LE VOYAGE EN ORIE NT
Lorsque Félicien David s'écriait, en présentant au public Y Appel (jue nous avons précédemment cité : «Je pars pour l'Orient ! », il ne se doutait assurément pas que la « nouvelle vie » à laquelle il faisait allusion allait entièrement transformer son âme et donner l'essor à son génie. Déjà, lorsqu'il employait toute son énergie à dédier « aux travailleurs des chants rudes mais entraînants », il ajoutait : « Je chanterai quelque cliose de doux, remj)li de désir et (ï attente à la femme' . » Sous
' Garibaldi élail second à bord de ce navire.
- 11 y a là une allusion à l'un des principaux dogmes du Saint-Simonisnie; la recherche de la « fenune libre », la « Mère » qui devait compléter l'humanité et révéler l'avenir.
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la lii/ai'i'c iiicoi Tfcl ion dr la |iliias»' se fait [)Our(aiil st'iilii' l\'\()liili()ii ini'sisliMc de ses as[)irali(His : la (i<jurvuv exfjuisc <lu ciel d (Mit-iil sr rcllrlail <l»''jà dans ses |(rimrllt's: uiic soilc de [»it'sstMiliiiii'iil lui rt'\t'lait (|in' là dr\ait ('(dore la llciir iii\ slérieusc de son rrve.
l.v srjoiii' à Staiiii)Oiil ne lïil |>as drniu'' de pittores- ([Lie. Le sultan avant obscrvi'-. en so rendant à la mosquée, le costume insolite des ap(Mies. en prit (|U(d(|nt' oinbraiie. et eliariiea son picniicr \ i/ir de le renseigner à leur sujet. En eonsé([uence, Aeinnet-Pacha les alla voir et les combla de politesses. Sur quoi nos héros charmés s'endormirent et se livrèrent aux plus doux songes. Mais ils \ luient di's lauhe arrachés en sursaut par des coups de crosse courtoisement assénés sur leur porte. 11 s'agissait simplement d'une invitation : un otliciei' de janissaires, ennemi des vaines cérémonies, les informa (jue le pacha, désii'eux de faire plus am{)le connaissance avec ses amis de la veille, les engageait vivement à se rendre au plus vile dans l'une des dépendances de son palais, alin d'y pouvoir jouir, sous bonne garde, de la plus étroite hospitalité.
Un refus risquait de désobliger le grand vizir, et lui eût, en outre, donné une piètre idée de la politesse française. D'ailleurs, Toflicier ne semblait même pas en avoir conçu la possibilité. Donc, ayant d'un geste impérieux et avec la mâle IVanchise
D'un soldat qui sait mal farder la véi'ilé, indiqué aux apôtres le parti à prendre et la roule à sui-
vre, il guida le cortège jusqu'au lieu de sa destination.
Leur enli'ée, dépourvue d'apparat, fut tout d'abord assombrie par l'aspect de Iboninie (jui leur avait servi d'interprète et qui, compIMenient terrorisé, les implorait «Ml lémoignage de son innocence. En guise d'enquèle, la justice ottomane s'était livrée sur ses épaules à de cinglants préliminaires, et il en avait tiré, non sans quelque apparence de raison, de fâcbeux augures. On ne tarda pas à reconnaître qu'il n'était en rien coupable ; néanmoins il fut mis en liberté après un assez long délai, non sans avoir subi une sévère admonestation sur le danger que pouvaient offrir des relations avec les inlidèles.
Ces derniers ne tardèrent pas, du reste, à bénéficier, grâce à l'intervention de notre ambassadeur, de ce que nous appellerions une ordonnance de non-lieu\ Toutefois, ce n'était pas la liberté pure et simple, et la Sublime Porte ne s'enlr'ouvril pour eux qu'à regret. Il eût fallu le poète des Orientales pour chanter le départ de nos compatriotes, qu'emportait furtivement une barque non pontée, commandée par un patron auquel avaient été remis, sous scel, des ordres mystérieux destinés à n'être ouverts qu'à la première escale. Arrivés là, seconde barque, second patron, second pli cacheté. Pour toute nourriture, des olives et des oignons; ce qui constituait, à l'égard de la Grèce et de l'Egypte,
' Après avoir lu une noie rédigée par Barrault et contenant un exposé des principes Saint-Sinioniens. le Sultan prononça : « Ils ne sont pas dangereux, lâchez-les! « On voit cependant que leur libération ne s'effectua point sans quelques précautions.
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une sorlc d iioniiiiayt' donl nos \ oyancurs se lussml l)i<'n ()assL'S. G'esl ainsi (juils \ isilricnl, si j'ose nrexjn'i- Micr (le la sorte, Ténédos, Mylilrne, Hlioib's, Pliocée et autres stations où [)ail()is di- iiros tciiips les lorcî-rciit de séjourner plus longtemps (|u ils lU' leussent désiré. Enlin, arrivés à Smvrne. ils rerurent 1 autorisation daller où l)on leur senilderail, exception laite de Conslanlinoplc. .Mais ilcjà ffltc iiicoiupai'aldt' \ille a\ait cessé dallirer U'urs dt'sirs...
Sinvrne est une princesse Avec son beau chapel ; L'iieuroux printemps sans cesse Répond à son appel, El comme un riant groupe, De fleurs dans une coupe.
Dans ses mers se découpe I*Ius d'un frais archipel.
Si Félicien David a\ait lu ces vers écrits par ^'ictor lluuo cinq ans auiiaravant, il les contresiiiiia vraisemblablement de tout cœur. ^ — ^Durantles belles nuits semées d'étoiles, bercé par le murmure des fontaines et la palpitation des feuillages, il rr\ait, assis sur la terrasse de sa maison, et conliail à son piano les émotions et les pensées que lui inspirait ce premier contact avec la beauté de l'Orient. Mais la musi((ue improvisée par lui poui" lui seul, le faisait connaît i-e et apprt'cier de ses voisins. Pendant trois mois, il coiinul à la fois les joies de la solitude et celles de la [topularité. Quelques-uns de ses compagnons, MM. Barraull, Alrik et Granal
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étaient restés auprès de lui. A la fin do juillet 1833, ils s'embarquèrent ensemble pour Jalla. Le compositeur emportait certains morceaux de piano, d'un tour pittoresque et mélancolique, publiés plus tard en recueil sous le titre de Brises cf Orient.
A Jalla, notre liéros eut Ihonneur d'opérer une cure musicale que nous ne saurions passer sous silence : le fils de l'agent consulaire, M. Damiani, étant malade et agité par la fièvre, Félicien proposa de le distraire par un peu de musique. Le cliant et le piano produisirent, paraît-il, une guérison complète. Ce fut la réplique d'un autre traitement par les sons d'un instrument de musi- (jue, qu'un autre David avait victojieusement appliqué, vingt-huit siècles plus tôt, à la neurasthénie du roi Saiil.
La tentation était grande de pousser jusqu'à Jérusalem. Arrivés au premier quart de leur voyage, désireux de mettre à profit les trois jours d'hospitalité que le couvent de Ramleh offrait à tous les pèlerins, leur mauvaise chance voulut qu'ils y rencontrassent un compatriote, instructeur des troupes du vice-roi d'Egypte et chaud admirateur des Saint-Simoniens. Heureux de les avoir découverts, il ne put se tenir de faire partager son enthousiasme au Père supérieur qui, par malheur, ne se sentait aucun penchant vers la doctrine Saint- Simonienne. Celui-ci s'empressa de bannirde son monastère Emile Barrault et ses compagnons, lesquels, philosophiquement, enfourchèrent de nouveau leurs ânes. Traversant ïérél)inthe, ils manijuèrent d'être fusillés
par les lialtilaiils (|ui ('(''h'-hraiciil . ;i 1 aidr de salves de niouscjuoU'iit', une Iric pojjiihiire. Charger à balles les fusils consliluail. païaîl-il, un surcroît de plaisir et de solemiilé, ce (jue nos voyatieurs ne compriient qu'après une explication bien due à leur ignorance.
Le séjour à Jérusalem lui |)lus heureux, et l'accueil reçu dans un couvent moins orthodoxe (jue celui de Ranileh les toucha sensiblement. Ils ne purent toutefois se risquer jusqu'à la mer Morte, car un brigand réputé en sui'veillait les abords avec sa bande, et n'y laissait pénétrer que les voyageurs en mesure de lui servir un dividende assez considérable.
Ils revinrent à Jaffa d'oii ils s'embarquèrent pour Alexandrie. De là, Félicien s'en fut au Caire, où un négociant français lui accorda une familiale hospitalité que pavèrent quelques leçons de musique. Là, ressuscitèrent pour lui les beaux soirs de Smyrne et les musiques indolentes s'épanchant du haut des terrasses. Sa réputation finit par attirer l'attention du vice-roi (jui, en bon époux^ résolut de profiter, en faveur de ses femmes, de la présence d'un maître de musique aussi distingué. Dès les premières propositions qui lui furent faites, Félicien subordonna son acquiescement à l'octroi d'un cheval, ou tout au moins d'un âne destiné à le porter de la ville à la citadelle où était situé le harem. On lui refusa la monture, mais la curiosité et le désir bien compréhensible d'être admis en présence des odalisques le décida pourtant. 11 arrive et se trouve devant le chef des eunuques entouré de (juatre de ses con-
frères, (|Lii se déclarent prêts à écouter la leçon. En voyant le désappointement du voyageur, on lui lit comprendre que les liouris de Sa Hautesse ne devaient point souiller de la vue d'un Roumi leurs yeux de gazelles, et que renseignement du piano ne pourrait avoir lieu (|ue par procuration. L'escouade n'était là que pour aflirmer une fois de plus les principes d'une véritable neutralité dans le domaine didactique ; la corporation (|ui l'avail déléguée tenait à justifier ses titres incontestables à la conliance du maître, en transmettant les principes de l'art musical, des lèvres du professeur aux oreilles de ses invisibles élèves. Inutile d'ajouter que les relations entre Félicien David et Mébémet-Ali en restèrent là.
Son existence se déroulait d'ailleurs exempte de monotonie. Dans une excursion, il lit la connaissance de ce simoun que devait plus tard célébrer si magnifiquement le Désert. Une autre fois, assiégé dans un bâtiment en ruines par une horde d'indigènes, il passa une nuit entière le couteau à la main, en l'attente continuelle d'une attaque dont le résultat ne pouvait guère être douteux. Enfin, en 183îi, la peste qui sévissait avec fureur le força de quitter le Caire. Accompagné de M. Granal, frère d'un de ses amis du précédent voyage, il s'engagea dans le désert, avec l'intention de parvenir en Syrie.
Passons rapidement sur les étapes de cet exode. Aprè's un mois de fatigues, ils finirent par gagner Beyrouth. Un voilier s'y trouvait qui les transporta à
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Gènes, par un lfiii|)S cIIVon aMc <■! sur une iiht lourmenlt'c. Il ne tallul pas iiioins de (|uaraul(' jours à la MadoiHi (// Lîidzia poui' allcriir cnlin à Marseille.
(Juaranle autres jours durcnl rire passés à bord, par mesure sauilairc, el ce tut seulemeni If 11) juin 183'j (jue Félicien David aborda au port d'où il était triomplialeincnl pai'li \int:t-s('pl mois au])ara\anl.
Si l'on veut maintenant savoir (juelles impressions le musicien rapportait de son séjour en Orient, je serai véritablement tort empècbé de satisfaire à cette légitime curiosité. Le vovageur n'était ni un Cliateaubriand, ni un Fromentin, ni un Pierre Loti. Nous possédons de lui deux lettres écrites durant cette période; — elles nous parlent de musique, — notamment de la Prison du Ph'C qui ne « serait pas cliantée cliez le général », de cbasse, de « cordes pour les divans », et de (.(.petits cigaritos ». — Il n*a pas « vu » les Orient/fies, et n'aremarqué ni les « icoglans stupides », ni la « felouque à six rames »; la « riante Stamboul » lui avait dailleurs montré une mine assez maussade, et ses fonctions de professeur de musique des vice-reines n'avaient pas eu le temps de le blaser sur « les grands liarems, séjours des longs ennuis ». Beaucoup de fatigues et de traverses, nombre d'aventures aussi fàcbeuses que pittoresques, iniiniment peu de bénélices pécuniaires, tel était, en apparence, le bilan de ce voyage. Mais tant de tal)leaux, de sonorités, de mouvements et de lumières ne s'étaient pas en vain reflétés dans cette àme de poète : tant de
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germes ne s'étaient pas vainement insinués dans sa pensée : le temps les devait mûrir et, onze ans plus tard, en faire éelore son chef-d'œuvre ; le Désert.
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