U ATTRAPADE
tantôt un mordant à base de chlore, ainsi composé : « 10 parties d’acide chlorhydrique (renfermant 40 p. 100 d’acide sec) qu’on étend de 10 parties d’eau, avec l’adjonction d'une solution bouillante de 2 parties de chlorate de potasse dans 20 parties d’eau. » Surtout il notifiait cette formule plus simple : « chlorate de potasse 20 grammes, acide chlorhydrique 100 grammes, eau 880. »
11 leur reparlait souvent avec ironie d’un de ses amis de Paris, célèbre graveur à l’eau-forte et qui gravait tout à la pointe sèche d’abord, ébarbant, repinçant les Valeurs au burin et qui, au bout de tout cela seulement, faisait mordre à l’eau-forte après avoir reverni sa planche au rouleau.
Comme il lui en voulait, à ce rouleau! Comme il raillait les Anglais qui à leur tour, après les Français, s’étaient mêlés de faire remordre au rouleau! Et sa diatribe, son enragement ne prenaient fin qu’après avoir, d’un de ses coups de gorge, proféré qu’un peintre-graveur ne doit avoir che? lui ni rouleau, ni burin, quitte à employer tous les mordants qu’il voudra. Peintregraveur : il insistait sur le mot. Les autres, comme des Deibler, étaient les « messieurs de la lame triangulaire ».
11 ne tarissait pas sur ses secrets de métier. 11 aimait leur reparler d’une certaine pointe d’ivoire — Rops invenit — et qui donnait des bruns absolus et de grands gris larges, d’un seul trait, alors qu a la pointe fine il fallait mettre de petits traits en faisceaux, ce qui était un fichu travail, bon pour les Calamatta! « Mais! elle a un mais, cette garce de pointe d’ivoire! C'est la morsure la plus difficile qui existe ; on rate une planche sur deux ; il faut la prestesse d’un télégraphiste pour réussir. »
Ensuite des maximes qui lui étaient familières : « Jamais de demimesures en rien... il faut être intense avec joie... Les défauts en art, c’est la vie... L’œuvre vite composée a l’avantage d’exprimer mieux nos impressions : une exécution rapide convient aux œuvres de sensibilité... Faire vrai absolu-
ment est une niaiserie et une inutilité... Se laisser aller à sa nature et produire comme le prunier donne ses prunes, là est le vrai... »
Du reste, « au cher pays de Meuse », comme à Paris, comme partout il se cherche et se tourmente de ne pas se trouver. Quelle sincérité et quelle souffrance dans ce cri : « j’entrevois un bel art auquel je ne peux atteindre! » Cependant rien ne le décourage : après une courte défaillance en 1877, il dit à son bon Théo : « Dans quelques mois peut-être je commencerai à gravir les premières assises de la montagne que je vois se dresser devant moi, pauvre moi ! Je rêve des machines singulières. Je veux faire sortir du cuivre des effets nouveaux. Ce sera d'un art un peu abstrus, mais quelques amis me comprendront et cela m’a toujours suffi jusqu a présent. »
De quelles « machines singulières » s’agit-il ici? 11 est bien difficile de conjecturer. Essais, idées, projets, « ropsidas », souvent aussi vite délaissés qu’entrepris, sont le moût de ce cerveau toujours en travail. Peut-être y allusionnait-il ses vernis mous ou sa grande alchimie de plus tard, celle des procédés compliqués auxquels tant de mains concoururent.
C’est en 1881 que Hannon publie les Rimes de joie che? Gay et Doucé, J. K. Huysmans lui fait une préface et Rops lui grave quatre cuivres, dont un frontispice. Ah ! la jolie page de péché que celle où le grand pécheur d’intention qu’était alors l’écrivain d'A rebours, Vante sa « curiosité des parfums agressifs, des luxes désordonnés, des dessous, des opulences maquillées ». Le frontispice souligne cet éloge capiteux d’un fouillis Voluptueux de jupes parmi des culbutis d’amour et d’hilares petits satyres batifolant, mandolinant, cabriolant, se faufilant sous les Volants, tandis que, dardée des noirs profonds d’un manteau pareil à un drap de catafalque, la muse du poète, friande fleur de perversité au nu phosphorescent et truffé, d’un geste minutieux semble tailler la plume qui écrivit le recueil. Un des poèmes s’appelle la Buveuse de phosphore ; il la décore de la merveilleuse grande fille classée
dans son œuvre sous le litre ; Aux Folies-Bergères, une Mélusine de trottoir, une Joconde de bar, pure essence diabolique au geste félin, aux lignes irritées et souples dans le mouvement tournant des épaules et du buste, avec l’ensorcelant sourire d’un visage fardé, prometteur des plus damnables délices,
A Paris, Rops dîne ou déjeune au café Larochefoucaud où il trouve Degas Due?, Dupray, Gcrvex, Jourdain, Cornton. Au Café Guerbois, boulevard de Clichy, il se rencontre avec Manet, Hepp, Barbon,
Salmson. Quelquefois il passe la soirée che? Charles Hugo ou bien à l’ambassade belge, ou bien chc? M, Camille Blanc.
Munckac?y, Zichy, de "Neuville lui arrivent en visite à l’atelier et lui « commandent de la peinture ». 11 fait du pastel, de la gouache, de l’aquarelle, un peu de tout à la fois. « J’emploie ce qui me plaît. » Mais surtout il fait l’art qui, à son gré, est l’expression de la vie actuelle. Ce sont les années de la Tentation, de l’Attrapade, qu’il appelle l’Attrapage, de Pornocrates.
Sa fine silhouette nerveuse s’aperçoit dans tous les lieux de plaisir, de sport, de travail, de fièvre humaine : il est un des passants signalés des milieux intellectuels et des endroits de folie. Il a l’immense curiosité de son
temps et de tous les goûts, de toutes les passions et de tout l’idéal de son temps. Comme un autre Thésée, il pénètre dans le labyrinthe et s’affronte au minotaure. Les journées sont des semaines : il trouve le moyen d’être de toutes les fêtes et de travailler dix heures par jour. 11 fait des frontispices, des lettrines, des fleurons, des culs-de-lampe, des menus, des devises, des marques d’imprimerie; il grave pour U?anne, pour Gou^ien, pour le D Eilleau, pour M. Camille Blanc, pour Neyt, pour Nys, pour M"' Doucé; il vignettise pour Dentu, pour Gay et Doucé, pour Brancard, pour Kistemaeckers, pour Lemerre, Deman, Quantin. Les plaquettes qu’il décore et qu’il continuera de décorer sont innombrables (L’Histoire de la Sainte Chandelle d’Arras, le Catéchisme des gens mariés, le Christ au Vatican, la Pudeur de Sodome, la Messe de Guide, pour n’en citer que quelques-unes, sont innombrables. On sait quels admirables frontispices il exécuta pour Villiers de l’Isle-Adam, Mallarmé, Peladan, Champsaur, Guiches, Darjens.
Pour se refaire des muscles, il canote à Asnières comme il se refait les yeux en allant regarder à la Grande-Jatte la chair nue des belles filles au bain. On peut dire qu’à cette époque il est inconnu et déjà illustre : tout le monde connaît son nom et sa père tournure, mais son art n’est encore connu que d’une élite.
Le plus dévoué des amis, Armand GouHen, avait été un des premiers l’annonciateur de son génie auprès de la critique et du public. Un jour, au temps de la première Vie moderne, qui se publiait alors ch e? Charpentier, il avait avisé Bergerat qu’il lui présenterait un Mormon.
— Comment! un Mormon? s’était écrié Bergerat. Est-ce que le Lac salé s’abonne?
— Mieux encore! Le Lac salé collabore!
« Et le lendemain, raconta Bergerat, j’eus la visite d’un personnage singulier et inoubliable, remuant, vibrant, bavard et soliloquiste, dont la chcvc-
lure brune et drue, la moustache effilée, les allures souples, l’allégresse rieuse et sarcastique, fixaient lagc à la trentaine. Il s’était tout de suite et très simplement imposé par une autorité innée et naturelle qui est le signe de la
maîtrise, et il me contait un Voyage en Hongrie, d’où il arrivait, avec Gou^icn luimême pour compagnon. Descriptions pittoresques en un trait, anecdotes en un mot, aperçus paradoxaux, fouettés d’une ellipse, observations philosophées à la parisienne par un sous-entendu, couleur, esprit, ah! quct causeur! j’étais sous le charme.
Au bout d’une heure, de deux peut-être, il partit comme il était entré, rapide, après un shake-hand d’hercule, à briser les doigts.
Mon cabinet en résonnait encore!... »
Ils se revirent et Rops le pria de le mener che?
Auguste Rodin, « alors parfaitement ignoré, et qui ne groupait autour de lui que quelques délateurs fidèles ».
« Un matin donc, je m’en fus prendre Rops à son labyrinthe, et je l’emmenai, d’abord sans lui dire où nous allions, chc? certain mastroquct des
environs du Trocadéro où je savais que Rodin déjeunait lous les jours, en blouse comme un carrier, et même lui expliquai-je « comme un carrier qui n’a rien de... Relieuse. » Nous y retrouvâmes Octave Nirbeau, curieux, lui aussi, non seulement de Rodin, mais de Rops lui-même, puis les sculpteurs Dalou et Gaude?, et quelques instants après une barbe fluviale cl mosaïque, épanduc sur un bourgeron de travailleur et étoilée de deux yeux rêveurs de somnambule, s’encadra dans la porte du chaud de Vins. C’était Rodin, toujours hors du temps et des choses, et qui, par chance, n'avait pas, ce jour-là, oublié l’heure du déjeuner. L’hymne du Beau qu’y chantèrent ces hommes d’élite, il faudrait un Platon pour l’écrire. Nais Félicien Rops y tint, comme on dit, le crachoir. 11 flambait de Verve, et il me fut donné d’ouïr, en présence de l’un de scs grands prêtres, la plus belle déclaration d’amour que jamais âme d’artiste ail faite à la nature. De pareilles journées sont à la fois trop longues et trop courtes, et nous n’aurions su comment terminer la nôtre si Auguste Rodin n’avait eu l’idée de nous emmener à son atelier. "Nous l'y suivîmes, et, ayant renvoyé ses praticiens et ses modèles, il nous découvrit pour la première fois l’immense maquette de sa Porte de l’Enfer, qu’à cette époque il ne dévoilait guère. Je me rappelle que, à cette apparition, une émotion profonde empoigna les visiteurs et qu’un grand silence régna. Puis Rops se détourna et le front posé sur la muraille, lui, le railleur féroce et le critique sans pitié, il essuya deux larmes. Son idéal du Beau était là, sous scs yeux, réalisé sur terre. »
Caliban se doutait-il qu’il écrivait là une page pour l’histoire? Cette mise en présence des deux grands érotiques du siècle est pathétique : la main qui, à l’égal du semeur de plus tard, avait lancé la graine de femme sur Paris, dut sentir trembler dans ses doigts celle qui semblait avoir extrait des farouches matrices volcaniques du monde primitif la terre de sang, de boue et de feu dont elle pétrissait les sexes. On ne sait pas, toutefois, ce que dit,
en la circonstance, le sublime Pan barbu, contemporain des origines, au grand faune des péchés et des tentations charnelles du siècle. Tous deux, sans nul doute, se reconnurent à des signes fraternels, venus des mêmes rivages d'humanité, l'un tel un archange foudroyé et roulé des cimes où trônent les vertus théologiques, l’autre tel un dieu fruste et candide a^ant gardé aux poings le limon des genèses, les narines encore frémissantes du Vent lascif d’éden.
Rodin et Rops sont les pôles du monde animal et du monde animique. Us représentent deux rythmes contrastés et qui, néanmoins, se complètent. Us se dénoncent les deux formes d’un évolu d’art, à la fois transitoire et éternel, dans une époque qui, plus qu’aucune autre Vécut la conjecture de la vie des âges cl se Vécut elle-même dans un grand orage de fièvre et de passion. Rodin, en cette dualité, demeure l’élémentaire et le primordial, le créateur des argiles sacrées, au centre du tourbillon des morphoses. Rien, avant lui, qui soit plus près du divin, rien qui soit plus profondément marqué du coup de pouce originel. Son art est le jardin des fleurs matinales de la vie, au point initial où elles sont encore animales, où la chair est du frisson, du désir et de la caresse nus, avant la naissance des voiles.
C’est d’une parcelle de l’éternité jeune du monde que le maître des Baisers a fait le corps lascif et frais de ses femmes : même suppliciées en des attitudes de stupre et de douleur, elles sont encore des vierges el toute la chair vierge de la première humanité. Elles ont la chasteté et la témérité sexuelles: d’un érotisme ingénu et forcené, elles proposent la fonction vitale; elles sont bien la force primordiale, aveugle et nue, telle que Va la reprendre l’art d’un Rops pour lui faire accomplir sa finalité sociale. Entre ses mains la femme devient terrible : elle est la goule, l’empuse, la buveuse de phosphore, la désagrégatrice préposée aux sorcelleries de l’amour et de la mort. La Voici armée de la cuirasse el du casque des amazones : elle est Penthésilée
ruée aux baisers et aux carnages; bien plus, elle est la fille peinte, aux cheveux d’or, aux joues livides, à la bouche de vin et de sang; elle est la Bête machinale, tentaculaire et homicide, Omphale, Dalila et Circé.
Rops reprend donc l’être sexuel là où le laissa Rodin : il le continue selon la conjecture péjorative de sa part des dominations sociales. L’œuvre d’art, au surplus, n’a rien à Voir avec la notion courante de la décence et de la morale : elle est à elle-même sa philosophie et sa moralité. Comme le sexe, dans son principe éternel et divin, en dehors des théologies et des barbares casuistiques, est la fleur centrale, primordiale, essentielle et admirable de la vie, lotus révéré des cultes antiques, l’art demeure religieux et soumis à sa prédestination sacrée en gardant à l'attribut sexuel la place qu’il a par rapport à la vie et à la nature. Tout le reste est controverse vaine, indigne d’un état de haute civilisation : il suffit que l'artiste n’outrepasse pas sa conscience, seule juge au tribunal du grand art libre des maîtres.
Le pessimisme d’un Rops, son sens des perversions de l’amour, la cruauté de son génie, en extériorisant l’autre aspect de la muliébrité, sa face noire et maléfique, s’accordent avec ses puissances de vision et de sensibilité personnelles. Si l’ange s’écarte en pleurant des régions épouvantables où règne l’éternel ennemi, cela ne préjudicie en rien à sa haute probité d’artiste : on sent que son concept d’art est déterminé par sa psychopathie et il y demeure aussi grand, dans l’ordre providentiel des esprits, que s’il avait été poussé à représenter le ministère bienfaisant et auguste de la Femme. On se place ici, naturellement, au point de son art véritable, de celui auquel il se voua après des périodes orageuses; l’autre ne fut qu’un passage. Nais là, pour le redire, il se trouva comme au centre de sa cérébralité même, dure, Violente, inhumaine, s’accordant par moments à la mentalité d’un Loyola dans la subtilité perverse de ses casuistiques et tourmentant la chair, la fourgonnant avec tout l’arsenal des instruments de supplice d’un Grand Inquisiteur.
NT
Ni Rops ni Rodin, pour être des amoraux, ne ressortissent à la juridiction qui décide des délits contre la morale. A une hauteur comme la leur, ils dominent le monde moral, ils portent en eux-mêmes le principe d’une intelligence supérieure des choses qui leur Vient d’être situés dans les hauts courants de la vie des humanités. S'ils symbolisent l’érotisme sacré et éternel des races, c'est pour répondre aux clairvoyances intérieures qui le leur proposèrent comme la loi même du monde et le plus religieux de tous les rites.
Ce peintre qui faisait de la si belle peinture à l’eau-forte et qui, comme il le disait, aquafortait « avec une brosse et des couleurs », avait clé et était encore, par intermittences, un vrai peintre à l'huile qui, presque à chaque coup, montrait la plus onctueuse et la plus flamande des mains de peintre.
Un art coloriste faisait alors le fond de l’école belge, étalé, truculent, reflétant les grosses sensualités d’une race amie des matérialités plantureuses et cossues. On se grisait de peinture, on aimait surtout les beaux morceaux de table et de cuisine, par goût des tons rutilants et des nourritures délectables. C’était le temps des puissantes natures mortes d’un Dubois, vivantes comme la plus chaude animalité. En correspondance d’instinct avec le tempérament des vieux maîtres de la gourmandise et de la volupté il peignait le gibier, les fruits, l’éclat scintillé d’un poisson avec le même plaisir dont il beurrait une chair moite de femme.
11 fut bien, celui-là, le type accompli du peintre sanguin et physique, faisant sa peinture en belle brute sensible, vivant plastiquement son organisme d’art comme pâture la vache, comme croît le pommier, comme s’exercent les fonctions de la vie générale.
Ce gros homme de grande vie rouge, à la tête briquée et barbue, l’œil chaud, et qui s était planté d’une si forte carrure dans l'art revenu à ses origines, avait impressionné Rops. Ce fut lui qui lui communiqua, à ses débuts, dans la peinture, le goût du ton fort et modulé, le sens du beau métier à pâtes denses et élastiques, l’accent estompé des dessous qui furent aussi la dominante des Artan, des De Groux, des Smits, des De Mnne, des Meunier, des Speekaert et des deux Stevens sous l’influence de Couture el Courbet.
Rops, assimilateur rapide, s’appropria si bien les procédés que Vraisemblablement il eût été dans la peinture à la hauteur de son autre maîtrise s’il avait persévéré. 11 eut la pâte, la touche, la main ; il entrevit le réel à travers le petit coup d’ivresse qui les grisait tous. 11 fut un peintre flamand qui évoquait à la fois Couture et Dubois et dans ses bons morceaux les égala. On n’a pas mieux peint que la Toilette, si on peignit aussi bien. C’est, comme ch zj Dubois, de la belle chair solide et de l’humanité élémentaire, pétrie avec du chyle, du sang, de l’animalité vive. On put manger et boire la Vie ch e? tous les deux comme à la table même de la nature. La supériorité de Rops fut de savoir construire : il cul en plus que Dubois et que De Groux et que la plupart des peintres du temps, l’art de caler, d’établir les volumes et la statique des corps, de faire de la couleur en action. Il était déjà, en peinture, un grand dessinateur personnel qui, celui-là, ne venait après personne quand encore sa peinture en rappelait d’autres qui étaient arrivés avant lui. 11 dessine comme un peintre : il peint avec des accents gras de fusain, d’estompe, de crayon Conté qui affleurent sous la couleur; il a le double métier. Quelle différence avec le bon De Groux qui, si admirable peintre expressif qu’il fût, demandait à Constantin Meunier de lui faire ses mains qu’il ne pouvait faire lui-même et que ce pince-sans-rire de Dubois, toujours chaviré dans ses figures et qui, ayant vendu une toile, bon morceau de peinture, acquittait
le marché en consignant sur la quittance qu’il donnait le dessin par-dessus le marché!
Personne, au surplus, ne s’impressionnait plus vite : tout en a^ant la vision intérieure, il avait la curiosité de l’alentour. Comme on l’avait Vu regarder par-dessus l’épaule de Daumier et de GaVarni, il regarda de l’autre côté de la haie ces maniements d’un art qui se pétrissait comme de la pâte fraîche et, au fond des tonalités recuites, se rissolait de chaleurs de lumière et de sang. A l’exemple des meilleurs, il martela, chaudronna, estampa, fit de la coulée, charbonnée comme d’un rien de leur braise pilée. Ce fut l’origine, dans sa peinture aussi bien que dans ses lithographies, de son art de figures cloisonnées et de charnures pochonnées à dessous d’estompe.
11 peignit un peu de temps avec l’entraînement qu’il apportait à toutes les choses nouvelles. Comme il avait la passion de se découvrir, il crut s’être trouvé dans la sensualité de la belle matière grassement maniée. La toile sous sa main palpita comme de la Vie : il lui transmit le magnétisme amoureux de la caresse et de la possession. Cependant La Toilette, La Femme au Canapé, La Vieille Anversoise, ne sont pas plus « peintre » que Les Framboise La Vieille Garde, Les Trappistes, Les diables froids, Au Guernadier, et tant d’autres belles lithos qu'il fit vers la même époque. 11 fut visible qu’il apportait à son œuvre sur pierre tout ce qui eût fait le mérite de son œuvre de peintre, s’il avait persisté. La couleur dans ses eaux-fortes plus tard résultera de l’opposition des valeurs avec la même puissance que si d’un coup de pouce il les avait fait jaillir d’un tube.
Rops, au surplus, même dans la gravure et le dessin, eut toujours une facilité difficile. A plus forte raison la peinture fut pour lui une école laborieuse et qui assej rapidement le découragea : ce qu’il dut aimer d’abord en elle fut sans doute ce qui l’avait entraîné à faire de la lithographie et plus tard le détermina à abandonner à la fois la lithographie et la peinture.
11 les aima l’une el l’autre pour le métier, la sensualité tactile et la gourmandise des tons pareils à des pulpes de fruits et de la chair de fleur, il les aima en flamand épris de coulis friands, de sauces mordorées, de rissolis de Venaison au four. On a pu dire plaisamment que le jour où les peintres de Belgique ne peindront plus la sensation heureuse des nourritures et de la digestion, c’en sera fait de leur art, dans le savoureux courant ethnique qui les emporta Vers la belle matière.
Seulement, lui qui avait cru se découvrir dans le métier de peintre, s’aperçut lot que la riche matérialité qui était à la base de cet art et qui l’avait conquis dans un coup de passion où il avait cru pouvoir se réaliser plénièrement, répondait mal aux exigences de sa cérébralité passionnée, nerveuse et morbide. C’était une de ses particularités de ne point se chercher longtemps sur la foi d’un faux départ : scs tâtonnements étaient brefs et, esquivant les tournants prolongés, il en revenait vite à sa vraie nature.
11 jugea, cette fois, que l’amusement de la manualité ne valait pas ce qu’il lui faudrait abandonner de son naissant concept d’humanité pour la pratiquer durablement. 11 apparut alors que la peinture avait été plutôt comme un gros coup de Vin qui n’aVait pas étanché sa soif de l’autre chose qui s’était éveillée en lui.
Cependant il ne la quitte pas tout de suite : il essaie de lui imposer une intellectualité supplémentaire et il peint ses Trois Contemporains (à Eugène Dcmoldcr), et cette superbe Mort au bal masqué, que nulle conception d'Holbein et des autres peintres de la mort n’égala. Toute fardée de pourriture en ses falbalas funèbres, drapée et maniérisant ses grâces de squelette Valseur aux plis d’un manteau d’hermine étoilé de larmes noires et barré d’or en croix, vaste, au surplus, comme un manteau de cour, la robe troussée cavalièrement par-dessus un bord de jupe blanche où le tibia s’apprête à battre