CHAPITRE XVI
LE MOUVEMENT COOPÉRATIF DES PRINCIPAUX PAYS D’EUROPE APPRÉCIÉ EN COMPARAISON DE LEUR MOUVEMENT SYNDICALISTE AGRICOLE.
L’extraordinaire diffusion du principe syndicaliste dans l’agriculture moderne est un fait brutal qui s’impose à l’observation de tous les économistes contemporains ; aussi un auteur considérable a-t-il écrit avec juste raison que « la croissance et la multiplication des associations agricoles est certainement l’un des événements les plus inattendus et les plus considérables de la fin du xixe siècle. Sous l’empire des mêmes causes et des mêmes nécessités, elles ont surgi spontanément partout » (1).
La multiplication si rapide des sociétés syndicales agricoles est devenue l’un des lieux communs des études économiques modernes. Rien n’est certes plus légitime que l’admiration professée par chacun de nous pour ces robustes petites
(1) Bourguin, Les systèmes socialistest 3e édit., p.230.
sociétés qui, par leur groupement méthodique, réussissent à constituer de gigantesques sociétés centrales douées d’une puissance économique de tout premier ordre ; toutefois cet enthousiasme, si justifié soit-il, présente un danger. Fascinés par la vigueur et l’impétuosité du mouvement syndicaliste agricole, nous risquons d’épuiser trop complètement notre puissance admirative et de ne pas apprécier à leur juste valeur des mouvements économiques tout aussi remarquables qu’a manifestés la fin du xixe ou le commencement du xxe siècle.
Croissance aussi rapide des coopératives distributives que des associations agricoles. — La croissance si rapide des coopératives distributives ne le cède en rien à celle des sociétés syndicales ; non sans doute que ces deux mouvements soient tout à fait comparables en grandeur absolue. La Grande-Bretagne mise à part, les sociétés syndicales agricoles sont presque en tout pays plus nombreuses et plus riches, mais il importe de bien voir que la croissance des sociétés coopératives dans ces 10 dernières années a été tout aussi rapide, si ce n’est même plus brusque que celle des sociétés syndicales ; aussi est-il permis de croire que les sociétés et Fédérations coopératives provoquent une admiration moins générale que les sociétés agricoles, surtout à raison du fait que leur croissance est plus récente encore et qu’elles demeurent dans l’ensemble infiniment plus ignorées et plus cachées.
Faire ressortir toute l’injustice qu’il y a à considérer avec une faveur beaucoup moindre le mouvement coopératif est une tâche qu’il ne nous paraît pas trop ambitieux d’entreprendre. Cependant une difficulté se présente : la démonstration qui va être tentée par la suite suppose que l’on puisse apprécier d'une façon assez exacte l’importance actuelle des sociétés coopératives et des sociétés syndicales agricoles.
Le premier terme de comparaison, l’extension réalisée par le principe coopératif, est à peu près connu ; il n’en est pas de même du second. Sans doute, il est évident que l’activité des
associations agricoles est fort grande ; cependant ces groupements syndicaux sont si divers par leur objet que leur importance économique réelle reste fort mal connue ; l’imprécision qui plane sur leur activité ajoute encore à l’admiration qu’elles excitent.
Méthode d'évaluation. — Une tentative apparaît dès maintenant comme tout à fait impraticable ; elle consisterait à faire bloc, sans distinction aucune de pays, des résultats globaux fournis d’un côté par les sociétés syndicales, de l’autre par les sociétés coopératives ; on opposerait le chiffre d’affaires global de toutes les sociétés syndicales agricoles existant actuellement au monde, au chiffre d’affaires global de toutes les coopératives distributives actuellement connues. Cette méthode d’évaluation par masses est absolument défectueuse ; défectueuse tout d’abord à raison des résultats auxquels elle conduirait. Les données dont nous disposons manquent de précision ; il est inadmissible que les erreurs qui seront faites dans l’évaluation du chiffre d’affaires et de l’effectif des sociétés syndicales se répercutent à l’infini d’un pays à l’autre : il importe qu’elles ne soient pas additionnées les unes aux autres ; les résultats globaux seraient dépourvus de toute exactitude.
Mais cette méthode est défectueuse dans son principe même ; la répartition géographique de ces deux catégories de sociétés importe tout autant que leur nombre ou leur importance globale. Comparer brutalement Tune à l’autre deux masses, deux blocs opposés ne saurait avoir aucune signification.
Le développement syndical et le développement coopératif que chaque pays a atteint, a besoin d’être étudié séparément pour chaque pays considéré.
Examinons rapidement quels progrès ces deux principes coopératifs et syndicalistes ont réalisés en Europe dans la dernière décade 1895-1906. Si cette recherche se trouve trop
malaisée, observons du moins quels résultats généraux ont été obtenus à l’heure actuelle, dans l’un et l’autre domaine (1).
§ 1 . — ■ Pays à économie coopérative.
1° Royaume-Uni.
Extrême importance du mouvement coopératif anglais. — Les progrès de la coopération en Angleterre et en Ecosse durant la dernière décade — 1895-1906 — sont tout simplement admirables ; ils dépassent les prévisions les plus optimistes. En 1895, les 1.314.000 coopérateurs que comptait le Royaume-Uni, avaient acheté dans l’année 855 millions de francs de marchandises ; 11 ans plus tard, que constatonsnous ? 2.215.000 coopérateurs, soit près d’un million en plus réalisent 1.584 millions de ventes, soit le double du chiffre de ventes de 1895. En 11 ans, nombre des sociétaires et chiffre d’affaires des sociétés avaient sensiblement doublé ; le Royaume-Uni dépasse aujourd’hui sensiblement ce chiffre formidable de 2 millions de coopérateurs et de 1 milliard 1/2 de francs de ventes coopératives.
Une comparaison, d’ailleurs toute fantaisiste, montre l’extrême importance des ventes coopératives en Grande-Bretagne : le chiffre d’affaires des sociétés distributives d’Angleterre et d’Ecosse est légèrement supérieur aux budgets réunis de la guerre et de la marine anglais. Si, depuis une vingtaine d’années, les coopérateurs anglais avaient affecté à la construction de navires d’escadre et à l’équipement d’une armée mercenaire, tout l’argent qu’ils ont apporté aux guichets des sociétés coopératives, ils entretiendraient une armée aussi nombreuse et aussi dispendieuse que l’armée anglaise et posséderaient une flotte cuirassée aussi puissante que la flotte britannique que les nations du continent européen n’ont, hélas, que trop de raisons de redouter !
(1) Voir les statistiques générales nos 4 et 6, à la fin du chapitre.
Les sommes consacrées par les coopérateurs anglais à acheter les objets de vente courante dont ils ont besoin, couvriraient les frais de défense extérieure que supporte l’ensemble du peuple anglais. Ce résultat est d’autant plus remarquable que, de tous les peuples du monde, la Grande- Bretagne est probablement celui qui a tout récemment fait subir à ses budgets militaires le plus rapide gonflement. Ce rapprochement nous donne la faculté d’apprécier en quelque mesure l’extraordinaire importance que le chiffre d’affaires coopératif anglais a atteinte de nos jours.
La croissance des deux Fédérations anglaise et écossaise est tout aussi remarquable que celle des sociétés coopératives. Dans cette période de 11 ans, l’effectif des coopératives affiliées et le chiffre d’affaires des deux Wholesales ont sensiblement doublé. L’effectif des coopératives affiliées s’est élevé de 1.100.000 à 2 millions ; le chiffre d’affaires des Wholesales n’atteignait pas 340 millions en 1895 ; il dépasse 740 millions en 1906, et 810 millions à la fin de 1907.
Extrême faiblesse du mouvement syndicaliste agricole au Royaume-Uni. — Le tableau change brusquement, quand on passe de l’examen des sociétés coopératives à celui des sociétés syndicales agricoles ; le développement du principe syndicaliste dans le Royaume-Uni n’a pas cessé jusqu’à maintenant d’être excessivement faible, on peut presque dire sans exagération que l’Irlande est la seule partie du Royaume-Uni qui ait donné naissance à quelques sociétés agricoles.
Le Royaume-Uni ne comptait en 1903 que 417 sociétés agricoles recensées, comprenant 60.000 membres et vendant annuellement 36 millions de francs de produits ; ces sociétés agricoles appartiennent presque toutes à l’Irlande (1).
Supposons qu’en trois ans, ces associations aient réalisé des progrès considérables ; évaluons à 500 le nombre des
(4) Chiffres rapportés dans Bourguin, Les systèmes socialistes , 3° édition, p. 458.
sociétés agricoles du Royaume-Uni en 1906, à 80 000 membres leur effectif global, à 50 millions de francs leur chiffre d’affaires. Ces chiffres ne sont pas à comparer à ceux que nous fournissent les sociétés distributives, il demeure indiscutable que l’économie de l’Angleterre est nettement coopérative (1).
2° Suisse.
Extension de la coopération en Suisse. — La Suisse appartient au type coopératif des pays européens comme la Grande- Bretagne ; aussi le principe coopératif a-t-il reçu en territoire suisse de plus nombreuses applications que le principe syndicaliste. En 1895, tel était le bilan des coopératives suisses recensées : environ 60.000 sociétaires et 30 millions de ventes annuelles; en 1906, 170.000 coopérateurs et 70 millions de ventes annuelles. En 11 ans, le nombre des sociétaires a triplé, les ventes annuelles ont doublé.
Considère-t-on la Fédération d’achat de Bâle? on constate que de 1895 à 1907, les ventes annuelles de la société ont augmenté dans la proportion de 1 à 12, s’étant élevées de 1 . 134.954 francs à 14.354.809 francs. Par son chiffre d’affaires annuel de plus de 14 millions, le Magasin de gros de Bâle est Tune des plus grosses maisons de commerce de toute la Suisse. Le nombre des coopérateurs affiliés au Magasin de gros a triplé ; il dépasse 152.000 en 1906.
Faible importance des associations agricoles suisses. — En regard de ces résultats si satisfaisants, opposons les résultats que fournissent les sociétés syndicales agricoles de la Suisse. Il existe à l’heure actuelle plus de 3.000 associations agricoles suisses, toutefois ces 3.000 associations comprennent moins de membres que les 350 coopératives distributives ; leur chiffre d’affaires est également plus restreint. Les deux
(1) Se reporter, ainsi que pour tous les développements qui suivent, aux statistiques générales n03 4, 5 et 6 à la fin du chapitre.
Fédérations agricoles les plus importantes de la Suisse : l’Union des associations agricoles de la Suisse orientale et l’Union des associations agricoles du canton de Berne groupent chacune, par l’intermédiaire des sociétés adhérentes, un peu plus de 10.000 membres seulement : le chiffre d’affaires de ces deux Unions prises en elles-mêmes était en 1906, de 5 millions et demi et de 2 millions et demi
Les deux Unions ne comptaient, il est vrai, en cette même année que 144 et 148 sociétés adhérentes, c’est-à-dire une toute petite fraction des 3.000 associations agricoles de la Suisse ; toutefois ces sociétés agricoles sont les plus actives et les plus nombreuses. Il y a donc toute probabilité que les 3.000 sociétés syndicales suisses possèdent un effectif assez inférieur aux 170 000 membres des sociétés coopératives, disons environ 120.000 sociétaires ; celte évaluation doit être tenue pour vraisemblable aussi longtemps que la preuve du contraire n’aura pas été faite ; l’ignorance dans laquelle les sociétés agricoles suisses nous ont laissé de leur propre activité économique, ne doit pas rehausser leur éclat. De même leur chiffre d’affaires annuel doit être tenu pour très notablement inférieur aux 70 millions d’affaires des sociétés coopératives, il semble que les associations agricoles de la Suisse ne dépassent pas le chiffre global de 40 millions de ventes annuelles.
§ 2. — Pays à économie corporative.
La France et la Belgique possèdent sensiblement depuis aussi longtemps que l’Angleterre, l’Ecosse et la Suisse, les éléments-bases d’un grand mouvement coopératif: une population ouvrière nombreuse. Le principe coopératif s’y est acclimaté, mais il n’a pas réussi à prendre l'extension normale que l’économie sociale de ces pays comporterait ; la France
(1) Bourguin, iàid., 3e édit., p. 468. — Congrès de Crémone, 1907, p. 295.
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et la Belgique appartiennent au type corporatif des pays européens.
1° France.
En France pendant trop longtemps, le principe coopératif est resté en souffrance, complètement délaissé par les classes ouvrières, aussi le principe syndicaliste a-t-il, jusqu’ici, reçu enterre française une plus large extension que le principe coopératif.
Le mouvement coopératif français de 1895 à 1907. — Aux environs de 1895, 1.100 sociétés distributives, 300.000 sociétaires, 100 millions d’affaires par an ; en 1906, 2.166 sociétés, 650.000 sociétaires, 200 millions d’affaires annuelles, tel est le bilan général du mouvement coopératif français dans la dernière décade. En 11 ans, les chiffres correspondants ont doublé, ce taux de progression est satisfaisant, il n'est pas inférieur au taux normal de progression des différents mouvements coopératifs d’Europe, malheureusement, le point de départ étant très inférieur, le résultat atteint ne laisse pas que d’être encore peu satisfaisant.
Vue d'ensemble des associations agricoles françaises. — Quelle extension a réalisée le mouvement syndicaliste français? Une vue d’ensemble des associations agricoles françaises est difficile à avoir ; les renseignements statistiques sont très insuffisants.
a) Les sociétés d'approvisionnement agricole. — Les plus répandues des associations agricoles en France sont les sociétés d’approvisionnement agricole, ordinairement dénommées syndicats agricoles ; on en comptait en 1895 approximativement 1.188, comprenant 403.261 sociétaires; à la fin de 1905, ces sociétés étaient au nombre d’environ 4.000, comprenant vraisemblablement 7 à 800.000 membres (1). Dans le
(1) Congrès de Crémone, 1907, p. 223,
même laps de temps, le nombre des sociétaires des syndicats agricoles a donc approximativement doublé comme celui des coopérateurs, il est actuellement un peu plus élevé que celui des coopérateurs ; une différence de 100.000 sociétaires environ est à relever.
Ces syndicats agricoles auraient un chiffre d’affaires annuel de 200 millions environ ; tel est précisément le chiffre global auquel on évalue les ventes annuelles des coopératives fran çaises. Ce simple rapprochement montre que les sociétés syndicales d’approvisionnement agricole sont de force sensiblement égale aux coopératives françaises.
b) Sociétés syndicales de production et de vente agricoles. — A côté de ces sociétés d’approvisionnement agricole qui forment le gros bataillon des associations agricoles françaises, il existe un assez grand nombre de sociétés syndicales de production et de vente agricoles : 2.500 au total ; leur production est sans doute assez importante, mais elle n’est pas du tout connue (1).
c) Sociétés syndicales de crédit agricole . — Environ 2 000 sociétés de crédit sont réparties sur toute la superficie de la France : leur activité est des plus faibles ; elles effectuent annuellement 40 à 50 millions de prêts ou d’escomptes qui correspondent à 2 millions d’intérêts annuels. La France est l’un des pays où le crédit agricole est le plus en retard (2).
d) Sociétés mutuelles d' assurance agricole. — Près de 8.000 sociétés mutuelles d’assurance agricole existent de nos jours en France ; elles groupent environ 400.000 membres, garantissent un capital supérieur à 700 millions ; toutefois les primes encaissées ne s’élèvent certainement pas à un montant bien considérable : ce chiffre global de 700 millions de capitaux garantis ne doit pas faire illusion (2).
(1) Crémone, 1907, p. 233.
(2) Crémone, 1907, p. 225.
Importance comparée des mouvements coopératif et syndicaliste français. — Il ne semble pas contestable qu’en France le mouvement syndicaliste agricole a revêtu une plus grande importance que le mouvement coopératif, cependant cette supériorité, pour réelle qu’elle soit, a besoin de n’être pas exagérée.
a) Effectif. — On est impressionné par le nombre des sociétés syndicales de toute nature ; ajoutées les unes aux autres, les différentes sociétés que nous avons passées en revue se montent au chiffre global de 16.500 ; il semble impossible de leur comparer les 2.166 sociétés distributives recensées en 1907 ; on oublie que les sociétés distributives anglaises d’un tiers moins nombreuses que les sociétés françaises — elles étaient au nombre de 1448 seulement en 1906 — comptent 2 millions 1/4 de membres et ont un chiffre d’affaires de près de 2 milliards et demi de francs. L’effectif des 2.166 sociétés coopératives françaises équivaut environ aux deux tiers de l’effectif des 16.500 associations agricoles françaises. Il est évident, en effet que la presque totalité des agriculteurs qui adhèrent aux groupes les moins nombreux des associations agricoles — sociétés de production et de vente, sociétés de crédit, sociétés d’assurances mutuelles — adhèrent en même temps aux sociétés du groupe le plus nombreux : les sociétés d’approvisionnement agricole ; par exemple, les 400.000 membres des sociétés d’assurances mutuelles sont en grande partie déjà comptés dans les 7 à 800.000 membres des sociétés d’approvisionnement ; on se ferait une idée tout à fait inexacte de l’extension des sociétés syndicales françaises, si l’on ajoutait ces deux chiffres l’un à l’autre ; le nombre global de tous les agriculteurs français, membres d’une société syndicale, ne dépasse vraisemblablement pas l’effectif de 850 à 900.000 membres ; or, on compte 650.000 coopérateurs, cette différence de 200.000 correspond au tiers de l’effectif des coopératives françaises.
b) Chiffre d'affaires. — Considérons-nous le chiffre d’affaires de ces deux catégories de sociétés différentes ? quel est le bilan des 16.500 sociétés syndicales ? Les 4.000 société d’approvisionnement agricole ont un chiffre d’affaires approximatif de 200 millions ; les 2.000 sociétés de crédit agricole perçoivent environ 2 millions d’intérêts annuels ; les 2.500 sociétés de production et de vente ont un chiffre d’affaires inconnu, mais très probablement inférieur à 80 ou 100 millions; les 8.000 sociétés d’assurances agricoles encaissent un chiffre global de primes assez faible. Dans l'ensemble, le chiffre d’affaires annuel de ces 16.500 sociétés doit tout au plus atteindre 300 millions de francs.
Les 2.166 coopératives françaises arrivent à un total général de 200 millions ; les associations agricoles, si nombreuses soient-elles en France, n’arrivent qu'à un chiffre d’affaires plus grand de moitié.
Au total, d’une part, 650.000 sociétaires et 200 millions de ventes ; dans l’autre camp, 900.000 sociétaires et 300 millions de ventes annuelles.
Entre ces deux groupes de sociétés, il y une différence certaine, mais elle n’est pas si considérable qu’elle autorise une admiration tellement plus grande du mouvement syndicaliste que du mouvement coopératif. Si l’on songe que la France, tout en étant un pays industriel, a conservé une puissante agriculture et que les classes ouvrières françaises ont eu, pendant de longues années, leur faculté de raisonnement absolument altérée par leur enthousiasme pour le principe corporatif, on reconnaîtra que le principe syndicaliste dans l’agriculture française n’a pas pris un développement hors de proportion avec celui du principe coopératif.
2° Belgique.
Importance de la coopération en Belgique. — La Belgique, après l'Angleterre, est le pays du monde qui a actuellement atteint le plus haut degré d’industrialisme. La population
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commerciale et industrielle belge équivaut à 290 0/Ü de sa population agricole ; par rapport à l’agriculture, un nombre presque triple de personnes en Belgique sont adonnées au commerce et à l’industrie ; aussi est-il normal que les sociétés distributives représentent en Belgique une force économique plus grande que les sociétés syndicales. Les statistiques embryonnaires que nous possédons à l’endroit des sociétés coopératives et des sociétés syndicales agricoles de Belgique semblent indiquer, en effet, une légère supériorité du mouvement coopératif ; à vrai dire, seule, l’importance du groupe des coopératives socialistes est connue avec quelque précision, cependant on est amené à penser que la Belgique contient au total 200.000 coopérateurs réalisant 55 millions d’achats annuels.
Le mouvement syndicaliste belge. — Que mettre en regard de ces 200.000 coopérateurs et de ces 55 millions de ventes annuelles? Le nombre des sociétés agricoles de toute nature est très considérable en Belgique ; les renseignements statistiques de 1901 donnent le total général de 3.970 associations agricoles ; toutefois nous ne sommes guère renseignés sur l’effectif, ni sur le chiffre d’affaires de ces sociétés. En 1901, aucun des 13 groupes entre lesquels étaient réparties toutes ces associations agricoles n’englobait plus de 67.570 membres ; 4 d’entre eux avaient un effectif inférieur à 10.000 sociétaires ; 3, un effectif compris entre 10 et 20.000 sociétaires ; 4, un effectif intermédiaire entre 20.000 et 30.000, les 3 autres ne comprenaient que 40 à 50.000 membres. Les doubles emplois sont certainement nombreux d’un groupe à l’autre ; le chiffre total des agriculteurs belges, membres d’une société syndicale, n’excède vraisemblablement pas 150.000 sociétaires (1).
Le chiffre d’affaires de ces associations est totalement in-
(1) Bourguin, ibid., 3e édit., p. 463.
connu ; il doit être fort peu considérable: les 359 sociétés belges de crédit système Raiffeisen avaient prêté à la fin de 1903, 4.778.000 francs seulement dont l’intérêt ne s’élevait pas à 250.000 francs. La Fédération agricole la plus importante de toute la Belgique, le Boerenbond de Louvain n’avait acheté en 1901 que pour 1.235.000 francs d’engrais et matières alimentaires pour le bétail. Pour autant qu’il est permis de porter un jugement précis en des matières aussi mal connues, il semble certain que le chiffre d’affaires de ces 3.970 sociétés syndicales reste inférieur à 55 millions, le chiffre d’affaires probable des coopératives belges ; les ventes des associations agricoles belges ne paraissent pas dépasser 40 millions de francs.
Les pays que nous avons considérés jusqu'à maintenant ont bénéficié d’une industrialisation précoce ; le principe syndicaliste n’y a point trouvé un terrain favorable de développement ; aussi la prédominance du principe coopératif, exclusion faite de la France, y est-elle certaine.
§ 3. — Pays à économie syndicaliste.
Par la logique même des choses, les pays à industrialisation tardive présentent tous une particularité commune : les uns et les autres ont donné au principe syndicaliste une beaucoup plus grande extension qu’au principe coopératif ; la contexture économique de ces pays, la prédominance des classes rurales faisaient du développement des sociétés syndicales une nécessité absolue. Ces pays sont représentés en tout premier lieu par l’Allemagne, le berceau et la terre de prédilection des sociétés syndicales agricoles.
t° Allemagne.
A l’heure actuelle, l’Allemagne a atteint un degré élevé d’industrialisation; sa population commerciale et industrielle équivaut à 129 0/0de sa population agricole, cependant son