‹ Félicien RopsChapitre 12 sur 20 · LE MIROIR DE LA COQUETTERIE · texte numérisé non relu

LE MIROIR DE LA COQUETTERIE

Dans cette contrée de bois et d’eaux où, chaque année, la petite bande arrivait se retremper au lait de la nature, on vivait d'une Vie de travail à la fois et de flânes Voluptueuses, de baignades à la rivière, de joyeux dîners et de farces copieuses dont les intrus, les gêneurs et les bourgeois circonvoisinant faisaient régulièrement les frais. Victor Fontaine, adroit peintre de notes grises, avec son ne?

futé, scs yeux frétillants et son air éveillé d’écureuil, était le rire et l’esprit des parties où il s’agissait de jouer un bon tour aux philistins. Tous d’ailleurs,

Heurteloup au rire nerveux et sec, Panta?is barbu comme un brigand des Abru??es, Lambrichs à qui ses côtelettes donnaient un air englishman, Hagemans qui alors débutait, étaient de joyeux drilles aimant les gogues et la facétie, narines moussantes et bon œil, bon estomac, bon jarret. Après les heures du jour à s’égailler vers les plateaux ou les fonds, chacun à son effet, on se retrouvait à la tablée des soirs, dans la bonne hôtellerie cordiale où ensuite, jusqu’au coucher, on fumait des pipes et on Vidait de la bière blonde en devisant d’art ou contant des galéjades.

C’étaient là de bons moments dans la vie de Rops, des moments où il s’oubliait, où il oubliait les ennuis intimes, d’argent et de fo^er, qui vers ce temps s’étaient jetés en travers de sa carrière et dont la source peut-être fut en lui-même, dans sa sauvagerie «d’étalon indiscipliné», comme il disait en se rappelant le steppe de ses ancêtres, dans son besoin d'une existence soustraite à toute contrainte. Son indépendance était native, vive, profonde, à un tel degré de force et d'instinct quelle parut toujours plus forte que sa Volonté. A la mort de sa mère, une asse? sérieuse fortune lui était échue, qu’il ne put garder et qui s’en alla à travers l’excessive dépense de vie et de tout qui fut che? lui comme un signe de sa destinée. Son patrimoine tôt mangé, il dut décider de se refaire par son travail une base de vie nouvelle. Ce fut la date de son établissement à Paris. "Nulle mélancolie d’ailleurs; pas plus alors que dans ses autres traverses, on ne lui vit de défaillance; il portait fièrement sa Vie et marchait droit devant lui, comme si une force le poussait. Rien qu’à le voir s’avancer par la rue, la tète en avant au bout de l’allongement du cou, d’une démarche appuyée, avec les aplombs d’un homme dont le pied touche terre fortement, il présentait l’image d’une énergie concentrée, tranquille et volontaire ; il ne reprenait son ton léger de blague que si quelqu’un l’abordait.

Les amitiés de ses années d’Anseremme, Rops au surplus devait les garder jusqu’au bout. La sienne, une fois quelle s était donnée, mûrissait pour la vie ; elle était souriante, ouverte, toujours disposée à l’aide, au bon conseil, à l’action efficace. C’est qu’il était au fond et qu’il demeura toujours très bon pour ceux qu’il avait décidé de faire siens par l’affection. Il était bon par entraînement de nature et par impossibilité d’être autre chose. Il disait : « J’ai des dents terribles qui n’ont jamais mordu que moi-même. » Mais il ^ a un mot bien plus beau de quelqu’un qui Vécut dans son intimité ; « Je n’ai jamais pu aller jusqu’au bout de sa bonté. »

11 eut la bonté de sa large conscience tolérante, même pour ceux qui si souvent se montrèrent injustes à son égard; il (ut tolérant dans l’art, dans l’idée et dans la vie. 11 disait des mauvais peintres : « Ce qu’il leur faut déjà de

talent pour mal peindre! »

11 aimait surtout l’effort solitaire et silencieux des humbles qui tâchaient d’atteindre à la personnalité. Je ne lui connusjamais envers personne inimitié ni rancune. Il mérita ainsi de garder, parmi tant d’autres, l’amitié fidèle de ces compagnons de son âge d’homme qu’il était sûr de retrouver à l’amical rendez-vous annuel chez le « marchau », Léon Dommartin, Henri Liesse, Edmond Cartier, pour n’en citer que trois qui de si près furent mêlés à sa vie. Ah! quels souvenirs ils écriraient, ceuxlà, sur le maître et l’ami qui fut pour eux l’ami de toutes les heures!

* Dommartin qu’on appelait Dom et qui s’était appelé lui-même Jean d’Ardenne, le Jean d’Ardenne des articles d’art, des récits joyeux, des fantaisies étincelantes, globe-trotter enragé qui peut-être ne se posa un peu

longuement à son pupitre que pour écrire ses Notes d’un Vagabond et son Ardenne, livre filial où, avec simplicité et ferveur, en écrivain soucieux de la description juste, comme les peintres, scs amis du temps de l’école d’Anseremme, l’étaient des valeurs de tons exactes dans leurs passages, il nous fit découvrir une contrée que nous croyions connaître et que nous ne connaissions pas, que lui seul peut-être connut, en rouleur de pays, en artiste aux Yeux clairs et en paysan qu’il était à la fois... Liesse, ce petit page des commencements de leur intimité, à Rops et à lui, et qui fut le secrétaire de l'Art libre et qui avait l’air aussi d’un petit abbé galant, sachant fleurir d’un bouquet à Chloris, rimé en manière de sonnet, l’échancrure de gorge des modèles qu’ils appréciaient ensemble; Liesse qui ne fit, je crois, qu’un livre, mais qui le fit bien, d'une jolie tète annelée en ce temps, avec des Yeux frais de jouvenceau et un sourire mouillé d’où les vers ne cessaient pas de tomber... Et puis le bon Carlier dans sa beauté rude et cordiale d’homme des grandes races, tYpc superbe de vigueur, d'endurance et de jovialité, un Wallon comme Rops, mais un Wallon de lions, celui-là, et que je revis un jour au pays de Chooo?, sur la rive de la vieille lieuse, récoltant son raisin de pays et devenu Vigneron comme dix ans après devait l'être Rops à son tour... Vieux souvenirs, mais clairs visages toujours vivants, Dieu merci, et dont l’image se noue en guirlande autour du grand visage disparu.

C’était encore le temps où de Paris, à chaque moût de l’automne revenu, l’ami Fely, avec cette rondeur qui mettait les cadets de plain pied, envoyait à Théo (Théodore Hannon) des messages impératifs, poétiques et gouailleurs.

« Voici venir les jolis soleils d’automne; les feuilles des peupliers Vont ressembler à des écus neufs et les forêts rougissent comme mes petites cousines. Ne Vene^-Vous pas au pays de lieuse? La grande consolide (symphitum officinale!!) fleurit encore çà et là sur les berges et l’eupatoire pourpre nous réserve encore quelques fleurs derrière les haies de troènes.

« L’on sent dans le ciel qui moutonne l’austère enivrement des choses de l’automne! Nous ferons des sonnets qui retarderont le départ des hirondelles. C’est le mois où d’habitude parturie ma Musc. Elle porte dix mois comme le rhinocéros. (Le Rhino, c’est moi, puisque le Rhino c’est Rops!) Ceci peut Vous donner une idée du gâtisme où vous plonge la solitude trop prolongée. Prenez votre boîte à couleurs, naturellement : ces dorures doivent être faites !

« Je ne pars qu’au printemps pour la Sicile. C’est mon éditeur qui l'a dit. Je pousserai jusqu’à Tunis; il paraît que c’est très beau et que l’on s’y empale encore tous les dimanches. Je n’ai jamais vu empaler que des grenouilles. Cela ne suffit plus à mes férocités d age viril. De plus il paraît que les dames s’y tatouent le nombril d'arabesques intéressantes qui attirent l’attention du curieux et de l’archéologue. Il ne faut pas laisser échapper les occasions de s’instruire et chaque peuple a scs usages!! Pavüaç-.; avsp AOcvatoest toujours avec moi, et il peint les oeuvres de Dieu en pleine pale; c’est un grand et bon garçon qui a l’air d’etre descendu des bas-reliefs du Parthénon pour faire enrager SlingcneYcr. »

Et Théo, rimeur et poète, à cette fanfare burlesque et païenne qui, à sa manière, annonçait la rôde des nYinphes sous les saules, ficelait son parasol par-dessus sa boîte et partait, d’une gaieté gamine et spirituelle, l’air un peu carabin, avec quelque chose, derrière le pince-ne?, de la gouaille sarcastique des méphistophélisants. 11 était déjà le sonneur des Vingt-quatre coups de sonnet en attendant l’heure prochaine où il allait devenir l’exquis, précieux, japonisant et très original poète des Rimes de joie.

Thco qui, à Anseremme, aquafcrtait et oléaginait, arrivait doubler François Taelemans, « mon vieux Frant?! » Ensemble on expérimentait les recettes du maître, adroits tous deux aux pointes sèches, cuisinant sur les réchauds du magicien, avec les éclats de sa braise, un art habile et délicat. Lui, qui revenait de Paris, bougonnait tout en les regardant par-dessus leurs épaules, pour leurs petits traits : « Faites large et pas de pignochage! » 11 leur parlait de l’eau-forte de Paris, de celle que faisaient Jacquemard et Bracquemond, eau-forte toute

d’improvisation et de nerf et de nature, tandis que les autres, les « pignocheurs » en reviennent à l’ancienne gravure au burin, à l’eau-forte des reproductions de tableaux du KVllt" siècle.

— Àh! je sais, disait-il, les bourgeois adorent cette eau-forte-là, qui est proprette et qui leur paraît « colorée ». Tout le monde en fait maintenant, on travaille au burin, à la pointe sèche ébarbée, on fait remordre tout cela au rouleau et on en livre autant qu’on veut « fin courant. »

« Moi, je remonte le courant avec quelques « bons esprits ». Bracquemond et moi, nous allons être plus brutaux que jamais, avec des délicatesses : « des tigres en habits de cour! »

Quelquefois, les regardant torcher une étude, il leur parlait du temps où il peignait avec de la couleur et des pinceaux. Il regrettait surtout de ne pouvoir peinturer au couteau comme le brave Panta?is, « le plus fort des nouveaux ». 11 vantait le couteau comme une trouvaille de vraie modernité, d’un accent bien plus spirituel que la brosse.

— Mais la pointe de l’eau-forte m’a gâté la main, concluait-il, et quand j’ai le couteau au poing, je me trouve adroit comme un bœuf au burin. Mais chacun doit suivre sa nature et ma nature à moi est de faire de l’eau-forte avec une brosse et des couleurs et j’en fais. »

Et puis c’était le chapitre des recettes et des conseils. « Evite? les noirs, soye? blonds comme Mimi-Pinson... Evite? aussi les morsures énergiques qui, quand l'on commence, sont l’écueil. 11 Vaut mieux revernir. Recouvrir les parties que l’on ne veut pas faire remordre et faire revenir les fortes tailles. Enfin faire mordre dans une chambre chaude en choisissant, préférablement, le mordant Seymour-Haclen à l’acide chlorhydrique et qui mord lentement et ne donne pas d’effervescence comme l’acide a?otique. » Personne n’était Versé comme lui au secret des acides. 11 indiquait ses formules en chimiste, tantôt un bichromate de potasse étendu d’eau qui lui « donnait de bons résultats »,

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