CHAPITRE II
ÉTUDE ANALYTIQUE DES MOUVEMENTS COOPERATIF, CORPORATIF ET SYNDICALISTE.
Reprenons maintenant les termes généraux de cette classification et examinons quelles sont les différentes sociétés qui correspondent aux trois principes sommairement indiqués.
SECTION 1. — Le mouvement coopératif.
Etude des différentes variétés coopératives. — Nous appelerons coopératives : les entreprises de production et de vente, où les profits réalisés sur les acheteurs, s’ils ne sont pas affectés au fonds de réserve ou d’agrandissement de la société, ou à des œuvres d’intérêt collectif, sont restitués aux acheteurs eux- mêmes, sous forme de ristournes établies à proportion des achats effectués.
Cette définition est assez large pour comprendre à la fois les coopératives, où les sociétaires sont tous employés dans la coopérative à titre d’ouvriers, et celles où les sociétaires se bornent à acheter certains produits à la coopérative. La définition ne distingue pas, selon que la société est possédée et dirigée par des ouvriers, désireux de constituer une entreprise de production — susceptible d’utiliser leur force de travail — ou, au contraire, par des consommateurs désireux d’obtenir de meilleures conditions d’achat.
Coopératives répartitrices et coopératives non répartilrices. — Il y a coopérative du moment que les ouvriers et les con-
sommateurs, membres de l’entreprise, répartissent aux acheteurs de la société, les bénéfices' correspondant aux achats que ceux-ci ont effectués. Les coopératives qui répartissent des ristournes aux acheteurs, sont dites répartitrices. C’est le cas général.
Il y a également coopérative, du moment que les ouvriers ou les consommateurs sociétaires affectent d’une manière systématique et par principe, tous les bonis obtenus, au fonds de réserve ou d’agrandissement, ou à un fonds collectif quelconque de la société, ou bien encore à des œuvres d’intérêt collectif. La coopérative est alors dite non réparlitrice. Il est clair, qu’une société capitaliste ordinaire qui se voit obligée par ses mauvaises affaires, de consacrer les bénéfices trèsprécaires qu’elle réalise à accroître son fonds de réserve, n’acquiert pas le caractère coopératif. C’est non par principe, mais par nécessité financière, qu’elle agit ainsi, en temps de crise.
Souvent la coopérative utilise simultanément ces deux procédés ; l’affectation d’une certaine part des bonis au fonds de réserve, se concilie avec la répartition au prorata des achats.
La coopérative qui participe concurremment à ces deux procédés d’affectation des bénéfices sociaux, peut être qualifiée de réparatrice.
Si nous considérons l’ensemble de toutes les entreprises de production ou de vente en activité dans un pays, nous constatons que ces deux modes d’affectation des bénéfices sociaux sont extrêmement peu employés ; ils sont tout à fait exceptionnels et méritent un nom technique. Il est rationnel de réserver la qualification de sociétés coopératives aux entreprises de production ou de vente qui adoptent l’un ou l’autre de ces deux procédés d’affectation des bénéfices.
Deux variétés coopératives essentielles : coopératives de consommateurs , coopératives d ouvriers producteurs. — Les coopératives comprennent deux variétés essentielles :
d’une part sont les coopératives composées d’ouvriers producteurs, d’autre part les coopératives constituées par de simples consommateurs. Les premières se nomment ordinairement coopératives de production, les secondes coopératives de consommation. Ces termes sont fort mal choisis ; la langue anglaise désigne les coopératives de consommation, d’un mot beaucoup plus juste : celui de distributives. C’est le terme dont nous nous servirons. L’expression de Coopérative de consommation induit en erreur; elle semble exclure pour ces sortes d’entreprises, la possibilité de produire les articles qu’elles vendent. Rien ne serait plus faux quecette supposition: en réalité le but de ces entreprises est de suffire le plus possible elles-mêmes aux besoins de leurs clients ; c’est là leur but le plus élevé et le plus certain.
Le terme de coopérative de production est également vicieux, il n’a aucune signification précise ; mieux vaut employer celui de coopérative d’ouvriers producteurs.
§ 1. — Les coopératives distributives.
Les coopératives distributives sont constituées uniquement par des consommateurs qui désirent se procurer au meilleur compte possible les matières dont ils ont besoin pour leur propre consommation personnelle. Ces sociétés sont de beaucoup les plus nombreuses des coopératives.
Les sociétés distributives se divisent en deux grandes classes, selon qu’elles répartissent ou non les bonis réalisés. Celles qui répartissent au prorata des achats sont de beaucoup les plus fréquentes ; ce sont les distributives répartitrices.Il existe, en outre, quelques très rares distributives non répartitrices qui affectent tous leurs bonis à des œuvres d’intérêt collectif ou à leur fonds de réserve. L’exemple le plus illustre de cette variétéest « La Fraternelle » de Saint-Claude dans le Jura français (1). Les ouvriers et employés de la Verrerie ouvrière
(1) Almanach de la coopération socialiste, 1907, p. 45.
d’Albi ont tout récemment établi une distributive non répartitrice toute semblable, « l’Aurore Sociale » (1). Ces deux sociétés restent fort peu importantes, 520 sociétaires et 310.000 francs de vente en 1906, à Saint-Claude ; 265 sociétaires et 131.000 francs de vente, la même année, à Albi (2) ; l’intérêt très grand et très légitime que suscitent ces coopératives, vient de l’absolu désintéressement de leurs membres qui, par principe même, s’interdisent de se répartir la moindre part des bénéfices sociaux.
Les distributives de construction. — La définition que nous donnons des distributives embrasse tout naturellement les coopératives généralement dénommées coopératives de consommation ; mais, à vrai dire, elle comprend également ces coopératives que l’on appelle communément des sociétés de construction. Cette variété de coopératives est des plus intéressantes, on voit ici la coopération dépasser son horizon habituel rompre délibérément ses cadres ordinaires. Les coopératives de construction n’ont pas pour but de procurer à leurs membres les objets de consommation courante et journalière qui forment la base quotidienne de nos dépenses, mais cet objet de première nécessité qui s’appelle une maison, un logement ; elles construisent des maisons, principalement des maisons à bon marché pour ouvriers, et louent ou vendent au prix de revient ces habitations à leurs locataires ou usagers ; elles ne réalisent presque jamais de bénéfices, vendant ou louant au prix coûtant.
Les coopératives distributives de construction ne donnent pas de bonis ; elles ne sont pas répartitrices ; elles affectent à leur fonds de réserve, les bénéfices qu’elles réalisent très exceptionnellement, dans la location ou la vente de leurs maisons.
(4) Almanach de la coopération socialiste, 1907, p. 134.
(2) Almanach de la coopération socialiste, 4908, p. 63 et 140.
De par l’affectation qu'elles donnent à leurs bonis, elles rentrent exactement dans le cadre des coopératives distributives. Du point de vue théorique, il est nécessaire de s’élever contre l’usage, par ailleurs, commode, qui distingue entre les distributives ordinaires et les distributives de construction. Gomme ces dernières réalisent une variété curieuse, il est admissible qu’on ne leur applique pas, dans la pratique, la dénomination générale de distributive. Nous les désignerons du terme de distributive de construction ; mais il importe de noter qu’elles rentrent absolument dans le cadre de la coopération distributive.
Les distributives de construction tendent à diminuer les revenus sans travail, — Les distributives de construction ont exactement le même mécanisme et obtiennent les mêmes résultats que les distributives ordinaires. Elles procurent à leurs membres au prix coûtant, les logements dont ils ont besoin, de la même manière que les distributives ordinaires fournissent à leurs sociétaires, au prix de revient, les objets de consommation journalière.
La propriété des moyens de production — le sol, les matériaux de construction ; — et l’initiative de la production — la construction des immeubles — appartenant à la coopérative : la classe des capitalistes se trouve frustrée de cette double source de revenus. Indubitablement les distributives de construction agissent dans le sens de la suppression des revenus sans travail.
Une hésitation peut pourtant provenir du fait que les maisons ouvrières construites par ces sociétés sont parfois louées par les ouvriers qui les ont achetées ; ceux-ci au lieu d’habiter les immeubles dont ils se sont rendus acquéreurs, les donnent en location à d’autres ouvriers ; dès lors, le but poursuivi par la coopérative de construction ne se trouve nullement atteint ; il s’en faut de beaucoup que les sociétés de construction aient pour ambition de permettre à de simples ouvriers de devenir
propriétaires d’immeubles, afin de les donner en location ; bien loin de diminuer le nombre des attributaires de revenus sans travail, les sociétés de construction ne serviraient qu’à augmenter le nombre de ces capitalistes, que le régime coopérante a pour but d’éliminer progressivement.
Incontestablement, les sociétés qui, à l’instar des coopératives de construction anglaises, ne se contentent pas de louer les immeubles aux ouvriers qui les habitent, mais vont jusqu’à les leur vendre, s’exposent à ce danger ; un jour ou l’autre, les ouvriers propriétaires de ces immeubles, son^ immanquablement conduits — par suite de déplacements par exemple — à louer ou à vendre les maisons qu’ils ont patiemment habitées et achetées. Il n’est qu’un moyen de mettre la société de construction, à l’abri de ces déboires, c’est de stipuler que les sociétés de construction se contenteront toujours de louer au prix de revient les maisons, aux ouvriers qui les habitent, et se feront une règle d’en retenir toujours la propriété.
§ 2 . — Les coopératives de solidarité et es coopératives incorporées.
Un certain nombre de coopératives sont formées uniquement d’ouvriers producteurs ; on les appelle habituellement des « coopératives de production ». Cette expression nous paraît être d’un choix fort malheureux ; elle a le tort de signi. fier, par antithèse aux coopératives dites de consommation, que ce sont là les seules entreprises coopératives qui s’occupent de produire elles-mêmes, et de trànsformer en produits achevés, des matières brutes ou demi-brutes. L’expression générale dont nous les désignerons sera celle de « Coopératives d’ouvriers producteurs ».
1° Les coopératives de solidarité . — Un examen de la réalité vivante des faits montre qu’il existe deux groupes distincts
de coopératives d’ouvriers producteurs ; certaines de ces sociétés sont autonomes; les autres ne le sont pas. En fait, certaines coopératives d’ouvriers producteurs jouissent d’une indépendance économique et juridique absolue ; ce sont celles qui n’ont eu besoin pour se former, de l’appui de personne, ni d’aucune société coopérative ou syndicale. La plupart du temps, elles fabriquent des articles qui ne sont pas de vente courante, ou même des articles de luxe, telle la coopérative des diamantaires de Saint-Claude, dans le Jura français. Déparia nature même de leur fabrication, elles ne peuvent pas trouver de débouchés auprès des coopératives distributives. Telle est la principale raison pour laquelle elles sont absolument soustraites à l’action de toute coopérative ou syndicat ouvrier.
Ces coopératives autonomes d’ouvriers producteurs sont infiniment rares ; les ouvriers fondateurs et membres de ces sociétés, ont toute facilité pour se partager les bénéfices de l’exploitation S’il en est ainsi, la société constitue une simple association ouvrière ou une société syndicale de production. Parfois cependant, guidés par un sentiment de classe, par l’idée de la solidarité que les lie à leurs camarades, les membres de ces sociétés renoncent à toute répartition de bénéfices ; ils se contentent d’un salaire raisonnable, conforme au taux général fixé par le syndicat local ou régional.
Les bénéfices de l’exploitation sont tous affectés au fonds de réserve ou d’agrandissement de la coopérative. L’ouvrier n’a aucun intérêt capitaliste, les profits sociaux, au lieu d’être « particularisés », répartis entre les membres, sont « socialisés ». La société forme une véritable coopérative; ses bénéfices ne profitent qu’aux nouveaux ouvriers que le développement de l’entreprise permet de faire entrer dans la coopérative. Ceux-ci sont les véritables bénéficiaires des bonis réalisés. En d’autres termes, la clafese ouvrière considérée dans son ensemble bénéficie intégralement des profits de ces sociétés ; elle se rend ainsi peu à peu maîtresse des moyens de production auxquels elle applique sa force de travail.
A l’opposé des associations ouvrières de production qui ont nécessairement tendance à se fermer, ces coopératives autonomes d’ouvriers producteurs ont tout avantage à rester ouvertes. Chacun de leurs membres n’est autorisé qu'à toucher le salaire syndical, tout en prenant pour partie la direction de l’entreprise ; chacun d’entre eux n’a aucune raison d’empêcher le travailleur de la même profession d’entrer aux mêmes conditions que lui dans l’entreprise. En fait, les ouvriers fondateurs et membres de ces sociétés ont le plus grand désir de prendre, parmi leurs camarades, de nouveaux collaborateurs; ils n’ont en effet eux-mêmes jamais touché au fruit défendu du profit individuel ; mais ils sont au contraire guidés par un sentiment puissant de solidarité ouvrière. Ce caractère nous permettra de désigner d’un nom technique ces coopératives, nous les appellerons des coopératives de solidarité.
Ces sociétés stipulent qu’en cas de dissolution, le capital reste indivisible entre les membres de la société et doit être affecté intégralement à une œuvre d’intérêt collectif : une coopérative ou un syndicat ouvrier, par exemple.
Les coopératives de solidarité , par essence même , sont non réparlitrices. — Pour la clarté de l’exposition, nous avons admis que les coopératives de solidarité, désireuses de ne pas accorder à leurs membres le moindre profit individuel, affectaient tous leurs bénéfices au fonds de réserve de la société. Défait, il en est bien ainsi ; il semble cependant qu’on puisse imaginer une seconde combinaison, elle consisterait tout simplement à répartir entre les acheteurs même de la société, les bénéfices réalisés sur leurs achats. A notre connaissance, la pratique n’offre aucun exemple d’une coopérative autonome d’ouvriers producteurs qui fasse application d’un pareil principe de répartition ; il n’y a point lieu d’en demeurer surpris, encore moins de le regretter. Ne serait-il pas, en effet, extraordinaire que des ouvriers qui ont pris la peine de constituer eux -mêmes une société de production, attribuent bénévole-
ment à leurs clients, les bénéfices de l'entreprise? Ajoutons qu'un pareil altruisme serait souvent aussi fâcheux qu’imprévu. On ne saurait être qu’affligé de voir les clients de ces sociétés, le plus souvent, voire même toujours, des adversaires de la coopération, profiter gratuitement des bénéfices de la coopérative.
A agir ainsi, les membres des coopératives de solidarité auraient dû méconnaître le but même de la coopérative de solidarité qui est de s’agrandir et d’émanciper de nouveaux travailleurs.
Les coopératives distributives sont, avons-nous vu, tantôt répartitrices, tantôt non répartitrices. Il en est différemment des coopératives de solidarité qui sont par essence même non répartitrices.
Les coopératives de solidarité se définissent ainsi : ce sont les coopératives formées entre ouvriers producteurs qui sont restées absolument indépendantes de toute personne et de tout groupement syndical ou coopératif. Leur mécanisme les contraint à affecter l’intégralité de leurs bénéfices au fonds de réserve de la coopérative.
Les coopératives de solidarité ne réalisent pas Vidéal du socialisme corporatif . — Les coopératives de solidarité réalisent, semble-t-il, parfaitement l’idéal du socialisme corporatif : rendre la classe ouvrière propriétaire des moyens de production et directrice de la production elle-même, l’émanciper en la rendant absolument indépendante de la classe capitaliste.
Tel est bien le but du socialisme corporatif ; mais il faut remarquer l’absence d’une condition absolument fondamentale, du point de vue du socialisme corporatif : l’attribution aux ouvriers et employés des bénéfices de l’entreprise.
Les membres des coopératives de solidarité n’ont pas le droit de toucher le produit intégral de leur travail, disons les revenus sans travail qui se dégagent en quelque sorte tout