millions. Seulement, il n'a qu'un désir, cet homme, c'est que le petit disparaisse, qu'on le jette dans un trou; et, s'il avait osé, il m'aurait dit de le tuer... Demandez à monsieur si je mens. Vous voyez bien qu'il garde le silence... Et ce serait moi qui payerais, quand je n'ai pas le sou, quand demain je serai peut-être à la rue, sans travail, sans pain! Non, non, mille fois non, je ne peux pas!

Et, prise d'une véritable crise d'énervement et de désespoir, elle sanglota.

— Je vous en supplie, laissez-moi tranquille... Voilà

quinze jours que vous me torturez avec cet enfant, à le garder là, près de moi, en croyant que je finirai par le nourrir. Vous me l'apportez, vous me le mettez sur les genoux, pour que je le regarde et le baise. Vous êtes toujours à ra'occuper de lui, à le faire crier, dans l'espoir que je m'apitoierai, que je lui donnerai le sein... Eh, mon Dieu ! vous ne comprenez donc pas que, si je détourne la tête, sije ne veux ni le baiser, ni même le voir, c'est que j'ai peur de me laisser prendre, de l'aimer comme une bête, ce qui serait un grand malheur pour lui et pour moi. Il sera plus heureux tout seul... Entendez-vous ! je vous en supplie, qu'on l'emmène tout de suite, qu'on ne me martyrise pas davantage !

Elle était retombée, elle pleurait à gros sanglots, la face enfouie au fond de l'oreiller, échevelée, avec ses belles épaules à demie nues, dans son désordre.

Muette, immobile, la Couteau était restée debout, au pied du lit, attendant. Dans sa robe de petit lainage sombre, avec son bonnet noir garni de rubans jaunes, elle gardait son air de paysanne endimanchée ; et sa figure longue, ce masque étroit de cupidité et de ruse, s'efforçait d'exprimer une bonhomie apitoyée. Bien que l'affaire lui parût manquée, elle risqua son boniment ordinaire.

— Vous savez, madame, que votre petiot serait comme chez lui, à Rougemont. Il n'y a pas meilleur air dans le département, des personnes sont venues de Bayeux pour s'y guérir. Et ces petiots, si vous saviez comme on les soigne, comme on les gâte ! Tout le pays n'a que cette occupation, avoir des petits Parisiens, les dorloter, les aimer... Avec ça, je ne vous prendrai pas cher, j'ai une amie qui a déjà trois nourrissons, et comme elle les élève au biberon naturellement, ça ne la gênera guère plus d'en avoir quatre, elle vous nourrira le vôtre presque pardessus le marché... Voyons, ça ne vous dit pas, ça ne ▼DUS tente pas ?

Mais, quand elle vil que les larmes seules de Norine lui répondaient, elle eut un geste brusque de femme active qui n'a pas les moyens de perdre son temps. A chacun de ses voyages de quinzaine, dès qu'elle s'était débarrassée dans les bureaux de son lot de nourrices, elle se hâtait de faire, en quelques heures, son tour chez les sages-femmes, où elle racolait les nourrissons à emporter, de façon à pouvoir reprendre le chemin de fer le soir même, avec les deux ou trois femmes qui l'aidaient au charriage des petiots, comme elle disait. Cette fois, elle était d'autant plus pressée, que madame Bourdieu, qu4 l'employait un peu à toutes les besognes, lui avait demandé de porter immédiatement l'enfant de Norine aux Enfants- Assistés, si elle ne l'emmenait pas à Rougemont.

— Alors, reprit-elle en se tournant vers la sage-femme, je n'aurai donc qu'à emmener l'enfant de l'autre dame. Le mieux est que je la voie tout de suite, pour m'entendre définitivement... Puis, je vais revenir prendre celui-ci, que j'irai déposer là-bas, au galop, au galop, car mon train est à six heures.

Quand elles furent sorties, pour passer à côté, chez Rosine, accouchée de la veille, il n'y eut plus, dans le silence lourd de la pièce, que la lamentation de Norine, pleurant toujours à gros sanglots. Mathieu s'était assis près du berceau, regardant avec une infinie pitié le pauvre être qui continuait à dormir paisiblement. Et Victoire, la petite bonne, muette pendant toute la scène, l'air absorbé par sa couture, se mit à parler dans ce grand silence, d'une façon lente, interminable, sans même quitter son aiguille des yeux.

— Vous avez joliment raison de ne pas lui confier votre enfant, à cette sale femme! Quoi qu'on en fasse làbas, à l'hospice, il y sera mieux qu'entre ses mains. Au moins, il aura la chance de vivre. C'est bien pour ça que je me suis obstinée, comme vous, à ce qu'on y porte le

mien, tout de suite... Vous savez, moi, je suis de par là, oui ! je suis de Eerville, à six kilomètres de Rougemont, et j- la connais, la Couteau, on en parle assez chez nous, Quci'iue chose de propre 1 Ça s'est d'abord fait faire un enfant dans un fossé, histoire d'être nourrice; puis, lorsqu'elle s'est aperçue qu'elle ne pouvait pas voler assez en vendant son lait, ça s'est mis à vendre le lait des autres. Un beau métier de gueuse, dans lequel il no faut avoir ni cœur ni âme ! Ajoutez qu'elle a eu la chance d'épouser ensuite un grand garçon brutal, qu'elle conduit à présent par le bout du nez et qui l'aide. Il amène aussi des nourrices, il remmène des poupons, quand l'ouvrage presse. A eux deux, ils ont plus de meurtres sur la conscience que tous les assassins qu'on guillotine... Le maire de Berville, un brave homme, un bourgeois retiré, disait que Rougemont était la honte du département. Je sais bien qu'entre Rougemont et Eerville, il y a toujours eu de la rivalité. Mais ça n'empêche que ceux de Rougemont ne se gênent vraiment pas assez, à taire leur sale commerce avec les poupons de Paris. Tous les habitants ont fini par s'en mêler, le village entier n'a pas d'autre industrie, et il faut voir comment c'est organisé pour qu'on en enterre le plus possible. Je vous réponds que la marchandise ne traîne pas dans les ménages. Plus ça roule, plus il en meurt, plus on gagne... Alors, n'est-ce pas? ça s'explique, si la Couteau est affamée, chaque semaine, d'en emmener tant qu'elle peut.

Elle répétait ces horribles choses de son air ahuri de fille simple, que Paris n'avait pas encore rendue menteuse, disant jusqu'au bout ce qu'elle savait.

— Et, autrefois, il paraît que c'était pis. J'ai entendu mon père raconter que les meneuses, de son temps, ramenaient chacune quatre ou cinq poupons à la fois. De vrais paquets qu'elles ficelaient et qu'elles portaien-l lous les bras. Dans les gares, elles les rangeaient sur les

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banquettes des salles d'atlcnle ; même, un jour, une meneuse de Rougemont en oublia un, et ça fit toute une histoire, parce qu'on retrouva l'enfant mort. Puis, il fallait voir, dans les trains, quel entassement de pauvres êtres, qui criaient la faim. L'hiver surtout, par les grandes neiges, ça devenait pitoyable, tant ils grelottaient, bleus de froid, à peine couverts de maillots en loques. Souvent, il en mourait, et l'on débarquait le petit cadavre à la prochaine station, on l'enterrait au cimetière le plus voisin. Vous comprenez dans quel état devaient arriver ceux qui ne mouraient pas en route. Chez nous, on soigne les cochons beaucoup mieux, car on ne les ferait sûrement pas voyager ainsi. Mon père disait que ça tirait les larmes des pierres... Mais, maintenant, il y a davantage de surveillance, les meneuses ne peuvent plus emmener qu'un poupon à la lois. Elles trichent bien, elles en emmènent deux; et puis, elles s'arrangent, elles ont des femmes qui les aident, elles profitent de celles qui rentrent au pays. Ainsi, la Couteau a toutes sortes d'inventions pour échapper à la loi. D'autant plus que tout Rougemont ferme les yeux, trop intéressé à ce que le commerce marche, n'ayant qu'une crainte, celle que la police ne vienne mettre le nez dans les affaires du pays... Ah! le gouvernement a beau envoyer des inspecteurs chaque mois, exiger des livrets, des signatures du maire, des timbres de la commune, c'est comme s'il chantait. Ça n'empêche pas les bonnes femmes de continuer tranquillement leur négoce, d'expédier tant qu'elles peuvent des petiots dans l'autre monde. Nous avions, à Rougemont, une cousine qui nous disait un jour: c La Malivoire, elle a eu de la chance, elle en a perdu encore quatre, le mois dernier. >

Un instant. Victoire s'arrêta, pour enfiler son aiguille. Norine pleurait toujours. Mathieu, muet d'horreur, écoutait, les yeux fixés sur l'entant endormi.

— Sans doute, reprit la bonne, on en raconte moins aujourd'liui qu'autrefois sur Rougemont. Mais, tout de môme, ce qu'il en reste, c'est à vous dégoûter de faire des enfants... Nous connaissons trois ou quatre nourrisseuses qui ne valent pas cher. Vous savez que l'élevage au biberon est la règle, et si vous voyiez quels biberons, jamais nettoyés, d'une crasse répugnante, avec du lait glacé en hiver, tourné en été ! La Vimeux, elle, trouve que le biberon, ça revient encore cher, et elle nourrit tout son monde à la soupe : ça les expédie plus vite, ils ont tous de gros ventres bouffis, à croire qu'ils vont éclater. Chez la Loiseau, la saleté est telle, qu'il faut se boucher le nez, quand on approche du coin où les petits sont couchés sur de vieux chiffons, dans leur ordure. Chez la Gavotte, la femme va aux champs avec son homme, de sorte que la garde des trois ou quatre nourrissons qui sont toujours là, est laissée au grand-père, un vieux de soixante-dix ans, infirme, incapable même d'empêcher les poules de venir piquer les yeux des petits. C'est encore mieux chez la Cauchois, qui, n'ayant personne pour les garder, les attache dans les berceaux, de peur qu'ils ne se cassent la tête, en tombant par terre. Et vous visiteriez toutes les maisons du village, que vous trouveriez la même chose partout. Pas une maison qui ne trafique sur cette marchandise. Autour de chez nous, il y a des pays où l'on fait de la dentelle, d'autres où l'on fait du fromage, d'autres où l'on fait du cidre. A Rougemont, on fait des petits morts.

Brusquement, elle cessa de coudre, elle regarda Mathieu, de ses yeux clairs d'innocente effarouchée.

— Mais le plus beau, c'est la Couillard, une vieille voleuse, qui a fait jadis six mois de prison, et qui est maintenant établie un peu en dehors du village, à l'entrée du bois... Jamais un enfant vivant n'est sorti de chez la Couillard. C'est sa spécialité. Quand on voit une meneuse,

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la Couteau par exemple, lui porter un enfant, on est tout de suite renseigné, on sait ce que cela veut dire. La Couteau a sûrement traité pour la mort du petit. Ça se traite d'une façon bien simple, les parents donnent une somme de trois ou quatre cents francs, à la condition que le petit sera gardé jusqu'à sa première communion; et vous pensez bien qu'il meurt dans les huit jours, il n'y a qu'à laisser une fenêtre ouverte sur lui, comme faisait une nourrisseuse que mon père a connue, et qui, l'hiver, lorsqu'elle avait une demi-douzaine de poupons, ouvrait la porte toute grande, puis sortait faire un tour... Ainsi, tenez! le petit d'à côté, celui que la Couteau est allée voir, je suis bien certaine qu'elle le portera chez la Couillard, car j'ai entendu mademoiselle Rosine, l'autre jour, convenir avec elle d'un forfait, d'une somme de quatre cents francs, payée d'un coup, et sans qu'on ait ensuite à s'occuper de rien.

Elle dut se taire, la Couteau rentrait seule, sans madame Bourdieu, pour prendre l'enfant de Norine. Celle-ci, que les histoires de la petite bonne avaient fini par tirer de son tourment, ne pleurait plus, l'écoutait d'un air très intéressé. Mais, quand elle aperçut la meneuse^ elle se rejeta la face dans son oreiller, comme prise de crainte, n'ayant pas la force de voir ce qui allait se passer. Mathieu s'était levé de sa chaise, frémissant lui aussi.

— Alors, c'est entendu, je l'emporte, dit la Couteau. Madame Bourdieu vient de me mettre les indications sur un papier, la date et l'arrondissement. Seulement, il me faut les prénoms... Comment voulez-vous qu'on l'appelle?

Norine ne répondit pas d'abord. Puis, d'une voix torturée, étouffée par l'oreiller :

— Alexandre.

— Bon ! Alexandre... Mais vous feriez bien de lui en

donner un autre, pour mieux le reconnaître un jour, si la fantaisie vous prenait de courir après. De nouveau, il fallut arracher la réponse à Norine.

— Honoré.

— Bon ! Alexandre-Honoré. C'est le vôtre, ce petit nomlà, et le premier, n'est-ce pas? c'est le petit nom du père... Voilà qui va bien, j'ai tout ce qu'il me faut. Seulement, il est déjà quatre heures^ jamais je ne serai de retour pour mon train desix heures, si je ne prends pas une voiture. C'est au diable, là-bas, de l'autre côté du Luxembourg. Et une voiture, ça coûte... Comment devons-nous faire?

Tandis qu'elle se lamentait, pour voir si elle ne pourrait rien tirer de cette fille énervée de chagrin, Mathieu eut l'idée brusque d'aller jusqu'au bout de sa mission, en la conduisant lui-même aux Enfants-Assistés, afin d'être en mesure d'affirmer à Beauchêne que l'enfant y avait bien été déposé, en sa présence. Il lui déclara donc qu'il descendait avec elle prendre un fiacre, et qu'il la ramènerait.

— Je veux bien, moi, ça m'arrange... Allons-y! C'est dommage de le réveiller, ce petiot, tant il dort de bon cœur ; mais, tout de même, il faut l'emballer, puisque c'est comme ça.

De ses mains sèches, habituées à manier la marchandise, elle avait saisi l'enfant, peut-être avec un peu de rudesse, oubliant sa bonhomie câline, du moment qu'elle n'était chargée que de le porter à la concurrence. Il s'éveilla, se mit à crier violemment.

— Ah ! fichtre ! ça ne va pas être drôle, s'il nous fait cette musique dans le fiacre... Vite, filons !

Mais Mathieu l'arrêta encore.

— Norine, vous ne voulez donc pas l'embrasser?

Aux premiers cris, la triste fille s'était enfoncée davantage dans les draps, portant les mains à ses oreilles, bouleversée d'entendre.

FÉCONDITÉ ÎM

— Non, non, emportez-le, emportez-le tout de suite, ne recommencez pas à me faire souffrir!

Et elle fermait aussi les paupières, et elle repoussait du bras l'image dont on la poursuivait. Cependant, quand elle sentit que lameneuse posait l'enfant sur le lit, elle eut un frisson, elle se souleva, donna dans le vide un grand baiser éperdu, qui rencontra le petit bonnet. Elle avait J peine entr'ouvert ses yeux obscurcis de larmes, elle ne dut voir que le vague fantôme de ce pauvre être, criant et se débattant, à l'heure où il était jeté à l'inconnu.

— Vous me faites mourir, emportez-le, emportez-lo! Dans le fiacre, l'enfant se tut brusquement, soit que le

bercement de la voiture le calmât, soit qu'il fût émotionné par le bruit grinçant des roues. La Couteau, qui l'avait pris sur elle, garda d'abord le silence, parut s'intéresser aux trottoirs, où luisait un clair soleil ; tandis que Mathieu, en sentant sur ses genoux les pieds du pauvre être, rêvait douloureusement. Puis, tout d'un coup, elle parla, elle continua tout haut ses réflexions.

— Cette petite dame a eu grand tort de ne pas me le confier, je l'aurais si bien placé, il aurait poussé comme un charme, à Rougemont... Mais voilà, toutes s'imaginent que l'idée seule du commerce nous fait les tourmenter. Je vous demande un peu 1 si elle m'avait donné cent sous pour moi, et qu'elle m'eût payé mon retour, est-ce que cela l'aurait ruinée? Une belle fille comme elle trouve toujours de l'argent... Je sais bien que, dans notre métier, il y en a qui ne sont guère honnêtes, qui trafiquent, exigent des primes, placent ensuite les nourrissons au rabais, en volant à la fois les parents et la nourrice. Ça, ce n'est guère beau, de faire de ces petits êtres mignons des choses à vendre, comme qui dirait de la volaille ou des légumes. A ce négoce-là, je comprends qu'on s'endurcisse le cœur et qu'on les bouscule, qu'on se les passe de main en main, sans plus de respect que si c'était de la marchan-

dise... Seulement, monsieur, moi, je suis une honnête femme, je suis autorisée par le maire de mon pays, j'ai un certificat de moralité que je puis montrer à tout le monde. Et, si vous allez jamais à Rougemont, parlez donc de Sophie Couteau : on vous dira que c'est une travailleuse, qui ne doit pas un sou à personne.

Mathieu ne put s'empêcher de la regarder, pour voir de quel front elle faisait ainsi son éloge. Ce plaidoyer le frappait, venant en réponse à tout ce que Victoire avait raconté, comme si la meneuse, avec son flair de paysanne rusée, devinait les accusations portées contre elle. Lorsqu'elle se sentit fouillée jusqu'à l'âme, d'un coup d'œil perçant, elle dut craindre de n'avoir pas menti avec assez d'aplomb, de s'être trahie par quelque négligence, car elle n'insista pas, se fit plus douce, ne célébra plus que ce paradis de Rougemont, où les enfants étaient accueillis, nourris, soignés, dorlotés, comme des fils de prince. Puis, elle se tut de nouveau, en voyant que le monsieur ne desserrait pas les lèvres. C'était inutile de vouloir le conquérir, celui-là. Et le fiacre roula, roula toujours ; les rues succédaient aux rues, encombrées, bruyantes; on avait traversé la Seine, on arrivait au Luxembourg. Ce fut seulement après avoir dépassé le jardin que la Couteau dit encore :

— Tant mieux, si cette petite dame s'imagine que son enfant gagnera quelque chose à passer par les Enfants- Assistés... Vous savez, monsieur, je n'attaque pas l'Administration, mais il y a, tout de même, beaucoup à dire aussi. Nous en avons en quantité, à Rougemont, des nourrissons qu'elle nous envoie, et ceux-là, je vous assure, ne poussent pas mieux, meurent aussi bien que les autres... Enfin, il faut laisser chacun agir selon ses idées. Mais je voudrais que vous puissiez, comme moi, savoir tout ce qui se passe là dedans.

Le fiacre s'arrêta dans le haut de la rue Denfert-

FÉCONDITÉ ÎM

Rochereau, avant d'arriver à l'ancien boulevard extérieur. Un grand mur gris s'étendait, une froide façade de maison administrative ; et ce fut au bout de ce mur que la Couteau entra, avec l'enfant, par une petite porte nue et simple, d'une paix bourgeoise. Mathieu l'avait suivie. Mais il n'insista pas pour l'accompagner dans le bureau redoutable, où une dame recevait les enfants, trop ému, craignant les questions, comme s'il était là le complice d'un crime. La meneuse eut beau lui dire que la dame ne lui demanderait rien, que le secret le plus strict était gardé, il préféra s'arrêter dans une antichambre qui ouvrait sur plusieurs compartiments clos, où l'on parquait, pour qu'elles y attendissent leur tour, les personnes qui venaient déposer des enfants. Et il la regarda disparaître, emportant le petit, toujours tressage, avec ses yeux troubles, grands ouverts.

L'attente, qui ne dut pourtant pas dépasser une vingtaine de minutes, lui sembla terriblement longue. Une paix morte régnait dans cette antichambre lambrissée de chêne, sévère, triste, et qui sentait l'hôpital. Il n'entendait qu'un vagissement sourd de nouveau-né, que couvraient par moments de gros sanglots contenus, peut-être ceux d'une mère en train d'attendre, au fond d'un compartiment voisin. Et ses souvenirs le reportaient à l'ancien tour, à la boite ronde tournant dans le mur : la mère arrivait en se cachant, enfournait l'enfant, donnait un coup de sonnette, puis se sauvait. Lui, trop jeune, ne l'avait vu fonctionner que dans un mélodrame de la Porte- Saint-Martin. Mais que d'histoires il évoquait, les bourriches de pauvres êtres amenés de province et déposés par le voiturier, les enfants de duchesse que deshom.mes furtifs venaient jeter à l'oubli, les files de tristes ouvrières se débarrassant dans l'ombre du fruit de la séduction! Combien les choses paraissaient changées, le tour supprimé, le dépôt forcé de se faire ouvertement, et cette

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entrée nue et grave de maison de retraite, et cet appareil d'une administration prenant les dates, les noms, tout en s'engageant au mystère inviolable! Il n'ignorait pas que quelques-uns accusaient la suppression des tours d'avoir doublé le nombre des avortements et des infanticides. Chaque jour, pourtant, l'opinion condamne davantage l'attitude de la société d'hier devant les faits accomplis, cette idée qu'il faut accepter le mal, l'endiguer, le canaliser en le cachant, comme un égout indispensable, lorsque le vrai rôle d'une société libre doit être au contraire de le prévoir, de l'attaquer et de le détruire dans son germe. L'unique moyen de diminuer le nombre des abandons, c'est de connaître les mères, de les encourager, de les secourir, de leur donner le moyen d'être des mères. Mais, en ce moment, il ne raisonnait pas, son cœur seul était pris, d'une pitié et d'une angoisse croissantes, à la pensée des crimes, des hontes, des douleurs effroyables, qui avaient traversé l'antichambre où il se trouvait. Cette dame, qui recevait les enfants, au fond de son petit bureau mystérieux, quelles terribles confessions elle devait entendre, quel défilé de souffrances, d'ignominies et de misères! Un vent de tempête poussait à elle les épaves du pavé, les détresses d'en haut, toutes les abominations, toutes les tortures qu'on ignore. C'était là le port de naufrage, le trou d'ombre où venaient s'engloutir les fruits condamnés des misérables femmes. Et, comme son attente se prolongeait, il en vit arriver trois : l'une était sûrement une ouvrière pauvre, fine et jolie pourtant, si maigre, si pâle, dont l'air égaré lui rappela un fait divers qu'il avait lu, une fille pareille, qui, après avoir abandonné son enfant, était allée se jeter à l'eau; l'autre lui sembla une femme mariée, quelque femme d'ouvrier, trop encombrée de famille, ne pouvant nourrir une bouche de plus; la troisième devait être une gueuse, grande, forte, l'air insolent, une de celles qui, en six

FÉCONDITÉ î»^

Honées, apportent là trois ou quatre enfants à la file, comme on jette, au matin, le seau d'ordures à la rue. El elles s'engouffrèrent l'une après l'autre, et il eiilendii qu'on les parquait dans des compartiments séparés, tandis que lui, le cœur en larmes, sentant peser sur les êtres la rudesse du destin, attendait toujours.

Quand la Couteau reparut enfin, les bras vides, elle ne prononça pas une parole, Mathieu ne lui posa pas une question. Et ils remontèrent ainsi dans le fiacre, silencieux. Ce ne fut que dix minutes plus tard, lorsque la voiture roulait déjà parmi l'encombrement des rues populeuses, que la Couteau se mit à rire. Puis, comme son compagnon, toujours muet et fermé, ne daignait pas lui demander la cause de cette gaieté brusque, elle finit par dire à voix haute :

— Vous ne savez pas pourquoi je ris?... Si je vous ai fait un peu attendre, là-bas, c'est que j'ai trouvé, en sortant du bureau, une amie à moi, qui est infirmière dans la maison. Il faut vous dire que ce sont les infirmières qui portent les poupons aux nourrices de province... Eh bien! mon amie m'a conté qu'elle partait demain pour Rougemont, avec deux autres infirmières, et que, certainement, elles auraient dans le tas le petit que je viens de déposer.

De nouveau, elle eut le rire sec, dont grimaçait sa face doucereuse.

— Hein? est-ce drôle? la mère qui n'a pas voulu que je l'emmène à Rougemont, et voilà qu'on va pourtant l'y mener! Il y a, comme ça, des choses qui arrivent quand même.

Mathieu ne répondit pas. Mais tout un froid de glace lui avait traversé le cœur. C'était vrai, le destin passait, impitoyable. Qu'allait-il devenir, le pauvre être? à quelle mort prochaine, à quelle vie de souffrance, de misère ou de crime, venait-on de le jeter brutalement,

comme le petit chien qu'on prend au hasard dans la portée, pour le mettre à la borne?

Et le fiacre continua de rouler, il n'y eut plus que le ^'rincement des roues. Ce fut seulement lorsqu'elle en descendit, rue Miromesnil, devant la maison d'accouchement, que la Couteau, ayant vu qu'il était déjà cinq heures et demie, se lamenta, dans la certitude qu'elle allait manquer son train, d'autant plus qu'elle avait encore à régler des comptes et à prendre l'autre enfant, là-haut. Mathieu, qui voulait garder la voiture pour se faire conduire à la gare du Nord, eut la curiosité douloureuse de tout connaître, d'assister au départ des meneuses. Et il la calma, il lui dit de se dépêcher, et qu'il l'attendrait. Puis, comme elle lui demandait un quart d'heure, il désira revoir Norine, il monta, lui aussi.

Lorsqu'il entra dans la chambre, il l'y aperçut toute seule, assise au milieu de son lit, sur son séant, en train de manger une des oranges que ses petites sœurs lui avaient apportées. Elle était d'une gourmandise de belle fille grasse, elle détachait les tranches soigneusement, les suçait de toute sa bouche rouge et fraîche, les yeux à demi clos, la peau frémissante sous la nappe déroulée de ses cheveux, telle qu'une chatte voluptueuse qui lape une tasse de lait. La brusque entrée de quelqu'un la fit tressaillir. Et, quand elle reconnut le visiteur, elle eut un sourire gêné.

— C'est fait, dit Mathieu simplement.

Elle ne répondit pas tout de suite, s'essuya les doigts à son mouchoir. Il lui fallut parler pourtant.

— Vous ne m'aviez pas prévenue que vous reviendriez, je ne vous attendais pas... Enfin, c'est fait, ça vaut mieux. Je vous assure qu'il n'y avait pas moyen de faire autrement.

El elle parla de son départ, demanda si elle pourrait rentrer à l'usine, déclara qu'elle irait quand même s'y

présenter, pour voir si le patron aurait l'audace de la jeter à la rue.

— Vous savez, ce n'est pas que je sois embarrassée ni que je le re?:rette, car je ne tomberai jamais sur plus cochon que lui.

Puis, des minutes se passèrent, très longues, et la conversation devenait pénible, Mathieu répondant à peine, lorsque la Couteau reparut enfin, dans son coup de vent, de nouveau chargée, ayant l'autre enfant sur les bras.

— Dépêchons, dépêchons ! elles n'en finissent plu» avec leurs comptes, elles se battent à qui ne me laissera pas deux sous de trop !

Mais Norine la retint.

— C'est l'enfant de mademoiselle Rosine. Je vous en prie, montrez-le-moi.

Elle lui découvrit la figure, elle se récria:

— Oh ! qu'il est gros, qu'il est beau ! En voilà un qui ne demande qu'à vivre.

— Pardi ! fit remarquer philosophiquement la meneuse, c'est toujours comme ça. Du moment qu'il doit gêner tout le monde, on peut être bien sûr qu'il est superbe.

Norine, égayée, attendrie, le regardait, avec ces yeux caressants des femmes que la vue d'un enfant passionne toujours. Et elle commença une phrase :

— Est-ce dommage, comment peut-on avoir le cœur... Seulement, elle s'arrêta, elle changea la phrase.

— Oui, quel crève-cœur, quand on est forcée d'abandonner ces petits anges !

— Bonsoir! portez-vous bien! cria la Couteau. Vous allez me faire manquer mon train. Et c'est moi qui ai les billets de retour, les cinq autres m'attendent, à la gare. Elles en feraient, une musique!

Et, comme elle filait au galop, Mathieu la suivit. Dans l'escalier, qu'elle descendit quatre à quatre, elle faillit tomber avec son léger fardeau. Puis, quand elle se fui

jetée au fond du fiacre, et que celui-ci se mît à rouler :

— Ouf! ce n'est pas malheureux... La voyez-vous, celle-là, monsieur? Elle n'a pas voulu risquer quinze francs par mois, et elle accuse cette bonne mademoiselle Rosine, qui vient de me donner quatre cents francs, pour qu'on prenne soin de son petit jusqu'à sa première communion!... C'est vrai qu'il est superbe, ce petit. Regardez-le donc ! Ah! quand l'amour fait les enfants, il les fait bien. Dommajre que les plus beaux sont souvent ceux qui meurent le plus vite.

Mathieu le regardait, sur les genoux de la meneuse, où il avait remplacé l'enfant de Norine. Il le voyait dans un maillot très blanc, vêtu do linge très fin, garni de dentelle, ainsi qu'un fils de prince condamné, qu'on mène luxueusement au supplice. Et il se rappelait la monstrueuse histoire, le père dans le lit de la fille, trois mois après la mort de la mère, l'enfant de l'inceste né de couches clandestines, cédé pour un prix fait à la nourrisseuse qui le supprimerait, tranquillement, sous le hasard d'une fenêtre ou d'une porte, laissée grande ouverte. Le petit, à peine éclos, d'une figure fine d'où se dégageait déjà une beauté d'ange, était très sage, ne poussait pas un cri. Un frisson passa, abominable.

Dans la cour de la gare Saint-Lazare, la Couteau sauta vivement du fiacre.

— Merci, monsieur, vous avez été bien aimable... Et à la disposition des dames que vous connaissez, si vous voulez me recommander à elles!

Alors, Mathieu, descendu sur le trottoir, vit un spectacle qui le retint un instant encore. .Cinq femmes, d'allures paysannes, chargées chacune d'un poupon, étaient là, parmi la bousculade des voyageurs et des bagages, à s'effarer, à courir, comme des corneilles en peine, leurs grands becs jaunes anxieux, leurs ailes noires battantes d'inquiétude. Puis, quand elles aperçurent

FECONDITE S6t

enfin la Couteau, il n'y eut qu'un croassement, toutes les cinq fondirent vers elle, d'un vol furieux et vorace. Et, après un violent échange de cris, d'aigres explications, les six se rassemblèrent, se ruèrent vers le truin, les rubans des bonnets flottants, les jupes envolées, emportant les nourrissons dans un même départ d'oiseaux de proie, qui craignaient de manquer le retour au charnier. Elles s'engouffrèrent au milieu de la fumée et des coups de sifflet, elles disparurent.

Mathieu était resté seul, dans la vaste foule. C'était ainsi, par an, vingt mille enfants que les corneilles de mauvais augure emportaient de Paris, et qu'on ne revoyait plus. II ne suffisait pas que la semence humaine fût gâchée, jetée pour le plaisir au pavé brûlant, il ne suffisait pas que la moisson fût mal récoltée, qu'il y eût l'affreux déchet des avortementset des infanticides, il fallait encore que la moisson vivante fût mal mise en grange, que la moitié s'en trouvât détruite, écrasée, tuée. Le déchet continuait, des voleuses et des assassines, flairant le lucre, arrivaient des quatre coins de l'horizon, remportaient au loin tout ce que leurs bras pouvaient tenir de vie naissante, balbutiante, pour en faire de la mort. Elles étaient les rabatteuses, guettaient aux portes, sentaient de loin la chair innocente. Et le grand charriage roulait vers les gares, elles vidaient les berceaux, les salles des Hôpitaux et des Maternités, les refuges discrets de l'Administration, les chambres louches des sagesfemmes, les taudis misérables des accouchées sans feu et sans pain. Tous les paquets étaient mis en tas, bousculés, expédiés, distribués, là-bas, à l'inconnu, au meurtre inconscient ou volontaire. Les rafles passaient en coups de vent, la faux abattait des épis à chaque heure, sans connaître de morte-saison. De même qu'on les avait mal semés, mal moissonnés, les tout petits allaient être mal nourris. Et de là venait le déchet monstrueux, les enfants

nés viables et qu'on tuait, en les enlevant à la mère, la seule nourrice dont le lait faisait vivre.

Un flot de sang réchaufl"a le cœur de Mathieu, lorsque, tout d'un coup, il eut la pensée de Marianne, saine et forte, qui devait l'attendre, sur le pont de l'Yeuse, dans la vaste campagne, avec leur petit Gervais au sein. Des chiffres, qu'il avait lus, s'éveillaient dans sa mémoire. Pour certains départements, qui se livraient à l'industrie nourricière, la mortalité des nourrissons était de cinquante pour cent; pour les meilleurs, de quarante; pour les pires, de soixante-dix. En un siècle, on avait calculé qu'il en était mort dix-sept millions. Longtemps, la moyenne de la mortalité totale s'était tenue de cent à cent vingt mille par an. Les règnes les plus meurtriers, les grandes tueries des plus effroyables conquérants, n'avaient pas entassé de pareils massacres. C'était une bataille géante que la France perdait chaque année, le gouffre de toute force, le charnier de toute espérance- Au bout, fatalement, était la déroute, la mort imbécile de la nation. Et Mathieu, pris de terreur, se sauva, n'eut plus que le besoin consolant d'aller retrouver Marianne, dans leur paix, dans leur sagesse et leur santé.

Un jeudi matin, Mathieu déjeunait chez le docteur Boutan, dans le petit entresol que ce dernier occupait depuis plus de dix ans déjà, rue de l'Université, derrière le Palais-Bourbon. Par une contradiction dont il riait lui-même, cet apôtre passionné de la fécondité était célibataire; et il expliquait cela en disant, de son air de bonhomie plaisante, qu'il était ainsi plus libre d'accoucher les femmes des autres. Dans la continuelle bousculade de sa grosse clientèle, il n'avait guère de libre que l'heure du déjeuner; de sorte que, lorsqu'un ami désirait causer sérieusement avec lui, il préférait l'inviter à sa très modeste table de garçon, un œuf, une côtelette, une lasse de café, avalés en courant.

C'était un conseil sur un grave sujet que Mathieu désirait lui demander. Après deux nouvelles semaines de réflexions, son rêve de tenter la culture, de tirer du chaos ce domaine de Chantebled méconnu, ignoré de tous, l'obsédait à un tel point, qu'il en était à souffrir de n'oser prendre un parti. Chaque jour, grandissait en lui l'invincible besoin d'enfanter, de perpétuer la vie, le désir impérieux d'un homme qui a trouvé l'œuvre à faire, de la santé, de la force, de la richesse à créer, et qui n'en dort plus. Mais quel beau courage, quel souriant espoir il lui fallait, pour risquer une entreprise d'une si folle apparence, dont lui seul sentait la sagesse prévoyante et profonde! et avec qui discuter librement cela, à qui sou-

mettre ses hésitations dernières? Quand l'idée lui fut venue de consulter Boutan, il lui demanda tout de suite un rendez-vous. C'était le confident dont il avait besoin, un esprit large, brave, adorateur de la vie, une intelligence vaste, dégagée des étroitesses du métier, qui verrait au delà des difficultés premières de l'exécution.

Tout de suite, dès qu'ils furent assis face à face, aux deux côtés de la table, Mathieu, passionnément, se confessa, exposa tout au long son rêve, son poème, comme il disait lui-même en riant. Sans l'interrompre, le docteur l'écouta, gagné visiblement par son émotion grandissante de créateur. Enfin, lorsqu'il dut se prononcer :

— Mon Dieu! mon ami, je ne puis pratiquement vous rien dire, car je n'ai jamais planté une salade. J'ajoute même que votre projet me paraît d'une témérité telle, que, sûrement, tout homme du métier, s» vous en consultez un, vous en détournera par les raisons les plus solides, les plus convaincantes du monde. Seulement, vous parlez de cette œuvre avec une foi superbe, un amour brûlant, qui viennent de me donner, à moi profane, la certitude absolue que vous réussirez. D'autre part, vous flattez toutes mes idées, voilà plus de dix ans que je ne cesse de démontrer la nécessité, pour la France., si elle veut voir refleurir les famille;: nombreuses, de se remettre à la passion, au culte de la terre, de déserter les villes pour la vie forte et féconde des champs. Comment voulez-vous que je ne vous approuve pas? Je vous soupçonne même de n'être venu ici, comme tous les demandeurs de conseils, que dans la pensée de trouver en moi un frère, prêt au même combat.

Ils rirent de bon cœur tous les deux. Puis, Boutan lui ayant demandé avec quels capitaux il se mettrait en marche, Mathieu expliqua tranquillement son projet de ne point s'endetter, de débuter par quelques hectares à peine, s'il le fallait, certain de la force conquérante du

travail. Il serait la tête, il trouverait bien les bras nécessaires. Sa seule préoccupation était d'amener Séguin à lui céder l'ancien pavillon de chasse, ainsi que les quelques hectares autour, par annuités et sans argent comptant. Et, comme il questionnait le docteur à ce sujet :

— Oh! répondit celui-ci, je le crois très bien disposé, car je sais qu'il serait ravi de vendre, tellement cet immense domaine inculte l'embarrasse, dans ses croissants besoins d'argent... Vous n'ignorez pas que tout va de mal en pis dans le ménage.

Mais, discrètement, il s'interrompit pour demander :

— Et notre ami Beauciiêne, l'avez-vous prévenu que vous alliez quitter l'usine?

— Ma foi, non, pas encore. Je vous prie même de me garder le secret, car j'attends d'avoir tout terminé, avant de lui conter la chose.

Vivement, ils en étaient au café, et le docteur lui offrit de le prendre dans sa voiture, pour le reconduire à l'usine, où il se rendait lui-même, madame Beauchêne l'ayant prié de venir ainsi une fois par semaine, à jour fixe, s'assurer de l'état de santé de Maurice. L'enfant, qui souffrait toujours des jambes, avait en outre un estomac si délicat, si faible, qu'il devait suivre un régime sévère.

— L'estomac des enfants que la mère n'a pas nourris, continua Boutan. Votre vaillante femme ne connaît pas ça, elle peut laisser manger à ses enfants tout ce qu'ils désirent. Pour ce pauvre petit Maurice, quatre cerises, au lieu de trois, déterminent une indigestion... Alors, c'est dit, je vous reconduis à l'usine. Seulement, il faut que je passe d'abord rue Roquépine, pour choisir une nourrice. Ça ne sera pas long, j'espère... Vite, partons!

Dans la voiture, il lui conta que c'élaii justement pour les Séguin qu'il se rendait au bureau de nourrices. 11 se passait chez eux tout un drame, Séguin s'étant obstiné, le

lendemain des couches, repris d'une courte crise cfe tendresse pour sa femme, à choisir lui-même la nourrice d'Andrée, la fillette née de la veille. Il prétendait s'y connaître, il avait [vouiu une robuste fille, d'apparence monumentale, avec des seins énormes. Mais, depuis deux mois, l'enfant dépérissait, et le docteur, appelé, avait constaté qu'elle mourait tout simplement de faim. La superbe fille manquait de lait, ou plutôt son lait, soumis k l'analyse, venait d'être jugé trop clair, insuffisant. Grosse affaire que le changement d'une nourrice! La tempête soufflait dans la maison, Séguin faisait claquer les portes, en criant qu'il ne s'occuperait plus de rien.

— Alors, conclut Boutan, me voilà chargé de choisir et d'envoyer une nouvelle nourrice. Et cela presse, car je suis très inquiet de cette pauvre petite Andrée. Ça fait pitié, des enfants pareils.

— Mais, demanda Mathieu, pourquoi la mère n'a-t-elle pas nourri ?

Le docteur eut un grand geste désespéré.

— Ah ! mon cher, vous en demandez trop. Comment voulez-vous qu'une Parisienne de la bourgeoisie riche, avec la vie qu'elle mène, avec le train de maison qu'elle se croit forcée de tenir, les réceptions, les dîners, les soirées, les continuelles courses au dehors, les obligations mondaines de toutes sortes, puisse accepter le devoir, l'œuvre courageuse et longue d'allaiter un enfant ? C'est quinze mois d'abnégation et de renoncement. Et je ne parle pas des amoureuses, des jalouses, qui, entre l'enfant et le mari, choisissent ce dernier, se gardent pour lui seul, de peur qu'il ne les plante là... Ainsi, cette petite madame Séguin se moque du monde, lorsqu'elle prend des airs de désolation, en disant qu'elle aurait tant voulu nourrir, mais qu'elle n'a pas pu, qu'elle n'avait pas de lait. Elle n'a jamais essayé, elle aurait sans doute fait, à son premier enfant, une nourrice comme une

FÉCONDITÉ t75

autre. Aujourd'hui, si ce n'est plus sa tendresse pour son mari qui l'en empêche, oh! non, il est malheureusement certain qu'elle est devenue incapable d'un tel effort, avec son existence imbécile et gâchée... Et le pis, voyez-vous, c'est qu'après trois ou quatre générations de mères qui ne nourrissent pas, elles finissent toutes par dire la vérité, elles ne peuvent plus nourrir, la glande mammaire s'atrophie, perd son pouvoir de sécrétion lactée. C'est à cela que nous marchons, mon ami, à une race de misérables femmes, détraquées, incomplètes, capables peut-être encore d'enfanter par hasard, radicalement incapables de nourrir.

Mathieu se souvint alors de ce qu'il avait vu chez la Bourdieu et aux Enfants-Assistés. Il dit ses réflexions à Boutan, qui eut de nouveau son grand geste de désespoir. Selon celui-ci, toute une œuvre immense de solidarité humaine et de salut social restait à faire. Sans doute, un mouvement d'heureuse philanthropie s'indiquait déjà, beaucoup de bonnes œuvres privées, des maisons charitables se fondaient. Mais, devant la plaie affreuse, immense, toujours saignante, ces remèdes restreints demeuraient illusoires, n'indiquaient guère que la bonne voie à suivre. Ce qu'il fallait, c'étaient des mesures générales, des lois sauvant la nation : la femme aidée, protégée dès les premiers jours pénibles de la grossesse, soustraite aux dures besognes, devenue sacrée ; la femme, plus tard, accouchée dans le calme, en secret si elle le désire, sans qu'on lui demande rien autre que d'être une mère ; la femme et l'eniant, ensuite, soignés, secourus, pendant la convalescence, puis pendant les longs mois de l'allaitement, jusqu'au jour où, l'enfant mis au monde enfin, la femme puisse, de nouveau, être une épouse saine et vigoureuse.il n'y avait là qu'une série de précautions à prendre, des maisons à créer, des retuges de grossesses, des maternités secrètes, des asiles de çon-

valescence, sans parler des lois de protection ni des secours d'allaitement. Pour combattre le mal, l'affreux déchet des naissances, la mort soufflant par rafales sur les tout petits, il n'existait qu'un moyen énergique, le prévenir. C'était uniquement par des mesures préventives qu'on arrêterait l'effroyable hécatombe des nouveau-nés, cette plaie constamment ouverte au flanc de la nation, et qui l'épuisé, et qui la tue un peu chaque jour.

— Et, continua le docteur, tout ceci peut se résumer en cette vérité que la mère doit nourrir son enfant... Dans notre démocratie, la femme, dès qu'ellR est enceinte, devient auguste. C'est elle qui est le symbole de toute grandeur, de toute force, de toute beauté. La vierge n'est que néant, la mère est l'éternité de la vie. Il lui faut un culte social, elle devrait être notre religion. Quand nous saurons adorer la mère, la patrie d'abord, puis l'humanité seront sauvées... C'est pourquoi je voudrais, mon ami, que cette image d'une mère allaitant son enfant soit la plus haute expression de la beauté humaine. Ah! comment donc persuader à nos Parisiennes, à toutes nos Françaises, que la beauté de la femme est d'être mère, avec un enfant sur les genoux? Le jour où cette mode-là prendrait, comme celle de la coiffure en bandeaux ou celle des jupes étroites, nous serions la nation reine, maîtresse du monde !

Il finissait par rire douloureusement, dans son désespoir de ne savoir comment changer les mœurs, pour mettre à la mode les familles nombreuses, n'ignorant pas qu'on ne révolutionne un peuple que par la conception changeante de la beauté. Et il conclut :

— En somme, pour moi, il n'y a donc que l'allaiteraeni par la mère. Toute mère qui n'allaite pas, pouvant le faire, est une grande coupable... Ensuite, lorsque certains cas se présentent, lorsque la mère est dans

l'impossibililé absolue de remplir son devoir, il y a le biberon, qui, bien tenu, employé soigneusement, avec du lait stérilisé, donnent des résultats suffisants... Quant à la nourrice au loin, c'est la mort presque certaine de l'enfant, et quant à la nourrice sur lieu, c'est une transaction honteuse, une source incalculable de maux, souvent môme un double crime, le double sacrifice consenti de l'enfant de la mère et de l'enfant de la nourrice.

La voiture s'arrêta rue Roquépine, devant le bureau de nourrices.

— Je parie, reprit le docteur gaiement, que vous n'êtes jamais entré dans un bureau de nourrices, tout père de cinq enfants que vous êtes.

— Ma foi, non 1 répondit Mathieu.

— Eh bien! descendez, vous allez voir ça. Il faut tout connaître.

Le bureau de la rue Roquépine était le plus important, le plus avantageusement connu du quartier. Il était tenu par madame Broquette, une dame blonde d'une quarantaine d'années, d'un visage digne, un peu couperosé, toujours sanglée dans un corset et vêtue d'une robe fanée de soie feuille morte. Mais, si cette dame était la dignité, la prestance de la maison, chargée des rapports avec la clientèle, l'âme véritable, l'agent sans cesse en besogne était monsieur Broquette, le mari, un petit homme de cinquante ans, au nez pointu, aux yeux vifs, d'une agilité de furet. Chargé de la police du bureau, de la surveillance et de l'éducation des nourrices, il les recevait, les nettoyait, leur apprenait à sourire, à être gentilles, les parquait dans les chambres, les empêchait de trop

anger. Du matin au soir, on ne voyait que lui, rôdant, grondant, terrorisant ce terrible monde de filles sales, grossières, souvent menteuses et voleuses. La maison, un ancien petit hôtel délabré, avec son rez-de-chaussée humide, seul ouvert à la clientèle, et ses deux étages de

six chambres chacun, aménagées en dortoirs, n'était qu'une sorte de maison garnie, d'une nature spéciale, où couchaient à la nuit les nourrices avec leurs poupons. C'étaient de continuels arrivages, de continuels départs, une galopade ininterrompue de paysannes débarquées du matin, traînant des malles, charriant des enfants au maillot, emplissant les chambres, les corridors, les salles communes, de cris féroces et de mauvaises odeurs, au milieu du plus répugnant déballage qu'on pût voir. Et il y avait encore, dans la maison, mademoiselle Broquette, Herminie de son petit nom, une pâle fille de quinze ans, mangée de chlorose, longue et exsangue, qui promenait languissamm.ent sa virginité fade, parmi ce pullulement de chairs étalées, de cette marée de nourrices plus ou moins débordantes de lait.

Boutan, très renseigné sur la maison, entra, suivi de Mathieu. L'allée centrale, assez large, était fermée au fond par une porte vitrée, donnant sur une sorte de cour, plantée d'un arbuste maigre, au milieu d'un rond de gazon que l'humidité pourrissait. A droite de cette allée, se trouvait le bureau où madame Broquette, sur la demande des clients, faisait comparaître les nourrices, qui se tenaient, avec leurs poupons, dans une pièce voisine, simplement garnie d'une table de bois blanc graisseuse, au centre, et de banquettes, le long des murs. Le bureau avait un vieux meuble Empire de velours rouge, un guéridon d'acajou, une pendule dorée, des carrés de guipure jetés sur les dossiers des fauteuils. Puis, à gauche de l'allée, près de la cuisine, se trouvait le réfectoire commun, deux longues tables recouvertes de toile cirée, et qu'une débandade de chaises à demi dépaillées entourait. Sous le coup de balai quotidien, on devinait, dans les coins sombres, la crasse tenace, longtemps amassée. Dès le seuil, une odeur acre s'exhalait, le graillon de la

cuisine, la pestilence du lait aigri, des maillots mal tenus, de tout le linge sale de ces campagnardes, aux dessous empoisonnés.

Mais, comme Boutan poussait la porte du bureau, il trouva madame Broquette en affaire, déballant devant un vieux monsieur assis tout un lot de nourrices. Elle reconnut le docteur, elle eut un geste de désolation.

— Non, non ! faites, dit-il en l'arrêtant. Je ne suis pas pressé, nous allons attendre.

Par la porte ouverte, Mathieu venait d'apercevoir Herminie, la fille de la maison, au fond d'un des fauteuils de velours rouge, près de la fenêtre, rêveusement enfoncée dans la lecture d'un roman, tandis que sa mère, debout, vantait la marchandise de son air digne, menait le défilé des nourrices devant le vieux monsieur, qui, muet, semblait ne pouvoir se décider.

— Allons voir le jardin, dit le docteur en riant.

C'était en effet, dans les prospectus, une des prétentions de l'établissement, d'avoir un jardin, du bon air, un arbre même, enfin la campagne. Ils ouvrirent la porte vitrée, et trouvèrent sur un banc, près de l'arbre, une grosse fille, débarquée sans doute à l'instant même, qui essuyait le derrière de son enfant avjec un morceau de journai. Elle était elle-même sordide, échouée là, sans s'être débarbouillée encore. Dans un coin, la cuisine débordait, une débâcle de terrines fêlées, de vieux ustensiles gras ou mangés de rouille. A l'autre bout, ouvrait, par une porte-fenêtre, la salle d'attente réservée aux nourrices; et, là aussi, se déversait un cloaque, des haillons pendus, des couches souillées, traînant et séchant. C'étaient les uniques fleurs de ce coin de nature.

Mais, brusquement, monsieur Broquette se précipita, sans qu'on pût savoir au juste d'où il sortait. Il venait d'apercevoir Boutan, un client à ménager.

— Madame Broquette est donc en affaire?... Jamais je

t80 LES QUATRE ÉVANGILES

ne consentirai à ce que vous restiez là. Venez, venez, je vous en prie.

Ses petits yeux de furet s'étaient fixés sur la fille malpropre, en train de torcher son enfant; et, fort ennuyé du spectacle, il n'insistait si vivement, que pour ne pas laisser ces messieurs visiter davantage les dessous de la maison. Le docteur avait justement mené son compagnon jusqu'à la porte-fenêtre de la salle commune, d'où le coup d'oeil jeté sur les nourrices, se mettant à l'aise, s'abandonnant, n'avait rien d'aimable. Elles se dégrafaient, s'étiraient, bâillaient, pendant les longues heures de paresse et de somnolence qu'elles passaient là, le long des banquettes, à s'engourdir, dans l'attente des pratiques; elles se soulageaient les bras, posaient, comme des paquets, leurs poupons sur la table, qui en était toujours encombrée ; toutes sortes de saletés souillaient le sol, des papiers gras, des croûtes de pain, des chiffons immondes. Et le cœur des deux hommes chavirait, devant cette étable, cette vacherie, si mal tenue.

— Je vous en prie, docteur, suivez-moi, répétait monsieur Broquette.

Enfin, il comprit qu'il fallait sévir, faire un exemple, pour sauver le bon renom de propreté. Et il tomba sur la grosse fille.

— Dites donc, grande sale, est-ce que vous ne pourriez pas prendre un peu d'eau tiède pour le nettoyer, ce petit?... Et qu'est-ce que vous fichez là, d'abord? Pourquoi n'être pas montée tout de suite faire votre toilette?... Faut-il que ce soit moi qui vous jette un seau d'eau par la figure ?

Il la força de se lever, la chassa devant lui, ahurie, prise de peur. Et, quand il l'eut ainsi poussée jusqu'à l'escalier, en ramenant les deux messieurs devant le bureau, il se lamenta.

— Ah! docteur, si vous saviez quelle peine j'ai pour

obteTiir seulement de ces filles qu'elles se lavent les mains! Nous qui sommes si propres, qui mettons tout notre orgueil à ce que la maison soit propre ! Je puis bien dire que, lorsqu'il y a un grain de poussière quelque part, ce n'est pu.» ma faute.

Mais, depuis que la fille était montée, un bruit effroyable se déchaînait, aux étages supérieurs. Quelque discussion, quelque bataille sans doute. De cet escalier, où jamais le public n'était admis, descendait, par moments, ainsi que d'un égout, tout un débondage d'ignominies, mêlées à des puanteurs. Et, comme le souffle empesté apportait un redoublement d'ignoble vacarme, cela devint intolérable.

— Je vous demande pardon, finit par dire monsieur Broquette. Madame va vous recevoir à l'instant.

Il fila, s'envola par l'escaiier, avec une agilité muette. Et, tout de suite, il y eut un éclat. Puis, la maison tomba brusquement à un silence de mort. On n'entendit plus, dans le bureau, que la voix de madame, qui continuait, d'un air digne, à vanter la marchandise.

— Eh bien! mon ami, expliqua Boutan à Mathieu, en se promenant avec lui d'un bout à l'autre de l'allée, ce n'est encore rien, cet envers matériel des choses. Il faudrait pouvoir vous montrer Tenvers des âmes. Et remarquez que cette maison est dans la bonne moyenne, car il existe des cavernes pires, que la police est obligée de fermer parfois, pour des contraventions trop graves... Sans doute on les surveille, sans doute il y a des règlemonts sévères, qui forcent les nourrices à ne nous arriver qu'avec des livrets, des certificats de moralité, toutes sortes de papiers qu'elles doivent, dès le premier jour, aller faire viser à la Préfecture, où l'autorisation dernière leur est accordée. Mais ce n'est là que des précautions bien illusoires, n'empêchant aucune des fraudes, ni les tromperies sur l'âge véritable du lait, ni

les poupons malades, remplacés par des poupons snpor[ie<^. ni même parfois les filles de nouveau enceintes, qui osent se donner pour des accouchées récentes. Vous n'imaginez pas toutes les ruses meurtrières, tous les mensonges assassins que ces femmes sont capables d'irventer, par une âpreté, une cupidité d'argent extraordinaire... Et cela s'explique, le seul fait de choisir ce métier de nourrice les met, pour moi, au bas de l'échelle humaine. Il n'y a pas d'industrie plus révoltante, plus dégradante. Beaucoup, et des filles sages jusque-là, vont au mâle, de même que l'on conduit la vache au taureau, pour le lait. L'enfant, aux yeux de la nourrice de profession, n'est qu'une nécessité préalable, un moyen de commerce. Aussi, dès qu'il est fait et qu'on peut les traire, qu'importe s'il meurt, il ne compte plus. C'est le dernier degré de l'inconscience stupide, de l'animale bassesse... Et voyez [la criminelle conséquence du marché honteux qui va se conclure, car si l'enfant à qui la nourrice vend son lait, meurt souvent de ce lait qui n'est point celui que lui destinait la nature, il arrive presque toujours que l'entant de la nourrice meurt lui-même d'être remporté comme un paquet encombrant et d'être mis tout de suite à la pâtée, avec les bestiaux ; de sorte qu'il y a deux victimes et que les deux mères sont toutes deux coupables de meurtre, du meurtre le plus inquiétant, le plus lâche, celui de ces pauvres êtres à peine nés, dont la disparition ne trouble l'indifférence de personne, lorsqu'elle devrait au contraire nous faire jeter à tous un grand cri de réprobation et d'effroi, devant ce massacre imbécile de nos tendresses et de nos espoirs... Ah! le gouffre est sans iond, le pays entier y tombera, s'y engloutira, si l'on ne cesse de payer ce tribut monstrueux au néant !

Comme les deux hommes, en causant, s'étaient arrêtés devant la porte du réfectoire, elle resta un moment ouverte, et ils aperçurent la Couteau attablée, entre deux

jeunes paysannes, d'air ai^réable et proprement mises, î ouïes trois, l'heure du repas étant passée, mangeaient vivement de la charcuterie, sans assiette ni fourchette; et il était à croire que, débarquée à l'instant, la meneuse, après avoir livré son lot de nourrices, se hâtait de se restaurer un peu, pour filer à ses autres courses, avec ces deux-là qui lui restaient de sa cargaison. La salle à manger, aux tables humides de vin, aux murs tachés de graisse, soufflait jusque dans l'allée une odeur d'évier mal tenu.

— Vous connaissez la Couteau! s'écria Boutan, lorsque Mathieu lui eut conté ses rencontres. Alors, mon cher, vous avez touché le fond du crime. La Couteau, c'est l'ogresse... Et dire qu'avec notre belle organisation sociale, elle est un rouage utile, et que je vais sans doute être heureux de pouvoir remplir ma mission, en choisissant une des nourrices qu'elle vient d'amener !

Mais madame Broiquette, très aimable, les fit entrer dans le bureau. Après avoir longuement réfléchi devant tout ce qije la maison avait de mieux en fait de gorges nourricières, le vieux monsieur s'en était allé, sans arrêter son choix, en disant qu'il reviendrait.

— Il y a des gens qui ne savent pas ce qu'ils veulent, déclara judicieusement madame Broquette. Ce n'est pas ma faute, je vous prie de m'excuser mille lois, monsieur le docteur... Et si vous désirez une bonne nourrice, vous allez être content, car il vient justement de m'en arriver d'excellentes... Je vais vous montrer ça.

Herminie n'avait pas même daigné lever le nez de son roman. Elle resta au fond de son fauteuil, lisant toujours, avec sa mince figure de chlorose, noyée de lassitude et d'ennui. Un peu à l'écart, Mathieu, après s'être assis, se contentait de regarder; tandis que Boutan, tel qu'un capitaine passant une revue, demeurait debout, très attentif, l'œil à chaque détail. Et le défilé commença.

D'abord, madame Broquette, ouvrant la porte qui donnait du bureau dans la salle commune, amena sans hâte, de la plus noble des manières, la fleur de ses nourrices, par petits groupes de trois, chacune ayant sur les bras son poupon. Il en passa ainsi une douzaine, et les plus diverses, les plus dissemblables du monde, des courtes avec de gros membres, des grandes pareilles à des perches, des brunes aux durs cheveux, des blondes aux chairs très blanches, des vives et des lentes, des laides et des agréables. Mais toutes avaient le même sourire niais et inquiet, le même dandinement d'embarras craintif, cette mine anxieuse de la servante, de l'esclave à la foire qui craint de ne pas trouver d'acquéreur. Elles s'offraient, se donnaient, faisaient des gi;;^ces de pauvres filles maladroites, tout de suite ensoleillées d'une joie intérieure, dès que le client avait l'air de mordre, subitement assombries, au contraire, et jetant de noirs regards aux voisines, quand celles-ci semblaient devoir l'emporter. Elles arrivaient en file d'oies, s'en retournaient de même, lourdes sur le plancher, lasses et ahuries. Et, de ces douze-là, le docteur en mit trois de côté, après un bref examen. Puis, de ces trois-là, il finit par n'en garder qu'une, pour la soumettre à toute une étude approfondie.

— On voit bien que monsieur le docteur s'y connaît, se permit de dire madame Broquette avec un sourire flatteur. Je n'ai pas souvent de perles pareilles... Elle vient d'arriver, sans quoi elle ne serait sans doute plus là. Et je puis en répondre comme de moi-même à monsieur le docteur, car je l'ai déjà placée.

C'était une fille d'environ vingt-six ans, brune, de taille moyenne, assez forte, la figure épaisse et commune, avec une mâchoire dure. Mais, ayant servi déjà, elle se tenait bien.

— Alors, cet enfant n'est pas votre premier?

— Non, monsieur, c'est mon troisième.

- Et VOUS n'êtes pas mariée ?

— Non, monsieur.

Boutan parut satisfait, car, bien qu'il y ait là une prime à l'inconduite, les filles mères sont préférées comme nourrices. Elles se montrent plus dociles, plus aimantes, se font aussi payer moins cher, et n'ont pas derrière elles l'embarras d'une famille, d'un mari, qui devient une continuelle terreur.

Sans la questionner davantage, le docteur, après avoir feuilleté ses papiers, ses certificats, son livret, la soumit à un examen général. Il lui visita la bouche, les gencives, constata qu'elle avait les dents blanches et saines. Il passa aux ganglions du cou, l'emmena même dans un cabinet voisin pour une visite plus intime. Puis, quand il l'eut ramenée, il finit par une étude minutieuse des seins, le développement de la glande, la forme du mamelon, la quantité et la qualité du lait. Il en avait recueilli quelques gouttes dans sa main, il le goûta, alla le regarder au grand jour.

— C'est bien, c'est bien, répétait-il de temps à autre.

Enfin, il s'occupa de l'enfant, dont la mère s'était débarrassée sur un fauteuil, et qui restait là, les yeux ouverts, très sage. C'était un garçon, de trois mois au plus, l'air solide et fort. Après lui avoir regardé la plante des pieds et la face palmaire des mains, il inspecta la muqueuse de la bouche et de l'anus, car la syphilis héréditaire est toujours à craindre. Il ne découvrit aucune tare.

Un instant, il leva la tête pour demander :

— C'est bien à vous, au moins, cet enfant-là?

— Oh! monsieur!... Où voulez- vous donc que je l'aie pris?

— Dame! ma fille, ça se prête.

L'examen était fini. Il ne se prononça pas immédiatement, la regardant encore en silence, gêné par il ne savait

quoi, bien qu'elle lui parût réunir toutes les bonnes conditions désirables.

— Tout le monde se porte bien dans votre famille, vous n'avez jamais eu de parents qui soient morts de la poitrine?

— Jamais, monsieur.

— Naturellement, vous ne me le diriez pas. Il faudrait que les livrets eussent une page pour ces sortesde renseignements... Et vous, vous êtes sobre, vous ne buvez pas?

— Oh ! monsieur !

Cette fois, elle se fâchait, elle s'indignait, et il dut la calmer. Son visage, d'ailleurs, s'éclaira d'une joie vive, lorsque le docteur, avec le geste d'un homme qui se risque dans un de ces choix où il y a toujours une part de chance, déclara :

— Eh bien! c'est entendu, je vous 'prends... Si votre enfant peut partir tout de suite, vous entrerez dès ce soir à l'adresse que je vais vous donner... Comment vous appelez-vous ?

— Marie Lebleu.

Madame Broquette, sans se permettre d'intervenir avec un docteur, avait gardé sa majesté, son air de dame cossue, qui était l'enseigne morale et bourgeoise de la maison. Elle se tourna vers sa fille.

— Herminie, va donc voir si madame Couteau est encore là.

Mais, comme la jeune demoiselle levait lentement ses yeux noyés et pâles, sans même se remuer, la mère jugea qu'elle devait faire la commission elle-même. Et elle ramena la Couteau, qui partait, avec les deux jolies filles. Ces dernières restèrert à l'attendre dans l'allée.

Le docteur réglait les questions d'argent, quatre-vingts francs par mois à la nourrice, quarante-cinq francs au bureau pour les frais, le logement et la nourriture de celle-ci, que les parents pouvaient lui retenir, ce qui ne

se faisait point. Restait la question de son poupon à ramener au pays, trente francs encore, sans compter le pourboire à la meneuse.

— Je repars ce soir, dit la Couteau, je veux bien emmener le petit. Vous dites avenue d'Antin? Je sais, je sais, il y a une femme de chambre de mon pays, dans cette maison-là... Marie peut y aller tout de suite. Moi, dans deux heures, quand j'aurai fait mes courses, j'irai la débarrasser.

A ce moment, par la porte restée ouverte, Boutan / aperçut, dans l'allée, les deux jeunes paysannes, qui riaient, se poussaient, avec des jeux de chattes.

— Dites donc, on ne me les a pas montrées, celles-là. Elles sont gentilles... Est-ce que ce sont des nourrices?

— Des nourrices, non, non! répondit la Couteau, avec son mince sourire. Ce sont des personnes qu'on m'a chargée de placer.

En entrant, d'un coup d'oeil oblique, elle avait examiné Mathieu, sans d'ailleurs sembler le reconnaître. Celui-ci était resté sur sa chaise, assistant à cet examen de bétail qu'on achète, écoutant ensuite ce marché de mère qui se vend, silencieux, le cœur peu à peu soulevé de pitié et de révolte. Puis, un frisson l'avait saisi, lorsque la meneuse s'était tournée vers le bel enfant bien sage, dont elle parlait de débarrasser la nourrice. Et il la revoyait, avec les cinq autres, à la gare Saint-Lazare, s'envolant, emportant chacune un nouveau-né, telles que des corneilles de massacre et de deuil. C'était la rafle qui recommençait, de la vie encore et de l'espoir qu'on volait au grand Paris, un nouveau convoi criminel pour le néant, avec la menace cette fois d'un meurtre double, comme disait le docteur, deux enfants en danger de mort, celui de la nourrice et celui de la mère.

Enfin, comme Boutan et Mathieu s'en allaient, accompagnés par les grands saints de madame Broquette, ils

retrouvèrent, dans l'allée, la Couteau et monsieur Broquette en grande conversation. Ce dernier était encore tout vibrant d'une querelle qu'il venait d'avoir avec le boucher; car il bousculait sans cesse les fournisseurs, il faisait manger à ses nourrices les plus bas morceaux, des provisions avariées, acquises au rabais ; de même qu'il économisait sur le blanchissage du linge, laissant tomber à l'ordure tout ce qui ne se voyait pas. Et maintenant, nez à nez, il chuchotait avec la Couteau, en jetant des coups d'oeil sur les deux jolies filles, qui continuaient à rire. Sans doute, il avait une idée, une bonne place où les mettre.

— Tous les métiers ! se contenta de dire le docteur, en remontant en voiture.

Ils arrivaient à l'usine, lorsque, devant la porte même, ils firent une rencontre qui émolionna encore Mathieu. C'était Morange, que sa fille Reine, après le déjeuner, ramenait à son bureau, tous les deux en grand deuil. Le lendemain de l'enterrement de Valérie, il avait repris sa besogne de comptable, dans un accablement, une résignation écrasée, qui ressemblait presque à de l'oubli. Dès lors, il fut clair qu'il abandonnait tout projet ambitieux de partir de l'usine, pour tenter ailleurs une haute fortune. Mais, cependant, il ne put se décider à quitter son appartement, désormais trop grand et trop cher : sa femme avait vécu là, il voulait y vivre ; puis, il entendait garder ce luxe, en faire le cadeau à sa fille. Toute la faiblesse, toute la tendresse de son cœur se portait sur cette enfant, dont la ressemblance avec sa mère le bouleversait. Il la regardait pendant des heures, les yeux en larmes. C'était une grande passion qui commençait, il n'avait plus que le rêve de la doter richement, d'être heureux par elle, s'il pouvait l'être encore; et l'avarice s'était déclarée en lui, il économisait sur tout ce qui ne la touchait pas, faisait le secret projet de chercher de."

FÉCONDITÉ tS6

travaux supplémentaires, pour lui donner plus de bienêtre et grossir la dot. Sans elle, il serait mort de lassitude et d'abandon. Elle devenait sa vie.

— Mais oui, répondit-elle à une question de Boutan, avec son joli sourire, t'est moi qui le ramène, ce pauvre papa, pour être bien sûre qu'il fera un petit tour de promenade, avant de se remettre au travail. Autrement, il s'enferme dans sa chambre, il ne bouge plus.

Morange eut un geste vague, pour s'excuser. Chez lui, en effet, anéanti de douleur et de remords, il vivait dans sa chambre, avec une collection de portraits de sa femme, à tous les âges, une quinzaine de photographies qu'il avait accrochées aux murs.

— Il fait très beau, aujourd'hui, monsieur Morange, reprit Boutan, vous avez eu raison de vous promener.

Le pauvre homme leva des yeux étonnés, regarda le soleil, comme s'il ne l'avait pas encore vu.

— C'est vrai, il fait beau... Et puis, c'est aussi très bon pour Reine, de sortir un peu.

Et il la contempla tendrement, si charmante, si rose, dans le noir de son deuil. Il avait toujours peur qu'elle ne s'ennuyât, pendant les longues heures où il la laissait à la rçaison, seule avec la bonne. La solitude était pour lui une telle détresse, toute pleine de celle qu'il pleurait, qu'il s'accusait d'avoir tuée!

— Papa ne veut pas croire qu'on ne s'ennuie jamais à mon âge, dit gaiement la jeune fille. Depuis que ma pauvre maman n'est plus là, il faut bien que je sois une petite femme... Et, d'ailleurs, la baronne vient quelquefois me chercher.

Elle eut un léger cri, en voyant une voiture s'arrêter au bord du trottoir. Une tête de femme s'était penchée à la portière, elle l'avait reconnue.

— Et tiens! papa, la voici, la baronne... Elle doit

être allée chez nous, et Clara lui aura dit que je t'avais accompagné ici.

C'était, en effet, ce qui venait d'arriver. Morange se hâta de conduire Reine à la voiture, dont Sérafine ne descendit même pas. Et, lorsque sa fille eut, d'un saut joyeux, disparu dans le coupé, il resta là un instant encore, remerciant avec effusion, bien heureux de se dire que la chère enfant allait se distraire. Puis, lorsqu'il eut regardé longuement le coupé disparaître, il entra dans l'usine, tout d'un coup vieilli, affaissé, comme si son chagrin lui retombait sur les épaules, l'anéantissant à ce point, qu'il oublia les deux hommes et ne les salua même pas.

— Pauvre homme ! murmura Mathieu, que l'apparition de la tête de Sérafine, moqueuse, incendiée de ses cheveux roux, avait glacé.

A ce moment, d'une des fenêtres de l'hôtel, Beauchêne appela du geste Mathieu, pour lui dire de monter avec le docteur. Et ces deux derniers trouvèrent Constance et Maurice dans le petit salon, où le père était venu achever son café, en fumant un cigare. Tout de suite, Boutan s'occupa de l'enfant, qui allait beaucoup mieux des jambes; mais l'estomac restait troublé, la moindre infraction au régime amenait des complications fâcheuses. Alors, pendant que Constance, dont l'inquiétude maternelle était devenue très grande, sans qu'elle l'avouât, questionnait sans fin le docteur, l'écoutait avec religion, Beauchêne emmena Mathieu à l'écart.

— Dites donc, vous, pourquoi ne m'avez-vous pas raconté que tout, là-bas, était fini?

Il riait, le sang aux joues, suçant son cigare, soufflant de grosses bouffées de fumée.

— Mais oui, la belle blonde, je l'ai rencontrée hier. Tranquillement, Mathieu répondit qu'il attendait d'être

interrogé, pour lui rendre compte de sa mission, désireux de ne pas soulever le premier ce sujet pénible. La

FÉCONDITÉ Ml

provision d'argent, mise entre ses mains, ayant suffi, il n'avait plus qu'à lui montrer les factures, tout un petit dossier qu'il tenait à sa disposition. Et il commençait à fournir quelques détails, lorsque Beauchêne lui coupa la parole, dans la joie dont éclatait son visage.

— Vous savez ce qui s'est passé ici? Elle a eu l'audace de revenir demander du travail, pas à moi bien entendu, au chef de l'atelier des femmes. Heureusement, j'avais prévu le coup, mes ordres étaient formels, et le chef lui a répondu qu'il ne pouvait pas la reprendre, pour le bon ordre de la maison. Sa sœur Euphrasie, qui se marie la semaine prochaine, est encore à l'atelier. Les voyez-vous, de nouveau, se prendre aux cheveux? Et puis, enfin, sa place n'est plus chez moi, que diable !

Il alla prendre son petit verre de cognac sur la cheminée, le vida et revint, en disant de son air gai :

— Elle est trop belle fille pour travailler.

Mathieu se tut, devant ce mot abominable. Lui aussi, depuis la veille, savait par une rencontre que Norine,dè8 sa sortie de chez madame Bourdieu, peu désireuse de recommencer une vie de querelles chez ses parents, avait, pour quelques nuits, demandé asile à une amie qui vivait avec un amant. Après sa tentative infructueuse à l'usine Beauchêne, elle s'était bien présentée dans deux autres maisons; mais la vérité était qu'elle ne mettait pas une ardeur passionnée à chercher du travail. Pendant sa grossesse, ses quatre mois de paresse heureuse, ses grasses matinées venaient de la dégoûter à jamais de la rude vie d'ouvrière. Maintenant, ses mains étaient blanches et douces, elle n'avait plus que l'invincible désir de l'existence entretenue, des plaisirs faciles, rêvés dès l'enfance, le long du trottoir parisien.

— Alors, reprit Beauchêne, je vous disais donc, mon cher, que je l'ai rencontrée. Et devinez dans quelles conditions ? toute pimpante, gentiment attifée, au bras d'un

«t LES QUATRE ÉVANGILES

gros garçon barbu, qui la mangeait des yeux... Ça y est, je vous dis que ça y est! Vous vous doutez de mon soulagement, j'en ris encore!

Et il poussa un profond soupir, comme si on lui ôtait de la poitrine un poids de cent livres. Depuis sa fâcheuse aventure, il avait tâté d'abord d'une femme mariée, puis s'en était écarté, dans la brusque terreur de se trouver pris à un nouveau piège; et il revenait maintenant aux simples filles de la rue, aux filles d'une nuit qui restent sans conséquence, les seules d'ailleurs qu'il aimât par tempérament, dont la docilité complaisante rassassiât sa goinfrerie sexuelle. Il était parfaitement heureux, jamais il n'avait paru plus triomphant, plus content de luimême.

— Mais voyons, mon cher, c'était certain! Rappelezvous ce que je vous ai toujours dit. Elle était bâtie pour ça, et pas pour autre chose, ça crevait les yeux! D'abord, fa fait des rêves, ça veut se garder pour un prince qui les payera très cher; puis, ça se laisse aller avec le premier garçon de marchand de vin venu, ça tâche ensuite de se raccrocher à quelque bon imbécile de bourgeois, s'il s'en trouve encore par le monde ; et, quand le coup a manqué, ça reprend vite un amant, et un autre, et un autre, autant qu'un évêque en bénirait... Ouf! ce n'est plus mon affaire! Bon voyage, et qu'elle ait bien du plaisir!

Déjà, il retournait vers sa femme et le docteur, lorsqu'un ressouvenir se réveilla, le ramena pour demander à voix plus basse :

— Vous me disiez donc que l'enfant...

Et, lorsque Mathieu eut conté qu'il avait voulu le conduire lui-même aux Enfants-Assistés, pour être bien certain du dépôt, il lui serra vigoureusement la main.

— Parfait! merci, mon cher... Me voilà tranquille.

Il chantonna, il revint se planter devant Constance, qui tontinuait à consulter le docteur. Elle avait pris le petit

Maurice contre ses genoux, elle le regardait avec la tendresse jalouse d'une bonne bourgeoise, veillant sur la santé de son fils unique, qu'elle adorait, dont elle voulaitt faire un des princes de l'industrie et de l'argent. Tout d'un coup, elle se récria.

— Mais alors, docteur, ce serait moi la coupable... Vraiment, vous croyez qu'un enfant nourri par sa mère est toujours d'une constitution plus forte, plus résistante aux maladies de l'enfance?

— Oh ! sans aucun doute, madame.

Beauchêne, mâchonnant son cigare, haussa les épaules, éclata de son gros rire.

— Laisse donc ! le petit vivra cent ans, la Bourguignonne qui l'a nourri était un vrai roc... Et c'est donc décidé, docteur, vous allez faire décréter par les Chambres l'allaitement maternel obligatoire?

Boutan, lui aussi, riait.

— Mon Dieu! pourquoi pas?

Du coup, ce fut pour Beauchêne un sujet de plaisanteries énormes, tout ce qu'une telle loi bouleverserait dans les habitudes et dans les mœurs, et la vie mondaine suspendue, les salons fermés pour cause d'allaitement général, et pas une femme qui garderai^ une gorge présentable au delà de trente ans, et les maris qui seraient forcés de se syndiquer, d'avoir un sérail où ils trouveraient des femmes de rechange, lorsque les leurs se cloîtreraient dans leurs fonctions de nourrice.

— Enfin, vous voulez une révolution.

— Une révolution, oui, dit le docteur doucement. On la fera.

Mathieu acheva d'étudier son grand projet, le défriche- ! ment de Ghantebled, cette œuvre qui tirerait de la terre, éveillée enfin, une fécondité débordante. Et il se décida, l'œuvre fut résolue, contre toute prudence, dans une belle audace de foi et d'espoir.

Un matin, il prévint Beauchêne qu'il quitterait l'usine .

à la fin du mois. Il avait eu, la veille, avec Séguin, une ;

longue conversation, il s'était assuré que ce dernier \

céderait volontiers l'ancien pavillon de chasse et une \

vingtaine d'hectares aux alentours, à des conditions très >■

douces. Comme il croyait le savoir, Séguin se trouvait '■

dans une situation de fortune embrouillée, ayant perdu, ;

disait-on, des sommes considérables au jeu, payant des i

maîtresses très cher, menant une existence de désastre, 1

depuis que son ménage se disloquait; et il continuait à se '

plaindre des rentes dérisoires que lui rapportaient les ;

immenses terrains incultes de Ghantebled, simplement ■ affermés à des sociétés de chasse. Sa pensée constante était de vendre; mais à qui, où trouver un acquéreur

pour des marécages, des landes, des broussailles? Alissi ]

fut-il enchanté de l'affaire que lui proposait Mathieu, i

dans l'espoir que, si une telle expérience réussissait, il 1

finirait par se débarrasser do la propriété entière. Ils j

eurent d'autres entrevues, il voulut bien consentir à la i

vente, sans aucun argent comptant, par annuités, la pre- ;'

mière annuité ne devant même être payée qu'à deux ans ^

FECONDITE t9&

de date. Cependant, ils convinrent qu'ils se reverraient, pour ré^'ler les derniers détails, avant de faire dresser l'acte. Et, vers dix heures, un lundi, Mathieu se dirigea donc vers l'iiôtel de l'avenue d'Anlin, afin de terminer l'affaire.

Ce malin-là, justement, Céleste, la femme de chambre, reçut, dés huit heures, dans la lingerie où elle se tenait d'habitude, la visite de madame Menoux, la petite mercière de la rue voisine, dont les couches avaient si fort intéressé madame Séguin, enceinte alors et terrifiée. La mercière ne pouvait ainsi s'échapper un moment de son étroite boutique, que de très bonne heure, en la faisant garder parla petite fille de sa concierge. Elle attendait que son mari, un ancien soldat, un bel homme qu'elle adorait, et dont elle était adorée, fût parti pour le musée où il occupait un emploi de gardien; et elle se hâtait de courir i ses courses, elle revenait vite gagner, dans le trou obscur où le ménage avait à peine la place de remuer les coudes, les quelques sous qui, joints aux appointements du mari, les faisaient presque riches. Ses relations de voisinage avec Céleste s'étaient resserrées depuis que la Couteau avait emmené son enfant, le petit Pierre, à Rougemont, pour l'y mettre en nourrice, dans les meilleures conditions possibles, à trente francs par mois. Même la Couteau, très complaisante, avait offert de venir, chaque mois, à l'un de sesvoyages, toucher les trente francs, ce qui éviterait l'ennui de l'envoi par la poste, et ce qui permettrait à la mère d'avoir des nouvelles fraîches du petit. Aussi, dès l'échéance, si la Couteau était en retard d'un seul jour, madame Menoux s'effrayait-elle, accourant près de Céleste, toujours heureuse, d'ailleurs, de causer un instant avec cette fille, qui était du pays où son Pierre se trouvait.

— Vous m'excuserez, n'est-ce pas? mademoiselle , de fous déranger si matin. Vous m'avez dit que votre dame

n'avait pas besoin de vous avant neuf heures... Et vous savez, c'est parce que je n'ai pas de nouvelles de là-bas. Alors, j'ai pensé que peut-être quelqu'un vous avait écrit du pays.

Pclile, maigre et blonde, madame Menoux, fille d'un pauvre employé, avait une mince figure pâle, d'un charme triste. De là lui venait sans doute son admiration passionnée pour son grand bel homme de mari, qui l'aurait brisée entre deux doigts. Et, d'une ténacité, d'un courage indomptable, elle se serait tuée au travail, pour qu'il eût son café et son cognac après chaque repas.

— Ah ! c'est dur tout de même, d'avoir envoyé notre Pierre si loin. Moi qui, déjà, ne vois pas mon mari de la journée, voilà que j'ai un enfant et que je ne le vois pas du tout! Le malheur est qu'il faut vivre. Comment l'aurais-je gardé, dans ce trou de boutique, où, du matin au «oir, je n'ai pas une minute à moi?... Ça n'empêche que j'en pleure encore, de n'avoir pu le nourrir; et, quand mon mari rentre, nous sommes comme des imbéciles, à ne parler que de lui... Vous dites alors, mademoiselle, que c'est très sain, ce Rougemont, et qu'il n'y a jamais par là de mauvaises maladies?

Mais elle fut interrompue par l'arrivée d'une autre visiteuse matinale, qui lui fit pousser un cri de joie.

— Oh ! madame Couteau ! que je suis contente de vous voir, quelle bonne idée j'ai eue de venir !

Au milieu des exclamations d'heureuse surprise, la meneuse expliqua qu'elle était arrivée par un train de nuit, avec un lot de nourrices, et que, les ayant vite déposées rue Roquépine, elle avait commencé tout de suite ses courses.

— Après un petit bonjour à Céleste, en passant, je comptais aller chez vous, ma chère dame... Mais, puisque vous voilà, nous pouvons régler notre mois, si vous le voulez bien.

Anxieusement, madame Menoiix la regardait.

— Et mon petit Pierre, comment va-t-il ?

— Mais pas mal, pas mal... Vous savez, ce n'est pas tout ce qu'il y a de plus fort, on ne peut pas dire que c'est un gros enfant. Seulement, il est si mignon, si joli, avec sa mine un peu pâlotte... C'est certain, s'il y a plus gros, il y a tout de même plus petiot.

Elle ralentissait la voix, cherchant les mots, pour inquiéter la mère, sans pourtant la désespérer. C'était son habituelle tactique, de façon à troubler le cœur, i tirer ensuite des angoisses maternelles tout l'argent possible. Cette fois, elle dut voir qu'elle pouvait pousser {-38 choses jusqu'à inventer une légère maladie de l'enfant.

— Cependant, il faut que je vous dise, parce que, moi, je ne sais pas mentir, et qu'après tout, c'est mon devoir... Eh bieni il a été malade, le cher trésor, il ne va pas encore très bien.

Toute blême, madame Menoux joignit ses petites mains frêles.

— Mon Dieu ! il va mourir !

— Mais non ! mais non I puisque je vous dis qu'il va un peu mieux... Ah ! dame, ce ne sont pas les soins qui lui manquent, faut voir comme la Loiseau le dorlote! Quand les enfants sont gentils, ils savent si bien se faire aimer ! Et toute la maison est pour lui, et il n'y a pas de frais qu'on ne fasse ! Le médecin est venu deux fois, il y a même eu des médicaments... Seulement, ça coûte.

Le mot tomba, d'une pesanteur de massue. Puis, sans laisser à la mère, effarée, tremblante, le temps de se remettre :

— Voulez-vous que nous comptions, ma chère dame ?

Madame Menoux, qui se proposait d'aller faire un payement, avant de rentrer, fut tout heureuse d'avoir pris de l'argent sur elle. On chercha un bout de papier, pour

t9t LES QUATRE ÉVANGILES

l'addition. D'abord, le mois, trente francs; ensuite, les deux visites du médecin, six francs ; et, avec les médicaments, ça faisait bien dix francs.

— Ah ! je voulais vous dire, il a tant sali de linge, à cause de son dérangement de corps, que vous devriez bien ajouter trois francs pour le savon. Ça ne serait que justice, sans compter qu'il y a eu d'autres petits frais, du sucre, des œufs, de manière que, moi, à votre place, pour agir en bonne mère, je mettrais cinq francs... Quarante-cinq francs en tout, ça vous va-t-il ?

Malgré son émoi, la mercière eut la sensation qu'on la volait, qu'on spéculait sur son tourment. Elle eut un geste de surprise et de révolte, à l'idée de donner tant d'argent, cet argent qu'elle avait si grand'peine à gagner. Il fallait en vendre, du fil et des aiguilles, avant d'amasser une telle somme ! Et son débat éperdu, entre ses nécessités d'économie et sa tendresse inquiète, aurait touché les cœurs les plus durs.

— Mais ça va me faire un demi-mois en plus ! Tout de suite, la Couteau redevint sèche.

— Qu'est-ce que vous voulez? ce n'est pas ma faute. On ne peut pourtant pas le laisser mourir, votre enfant. Ce n'est point ce que vous demandez, je pense. Alors, il faut bien faire les dépenses nécessaires. Et puis, si vous n'avez plus confiance en moi, dites-le : vous enverrez votre argent directement, vous vous débrouillerez ; et moi, ça me soulagera beaucoup, car, dans tout cela, j'y suis de mon temps et de ma peine, parce que j'ai toujours la bêtise d'être trop bonne.

Madame Menoux ayant cédé, de nouveau frissonnante ôt vaincue, une autre difficulté se présenta. Elle n'avait que de l'or, deux pièces de vingt francs et une de dix. Les trois pièces luisaient sur la table. La Couteau les regardait, de ses yeux jaunes et fixes.

— Moi, je ne peux pas vous rendre vos cent sous, je

FÉCONDITÉ t9«

n'ai pas un sou de monnaie... Et toi, Céleste, est-ce que tu as de la monnaie pour madame?

Elle s'était décidée à poser cette question, mais d'un tel ton, avec un tel regard, que l'autre comprit.

— Je n'ai pas un sou sur moi.

Il y eut un grand silence. Puis, le cœur meurtri, avec un geste de résignation désespérée, madame Menoux s'exécuta.

— Gardez ces cinq francs-là pour vous, madame Couteau, puisque vous vous donnez tant de peine. Et, mon Dieu ! que tout cet argent me porte bonheur, fasse au moins que mon pauvre petit devienne, comme son père, un grand et bel homme !

— Ah! pour ça, je vous en réponds! cria la meneuse enthousiasmée. Ça ne veut rien dire, ces bobos, au contraire! J'en vois assez, des petiots, moi, et rappelez-vous ce que je vous prédis : le vôtre sera extraordinaire. Il n'y a pas mieux.

Lorsque madame Menoux s'en alla, la Couteau l'avait co-mblée de telles flatteries, de telles promesses, qu'elle était toute légère, toute gaie, ne regrettant plus son argent, rêvant au jour où son Pierre lui reviendrait, avec de grosses joues et une vigueur de jeune chêne.

Dès que la porte fut refermée, Céleste se mit à rire, de son air de belle impudence.

— Lui en as-tu conté des histoires ! Je parie que son petit n'a pas même été enrhumé.

La Couteau prit d'abord un air digne.

— Dis-moi tout de suite que je mens. L'enfant ne va pas bien, je t'assure.

La gaieté de la femme de chambre redoubla.

— Non ! que tu es drôle, à faire cette tête-là avec moil Voyons, je te connais, je sais ce que fa veut dire, quand le bout de ton nez remue !

100 LES QDÂTRE ËViNGiLES

— L'enfant est tout chétif, répéta la meneuse plus mollement.

— Oh! ça, je m'en doute. Tout de même, je voudrais voir les ordonnances du médecin, et le savon, et le sucre... Moi, tu sais, je m'en fiche. Cette petite madame Menoux, bonjour, bonsoir, et c'est tout. Elle a ses affaires, j'ai les miennes... C'est comme toi, tu "as tes affaires, tant mieux si tu en tires ce que tu peux.

Mais la Couteau changea la conversation, en lui demandant si elle n'avait pas une goutte de quelque chose à boire, parce que les voyages de nuit lui mettaient l'estomac à l'envers. Et Céleste, rieuse, sortit d'un bas d'armoire une bouteille de malaga entamée et une boîte de biscuits. C'était sa cachette, des provisions volées à l'office. Puis, sur la crainte exprimée par la meneuse que sa dame ne les surprît, elle eut un geste d'injurieux dédain. «A h bien! oui, elle avait le nez dans ses cuvettes et dans ses petits pots, la dame! Pas de danger qu'elle l'appelât, avant de s'être fait un tas de sales histoires pour rester belle.

— Il n'y a que les enfants à craindre, leur Gaston et leur Lucie, des mômes qu'on a toujours sur le dos, parce que les parents, qui ne s'occupent guère d'eux, les laissent, du matin au soir, venir jouer ici ou à la cuisine... Avec ça, je n'ose pas fermer cette porte, de peur qu'ils ne tapent dedans à coups de pied et à coups de poing.

Quand elle eut jeté un regard de précaution dans le couloir, et qu'elles se furent toutes deux attablées, elles ne tardèrent pas à s'échauffer, à lâcher librement le fond de leur cœur. Elles en arrivèrent à la tranquille impudence, à l'inconsciente abomination de tout dire. Céleste, en buvant à petits coups son malaga, demandait des nouvelles du pays, et la Couteau ne mentait plus, disait maintenant la vérité brutalp, entre deux biscuits. C'était

chei les Vimeux, qu'avait succombé, quinze jours après «on arrivée à Rougemoiit, lo dernier enfant de la femme de chambre, celui dont la Rouche, prévenue trop tard, n'avait pu faire un mort-né; et les Vimeux, qui étaient un peu ses cousins, lui envoyaient leurs amitiés, en priant de lui annoncer aussi qu'ils mariaient leur fille. Chez la Gavette, le vieux qui soignait les nourrissons, pendant que la famille allait aux champs, était tombé dans le feu, avec un petiot aux bras; mais, tout de même, on les en avait tirés, il n'y avait eu que le petiot de roussi. La Cauchois, pas mécontente au fond, craignait d'avoir des ennuis, parce que, d'un seul coup, il en était parti quatre de chez elle, à cause d'une fenêtre laissée ouverte, la nuit, par mégarde : tous les quatre des petits Parisiens, deux de l'Assistance et deux qui venaient de chez madame Bourdieu, la sage-femme. Depuis le commencement de l'année, on aurait cru vraiment un fait exprès. Autant d'arrivés, presque autant d'enterrés. Si bien que le maire commençait à dire qu'il en mourait trop, que la commune finirait par se faire une mauvaise réputation. Et il était certain que la Couillard, la première, recevrait un beau jour la visite des gendarmes, si elle ne s'arrangeait pas pour en garder au moins un de vivant, de temps à autre.

— Ah! cette Couillard!... Imagine-toi, ma chère, je lui en avais apporté un, un vrai Jésus, le petit d'une jolie demoiselle que son papa, je crois, avait caressée de trop près. Quatre cents francs, pour l'élever jusqu'à sa première communion. Il a vécu cinq jours... Vrai, ce n'est pas assez. Je me suis mise dans une colère! J'ai demandé à la Couillard si elle voulait me déshonorer... Moi, ce qui me perdra, c'est mon bon cœur. Je ne sais pas résister, quand on me demande un service ; et Dieu sait si je les aime, les enfants! Je n'ai jamais vécu qu'avec eux. Ainsi, toi, tu en aurais encore un...

— Ah! non, par exemple! cria Céleste, révoltée. J'ai été pincée deux fois, je prends trop bien mes précautions, maintenant.

— C'est une supposition. Tu en aurais encore un, je te dirais : < Ma fille, ne le mettons pas chez la Gouillard, il ne faut jamais tenter le bon Dieu. » Après tout, nous sommes deux honnêtes femmes, n'est-ce pas? et moi, je m'en lave les mains, car, si je les amène, ces chérubins, ce n'est pas moi qui les nourris. Quand on a sa conscience pour soi, on dort tranquille.

— Evidemment, conclut Céleste d'un air de profonde conviction.

Et, tandis qu'elles s'attendrissaient ains'i, en achevant leur malaga, une vision rouge se levait, l'effroyable Rougemont, au cimetière pavé de petits Parisiens, le village immonde et sanglant, tel qu'un charnier de lâche assassinat, dont le clocher surgissait paisible, sur l'horizon des vastes plaines. Mais il y eut, le long du couloir, un bruit de galop, et la femme de chambre se précipita, pour renvoyer Gaston et Lucie qui accouraient.

— Allez-vous-en ! je ne veux pas de vous, votre maman vous défend de venir ici.

Puis, elle reparut, furieuse.

— C'est vrai, ça ! je ne puis rien dire ni rien faire, sans qu'ils soient dans mes jambes. Qu'ils aillent un peu avec la nourrice !

— A propos, reprit la Couteau, as-tu su qu'il était mort aussi, le petit de Marie Lebleu? On a dû lui écrire. Un si bel enfant ! c'est un vent qui souffle, que veux-tu! Et puis, enfant de nourrice, enfant de sacrifice.

I — Oui, elle m'a dit qu'on lui avait écrit ça. Mais elle m'a suppliée de ne pas le raconter à madame, parce que ça fait toujours un vilain effet. Au fond, elle s'en fiche, puisqu'elle a son lait maintenant. La punition, là dedans,

KÉLO..!»!/! 303

est que, si son petit est mort, la petite de madame ne va guère.

La meneuse dressa l'oreille.

— Ah ! ca ne marche pas ?

— Non, par exemple! Ce n'est pas à cause de son lait, elle a du lait à revendre, et du très bon. Seulement, on n'a jamais vu une mauvaise tête pareille, toujours en colère, brutale, insolente, faisant claquer les portes, parlant de tout casser, au moindre mot. Et puis, elle boit vraiment d'une sale façon, comme il n'est pas permis à une femme de boire.

Une gaieté allumait peu à peu les yeux pâles de la Couteau, et elle hochait la tète vivement, pour dire qu'elle savait bien, qu'elle s'attendait à ces histoires. Dans ce coin de Normandie, à Rougemont, toutes les femmes buvaient plus ou moins, les fillettes emportaient à l'école, au fond de leur petit panier, leur petite bouteille d'eau-de-vie. Mais Marie Lebleu était parmi celles qu'on ramassait sous la table, et l'on pouvait dire que, durant sa dernière grossesse, elle n'avait pas dessoûlé. Ça n'était pas un moyen d'avoir des mères solides ni des enfants vigoureux.

— Ma chère, je la connais, elle est impossible. Seulement, ce médecin qui l'a choisie, ne m'a pas demandé mon opinion, n'est-ce pas? D'ailleurs, ça ne me regarde pas, je l'amène, je remmène le poupon, ni vu ni connu, et que les bourgeois se débrouillent.

Céleste, gagnée par le rire, éclata.

— Non, tu n'as pas idée de la vie infernale qu'elle mène ici ! Elle se bat avec le monde, elle a jeté une carafe i la tête du cocher, elle a cassé un grand vase chez madame, elle les fait tous trembler, dans la crainte continuelle de quelque mauvais coup. Et puis, si tu voyais les tours qu'elle leur joue, pour boire! car on l'est bien aperçu qu'elle buvait, on a mis sous clef les

liqueurs. Alors, tu ne sais pas ce qu'elle a inventé? La semaine dernière, elle a vidé toute une bouteille d'eau de mélisse, et elle a été malade, mais malade ! Une autre fois, on l'a surprise avalant de l'eau de Cologne, à même un des flacons du cabinet de toilette. Maintenant, je crois bien qu'elle se régale avec l'esprit-de-vin qu'on lui donne pour le réchaud... C'est à mourir de rire. Ce que je m'amuse, ce que je rigole dans mon coin 1

Et elle étouffait, tapait des mains, riait aux larmes de ces mésaventures dont la vie des maîtres se trouvait bouleversée, tandis que la meneuse, comme chatouillée par de si bonnes histoires, s'était mise elle aussi à se tordre, dans un accès de joie sauvage. Mais, tout d'un coup, elle se calma.

— Dis donc, alors, on va la flanquer à la porte?

— Oh ! ça ne traînera pas. S'ils avaient osé, ce serait déjà fait.

Un coup de sonnette retentit. Céleste laissa échapper un juron.

— Bon ! voilà madame maintenant qui me sonne, pour que je la frotte. On ne peut pas être une minute tranquille.

Mais déjà la Couteau était debout, sérieuse, toute à son affaire, prête à partir.

— Non, non, ma petite, faut aller à ta besogne. Moi, j'ai une idée, je cours chercher une des nourrices que j'ai amenées ce matin, une fille dont je réponds comme de moi-même. Dans une heure, je suis ici de retour avec elle, et il y aura un petit cadeau pour toi, si tu m'aides à la placer.

Elle disparut, pendant que la femme de chambre,-avant de répondre à un deuxième coup de sonnette, replaçait sans hâte, au fond de l'armoire, le malaga et les biscuits.

Dès dix heures, ce jour-là, Séguin devait emmener sa femme et leur ami Santerre déjeuner à Mantes, afin d'es-

sayer une voiture automobile, à moteur électrique, qu'il venait de faire construire, chèrement. Il s'était passionné pour ce sport récent des grandes vitesses, moins par goût personnel que par désir d'être toujours au premier rang des exaspérés de modes nouvelles. Aussi, un quart d'heure d'avance, était-il déjà dans la vaste salle emplie de bibelots qui lui servait de cabinet, vêtu d'un costume approprié, exécuté sur ses ordres, se composant d'une culotte et d'un veston de velours à côtes verdâtre, de souliers jaunes et d'un petit chapeau de cuir. Et il plaisanta Santerre, lorsque celui-ci se présenta en citadin, habillé d'un complet gris clair, du plus tendre effet.

Au lendemain des relevailles de Valentine, le romancier était redevenu l'intime, le commensal de la maison. Plus rien n'en gênait la gaieté, il ne s'y heurtait plus au malaise d'une femme gâtée par la grossesse, il y pouvait reprendre avec elle l'aimable roman interrompu, certain maintenant de vaincre. Et Valentine elle-même, sauvée de son aiïreuse peur de la mort, délivrée de cette maternité qu'elle regardait comme la pire des catastrophes, s'en étai! échappée avec un soulagement immense, un besoin de rattraper le temps perdu, en se rejetant follement dans les fêtes, dans le tourbillon extravagant de sa vie mondaine. De nouveau fine et jolie, ayant retrouvé la jeunesse un peu maigre de son air garçonnier, elle n'avait jamais eu un tel besoin d'étourdissement, de plus en plus poussée par l'impérieuse logique des faits à laisser les entants aux soins des domestiques, à déserter chaque jour davantage sa maison, pour courir les champs de sa fantaisie, depuis surtout que son mari faisait de même, dans ses brusques accès de jalousie et de brutalité, qui éclataient à l'imprévu, sans cause, d'une façon imbécile. C'était le ménage définitivement détraqué, la famille détruite, menacée du suprême désastre, et Santerre y vivait à l'aise, en achevait la destruction, accepté naturellement par le

SOe LES QUATRE EVANGILES

mari, avec lequel il continuait à faire assaut de philosophie et de littérature pessimistes, en attendant qu^ la femme lui tombât dans les bras.

Il eut un cri de ravissement, lorsque Valentine parut enfin, avec une délicieuse toilette de route, coiffée d'une toque cavalière. Et, comme elle se sauvait, en disant qu'elle serait toute à eux, dès qu'elle aurait vu sa petite Andrée et donné les derniers ordres à la nourrice :

— Dépêche-toi! lui cria son mari. Tu es insupportable, de n'être jamais prête!

Ce fut à ce moment que Mathieu se fit annoncer, et Séguin le reput quand même, pour lui exprimer le regret de ne pouvoir, ce jour-là, causer utilement avec lui. Pourtant, avant de fixer un autre rendez-vous, il voulut bien prendre note d'une condition nouvelle que son acquéreur désirait mettre à son achat, celle de se réserver le droit exclusif d'acheter plus tard, sous de certaines conditions, par morceaux et à des dates fixées, la totalité du domaine. Il lui promettait d'examiner soigneusement sa proposition, lorsqu'un brusque tumulte lui coupa la parole, des cris au loin, des piétinements sauvages, des portes violemment fermées.

— Quoi donc? quoi donc? murmura-t-il, en se tournant vers les murs ébranlés.

Mais la porte se rouvrit, et Valentine reparut, effarée, toute rouge de peur et de colère, avec sa petite Andrée dans les bras, qui gémissait en se débattant.

— Oui, oui, mon trésor, ne pleure pas, elle ne te fera plus de mal... Là, ce n'est rien, tais-toi!

Et elle la déposa au fond d'un vaste fauteuil, où l'enfant, tout de suite, redevint sage. C'était une fillette ravissante, mais si chétive encore pour ses quatre mois bientôt, qu'elle n'avait guère que de grands beaux yeux, dans sa face pâle.

— Enfin, qu'y a-t-il ? demanda Séguin, étonné.

— Il y a, mon ami, que je viens de trouver Marie ivre comme un portefaix, tombée en travers du berceau, et si malheureusement, qu'elle étouffait la petite. Quelques minutes plus tard, c'était fini... Ivre à dix heures du matin, comprend-on ça? Je m'étais bien aperçue qu'elle buvait, je cachais les liqueurs, j'espérais encore la garder, car son lait est excellent. Et vous ne savez pas ce qu'elle a bu? l'alcool à brûler pour le réchaud, la bouteille vide était restée près d'elle.

— Mais enfin que t'a-t-elle dit?

— Elle a voulu me battre, tout simplement. Comme je la secouais, elle s'est jetée sur moi, ivre furieuse, avec des mots ignobles. Et je n'ai eu que le temps de me sauver en emportant la petite, pendant qu'elle se barricadait dans la chambre, où elle est en train de casser les meubles... Tiens, écoute.

En effet, à travers les murs, arrivait un lointain bruit de massacre. Tous se regardèrent, il y eut un gros silence d'embarras et de crainte.

— Alors? finit par demander Séguin d'une voix sèche.

— Alors, mon ami, que veux-tu que je te dise? C'est une bête fauve que cette femme, je ne puis pourtant pas lui laisser Andrée, pour qu'elle nous la tue. J'ai apporté l'enfant, et je ne vais pas la lui reporter, bien sûr. Je t'avoue que ce n'est même pas moi qui me risquerai à rentrer dans sa chambre... Il va falloir que tu la jettes à la porte, après lui avoir réglé son compte.

— Moi, moi ! cria-t-il.

Puis, s'étant mis à marcher, se fouettant d'une colère qui montait, il éclata.

— Tu sais que je commence à en avoir assez, de toutes ces histoires idiotes. Avec ta grossesse, avec tes couches, avec tes nourrices maintenant, la maison est devenue impossible, on finira par s'y battre du matin au soir... D'abord, on a prétendu que la première, celle que je

m'étais donné la peine de choisir, n'avait pas de bon lait. Ensuite, en voilà une seconde qui a du bon lait, paraît-il, mais qui se soûle et qui étouiïe l'enfant. Et ça va être le tour d'une troisième, quelque autre gredine qui achèvera de nous affoler et de nous manger... Non, non, c'est trop, je ne veux pasî

Valentine, calmée, devint agressive.

— Quoi? qu'est-ce que tu ne veux pas? Ça n'a pas de sens... Nous avons une enfant, il nous faut bien une nourrice. Toi-même, si j'avais parlé de la nourrir, tu m'aurais dit que c'était stupide. Ce serait alors qu'en me voyant toujours avec la petite dans les bras, tu trouverais la maison inhabitable. Et puis, je ne veux pas nourrir, je ne peux pas... Comme tu le dis, nous allons prendre une troisième nourrice, c'est bien simple, et tout de suite, au petit bonheur.

Il s'était brusquement arrêté devant Andrée, qui, inquiète de cette grande ombre, se mita crier. Peut-être ne la voyait-il pas, dans le flot de sang dont la colère l'aveuglait, pas plus qu'il ne dut voir Gaston et Lucie, accourant au bruit des voix, cloués dès la porte, de curiosité et de crainte ; et, personne ne songeant à les renvoyer, ils restèrent là, ils virent et entendirent.

— La voiture nous attend en bas, reprit Séguin d'un ton qu'il s'efforçait de rendre calme. Dépêchons-nous, partons.

Stupéfaite, Valentine le regarda.

— Voyons, sois raisonnable. Est-ce que je puis quitter cette enfant, n'ayant personne à qui la confier?

— La voiture nous attend en bas, répéta-t-il, frémissant. Partons vite.

Et, comme, cette fois, sa femme se contentait de hausser les épaules, il devint fou, une de ces crises de subite folie qui le jetaient aux violences dernières, même lorsque du monde était là, étalant alors avec rage la plaie empoi-

sonnée dont il souffrait, cette absurde jalousie, née des fraudes conjugales, causes premières du désastre. Cette enfant pleurante, ce pauvre petit être si chétif, il l'aurait broyée, comme coupable de tout, comme l'obstacle aujourd'hui à son projet de promenade, à ce plaisir qu'il s'était promis, dont la réalisation prenait une importance décisive. Et d'était tant mieux, s'il y avait là un ami, et un autre homme, pour l'entendre.

— Ah! tu ne veux pas venir... Est-ce que ça me regarde, ta fille? Est-ce qu'elle est de moi? Tu te doutes bien que, lorsque j'ai l'air de l'accepter, c'est pour avoir la paix. Mais je sais ce que je sais, n'est-ce pas? et tu le sais aussi, puisqu'il n'y a que nous deux qui puissions le savoir. Oui, ça me revient toujours, je me rappelle comment les choses se sont passées, j'en arrive quand même à la certitude qu'elle n'est pas de moi... Toi, tu n'es qu'une catin, ta fille n'est qu'une bâtarde; et, moi, je serais trop bête de me gêner pour une enfant que tu es allée te faire faire, je ne sais dans quel hôtel garni. A vous deux, vous ne serez contentes que lorsque vous m'aurez chassé de la maison... Tu ne veux pas venir, n'est-ce pas? Bonsoir! je vais me promener tout seul.

Et Séguin partit en coup de foudre, sans un mot à Santerre, resté silencieux, sans même se souvenir que Mathieu était là, attendant une réponse. Ce dernier, consterné par tout ce qu'on lui faisait entendre malgré lui, n'avait point osé se retirer, de peur de paraître juger la scène. Immobile, il détournait la tête, regardait la petite Andrée, criant toujours, s'intéressait aux deux autres enfants, Gaston et Lucie, muets d'épouvante, serrés l'un contre l'autre, derrière le fauteuil où gémissait leur sœur.

Valentine s'effondra sur une chaise, les membres tremblants, suffoquée par les sanglots.

— Ah ! comme il me traite, ah ! le misérable... Et moi

qui ai failli mourir, el moi qui ai tant souffert, qui souffre encore, de cette malheureuse enfant, dont il est le père, je le jure bien devant Dieu !... Non, non ! c'est fini, jamais plus il ne me touchera, même du bout des doigts. J'aimerais mieux me tuer, oui! me tuer, que de recommencer, de m'exposer de nouveau à une pareille abomination.

C'était le cri, bégayé dans les larmes, de la femme que son mari brutalise, qui s'exaspère des tourments d'une maternité maudite, bien résolue désormais à prendre son plaisir où elle le trouverait, puisque son ménage était détruit.

Santerre, à l'écart jusque-là, paraissait attendre. Doucement, il s'approcha d'elle, osa lui prendre la main, d'un geste de tendre compassion, disant à demivoix :

— Voyons, chère amie, calmez-vous... Vous savez bien que vous n'êtes pas seule, qu'on ne vous abandonne pas... Il y a des choses qui ne sauraient vous atteindre. Calmez-vous, ne pleurez plus, je vous en supplie. Vous me fendez l'âme.

Il se faisait d'autant plus doux, que le mari venait de se montrer plus brutal, sachant de quelle délicieuse rosée les caresses trempent et amollissent le cœur d'une femme violentée. Sa main conquérante était remontée jusqu'au frêle poignet qu'on lui abandonnait, les pointes de ses moustaches frôlaient les petits cheveux fous des tempes. Et il se pencha davantage, l'enveloppant toute, baissant encore la voix, jusqu'à ne plus l'endormir que d'un murmure. A peine quelques mots s'entendirent.

— Vous avez bien tort de vous faire de la peine. Laissez donc ces sottises... Je vous l'ai déjà dit, ce n'est qu'un maladroit...

Deux fois ce mot de maladroit revint, avec une sorte de pitié moqueuse; et elle dut comprendre, car elle eut un

FÉCONDITÉ 31t

vague sourire, parmi ses larmes qui s'arrêtaient, murmurant très bas in son tour :

— Oui, oui, je sais... Vous êtes bon, merci. Et vous avez raison, je serais trop bête maintenant... Ah I tout ce qu'on voudra, mais que je sois un peu heureuse !

Distinctement, Mathieu la vit qui dégageait avec lenteur son paignet, après avoir serré elle-même la main de Santerre. C'était la consolation accueillie, le rendez-vous retardé jusque-là, accepté enfin pour un prochain jour. Et cela logiquement, dans le désastre passionnel où elle était, dans l'inévitable course à l'adultère de l'épouse débauchée par le mari, de la mère qui s'est refusée à son devoir de nourrice. Un cri d'Andrée, pourtant, la mit debout, frémissante, réveillée à la réalité de la situation. Si la pauvre créature était si chétive, mourante de n'avoir pas eu le lait de sa mère, celle-ci ne se trouvait également en danger de chute que par son refus de la nourrir, de la porter au sein, telle qu'un bouclier d'invincible défense. La vie, le salut l'une par l'autre, ou il commune perte. Sans doute, elle eut alors la nette conscience du péril, car une révolte encore la sépara de Santerre, elie courut prendre l'enfant, pour la calmer en la couvrant de caresses, pour se faire d'elle un rempart, contre la tolie dernière qu'elle se sentait sur le point de commettre. Et quel malaise! ses deux autres enfants, qui étaient là, regardant, écoutant! Puis, lorsqu'elle s'aperçut que Mathieu, lui aussi, attendait toujours, elle fut reprise par les larmes, elle tâcha d'expliquer les choses, alla jusqu'à défendre son mari.

— Excusez-le, il y a des moments où il n'a pas sa tête... Mon Dieu! que vais-je devenir, avec cette enfant? Je ne puis pourtant pas la nourrir maintenant, c'est fini! Est-ce affreux, d'Hre bouleversée au point de ne plus savoir ce qu'on doit faire .'... Que vais-je devenir, mon Dieu?

Gêné, sentant bien qu'elle lui échappait, depuis qu'elle

avait sa fillette dans les bras, Santerre tenta d'intervenir, de la reconquérir par de flatteuses paroles. Mais elle ne l'écoutait pas, et il allait remettre la lutte à une autre occasion, lorsqu'une intervention inattendue lui rendit la victoire.

Céleste, entrée sans bruit, était là, attendant que madame voulût bien lui permettre de parler.

— C'est mon amie qui est venue me voir, madame, TOUS savez, la femme de mon pays, Sophie Couteau, et comme elle a justement une nourrice avec elle...

— Il y a une nourrice là!

— Oh ! oui, madame, et une bien belle, une bien bonne.

Puis, voyant le saisissement ravi de sa maîtresse, la joie d'être ainsi brusquement soulagée, elle fit du zèle.

— Que madame ne se fatigue donc pas à porter la petite. Madame n'en a pas l'habitude... Si madame le permet, je vais lui amener cette nourrice.

Valentme s'était laissé prendre l'enfant, en poussant an soupir d'heureuse délivrance. Enfin, le ciel ne l'abandonnait donc pas ! Mais elle discuta, ne fut pas d'avis qu'on lui amenât la nourrice, reprise de terreur à l'idée que, si l'autre, celle qui était ivre, dans sa chambre, en sortait et rencontrait la nouvelle, elle était capable de les battre tous et de se remettre à tout casser. Ensuite, elle voulut absolument emmener Santerre et Mathieu, surtout ce dernier, qui devait s'y connaître, disait-elle, bien qu'il s'en détendît. Il n'y eut que Lucie et Gaston, à qui elle défendit formellement de la suivre.

— On n'a pas besoin de vous, restez ici, jouez... Et nous autres, allons-y tous, mais doucement, sur la pointe des pieds, pour que l'autre ne se doute pas.

Dans la lingerie, Valentine fit fermer aveo soin les portes. La Couteau était là, debout, avec une forte fille, d'environ vingt-cinq ans, qui avait aux bras un enfant

«uperbe. Celle-ci, brune, le front bas, la face large, mise très proprement, fit un petit salut de nourrice convenable, qui a servi chez des bourgeois riches, et qui sait se conduire. Mais l'embarras de Valentine restait extrême, elle la regardait, regardait le poupon en femme ignorante, dont les deux premiers enfants avaient été nourris dans une chambre voisine de la sienne, sans qu'elle se fût jamais inquiétée ni mêlée de rien. Désespérément, tandis que Santerre se tenait à l'écart, elle fit appel aux connaissances de Mathieu, qui se récusa de nouveau. Et, alors seulement, la Couteau, après avoir jeté un regard oblique sur ce monsieur qu'elle retrouvait partout, en travers de ses affaires, se permit d'intervenir.

— Madame veut-elle avoir confiance en rnoi?.,. Que madame se rappelle, je m'étais permis de lui offrir mes services, et, si elle les avait acceptés, elle se serait évité bien des ennuis. C'est comme pour Marie Lebleu, qui est impossible, j'aurais pu certainement avertir madame, quand je suis venue chercher son enfant. Mais, du moment que le médecin de madame l'avait choisie, bien sur que je n'avais rien à dire. Oh! du bon lait, elle en a! seu- 'ement elle a aussi une bonne langue, toujours sèche... Alors, si, maintenant, madame veut avoir confiance en moi...

Et elle s'étalait, n'en finissait pas, faisait valoir l'honnêteté de son métier, donnait du prix à la marchandise offerte.

— Eh bien ! madame, je vous dis que vous pouvez prendre la Catiche, les yeux fermés. C'est ce qu'il vous faut, il n'y a pas mieux sur la place de Paris. Regardezmoi comme c'est bâti, quelle solidité, quelle santé ! et l'enfant, voyez-moi ça, il ne demande qu'à vivre ! Elle est mariée, c'est vrai, elle a même une petite fille de quatre ans, là-bas, au pays, avec son homme; mais, tout de même, ce n'est pas un crime que d'être une honnête

81i LES QUATRE EVANGILES

femme... Enfin, madame, je la connais, je vous réponds d'elle sur ma tête. Si vous n'êtes pas contente, c'est moi, la Couteau, qui vous rendrai votre argent.

Yalentine eut un grand geste d'abandon, dans sa hâte d'en finir, et céda. Elle consentit même à donner cent francs par mois, parce que la Catiche était mariée. D'ailleurs, la meneuse lui expliqua qu'elle n'aurait pas à payer les frais du bureau de nourrices : c'était quarantecinq francs d'économisés, à moins que madame ne lui tînt compte, à c'le,de la peine qu'elle venait de prendre, îl y aurait aussi les trente francs du retour, pour l'enfant. Très large, Yalentine promit de doubler la somme. El tout s'arrangeait, elle se sentait délivrée, lorsque la pensée de l'autre lui revint, celle qui s'était barricadée dans sa chambre. Comment la faire sortir de là, pour installer tranquillement la Catiche à sa place?

— Quoi donc? cria la Couteau, c'est Marie Lebleu qui vous fait peur? Ah! il ne faut pas qu'elle m'ennuie, si elle veut que je la place encore... Je vais lui parler, moi !

Céleste, tout de suite, ayant posé Andrée sur une couverture qui se trouvait là, côte à côte avec l'ehf&nt de la nourrice, dont ceLe-ci avait dû se débarrasser, pour montrer ses seins, se chargea de conduire la mcLeuse à la chambre de Marie. Un silence de rnort y régnait maintenant, et la Couteau n'eut qu'à se nommer : elle entra, on n'entendit pendant quelques minites que le petit aruit de sa voix sèche. Puis, quand elle sortit, elle rassura Yalentine jui, tremblante, était venue écouter.

— Je vous réponds que je l'ai dégrisée!... Payez-lui son rr>ois. Elle fait sa malle, elle va partir.

Et, comme ou retournait dans la lingerie, Yalentine régla les conrjptes, ajouta cinq francs pour ce nouveau service. Mais une dernière difficulté se présenta, la Couteau ne pouvait revenir chercher l'enfant de la Catiche,

rÉCONDITË 315

le soir, et qu'allait-elle en faire, pendant le reste de la journée?

— Bah! finit-elle par dire, je le prends tout de même, je vais le déposer au bureau, avant de me mettre à mes courses. On lui donnera un biberon, il faut qu'il s'y habitue, n'est-ce pas ?

— Mais bien sûr! dit tranquillement la mère. Alors, au moment où la Couteau, sur le point de partir,

après toutes sortes de salutations et de rçmerciemenls, se tournait pour le prendre, elle eut un geste d'hésitation, devant les deux enfants couchés côte à côte sur la couverture.

— Fichtre ! murmura-t-elle, il ne faut pas que je me trompe.

Le mot parut drôle, tous s'égayèrent, Céleste éclata, tandis que la Catiche elle-même riait à belles dents. Et la Couteau, saisissant le poupon de ses mains longues et crochues, l'emporta. Encore un de pris, de charrié là-bas, dans les continuelles rafles qui jetaient les tout petits au massacre.

Seul, Mathieu n'avait pas ri. Le brusque souvenir lui était revenu de sa conversation avec Boutan, l'action démoralisante de ce métier de nourrice, le honteux marchandage, le crime commun des deux mères, risquant chacune la mort de son enfant, la mère oisive qui achetait le lait d'une autre, la mère vénale qui vendait le sien. Il eut froid au cœur, il regarda partir le pauvre être, si plein de santé encore, il regarda l'autre qui restait, déjà si chétif. Et quel serait le destin, quel vent soufflerait d'une société à ce point mal faite et corrompue, sacrifiant l'un ou l'autre, les deux peut-être? Les gens, les choses s'assombrirent, lui firent horreur.

Mais déjà Valentine ramenait les deux hommes dans le Taste salon luxueux, si enchantée, si complètement délivrée, qu'elle avait retrouvé toute sa cavalière insouciance,

sa passion de tumulte et de plaisir. Et, comme Mathieu pi eiiait enfin congé, il entendit Santerre triomphant, qui lui disait, en gardant un instant sa main dans la sienne :

— Alors, à demain?

— Oui, oui, à demain ! dit-elle, se donnant, sans défense désormais.

Huit jours plus tard, la Catiche était la reiae indiscutée de la maison. Andrée avait repris quelques couleurs, elle pesait chaque jour davantage; et, devant ce résultat, tous s'inclinaient, le pouvoir de la nourrice s'imposait, absolu. On redoutait à un tel point de la remplacer encore, qu'on fermait d'avance les yeux sur les fautes possibles. Elle était la troisième, une quatrième nourrice aurait tué l'enfant, ce qui faisait d'elle l'indispensable, la providentielle, celle qu'il fallait garder à tout prix. D'ailleurs, elle apparaissait sans défaut, elle était la paysanne calme et finaude, sachant gouverner les maîtres, tirant d'eux tout ce qu'on en pouvait tirer. Sa conquête chez les Séguin fut d'une adresse, d'une puissance extraordinaires. Au commencement, les choses faillirent se gâter, parce qu'elle se heurta contre un travail semblable, que Céleste menait aussi, avec une magistrale ampleur. Mais elles étaient femmes de trop d'intelligence pour ne pas finir par s'entendre. Leurs départements n'étant pas les mêmes, elles tombèrent d'accord qu'elles pouvaient conduire des envahissements parallèles. Et, dès lors, elles se soutinrent même, elles se partagèrent l'empire, et furent deux à manger la maison.

La Catiche trôna, les autres domestiques la servirent, les maîtres furent à ses pieds. On gardait pour la Catiche les meilleurs morceaux, eîle avait son vin, son pain, tout ce qu'on trouvait de plus délicat, de plus nourrissant. Gourmande, fainéante, orgueilleuse, elle se prélassait les journées entières, pliant les gens et les choses à ses caprices. On lui cédait sur tout, pour ne pas la mettre es

colère, ce qui aurait pu faire tourner son lait. A la moindre de ses coliques, la maison s'affolait. Une nuit, elle eut une indigestion, on courut sonner chez tous les médecins du quartier. Son seul défaut était d'être un peu voleuse, il lui arriva de ramasser le linge qui traînait; mais madame ne voulut pas le savoir. Et il y avait aussi le chapitre des cadeaux dont on la comblait, afin qu'elle fût toujours contente. En dehors du cadeau réglementaire, à la première dent de Tenfant, on profita des moindres occasions, on lui donna une bague, une broche, des boucles d'oreilles. Naturellement, elle était la nourrice la plus ornée des Champs-Elysées, avec des pelisses superbes, des bonnets riches, garnis de longs rubans, dont l'éclat flambait au soleil. Jamais dame n'avait promeniS d'oisiveté plus somptueuse. Et il y eut aussi les cadeaux qu'elle tira pour son homme, pour sa fillette, là-bas, au village. Chaque semaine, des paquets étaient expédiés, par grande vitesse. Le matin où l'on apprit que le poupon, emporté par la Couteau, était mort d'un mauvais rhume, on lui donna cinquante francs, comme pour le lui payer. Enfin, on eut une dernière alerte, son mari étant venu la voir; car la terreur qu'elle ne s'oubliât dans quelque coin avec lui, lut si grande, qu'on ne les laissa pas une minute seuls et qu'on le renvoya vite, les poches pleines. Après une chlorotique, après une ivrognesse, une nourrice engrossée, c'eût été le suprême désastre, d'autant plus que le cas était fréquent dans le quartier, et que chez la comtesse d'Espeuille, uno voisine, la nourrice qu'on gardait à vue, était tombée enceinte, à la stupéfaction de tous, des œuvres sournoises du cocher de madame. La Catiche s'en montrait indignée. Et, la petite Andrée allant de mieux en mieux, elle fut au som met, elle acheva d'écraser la maison sous sa royauté tyrannique.

Le jour où Mathieu vint signer l'acte de vente, qui lui

Cédait l'ancien pavillon de chasse, ainsi que vingt hectares de terre, en lui réservant la faculté de pouvoir acquérir de nouveaux morceaux du domaine, à de certaines conditions, il trouva Séguin près de partir pour Le Havre, où l'attendait un ami à lui, un riche Anglais, avec son yacht, pour une promenade d'un mois, sur les côtes d'Espagne. On racontait que ceS messieurs emmenaient des femmes.

— Oui, dit-il fiévreusement, faisant allusion à de grosses pertes au jeu, je quitte Paris, je n'y ai pas de chance, en ce moment... Et vous, cher monsieur, bon courage et bonne réussite! Vous savez combien je m'intéresse à votre tentative.

Mathieu traversait les Champs-Elysées, aya-nl hâte de rejoindre Marianne, à Chantebled, tout ému de l'acte décisif qu'il venait de faire, tout frémissant aussi d'espérance et de foi, lorsque, dans une allée déserte, il eut une singulière vision. Un fiacre stationnait, où il reconnut le profil sournois de Santerre. Et, comme une femme, voilée et furtive, y montait vivement, il se retourna : n'était-ce pas Valentine? Il en eut la certitude, pendant que, stores baissés, le fiacre disparaissait.

Puis, dans !a grande allée, ce fut encore une double rencontre : d'abord, Gaston et Lucie, tout de suite las d'avoif joué, traînant leurs mines chétives, sous la surveillance distraite de Céleste, très occupée en ce moment à rire avec un garçon épicier du voisinage; tandis que, plus loin, la Catiche, superbe, souveraine, parée telle que l'idole orgueilleuse de l'allaitement vénal, promenait la petite Andrée, en faisant ruisseler au soleil ses longs rubans de pourpre.

Le jour où le premier coup de pioche fut donné, Marianne vint, avec Gervais aux bras, s'asseoir près des travaux, dans l'émotion heureuse de cette œuvre de foi et d'espoir que Mathieu entreprenait si hardiment. C'était par une journée claire et chaude du milieu de juin, sous un grand ciel pur d'encourageante confiance. Et, comme les enfants avaient congé, ils jouaient parmi les herbes, on entendait les cris aigus de la petite Rose, qui s'amusait à poursuivre les trois garçons.

— Veux-tu donner le premier coup de pioche? demanda gaiement Mathieu.

Mais elle montra son nourrisson.

— Non, non ! j'ai ma besogne... Donne-le, toi. Tu es le père.

Il était là, avec deux hommes sous ses ordres, prêt luimême au dur travail des bras, pour la réalisation de l'idée si longtemps discutée et mûrie. Très prudent, très sage, il s'était assuré un an d'existence modeste, tout entière vouée à l'effort, par un intelligent système d'association et de prêt remboursable sur le gain, qui, sans l'endetter, lui permettrait d'attendre la première moisson. Et il jouait simplement sa vie sur cette moisson future, si la terre la refusait à son culte et à son travail. Mais il était le fidèle, le croyant, certain de vaincre, parce qu'il aimait et qu'il voulait. Chez lui, cette énergie créatrice s'était révélée depuis son dernier entant, avait de plus en plus

éclaté, avec une puissance extraordinaire. Malgré sa douceur, lorsqu'on l'accusait d'entêtement au sujet de son rêve tou de Chantebled, il répondait en riant qu'il finirait, en elTet, par être un bon professeur de volonté. Agir, créer, lo passionnait. Et, un matin, il avait amusé Marianne, en découvrant enfin, en expliquant pourquoi tous les deux iJosiraient et faisaient tant d'enfants. N'était-ce pas de la volonté, de l'énergie, de l'action vivante et humaine, et la plus puissante au monde, la vie élargie et victorieuse?

— Alors, c'est fait, cria-t-il bravement. Que la terre nous soit une bonne mère !

Et il donna le coup de pioche. Cela se passait, à gauche de l'ancien pavillon de chasse, dans un coin du vaste plateau marécageux, que des sources noyaient de toutes parts, et où ne poussaient que des roseaux. Il ne s'agissait encore que de drainer quelques hectares, en captant ces sources, en les canalisant, pour les verser ensuite sur les pentes sablonneuses et desséchées qui descendaient jusqu'à la ligne du chemin de fer. Grâce à un examen attentif, il avait découvert que ces travaux seraient d'une exécution aisée, que des rigoles d'irrigation suffiraient, facilitées par la disposition et la nature des terrains. C'était même là sa vraie trouvaille, sans parler de la certitude où il était de la couche d'humus amassée sur le plateau, de la fécondité formidable qui s'y déclarerait, dès que la charrue y aurait passé. Et son coup de pioche n'était donc que l'acte du trouveur, du créateur, commençant la tranchée, ouvrant la voie aux sources captives, pour assainir les hauts terrains humides et féconder, plus bas, les terrains que la soif brûlait, nus et stériles.

Mais Gervais, affamé sans doute par le grand air, s'était mis à crier. Il avait maintenant trois mois et demi, c'était un fort garçon qui ne plaisantait pas sur l'heure de ses repas. Il poussait comme un des jeunes arbres du bois voisin, il montrait une belle santé de plein soleil, des

menottes qui ne lâchaient pus ce qu'elles avaient empoigné, des yeux de lumière où passaient des rires et des larmes, surtout un bec d'oiseau gourmand, toujours ouvert, déchaînant une tempête, lorsque sa mère le faisait attendre.

— Oui, oui, je sais que tues là... Allons, tiens 1 ne nous étourdis pas davantage.

Elle s'était dégrafée, lui avait donné le sein. Et l'on n'entendit plus qu'un ronron de petit chat heureux, tétant à perdre haleine, pétrissant la chair blanche, pour en avoir davantage. La source bienfaisante s'était remise i couler, comme intarissable. Le léger ruissellement du lait chuchotait, chuchotait sans fin ; et l'on aurait dit qu'on l'entendait descendre, s'épandre, tandis que Mathieu continuait à ouvrir la tranchée, aidé maintenant des deux hommes, robustes gaillards dont l'apprentissage était fdit.

Il se releva, s'essuya le front, et, de son air de tranquille certitude :

— Ce n'est qu'un métier à savoir. Dans quelques mois, je ne serai plus qu'un paysan... Regarde ici, cette mare stagnante, verdie de plantes d'eau. La source qui l'alimente, qui en fait une flaque boueuse, est là, dans cette touffe de grandes herbes. Et, quand cette rigole sera ouverte, jusqu'au bord de la pente, là-bas, tu verras la mare se tarir, la source jaillir et prendre son cours, portant au loin l'eau bienfaisa* le.

— Ah ! dit Marianne, qu'elle féconde donc toutes ces pierrailles, car rien n'est plus triste que des terres mortes. Vont-elles être heureuses, de boire à leur soif et de revivre !

Elle s'interrompit brusquement, pour gronder Gervais, avec son beau rire.

— Dites donc, monsieur, si vous ne tiriez pas si fort 1 Attendez que ça vienne, vous savez bien que tout est pour vous.

Ki £ES QUATRE ÉVANGILES

Les pioches des deux hommes sonnaient, la tranchée avançait rapidement dans le sol gras, bientôt l'eau coulerait jusqu'aux veines desséchées des sablonnières voisines, pour les féconder. Et le petit ruissellement du lait continuait avec son léger murmure de source inépuisable, infinie, coulant du sein de la mère dans la bouche de l'enfant, comme d'une fontaine d'éternelle vie. Il coulait toujours, il faisait de la chair, de la pensée, du travail et de la force. Il mêlerait bientôt son chuchotement au bruit de la source délivrée, lorsqu'elle descendrait, par les rigoles, vers les terres brûlantes ; et ce serait le même ruisseau, le même fleuve peu à peu débordant, portant la rie à toute la terre, le grand fleuve de lait nourricier coulant par les veines du monde, créant sans relâche, refaisant plus de jeunesse et plus de santé, à chaque nouveau printemps.

Puis, ce furent les semailles, au même endroit, quatre mois plus tard, dès que Mathieu et ses hommes eurent terminé les labours d'automne. Marianne se retrouva là, par une très douce journée grise, si douce, qu'elle put s'asseoir encore et donner gaiement le sein au petit Gen-ais. Il avait huit mois déjà, c'était tout un personnage. A vue d'oeil, il grandissait un peu chaque jour, aux bras de sa mère, sur cette poitrine tiède où il buvait l'existence. Il n'en était point défaché, tel le grain qui tient au sol, tant que la plante ne l'a pas mûri. Et même, dans le premier frisson de novembre, à cette approche de l'hiver qui allait endormir les germes au fond des sillons, il enfouissait sa petite face frileuse dans la chaleur du corsage, il tétait plus silencieusement, comme si le fleuve de vie se fût perdu et amassé sons terre.

— Ah ! dit-elle en riant, monsieur n'a pas chaud, il est temps qu'il prenne ses quartiers d'hivernage.

Son sac de semeur à la taille, Mathieu revenait vers eux, lançant le grain d'un grand geste rythmique, à toute

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volée. Il avait entendu, et il s'arrêta, pour répondre.

— Qu'il tète et qu'il dorme, en attendant le retour du soleil. Nous aurons un homme à la moisson.

Puis, montrant le vaste champ qu'il ensemençait avec ses deux aides :

— Ceci poussera et mûrira, lorsque notre Gervais marchera et parlera... Vois donc, vois donc notre conquête !

Il en était justement fier. Maintenant, quatre à cinq hectares du plateau étaient débarrassés des mares stagnantes, défrichés, aplanis; et ils s'étendaient en une nappe brune, toute grasse du terreau amassé, tandis que les rigoles qui les sillonnaient portaient l'eau des sources sur les pentes voisines. Là, pour livrer à la culture ces terrains secs, il fallait attendre que l'humidité les eût pénétrés et fertilisés. Ce serait le travail des saisons futures, la vie de proche en proche ranimerait tout le domaine. Au début, il suffisait que l'éveil se fît de ces quelques hectares, de quoi payer les premiers frais, vivre et annoncer le prodige.

— Le soir va venir, reprit-il. Il faut se hâter.

Et Mathieu repartit, lançant le grain à la volée, de son grand geste rythmique. Pendant que Marianne le regardait s'éloigner, grave et souriante, la petite Rose, qui était là, eut l'idée de semer, elle aussi. Elle l'accompagna, elle prit des poignées de terre qu'elle jeta au vent du ciel. Les trois garçons l'aperçurent, Biaise et Denis accoururent les premiers, Ambroise se hâta ensuite, tous semant à pleins bras. Ils en riaient follement, tourbillonnaient comme un vol sans fin, autour du père. Et il sembla un moment que Mathieu, du même rythme dont il confiait aux sillons les germes du blé attendu, les semait aussi, ces chers enfants adorés, les multipliait sans compter, à l'infini, pour que tout un petit peuple de semeurs futurs, nés de son geste, achevât de peupler le monde.

Mais Marianne eut une surprise, elle reconnut tout à coup, devant elle, les Angelin, le ménage d'amoureux, venus sans bruit par un sentier. Avant de s'enfermer jalousement, pour tout l'hiver, dans leur petite maison le Janville, ils promenaient leur tendresse le long des roules ' désertes, que jaunissaient les dernières feuilles. Et, lorsqu'ils erraient ainsi par les champs lointains, serrés l'un contre l'autre, ils étaient si profondément à leur amour, qu'ils ne voyaient même rien des horizons ; de sorte que, levant la tête, tirés de leur rêve par la rencontre inattendue, ils s'étonnèrent de cette terre nouvelle, de ces travaux qu'ils n'ignoraient pourtant pas. Mathieu avait fini par leur apparaître comme un original, qui, au lieu d'aimer la terre, de vouloir lui faire des enfants, à elle aussi, aurait dû se contenter de sa charmante femme. Et, d'ailleurs, ces choses étaient si loin d'eux!

Cependant, ils causèrent, affectèrent de s'émerveiller des résultats obtenus, par simple désir d'être aimables. Dans leur continuel ravissement, ils avaient cela d'exquis, qu'ils voulaient, à leur exemple, que tout le monde fût heureux. Jusque-là, leur vie n'avait jamais été qu'une fête, elle toute à l'unique enchantement d'être adorée, lui aimé, bien portant, riche, ne peignant ses quelques éventails que pour la joie d'y semer des vols de femmes et de fleurs.

Mais madame Angelin, restée debout, au bras de son mari, appuyée tendrement à son épaule, parut tomber en une rêverie vague, les yeux sur Mathieu, qui, après les avoir salués, continuait les bonnes semailles, de son grand geste. Et, brusquement, sans doute frappée du jeu des entants, de cet essaim de gais petits êtres, comme envolés des mains du semeur, tourbillonnant autour de lui, elle dit d'une voix ralentie, sans transition apparente:

— Jo viens de perdre une tante, une sœur de ma mère,

qui est certainement morte du chagrin de n'avoir pas d'enfants. Elle avait épousé un solide gaillard de six pieds, elle-même était grande, forte, très belle, et je me souviens de son désespoir, lorsqu'elle rencontrait des petites femmes de rien du tout, comblées de famille... Le mari avait gagné une grosse fortune, le ménage possédait tout, argent, santé, aflections nombreuses. Mais aucun de ces biens n'existait, je ne les ai connus que dans la peine, souhaitant uniquement la seule joie qu'ils n'avaient pas, des garçons, dr^s fiUes, pour égayer leur triste maison vide... Et ce souci, ils l'avaient eu, dès le lendemain de leur mariage, étonnés d'abord de ne rien voir venir, puis de plus en plus inquiets, à mesure que se succédaient le» années stériles, désespérés enfin, lorsque l'affreuse impuissance leur fut démontrée définitivement. Vous n'imaginez pas ce qu'ils ont tenté, les médecins, les eaux, les drogues, une lutte de plus de quinze années, sans repos, peu à peu honteux des efforts inutiles, se cachant comme d'une tare et d'une faute... Encore eurent-ils, dans leur malheur, la tendresse de ne pas s'accuser l'un l'autre, de vivre leur misère en pauvres êtres également frappés; car on m'a parlé d'un autre ménage qui était devenu un enfer, ni l'homme ni la femme ne voulant accepter à son compte cette déchéance d'être infécond... Ah! la chère et triste tante, je la revois toujours, si désolée, portant partout son deuil de mère, suffoquée de larmes, le jour de l'an, quand elle nous embrassait, nous les petites nièces. Elle s'est éteinte, consumée comme par un remords de toutes les heures, et je crois bien que son pauvre vieux mari va la suivre, tant il est seul et perdu désormais.

Il y eut un silence, tandis qu'un grand frisson, très doux, passait par le vaste ciel gris de novembre.

— Mais, fit remarquer Marianne, je pensais que, vousmême, vous ne vouliez pas d'enfants.

— Moi, grand Dieu! qui vous a dit cela?... Je ne ve«x

8îe LES QUATRE ÉVANGILES

pas d'enfants maintenant, parce qu'il y a temps pour tout, n'est-ce pas? On peut bien, à notre âge, jouir un peu du plaisir d'aimer... Seulement, dès que la sagesse viendra, vous allez voir. Il nous en faut quatre, deux garçons et deux filles.

Son joli rire d'amoureuse s'éteignit dans un nouveau silence, que traversa encore le léger souffle de la terre, ensommeillée déjà, par l'immensité nue.

— Et, reprit Marianne, si vous aviez trop attendu, s'il était trop tard ?

Stupéfaite, madame Angelin la regarda. Puis, elle se remit à rire, follement.

— Oh! qu'est-ce que vous dites? Nous autres ne pas avoir d'enfants!... Si vous saviez comme c'est drôle, cette idée!

Elle s'interrompit, prise d'embarras, confuse des choses qu'elle sous-entendait; et elle ne balbutia plus que des mots de plaisir et de caresse, avec son roucoulement de tourterelle pâmée.

— Voyons, voyons! mon chéri, c'est à toi de te défendre... Pas d'enfants, voyons!

— C'est comme si vous disiez, madame, cria plaisamment Angelin, aggravant les allusions galantes, qu'il ne poussera pas un épi de blé, dans ce champ que votre mari ensemence !

Les deux femmes s'égayèrent alors, un peu rougissantes et gênées. Et, à ce moment, suivi de ses deux hommes, Mathieu revenait, lançant toujours le bon grain, le confiant à la terre, du geste large qui semblait emplir l'horizon. Pendant des semaines, le grain allait dormir, tout à l'obscur travail du germe, à l'effort souterrain de vie qui s'épanouirait plus tard sous le soleil d'été. C'était le repos nécessaire, l'existence puisée au trésor commun, au lac immense des forces, qui baigne le sol de l'inépuisable source où s'alimente l'éternité des êtres. Et,

sur le sein de Marianne, Gervais lui-même s'était à moitié endormi, en tétant, buvant désormais d'une lèvre si lente, que le ruissellement du lait n'était plus qu'un • murmure insensible, a peine le petit bruit de la semence hivernale, nourrie par l'éternel fleuve vivant qui coule dans les veines du monde.

Deux mois se passèrent, et l'on était en janvier, le jour de grande gelée où les Froment reçurent la visite imprévue de Séguin et de Beauchêne, venus pour la chasse aux canards, parmi les mares non encore drainées du plateau. C'était un dimanche, toute la famille se trouvait réunie dans la vaste cuisine, égayée d'un grand feu ; tandis que, par les fenêtres claires, on apercevait la campagne vaste, blanche de givre, raidie et dormante sous cette châsse de cristal, pareille à la morte sacrée, que la résurrection d'avril attendait. Et, ce jour-là, quand les visiteurs se présentèrent, Gervais dormait également dans son berceau très blanc, assoupi par la saison, gras cependant comme les alouettes à l'époque des froids, n'attendant, lui aussi, que le réveil, pour réapparaître en sa force acquise, amassée, soudain décisive et triomphale.

La famille avait gaiement déjeuné; et, maintenant, avant que la nuit tombât, les quatre entants s'étaient réunis devant la fenêtre, autour d'une table, absorbés dans un jeu de création, qui les passionnait. Les deux jumeaux. Biaise et Denis, aidés de l'autre garçon, Ambroise, bâtissaient tout un village, 2Tec des morceaux de carton et de la colle. Il y avait des maisons, une mairie, une église, une école. Et Rose, à qui l'on avait défendu l'usage des ciseaux, n'était préposée qu'à l'emploi de la colle, dont elle s'inondait, jusqu'aux cheveux. Dans la grande paix où sonnaient de temps à autre leurs rires, le père et la mère étaient restés assis côte à côte, en face du grand feu, goûtant délicieusement cette paix du dimanche, après le dur

travail de la semaine. Ils vivaient là très simplement, installés en paysans véritables, sans luxe aucun, sans autre distraction que la joie d'être ensemble. Toute la cuisine joyeuse et flambante respirait cette facile vie primitive, que l'on vit près de la terre, guéri dès lors des nécessités factices, des ambitions et des plaisirs. Et aucune fortune, aucune puissance n'aurait pu payer la douceur d'une si calme après-midi d'intimité heureuse, pendant que le dernier-né dormait son bon sommeil, sans qu'on entendît même le petit souffle de ses lèvres.

Beauchêne et Séguin firent une invasion de chasseurs malchanceux, les jambes lasses, la face et les mains gelées. Au milieu des exclamations de surprise qui les accueillaient, ils pestèrent contre la fâcheuse idée qu'ils avaient eue de se hasarder hors de Paris, par un temps pareil.

— Imaginez-vous, mon cher, dit Beauchêne, que nous n'avons pas vu un canard. Sans doute, il fait trop froid pour eux. Et vous ne vous doutez pas du vent glacé qui souffle là-haut, sur le plateau, au milieu de ces mares et de ces broussailles hérissées de givre... Ma foi, nous avons lâché la chasse. Vous allez nous donner un verre de vin chaud, et nous rentrons bien vite à Paris.

Séguin, plus maussade encore, se dégourdissait devant le feu ; et, tandis que Marianne s'empressait à faire chauffer du vin, il parla des champs défrichés, dont il venait de longer le vaste espace nu. Mais, sous la couche de glace où ils dormaient, raidis, gardant l'inconnu de la semence, il n'avait rien vu, rien compris, inquiet d'une affaire qui se présentait si mal, ayant peur déjà de n'être pas payé. Aussi se permit-il d'être ironique.

— Dites donc, mon cher, je crains bien que vous n'ayez perdu votre temps et votre peine, là-haut. J'ai aperçu ça en passant, ça ne m'a pas fait bon effet. Comment pouvezvous nourrir l'espoir de récolter quelque chose, dans un

terrain pourri, où il ne pousse que des roseaux depuis des siècles?

— Il faut attendre, répondit tranquillement Mathieu. Vous reviendrez voir cela en juin.

Beauchêne les interrompit.

— Je crois qu'il y a un train à quatre heures. Dépêchons-nous, car nous serions désolés de le manquer, n'est-ce pas, Séguin?

Et il lui jeta un coup d'œil de complice gaillard, quelque partie qu'ils avaient dû décider ensemble, en maris qui entendent utiliser pleinement leur libre jour de chasse. Puis, quand ils eurent bu, réchauffés, remis d'aplomb, ils s'étonnèrent, ils se récrièrent.

— Mon bon ami, déclara Beauchêne, c'est stupéfiant que vous puissiez vivre dans cette solitude, en plein hiver. Il y a de quoi mourir. Je suis pour qu'on travaille; seulement, après, que diable! il faut bien qu'on s'amuse.

— Mais nous nous amusons beaucoup, dit Mathieu, en montrant d'un geste toute cette cuisine rustique, où se resserrait leur bonne vie de famille.

Les deux hommes suivirent ce geste, regardèrent avec ébahissement les murs, garnis d'ustensiles, les meubles grossiers, la table sur laquelle les enfants continuaient leurs constructions, après avoir tendu leurs joues aux lèvres distraites des visiteurs. Sans doute les plaisirs qui pouvaient tenir là leur échappaient complètement, car ils hochèrent la tête, en réprimant un rire goguenard. C'était vraiment, pour eux, une existence extraordinaire, d'un bien singulier goût.

— Venez voir mon petit Gervais, dit tendrement Marianne. Il dort, ne me le réveillez pas.

Par politesse, tous deux se penchèrent sur le berceau, s'émerveillèrent qu'un enfant de dix mois piit être si fort. Il était aussi bien sage. Seulement, quand il allait se réveiller, il étourdirait tout le monde. Et puis, si un bel

enfant avait suffi pour rendre la vie heureuse, que de gens seraient coupables de la gâter à plaisir ! Ils revinrent devant le feu, ils n'avaient que la hâte de partir, maintenant qu'ils étaient ragaillardis.

— Alors, c'est bien entendu, demanda Mathieu, vous ne voulez pas rester, pour dîner avec nous?

— Ah I non, par exemple ! crièrent-ils d'une même ▼oix.

Et, désireux de rattraper ce qu'un tel cri avait de désobligeant, Beauchêne plaisanta, accepta l'invitation pour plus tard, lorsqu'il ferait chaud.

— Parole d'honneur, nous avons une affaire à Paris... Mais je vous promets qu'à la belle saison, nous reviendrons tous passer ici une journée, oui! avec nos femmes et nos enfants. Et vous nous montrerez vos travaux, et nous verrons bien si c'est vous qui aurez eu raison... Tous mes vœux, mon cher! Au revoir, cousine! Au revoir, petits, soyez sages !

Il y eut encore des baisers, des poignées de main, puis les deux hommes disparurent. Et, lorsque le doux silence fut retombé, Mathieu et Marianne se retrouvèrent à la même place, devant le feu clair, tandis que les enfants achevaient leur village, à grand renfort de colle, et que Gervais continuait son bon sommeil, d'un léger" souffle. Avaient- ils donc rêvé? quel soudain coup de vent, venu des hontes et des souffrances de Paris, avait donc soufflé dans leur tendre paix lointaine? Au dehors, la campagne gardait sa rigidité glacée. Le feu chantait seul l'espoir futur du réveil. Et brusquement Mathieu, après quelques minutes de rêverie, se mit à parler, comme s'il trouvait enfin l'explication décisive, la réponse à toutes sortes de questions graves qui se posaient depuis longtemps en lui.

— Mais ces gens-là n'aiment pas, mais ils sont incapables d'aimer! L'argent, le pouvoir, l'ambition, le plaisir, oui ! ils peuvent ces choses, mais ils ne peuvent

pas l'amour! Même ces maris qui trompent leurs femmes n'aiment pas leurs maîtresses. Ils n'ont jamais brûlé du grand désir, du divin désir qui est l'âme du monde, le brasier d'éternelle existence. Et cela explique tout. Qui n'a pas le désir, qui n'a pas l'amour, est sans courage et sans force. On n'enfante, on ne crée que par l'amour. Comment veut-on que les hommes d'aujourd'hui trouvent la belle vaillance d'une famille nombreuse, s'ils n'ont pas l'amour qui accomplit sans lâche restriction sa mission de vie? Ils mentent, ils fraudent, parce qu'ils n'aiment pas. Ils souffrent ensuite, ils tombent aux pires déchéances morales et physiques, parce qu'ils n'aiment pas. Au bout, il y a la douleur, il y a aussi cet effondrement d'une société pourrie, qui craque sous nos yeux chaque jour davantage... Voilà donc la vérité que je cherchais ! C'est le désir, c'est l'amour qui sauvent. Qui aimera, qui enfantera, qui créera, est le sauveur révolutionnaire, le faiseur d'hommes pour le monde qui va naître.

Jamais il n'avait si nettement compris que Leur ménage, que sa femme et lui étaient autres. Cela le frappait, à cette minute, avec une évidence, un éclat extraordinaire; et des comparaisons s'imposaient, et leur existence si simple, dégagée de l'âpre souci de l'argent, leur dédain du luxe, des vanités mondaines, toute leur action commune mise dans le travail, dans la vie acceptée, enfantée, glorifiée, toute cette façon d'être qui faisait leur joie et leur force, ne jaillissait que de la source d'éternelle énergie, de l'amour dont le divin désir les embrasait. Si, plus tard, la victoire leur restait acquise, s'ils laissaient, un jour, des œuvres, de la santé, du bonheur, ce serait uniquement qu'ils auraient eu la puissance d'aimer, la bravoure de faire des hommes, cette famille pullulante, poussée d'eux comme une moisson, pour le soutien et la conquête. Et cette brusaue certitude l'exalta, lui embrasa

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les veines d'une telle passion, qu'il se pencha vers sa femme, émue de l'entendre parler ainsi, pour la baiser ardemment sur les lèvres. C'était le divin désir qui passait en un vent de flamme. Mais, défaillante elle-même, les yeux brûlants, elle eut pourtant la force de l'arrêter, avec un léger rire de gronderie, en disant :

— Chut! chut! tu vas réveiller Gervais. Plus tard, quand il n'aura plus besoin de moi.

Ils restèrent la main dans la main, à s'étreindre les doigts fortement, et leur silence fut délicieux. Le soir venait, la pièce s'emplissait d'une paix dernière, tandis que les enfants, à leur table de jeux, poussaient des cris de ravissement, devant leur village terminé, parmi des bouts de bois, qui figuraient des arbres. Et les yeux attendris des époux allaient au loin, par la fenêtre claire, jusqu'à la moisson endormie, là-bas, sous le cristal du givre, puis revenaient au berceau de leur dernier-né, où dormait aussi l'espérance.

De nouveau, il s'écoula deux grands mois, Gervais venait d'avoir un an, et de beaux jours précoces hâtaient le réveil de la terre. Un matin que Marianne et les enfants allèrent, comme promenade, retrouver Mathieu sur le plateau, ils s'exclamèrent, tellement les premiers soleils avaient, en une semaine, transformé le vaste champ, conquis sur les marécages. Il n'était plus qu'un immense velours vert, une nappe sans fin, drue et forte, roulant le blé en herbe, d'une délicatesse tendre d'émeraude. Jamais si miraculeuse récolte ne s'était indiquée. Aussi, dans la tiède et radieuse matinée d'avril, au milieu de cette campagne sortie enfin du sommeil de l'hiver, toute frémissante de sa jeunesse nouvelle, la famille «'égaya-t-elle de cette santé, de cette fécondité en marche, qui semblait devoir combler son espérance. Et leur ravissement grandit encore, lorsque, tout d'un coup, ils s'aperçurent que le petit Gervais, lui aussi, dégagé des premiers

liens, s'éveillait à l'existence, prenait des forces décisives. Comme il se débattait dans sa petite voiture et que sa mère l'en sortait, le voilà qui avait pris son vol et qui, en chancelant, venait de faire quatre pas, pour aller s'accrocher, de ses deux menottes, aux jambes de son père. Il y eut un cri d'extraordinaire joie.

— Mais il marche, il marche !

Ah! ces balbutiements de la vie, ces envolements successifs des chers petits êtres, le premier regard, le premier sourire, le premier pas, quelles délices ils apportent aux cœurs des époux! Ce sont les étapes ravies de la petite enfance, que les parents guettent, attendent impatiemment, saluent par des exclamations de victoire, comme si elles étaient chacune une conquête, une entrée nouvelle dans l'existence. L'enfant a grandi, l'enfant devient un homme. Et il y a encore la première dent perçant, telle qu'une pointe d'aiguille, la gencive rose; et il y a aussi le premier mot bégayé, le c papa », le c maman », que l'on met beaucoup de bon vouloir à comprendre, parmi le caquetage informe, un ronron de petit chat, un babil d'oiseau bavard. La vie fait son œuvre, le père et la mère sont toujours ébahis d'admiration et d'attendrissement, devant cette floraison de leur chair et de leur âme.

— Attends, dit Marianne, il va revenir me trouver... Gervais ! Gervais !

Et l'enfaHt revint, après une hésitation, un faux départ, reprit sa course, refit les quatre pas, les bras élargis et battant l'air, comme d'un balancier.

— Gervais ! Gervais ! appela Mathieu à son tour.

Et l'enfant revint, et dix fois on voulut qu'il recommençât le voyage, au milieu des cris d'allégresse, tant on le trouvait gentil et drôle, à mourir de rire.

Puis, voyant les quatre autres, enthousiasmés, qui commençaient à le pousser et â jouer trop tort, Marianne

le leur enleva. Et, une fois de plus, à cette place, noyée avec lui dans les jeunes herbes, elle lui donna le sein, disant en plaisantant qu'il avait mérité ce régal, bien que l'heure du repas ne fût pas tout à fait venue. D'ailleurs, il était toujours prêt, il enfouit sa large face avec une hâte, gourmande, on n'entendit plus que le petit ruissellement du lait, qui se remettait à couler par les veines du monde, pour achever de nourrir les moissons futures.

A ce moment, il y eut une rencontre. Le long du champ, passait un chemin de traverse, en assez mauvais état, qui conduisait à une bourgade voisine. Et, justement, une charrette en débouchait, cahotée dans les ornières, conduite par un paysan que la vue des terrains défrichés absorbait à un tel point, qu'il aurait laissé son cheval monter sur un tas de cailloux, si la femme, qui était avec lui, n'avait tiré brusquement sur les guides. Le cheval s'arrêta, l'homme cria, goguenard :

— Alors, c'est ça votre ouvrage, monsieur Froment?

Mathieu et Marianne reconnurent les Lepailleur, les gens du moulin. Ils n'ignoraient pas les gorges chaudes qu'on faisait à Janville sur la folie de leur tentative, cette idée de récolter du blé dans les marais du plateau. Lepailleur, surtout, se distinguait par des plaisanteries violentes contre ce Parisien, ayant une bonne place, étant un monsieur, et bête au point de se faire paysan, de jeter ses quatre sous à cette gueuse de terre, qui les avalerait, lui, ses mioches, ainsi que ses quatre sous, sans rendre seulement assez de farine pour tous les accommoder. Aussi la vue du champ venait-elle de le stupéfier. Il n'était point passé par là depuis longtemps, jamais il n'aurait cru que la semence lèverait si dru, car il avait répété cent fois que pas un grain ne pousserait, tant ces terres étaient pourries. Mais, bien qu'il étranglât d'une sourde colère, à voir sa prédiction se réaliser

si mal, il s'obstina, ne voulant pas se rendre, affectant un air de doute ironique.

— Alors, vous croyez que ca poussera?... Ah! on ne peut pas dire que ça n'a pas levé. Seulement, faut voir si c'est capable de mûrir.

Et, comme Mathieu souriait tranquillement dans son espoir, dans sa certitude :

— Ah! dame, continua-t-il, cherchant à empoisonner sa joie, quand vous connaîtrez la terre, vous verrez bien qu'elle est pareille à ces sales femmes, dont on ne sait jamais si l'on aura, jusqu'au bout, du plaisir ou de la peine. J'en ai vu, de ces récoltes, qui s'annonçaient magnifiques; et puis, il suffisait d'une trahison de la gueuse, un orage, un coup de vent, des fois même rien, un caprice, et tout coulait, c'était la ruine !... Mais vous êtes encore trop jeune dans le métier, le malheur fera votre apprentissage.

Sa femme, qui l'écoutait parler si bien, en l'approuvant d'un hochement de tôte, s'en prit à Marianne.

— Ce n'est pas pour vous décourager, madame, ce que mon homme vous dit là. La terre, vous savez, c'est comme les enfants. Il y en a qui vivent, il y en a qui meurent, les uns vous apportent de l'agrément, les autres vous tuent de chagrin. Mais, si l'on compte bien, on donne toujours plus qu'on ne reçoit, et l'on finit quand même par être dupe. Vous verrez, vous verrez !

Doucement, sans répondre, Marianne avait levé sur Mathieu des yeux confiants, émue de ces méchantes prédictions. Et Mathieu, un instant irrité devant tout ce qu'il sentait là d'ignorance, d'envie et d'ambition imbéciles, se contenta de plaisanter.

— C'est cela, nous verrons... Quand votre fils Antonin sera préfet, et que mes douze filles ne seront plus que des paysannes, je vous inviterai à leurs noces, car ce sera votre moulin qu'on aura dû rebâtir, avec une belle ma-

chine à vapeur, pour moudre tout le blé de mon domaine, là-bas, à droite, à gauche, partout !

Son geste embrassait de si vastes terres, que le meunier, vexé, se fâcha presque, n'aimant pas qu'on se moquât de lui. Il allongea un grand coup de fouet à son cheval, la voiture repartit en cahotant dans les ornières.

— Blé qui lève, n'est pas blé au moulin... Au revoir, et bonne chance tout de même !

— Merci, au revoir !

Tandis que les enfants couraient, cherchaient les précoces primevères, parmi les mousses, Mathieu vint s'asseoir un instant à côté de Marianne, qu'il sentait toute frissonnante. Il ne lui dit rien, il la savait assez forte, de confiance assez solide, pour surmonter d'elle-même la crainte où des menaces d'avenir pouvaient jeter son cœur de femme. Simplement, il s'était mis là, si près d'elle, qu'il la touchait, la regardant, lui souriant. Et, tout de suite, elle se calma, elle retrouva son sourire, elle aussi, tandis que le petit Gervais, que les propos des méchants ne troublaient pas encore, continuait sans perdre une gorgée, tétuit de plus belle, avec son ronron vorace de béate satisfaction. Le ruissellement du lait coulait, coulait sans cesse, gonflait les petits membres de jour en jour plus torts, se répandait dans la terre, emplissait le monde, nourrissait la vie accrue à chaque heure, épanouie en une éternelle floraison. N'était-ce pas la réponse de foi et d'espoir à toute menace de mort, la victoire certaine de la vie, les beaux entants qui toujours grandiront au soleil, les belles récoltes dont les nappes vertes monteront toujours du sol, à chaque printemps ? Demain, une fois de plus, au jour glorieux de la moisson, les blés auront mûri, les enfants seront des hommes.

Et il en fut ainsi, trois mois plus tard, lorsque les Beauchêne et les Séguin, tenant leur promesse, vinrent tous, les maris, les femmes, les enfants, passer àChan-

tebled l'après-midi d'un dimanche. Ils avaient même décidé Morange à être de la fête, atec Reine, ayant comploté ensemble de le tirer, pour un jour, de l'anéantissement douloureux où il vivait. Dès que ce beau monde fut débarqué du chemin de fer, on fit la partie de monter sur le plateau, pour voir le fameux champ, car c'était la curiosité de tous, tant l'idée que Mathieu avait eue de retourner à la terre, de se faire paysan, leur semblait extravagante, inexplicable. Il riait gaiement, il eut au moins un succès de profonde surprise, quand, du geste, il montra le champ qui déroulait à l'infini, sous le grand ciel bleu, la mer des tiges vertes devenues hautes, des épis déjà lourds, ondulant aux moindres brises. Par la chaude et splendide après-midi, c'était la fécondité triomphante, une poussée des germes que le sol gras, le terreau accumulé par les siècles, avait nourris d'une prodigieuse sève, déterminant cette première et formidable moisson, comme pour glorifier l'éternelle source de vie qui dort aux flancs de la terre. Le lait avait coulé, le blé grandissait de partout en un débordement d'énergie, créait de la santé et de la force, disait le travail de l'homme, la bonté et la solidarité du monde. Il était la mer bienfaisante, nourrissante, où toutes les faims s'apaiseraient, où demain pourrait naître, de cette houle des tiges qui portait la bonne nouvelle, d'un bout à l'autre de l'horizon. Jamais champ si victorieux n'avait flambé sous un plus beau soleil. Ni Constance, ni Valentine n'en étaient très touchées, indifférentes devant cette herbe, la tête occupée d'autres ambitions; pas plus, d'ailleurs, que Morange, qui, les yeux vagues et éteints, semblait regarder sans voir. Mais Beauchêne et Séguin se récriaient, en se souvenant de leur visite au mois de janvier, lorsque la terre glacée dormait encore, mystérieuse. Ils n'avaient rien deviné, ils restaient effarés devant ce miraculeux réveil, cette fertilité conciuérante qui avait changé uu

coin du plateau marécageux et sauvage en un champ de vivante richesse. Et Séguin surtout ne tarissait pas d'élogieuses admirations, certain maintenant d'être payé, espérant déjà que Mathieu traiterait pour une nouvelle partie du domaine.

Puis, dès qu'on fut revenu à l'ancien pavillon, transformé en petite ferme, et qu'on se fut assis dans le jardin, en attendant le dîner, la conversation tomba sur les enfants. Marianne, la veille, avait justement sevré Gervais; elle lui avait donné la dernière tétée le soir; et il était là, au milieu de ces dames, encore bien peu solide sur ses pieds, allant pourtant de l'une à l'autre d'un air gaillard, malgré les continuelles chutes qui l'étalaient sur le dos ou sur le nez. C'était un enfant gai qui ne se fâchait pas, sans doute parce qu'il se portait bien. Ses grands yeux clairs riaient, ses petites mains se tendaient amicalement, et il était très blanc, très rose, très robuste, un petit homme déjà pour ses quinze mois et demi. Le fleuve de lait avait aussi passé là, c'était la poussée heureuse de la bonne source maternelle, la floraison magnifique dans la terre où la semence avait germé. Et Constance, et Valentine l'admiraient, tandis que Marianne plaisantait, l'écartait de sa gorge, chaque fois que, de son geste familier, il allongeait ses menottes par gourmandise.

— Non, non! monsieur, c'est fini... Vous n'aurez plus que de la soupe, maintenant.

— Ces sevrages, quelle terrible chose! dit Constance. Est-ce qu'il vous a laissée dormir cette nuit?

— Oh ! oui, il avait de bonnes habitudes, il ne tétait jamais la nuit. Mais c'est ce matin qu'il a été stupéfait et qu'il a commencé par crier. Vous voyez, il est assez sage déjà. Jamais je n'ai eu plus d'ennuis avec les autres.

Beauchêne, debout, écoutait en fumant d'un air de sa-

tisfaction son éternel cigare; et Constance le prit à témoin.

— Vous avez de la chance, car tu te souviens, mon ami, de la vie que Maurice nous a faite, lorsfjue la nourrice s'en est allée. De trois nuits, on n'a pas pu dormir. Je crois bien, Dieu me pardonne ! que c'est une des raisons pour lesquelles je n'aurais jamais voulu avoir un second enfant.

Elle riait, et Beauchêne s'écria :

— Tiens ! regarde-le donc jouer, ton Maurice, et puis tu viendras me dire encore qu'il est malade !

— Mais je ne dis plus ça, mon ami, il va très bien à présent. Et, d'ailleurs, je n'ai jamais été inquiète, je sais qu'il est très fort.

Dans le jardin, au travers des allées et même des plates-bandes, une grande partie s'était engagée, entre les huit enfants qui se trouvaient là. Il y avait les quatre de la maison. Biaise, Denis, Ambroise et Rose; puis, Gaston et Lucie, le petit garçon et la fillette des Séguin, qui s'étaient dispensés d'amener Andrée, leur dernière; puis. Reine et Maurice. Et ce dernier, en effet, semblait maintenant d'aplomb sur ses jambes, l'air toujours un peu pâle, malgré sa face carrée, à l'épaisse mâchoire. Sa mère le regardait courir, si heureuse, si vaniteuse de son rêve réalisé, qu'elle en devenait aimable, même pour ces petits . parents dont l'installation à la campagne lui semblait une ^ déchéance incompréhensible, qui les rayait à jamais de son monde. Ils n'étaient plus.

— Ah ! dame, reprit Beauchêne, je n'en fais pas souvent, mais quand j'en fais, ils sont bâtis comme ça, n'est-ce pas, Mathieu?

Tout de suite, il dut regretter cette plaisanterie, il eut un léger frisson des paupières, un petit froid qui lui glaça les joues, lorsqu'il rencontra le regard de son ancien dessinateur fixé sur le sien, un regard clair où il

venait de voir reparaître l'autre, l'enfant de Norine, jeté là-bas, on ne savait où. Et il y eut un silence, les cris aigus des garçons et des fillettes, jouant à cache-cache, retentirent, pendant qu'un vol de petites ombres passaient dans le beau soleil, les petits maudits des maisons de sage-femme, des hôpitaux et de l'Administration, les tout petits à peine nés, ramassés, emportés par les meneuses, abandonnés au hasard dans les coins, morts de froid et de laim peut-être. C'était l'affreux déchet volontaire de la moisson humaine, et quelle épouvante brusque, quelle pitié au cœur!

Mathieu n'avait pu trouver un mot de réponse. Son émotion s'attendrit encore, lorsqu'il aperçut Morange, affaissé sur une chaise, regardant le petit Gervais rire et marcher, s'absorbant dans la vue de cette enfance si gaie et si saine, les yeux troubles, peu à peu gonflés de larmes. Venait-il de voir, lui aussi, passer le fantôme de la morte, emmenée par l'enfant qu'ils avaient refusé d'accueillir, le garçon tant désiré autrefois, qui s'en était allé avant que d'être? Les spectres tragiques évoquaient l'abominable bouge, toute la maternité sanglante, assassinée, dans ce coin de jardin ensoleillé, que le jeu éperdu des enfants emplissait d'une si joyeuse turbulence.

— Que votre Reine est délicieuse ! dit Mathieu, pour le tirer de la hantise de son remords. Regardez-la donc courir, si gamine, comme si elle n'était pas bientôt bonne à marier!

Morange, qui avait lentement levé la tête, regarda sa fille; et, dans ses yeux, encore mouillés de larmes, un sourire reparut, toute une adoration chaque jour croissante. A mesure qu'elle grandissait, il trouvait qu'elle ressemblait davantage à sa mère, il était pris pour elle d'une passion, où avaient sombré ses autres tendresses, ses désirs et ses égoïsmes d'homme. Rien n'existait plus que de la rendre très belle, très heureuse, très riche. Ce

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serait là comme son pardon, la seule joie qu'il pouvait espérer encore. Et cela n'allait plus déjà sans une sorte de jalousie, à l'idée qu'un mari, un jour, la lui prendrait, et qu'il resterait seul, dans sa noire solitude, seul avec l'ombre de la morte.

— Oh! la marier, murmura-t-il, pas encore! Elle n'a que quatorze ans.

Tout le monde se récria, on lui en aurait donné dixhuit, tellement elle était forte, formée, d'une beauté de femme. Et c'était vrai, il se dégageait d'elle, de ses épais cheveux bruns, de sa peau fraîche et ambrée, une odeur d'amour précoce, de même que l'ardeur dont sa mère avait brûlé pour le plaisir et le luxe, s'accentuait encore chez elle, se trahissait, jusque dans ses jeiix, par le don entier de sa personne, tout un emportement de gestes et de cris.

— La vérité est, reprit le père, flatté dans sa passion, qu'on me l'a déjà demandée en mariage. Vous savez que la baronne de Lowicz veut bien la venir prendre parfois, pour la promener un peu, et elle m'a conté qu'un étranger archi-millionnaire en était tombé amoureux fou... Qu'il attende! J'ai encore cinq ou six bonnes années à la garder pour moi.

Et il ne pleurait plus, il eut un petit rire de satisfaction égoïste, sans remarquer le froid que venait de jeter le nom de Sérafme, Beauchêne lui-même trouvant sa sœur compromettante, d'une société peu convenable pour une jeune fille.

Marianne, inquiète de voir tomber la conversation, questionna Valentine, tandis que, sournoisement, Gervais s'installait enfin sur ses genoux.

— Pourquoi donc n'avez-vous pas amené votre chère petite Andrée? J'aurais été si heureuse de l'embrasser. Et puis, elle aurait joué avec ce petit monsieur, qui, vous le voyez, ne me laisse pas une minute de paix.

Mais Séguin ne donna pas même à sa femme le temps de répondre.

— Ah bien! non, alors! c'est moi qui ne serais pas venu ! Il suffit qu'on ait déjà les deux autres à traîner. Une sacrée gamine qui ne cesse de nous casser les oreilles, depuis que sa nourrice est partie !

Valentine expliqua qu'en effet Andrée n'était pas très sage. On l'avait sevrée au commencement de la semaine, et la Catiche, après avoir terrorisé la maison, pendant plus d'un an, par la dure tyrannie de sa royauté, venait de la plonger, par son départ, dans des embarras anarchiques de toutes sortes. Ah! cette Catiche! elle pouvait se vanter d'avoir coûté cher, renvoyée presque de force, comme une reine qui doit finir par abdiquer, comblée de cadeaux, pour elle, pour son homme et sa fillette, au pays! Et, maintenant, on avait eu beau prendre une nourrice sèche, Andrée ne jetait qu'un cri du matin au soir, on s'apercevait que la Catiche avait emporté des quantités de linge, sans compter qu'elle laissait derrière elle tout le personnel gâté, désorganisé, au point d'obliger les maîtres à faire maison nette. Cette nécessité terrible d'une nourrice, n'était-ce pas assez pour empêcher les jeunes ménages d'avoir des enfants?

— Bah ! reprit obligeamment Marianne, quand le« enfants se portent bien, tout le reste s'oublie.

— Eh ! si vous croyez qu'Andrée se porte bien ! s'écria Séguin, cédant à un de ses accès de brutalité. Sans doute, cette Catiche l'avait remise d'aplomb; mais, ensuite, je ne sais pas ce qu'elle lui a fait, la petite n'a que les os et la peau.

Et, comme sa femme voulait protester, il se fâcha.

— Voyons, je mens, peut-être ? Nos deux autres, qui sont là, ont aussi des figures de papier mâché. C'est que tu ne t'occupes pas assez d'eux, évidemment... Tu sais bien que Santerre les appelle des fonds de nanier.

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L'autorité de Santerre restait intacte, pour lui; et Valentine se contenta de hausser doucement les épaules; tandis que les personnes présentes, un peu gênées, s'étaient mises à regarder Gaston et Lucie, qui, en effet, au milieu des autres enfants, s'essoufflaient vite, demeuraient en arrière, défiants et revêches.

— Chère amie, demanda Constance à Valentine, est-ce que notre bon docteur Boutan ne vous a pas dit que tout le mal venait de ce que vous n'avez pas nourri vos enfants vous-même ? Moi, il m'a mis ce compliment dans la main.

Au nom de Boutan, un haro amical s'était élevé. Oh ! Boutan, Boutan ! il était comme tous les spécialistes. Séguin ricana, Beauchêne plaisanta sur l'allaitement maternel obligatoire, décrété par les Chambres. Et il n'y eut que Mathieu et Marianne qui se turent.

— Naturellement, chère amie, reprit Constance, en se tournant vers cette dernière, ce n'est pas vous que nous plaisantons. Et, d'ailleurs, vos enfants sont en effet superbes, personne ne dit le contraire.

Marianne, égayée, eut un geste comme pour répondre qu'on pouvait la plaisanter, qu'elle serait contente d'être un sujet de joie. Mais, à ce moment, elle s'aperçut que Gervais, profitant de son inattention, fouillait son corsage, cherchait le paradis perdu. Et elle le remit par terre.

— Ah! non, non, monsieur! je vous ai dit que c'était fini... Vous voyez bien qu'on rirait de nous.

Et ce qui advint alors fut délicieux. Attendri, Mathieu regardait Marianne. Elle lui revenait donc, le devoir accompli, ayant achevé de mettre au monde l'enfant, en le nourrissant de sa chair. C'était i'épouse, l'amoureuse au réveil, redevenue femme, avec la sensation si gaie du sevrage, un printemps nouveau, une terre nouvelle, reposée, une lois encore frémissante de fécon-

dite. Jamais il ne l'avait trouvée si belle, d'une beauté si forte et si calme, dans ce triomphe de la maternité heureuse, comme divinisée par ce fleuve de lait qui avait ruisselé d'elle, coulant par le monde. Toute une gloire chantait, gloire à la source de vie, gloire à la mère véritable, à celle qui nourrit après avoir enfanté, car il n'en est pas d'autres, les autres ne sont que d'incomplètes et lâches ouvrières, coupables d'incalculables désastres. Et à la voir ainsi, dans cette gloire, au milieu de ses enfants vigoureux, telle que la bonne déesse, en constante fertilité, déjà prête pour demain, il sentit qu'il l'adorait, qu'il la voulait, d'un désir accru, la flamme inextinguible de l'immortel soleil. Le divin désir passait, l'âme brûlante dont les champs palpitent, qui roule dans les eaux et flotte dans le vent, engendrant à chaque seconde des milliards d'êtres. Peut-être ne fut-il grisé que par l'odeur à peine sensible de sa chevelure, comme par un parfum de fleur lointaine. Peut-être n'y eut-il, entre eux, que la tendresse conquérante d'un simple regard échangé, la reprise mutuelle de tout ce qui, chez l'un, appartenait à l'autre. Et ce fut délicieux, l'extase où ils tombèrent, l'oubli du reste du monde, de tous ces gens qui étaient là. Ils ne les virent plus, n'eurent plus que le besoin de se reprendre, de se dire qu'ils s'aimaient, que la saison était venue où reifleurissait l'amour. Il avança les lèvres, elle tendit les siennes, et ils se baisèrent.

— Eh bien ! ne vous gênez pas, cria gaillardement Beauchêne. Qu'est-ce qui vous prend ?

— Voulez-vous que nous nous en allions ? ajouta Séguin.

Et, pendant que Valentine riait follement et que Constance restait gênée, l'air prude, Morange eut ce mot profond de regret, d'une voix où remontaient des larmes :

— Ah ! vous avez bien raison !

Etonnés de ce qu'ils venaient de faire, n'ayant pas voulu le faire, Mathieu et Marianne demeurèrent un moment interdits, se regardant avec consternation. Et puis, ils éclatèrent d'un bon rire, ils s'excusèrent gaiement. Aimer, aimer! pouvoir aimer! c'est toute la santé, c'est tout vouloir et tout pouvoir !

— Alors, reprit Beauchêne goguenard, au sixième maintenant ! c'est pour cette nuit, le sixième !

Gervais était allé, de sa marche encore chancelante, retrouver les trois grands frères et la grande sœur, qui menaient le jeu des autres enfants, d'un terrible galop, au travers du jardin ensoleillé.

— Mais certainement, au sixième! dit Mathieu, tandis que Marianne, d'un tendre signe de tête, consentait.

Et il répéta, avec son geste large, qui désignait le vaste champ, là-bas, roulant sous la brise la prochaine et débordante moisson :

— Au sixième, puisque voilà de quoi le nourrir ! C'était le cri de l'homme d'énergie et de volonté, qui

se promettait de ne plus mettre au monde un enfant, sans créer en même temps sa part de subsistances. Cela lui semblait honnête, sa conscience avait retrouvé sa belle sérénité, grâce à cette solution de ne pas jeter des parasites par le monde. A mesure que la famille croîtrait, le domaine s'élargirait, conquérant de nouveaux champs fertiles sur les marais, sur les ronces et sur les pierres. Et la terre et la femme achèveraient ensemble l'œuvre de création, victorieuses des pires déchets, allant toujours à plus de vie, à plus de richesse et de force.

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