‹ Félicien RopsChapitre 6 sur 20 · LA REPETITION · texte numérisé non relu

LA REPETITION

de décantation, le savoureux esprit gaulois, gaillard et caustique, se mixturait de narquoise et cordiale bonhomie thioise. Emile Deschanel, préfaçant les Contes brabançons, voulut y voir l’accent de Rabelais : on serait plutôt tenté d'y retrouver l’archaïsme des chroniques d'un Froissard, manié d’un art adroit et subtil. Ch. Potvin, plus tard, s’étonna qu’il ne se fût pas trouvé un ami pour lui déconseiller de trop lire Pantagruel, le roman du Renard,

Montaigne et les Contes drolatiques de Balzac. De Coster vécut là une sorte d’art et de vie à rebours : son rêve d’artiste voisina avec les hommes et les choses du passé : un peu comme le peintre anVersois Leys, il fut dans son Ulcnspiegel le voyant halluciné et lucide des siècles.

Rops devait particulièrement goûter ce merveilleux roman qui emmargeait sur l’histoire. Il en aima même à ce point la langue que peut-être celle-ci fut la cause de l’archaïsme qu’il apporta lui-même dans la sienne. Rappelez-Vous le pimpant couplet dont il décora la Dame au grand chapeau du Frontispice

des Œuvres inutiles ou nuisibles : « Vere, ma mye, ne sont en ma paouvre cervelle que hannetons volants, fleurettes primeverdières et folles avènes. Ce qui est grand’ pitié pour yceux qui moyennant force patards, laborèrent es-Academyes, le gésier tout aorné, paulmé d'or et enchiargé de mesdailles, avec un chief vilainement cathareux, branlant et besicleux.

« Et ainsi vais-je, dolent ou joyeux, ma mie, ne portant comme le sage Byas que bras ballants et en mon escarcelle qu’une penne d'arondc pour te pourtraicturer par les chemins. Et cela doucettement, en grand paour des gens d’armes et des grands Baillifs lesquels n’aiment moult les affranchis faisant mestier de folie » (Félicien Rops, en son livre pour les bonnes commères).

Rops eut la passion de l’écriture : il l’aima sous toutes ses formes. Mut parmi les peintres et même les écrivains de son temps, n’égala sa constance et ses activités depistolicr : il s’y révéla l'esprit le plus alerte, le plus piquant et le plus joliment artificiel qu’on puisse concevoir. Ce créateur de farces et de drames, cet inépuisable inventeur de sensations, cet imaginatif qui s’amusait d’apparaître même à ses amis un personnage compliqué et déroutant, s’était fait à son usage personnel une psychie et une mentalité que l’originalité du langage rendait plus pittoresques encore. Presque toute sa correspondance atteste une verve comparable à celle qu’il dépensa dans ses crayons : il y demeure l'illustrateur à la plume d’une infinie et joyeuse comédie qu’il se joue à lui-même.

Visiblement le grand rieur de ces « lettres à tout le monde » y garde le son du rire qui fut celui de ses satires et de scs parodies, et ce rire est aussi celui d’Uylenspiegel, tel que Charles De Costcr le riait à travers son livre. Surtout dans sa correspondance avec les hommes, sa jovialité se fait croustillante, salace, condimentée d’épices à l’emporte-pièce. 11 en naissait l’impression d’une sorte de compagnon de la Bonne trogne, ami des frairies et des gogailles, franc

luron, cajoleur de filles, sentimental à la fois et coque-plumet, seyant de la vie comme d’une éternelle kermesse où la table est mise pour tous les

péchés capitaux.

Lise?-les, parcoure?-les au hasard de la date, ces amusants feuillets dispersés à tous les Vents :

il semble ne s’y trouver place ni pour une peine, ni pour un regret : c’est la joyeuse aventure où l’on s’embarque, plume au Vent, la plume qui, dans le dessin du bon Madou, hérisse le feutre bossué du grand Tiel. Peut-être même l’excès se faisait trop sentir, comme d’un

homme qui veut rire quand même, de l’homme qui préfaçait ainsi son Salon illustré de 1857. « ... toujours je rirai, le rire est mon essence ». Plus

tard, il en voudra à ceux qui l’ont trop bien cru sur la foi des apparences. 11 m’écrira alors : « Les imbéciles m’ont pris pour un garçon « gai ». Je suis un sombre, au fond « un mélancolique tintamaresque ». GaVarni, à qui je dois d’être peintre, (je ne sais pas s’il y aura lieu de le remercier), m’avait dit au début : « Vous sere? comme moi, un sinistre à travers tout. » C’était en 1880 : les années avaient fui et il faisait ses Messes noires.

C’est bien là une cérébralité d’artiste : tout s’y conforme au dessin d’apparaître le personnage en scène : en des états d’humanité à côté, un séduisant esprit s’y dénonce paradoxal, contradictoire et grimé comme à plaisir. Et l’on pense à la danseuse toujours sur ses pointes, à laquelle se comparait Stéphane Mallarmé. Rops, comme à travers la pluie d’étoiles d’un moulin de feu d’artifice, exécutait sur la corde raide les plus amusantes Voltiges. 11 appliquait à ces jeux la volonté tenace qu’il eût mise à un beau travail, jouant pour lui non moins que pour la galerie les multiples rôles qu’il s’assignait, avec une sorte de génie de la déformation.

Rops fut à ce point un inventeur d’art que, même dans la vie de relations, en se créant à mesure les aspects sous lesquels il aimait s’apparaître en apparaissant aux autres, il demeura une fiction vivante, une étrange cl déconcertante fiction d’art. Il sembla surtout possédé du besoin de dérouter ses contemporains. Il les dérouta si bien que jusqu a l’étrangeté brève de son nom patronymique, pour certaines gens, dégageait une odeur de roussi où se flairait quelque équivoque cousinage avec le Malin. « Le tant bigarre monsieur Rops », de Baudelaire, aux yeux de ceux-là, dissimulait sous sa bottine un pied fourchu qui, pour le surplus, s’accommodait asse? bien de la griffe dont il grattait ses cuivres.

On ne peut nier, en tout cas, que la facétie, n’ait été un des traits dominants des commencements de sa Vie et de son œuvre. 11 semble, d’ailleurs, que ce fut là l’esprit même de la Belgique intellectuelle du temps

où les «Joyeux » et les « Agathopèdes » rivalisaient d’inventions malicieuses, où à dou?e autour d’une table, on faisait ensemble, d’une gaîté mordante, le premier U^lenspiegel, où Charles De Coster enfin, à l’exemple des maîtres « dinandiers » du passé, fabriquant les Vénérables gaufriers dans lesquels aujourd’hui encore se coule la pâte des bonshommes en spikelaus, gourmandise et délice des Saints-Nicolas de l’enfance flamande et wallonne, avait imaginé, pour Y couler « lame et l’esprit de la mère Flandre », le large moule d’une langue archaïque et rabelaisienne.

il sembla que du même coup on eût recréé un des aspects de l’ascendance. On fut che? les ancêtres, les âges se renouèrent. Quand parut, à quelques années de là, la Légende d’Ulenspiegel, il fut permis d’Y voir la Bible même des Flandres. Si la littérature, dans un paYs qui jusque-là n’en avait eu que la bonne Volonté, avait suivi la leçon du grand écrivain, peut-être elle eût donné naissance à un mode d’expression autochtone où Flandre et Wallonie se fussent confondues. D’un esprit flamand, mais avec l’accent de l’ancienne langue d’oïl, Charles De Coster, en écrivant, concilia les deux âmes. Le sang, pour les réunir, avait été Versé : il Y avait fallu la Valeur et l’élan des

provinces soulevées; un livre, à son tour et à sa manière, refil l’œuvre des politiques en créant un chef-d’œuvre et le chef-d’œuvre peut-être d'une double race.

vu

Toute une part initiale de l’art de Rops se conforma au génie pittoresque et archaïque de l’écrivain. On leur croirait, à ce moment, des origines communes ; les analogies retentissent de l’un à l’autre : c’est un art fraternel qu’ils font à deux et où seulement ils se servent d’outils différents. Ensemble, ils sont bien là deux expressions de lame vallonflamande ; leur œuvre s’apparie dans un accent d’art populaire, avec un pareil sens de la race et de ta vie dans le temps. Tous deux façonnent leur substance d’art et d’humanité à grands plans rudes, matériels et puissants.

C’est la période où le Rops galant des Cythères, le manieur de femmes et le chiffon neur de falbalas de plus tard, s’en tient à des aspects simplistes de vieilles estampes, comme taillées dans le bois et qui ont bien le style carré, massif et creusé des imagiers du Nord. Le Bon buveur, le Pendu, le Seigneur

de Lumey, qu’il fait pour la Légende, s’écartent tout à fait, en leurs tailles hachées, droites et sévères, sans veloutés d’ombre, des lithographies antérieures et proposent une manière soudaine, concise, abrégée et forte, comme la synthèse de l’art où va se chercher un grand artiste. Elle prit si fort De Coster qu’il ajouta à son texte un passage pour justifier le Fendu que lui apportait Rops et qui, d’abord, n’eut pas d’attribution.

Mais, bien que ce ne soit encore qu’une étape, quel travail avant d’en arriver là ! Il a remisé ses crayons et dépouillé la virtuosité chatoyante qu’il en tirait, comme une forme qui n’intéresse plus son mobile esprit, épris de solutions nouvelles. La pointe d’acier, souple, rapide, frémissante l’induit en l’espoir d’un art spirituel et délié, moins chargé de matière. 11 ne perd rien de ses étonnantes adresses manuelles au surplus. Sitôt qu’il s’est mis au cuivre, il retrouve la verve, l’aisance et le caprice qu’il avait sur la pierre : l’accent seul, en passant du grain de celle-ci à la plaque lisse, a changé.

Il faut retenir à cette date l’imprévu qu’il met dans la Femme au boléro, la Vieille au bonnet blanc, la Femme au miroir et celte noire Soutkin d’une âme ardente et tragique.

Dans les trois suggestives eaux-fortes qu’il fait pour les Légendes flamandes de De Coster, il s’amuse à des jeux de tailles maillées, tricotées, régrédillées et où, tout de suite, triomphe la plus diligente main-d’œuvre. Comme pris un peu du vertige de cet art qui va lui livrer un monde, il gratte, il taille, il brode, il guilloche, il cisèle, et n’a jamais fini de tout couvrir, menu, ingénieux et puissant, révélant des effets qu’ignorait encore la gravure. Il y a là, évidemment, un peu trop de tout, mais de ce trop-là se fait la décantation des grandes œuvres définitives.

Sa vie, à cette époque, se partage entre Namuret Bruxelles; mais il fait tirer ses planches à Paris. Paris surtout l’attire : il y a des amitiés illustres;

il y connaîtra bientôt des éditeurs. 11 se rend compte que, pour son art, Paris seul existe. « Ce qu’on fait à Bruxelles ne compte pas, en tant que réputation européenne, écrit-il. Personne ne connaît Baron, à peine Vergée, Dubois n’existe pas, on ne sait qui c’est. 11 en est de même pour Meunier et les autres. » Mais le mariage lui a créé des obligations de famille : sa maison et son atelier sont toujours en Belgique. Quand Dubois, De

Groux, Constantin Meunier viennent le voir, on porte ses cuivres près de la fenêtre, on consulte l’épreuve toute fraîche. De Coster, lui, emballé à son habitude, souffle dans sa moustache et jette des mots brefs, de sa voix un peu sourde. Tous sont pris par ce don d’art qui d’emblée trouve ce que d’autres mettent des ans à chercher. Rops seul voit plus loin et se refuse à l'éloge : il leur parle d’un art plein, sonore, charnu, velouté et qui soit mieux que de la simple égratignure. 11 voudrait de la simplicité, de la largeur et de l’effet. Meme le Buveur et le Pendu, dans leur sobre linéarité expressive et concrète, ne lui suffisent plus. Dieu sait pourtant si la grimace burlesque

du mort et la trogne abrupte du vivant, avec leur caractère sabré de Vieille estampe tout d’une pièce, émerveillèrent le temps! C’est en 1858, che? Hetjel, que paraissent les Légendes flamandes; en 1861, pour les Contes brabançons (Michel Lévy), il fait deux dessins, les Masques et le Christus, gravés sur bois par Bro\en. Cinq ans après, en 1867, sous l’estampille Lacroix Verboeckhoven et C1', sort enfin le grand livre que tout le monde attendait, la fameuse Légende d’Ulcnspiegel.

11 mène l’existence multiple et dispersée d’un bourgeois riche et d’un artiste enfiévré. 11 bat la montagne et la plaine : il chasse le gibier, il canote, il gratte ses cuivres. On conjecture une période à la fois studieuse et dispersée où il se débrouille, où il est déjà maître et où il perfectionne son nouveau métier. 11 est oisif et laborieux, prodigue de son talent, de sa vie, de son or et de tout. Il est de tous les sports ; il est de toutes les parties et il est de tous les arts. 11 a des muscles, de la force et son génie le travaille. A Natnur il regrette Paris, comme à Paris, il regrette sa Meuse et son gig « Brnnette ». En 1867, il est président du Club nautique de Sambre-ct-Mcusc qu’il avait fondé et il représente les rameurs belges au jury de Paris. Sept gigs à quatre rameurs étaient en ligne, tous français contre un belge. Dès le premier virage, les Namurois prennent la tète et la gardent jusqu’à l’arrivée. Hurrah! Victoire! Délire! On Vit alors ceci : le peintre Armand Dancloy, un géant et l’un des Vainqueurs de l’équipe, s’avance Vers le jury, portant dans sa paume, à bras tendu, Élysée Thiry, le barreur de « Brunette ».

Rops toutefois n’était qu’un dilettante de l’aviron : pendant l’entraînement il lui arrivait de tenir la barre, mais, comme il était namurois et craqucur, il s’oubliait parfois à « en conter une bonne », ce qui faisait lever les avirons. Un jour, grâce à ses démarches, le Club devint le « Royal club» et lui-même, sous ce titre, avec la devise : Luctor emergo, dessina la carte que portèrent les membres.

Du reste il s’intéresse à tout : en 1862, il s’amuse à une illustration pour le Suarsurksiorpok de Sylvan Rambler, un livre d’ami, un traité asse? spécial des mœurs de la bécasse. 11 fait des dessins dans le Journal des Haras

d’Ernest Parent pour « apprendre à dessiner des chevaux ». Il s’est mis au frontispice des Epaves : il a trouvé l’autruche symbolique avalant des pierres, « Virtus durissima coquit ». Ensemble, le soir, par les rues du Vieux Bruxelles, de la Montagne de la cour à la Montagne aux herbes potagères, avec Baudelaire, Asselineau, Glatigny et Poulet-Malassis (Coco mal perché), on déambulait, marchant à petits pas pour épargner le poète des Fleurs du Mal, torturé par ses bottines vernies, trop

serrantes. Baudelaire alors déjà avait donné cette fameuse conférence sur Théophile Gautier qui s’acheva devant les banquettes vides du Cercle artistique de la Grand’Place; il parlait d’une voix lente et pompeuse dans le

silence de la ville, tôt couchée après la fermeture des boutiques. Arthur Stevens, le frère d’Alfred et de Joseph, l’un des plus délicats et des plus inépuisables causeurs que la Belgique ait eus, lui donnait la réplique. Nul ne s’entendait à exprimer, dans une forme plus lapidaire, les vérités essentielles de l’art. Comme il était très grand, il marchait en se courbant un peu, les moustaches en faucille, d’un rythme élégant de beau cavalier. Il aimait parler de sa correspondance avec des personnalités illustres : il demeura jusqu’au bout le Visiteur et l’ami assidus du ministre Van Pract, cet homme d’État à la fois illustre et obscur et qui ressemblait si fort à Léopold l'r, qu’on le disait son frère. Aucun ne se doutait que les jours de Baudelaire étaient comptés.

Cependant il étouffe, ce petit-fils d’Espagnols et de Hongrois (la légende!), dans sa Vie à l’étroit : il rêve de « briser d’un coup de tête la martingale des conventions avec lesquelles les sociétés civilisées tiennent en bride les natures primitives ». Et c’est un grand cri : « partir pour vivre enfin sa vie dans la fièvre du mouvement, au son des fanfares hongroises » !...

11 ne partira pas pour le steppe où l’ancêtre BolesLrv, dans un flot de crinières qui s’emmêlaient à ses brandebourgs d’or, lançait son étalon. C’est

la pari de la littérature et du roman dans ce cerveau imaginatif qui, si naturellement, vécut l’illusion de la vie. Son steppe à lui, sera le trottoir de Paris : mais celui-là, pour un chasseur de proies humaines comme il est, propose une bien autre aventure que la grande plaine nue où cavalcadèrent ses songes chimériques. Alfred Delvau justement requiert sa présence pour illustrer d’un frontispice les Cafés et cabarets de Paris.

C’est à ce moment qu’il prend vraiment contact avec le monstre. Il pourra dire alors qu’il n’a été jusque-là que l’être fragmentaire et conforme, « sérié parmi les individus normaux ». Ce qu’il ne dit pas, lui qui avait peu le goût des phrases trop personnelles, c’est qu’il se sent devenir à son tour un des monstres de cette humanité supérieure qui pencha, par-dessus la prodigieuse cuve de toutes les passions du monde, la Vision hagarde et lucide d’un Balzac et d’un Baudelaire. Il se bande les reins et d'un coeur héroïque se lance dans la fournaise; mais pour être après eux le Visionnaire qui plonge aux Vertiges d’un Paris, il lui faut tout résigner, l’honnête paix et jusqu’aux sécurités de la vie.

Qui peut dire que ce grand « humain » alors ne fut pas tenté de considérer au loin, par-dessus les feux et les fumées, la douceur des choses laissées en arrière? En tous cas, il ne sul point se détacher tout de suite; des fibres profondes longtemps demeurèrent nouées à ce passé familial, heureux et sûr, qui était une mère, une femme, un fils.

Ce ne furent là toutefois que les mouvements de la vie par lesquels il continuait à ressembler à tous les hommes quand déjà il s’en était séparé par les voûtions impérieuses de son humanité intellectuelle. Le pacte diabolique, il l’avait signé avec son sang; comme un autre Faust, il avait, en entrant dans Paris, Vendu son âme au diable. Et comme pour tous les Faust de la légende, ce fut une nouvelle jeunesse d’art qui, avec la bouche empoisonnée et les Yeux terribles de la fille d’amour, le reçut sur les marges de son futur royaume.

La rencontre fut émouvante et décisive ; elle eut le caractère des passions éternelles ; il se sentit pris, magnétisé, lié par la puissance d’un sortilège. A un critique, en 1871, il dit son profond étonnement quand il se trouva face à face avec « ce produit formidablement étrange qui s’appelle une fille parisienne. M. Prudhomme, rencontrant au coin du boulevard la Vénus hottentote en costume national, serait moins ébahi que je ne l’ai été devant cet incroyable composé de carton, de taffetas, de nerfs et de poudre de ri?. Aussi comme je les aime! » Cependant le vieil amour pour les belles filles de sa race, il ne le répudiera jamais. Son sang doucement entre en folie en songeant à elles et c’est alors cette clameur lyrique qu’il profère : « Je dessinerais avec le même bonheur les yeux maquillés des Parisiennes et la chair bénie et plantureuse de mes sœurs de Flandre... De l’alliance de l’Espagne et de la Flandre est né l'un des plus beaux produits humains. Rubens le savait bien, lui! Elles sont belles, simples, ardentes : elles ont une simplicité

de mouvement d’une grandeur épique; elles vous font venir à la pensée les paroles de Barbey d’Aurevilly : « L’épique est possible dans tous les sujets, soit qu’il chante le combat à coups de bâton du bouvier dans un cabaret, ou la rêverie d’une buandière battant son linge au bord du lavoir! Et cela, sans avoir besoin de l’histoire, quand ce bouvier inconnu ne serait pas le Rob-Roy de "Walter Scott et cette buandière ignorée, la Nausicaa du vieil Homère! »

A un autre il dit ; « J’ai fureté dans les boudoirs étrangers pour y découvrir tes finesses mystérieuses de la Vie de Paris et le hasard des poses heureuses », Par-dessus tout, il a l’entêtement de Vouloir peindre les scènes et les types de son XIX£ siècle,,. « L’amour des jouissances brutales, les préoccupations d’argent, les intérêts mesquins ont collé sur la plupart des faces de nos contemporains un masque sinistre où l’instinct de la perversité, dont parle Edgar Poé, se lit en lettres majuscules; tout cela me semble asse? amusant et asse? caractérisé pour que les artistes de bonne Volonté tâchent de rendre la physionomie de leur temps. »

Un coin de la philosophie de son œuvre se découvre déjà à travers ces aspirations, en apparence contradictoires avec les badinages galants où il prodigua le billon de son grand art d’humanité violente. C’est, en attendant celui-ci, l’amusement d’un esprit qui n’a pas perdu le goût du rire et qui le retrouve dans les drôleries de l’amour. 11 purge ce qui lui reste de sa Vieille gauloiserie et l’apparente aux jolis dessinateurs grivois du XVlll' siècle. Mais les chemises, en s’envolant, découvrent des bas que noue une jarretière toute moderne : ils sont bien de son siècle, ces petits péchés vivants aux mines délurées et que pressentit, sans les connaître, l’art des Boucher, des Eragonard, des Eisen et des Moreau. Aux bosquets d’Amathonte et de Paphos ont succédé le cinq à six de la garçonnière, le divan du cabinet particulier et le gros tapage libertin de la maison chaude. Ce ne sera, du reste, qu’un passage : de

toutes ses puissances intérieures il tend à l’œuvre de demain, à celle où il apparaîtra le tragique évocateur de l’amour et de la mort, faces jumelles d’un même principe de vie et de désagrégation, où sur des lits et des claies de torture que connurent seulement les Japonais, il fera hurler l’éternelle damnation de la chair fourgonnée par l’impossible désir. 11 y sera alors le suprême artiste satanique réalisant la notion catholique de la démence et de la perdition, avec un génie subtil et sardonique de théologien et d’inquisiteur.

Mais il faudra que son initiation se soit accomplie. Quand il aura vu dans la femme la Femelle préposée à la fin des règnes, l’ouvrière des Bas-Empires, l’artisane des ruses diaboliques accouplée à la mort, il en demeurera comme halluciné. Le fumet de ses aisselles dès lors l’affole et l’épouvante ; il lui Vient lame hagarde et flagellée d’un réel adepte des Messes noires ; il bâtit l’autel d’airain et d’ébène où clic deviendra l’hostie vivante. J. K. Huysmans pourra dire de lui : « Avec une âme de Primitif à rebours, il accomplit l’œuvre inverse de Memling. » 11 est, en effet, une espèce de mystique de la damnation.

Du reste, il n’Y a pas de meilleur commentaire de l’œuvre de Rops que celui qu’il écrit lui-même, dans les petits papiers à la calligraphie serrée qu’il sème en tous sens et où il blute, au tamis de sa verve d’épistolier, un substantiel blé d’art et de vie. Aucune dissertation sur son œuvre ne vaudra jamais les feuillets étincelants de verve où il s’ausculte à mesure, se tâte le pouls, s’impose le cœur et mettant la plus spirituelle coquetterie à dérouter sur son compte ceux avec lesquels il correspond, semble surtout prendre connaissance de lui-même, inquiet toujours de ce qu’il va faire, tout bouillonnant d’idées et de sensations, l’esprit comme une vaste toile tendu aux quatre points cardinaux et où tisse l’araignée de sa pensée. Ce sera peut-être le dernier livre qu’on écrira sur lui, et ce livre, c’est lui-même qui l’aura fait.

Le grand Paris l’accueille en enfant de son sang. 11 en connaît les éditeurs; il y voit les grands auteurs; il Y récolte des toxiques pour son officine ; lui-même s'y sature de parisine aiguë. 11 accommode des projets ; il veut faire Musset et Balzac, parmi bien d’autres. Il est luimême tout un roman de Balzac. Les Concourt, dans leur Journal, consignent une Visite qu’il leur fait en décembre 1866; le portrait, d’une écriture nerveuse et incisive, lui-même, a l’accent d’une morsure à l’eau-forte. Si souvent qu’il ait été publié, il peut bien trouver encore ici sa place. « Mous avons reçu la visite de Rops qui doit illustrer la Lorette. Un bonhomme

brun, les cheveux rebroussés et un peu crépus, de petites moustaches noires

en forme de pinceaux, un foulard de soie blanche autour du cou, une tête où il y a du duelliste de Henri 11 et de l’Espagnol des Flandres. Une parole vive, ardente, précipitée où l’accent flamand a mis un ra vibrant... 11 nous parle de cet ahurissement que produisit sur lui, sorti de son pa^s, le harnachement, le travestissement, l'habillement presque fantastique de la Parisienne qui lui apparut comme une femme d’une autre planète. 11 nous parle

longuement du moderne qu’il veut faire d’après nature, du caractère sinistre qu’il V trouve, de l’aspect presque macabre qu’il a rencontré che? une cocotte du nom de Clara Blume, à un lever de jour à la suite d’une nuit de pelotage et de jeu. Un tableau qu’il veut peindre et pour lequel il a fait quatrevingts études d’après des filles. »

Ce tableau, Rops ne le peignit jamais ; mais il en éparpilla les morceaux à travers son œuvre gravé et dessiné au point qu’on l’y peut reconstituer tout entier dans son tourbillonnement multitudinaire. Ne le croye? pas pourtant gagné de cette petite folie du Grand œuvre qui s’empare des cerveaux un peu chimériques. 11 ne le fut jamais : il garda toujours la tète froide, même aux heures de la célébrité, avec une sorte de doute et d’ignorance de soimême qui lui fait dire à l’époque où les Goncourt égratignaient à la plume leur joli portrait : « Je n’ai pas encore de talent, j’en aurai peut-être à force de volonté et de patience. » C’est le même cri à travers tout son œuvre.

En 1884, il écrit à Ramiro : « 11 faut que je me renouvelle entièrement ou je suis fichu ». Le temps passe, les années, la vie : il a la soixantaine et il écrit à Champsaur : « Mon art n’est pas, n’existe pas. » Jusqu’à la fin il sera celui qui se cherche et désespère de se trouver quand déjà on le proclame un ouvrier d’éternité. « Je suis resté au seuil », dira-t-il encore, peu de temps avant la mort.

Poulet-Malassis, en artiste délicat et difficile, faisait alors ses el^evirs à petits tirages sur papier vergé, avec exemplaires de choix sur Chine et sur Hollande. Us s’étaient connus à Paris, ils s’étaient revus fréquemment à Bruxelles. Malassis, qui s’était ruiné avec ses belles éditions des Parnassiens, était Venu se fixer dans un faubourg, le même faubourg d’ixelles où vivait Baudelaire, où avait vécu Proudhon. 11 habitait, rue Mercelis, une petite maison étroite et banale à quelques cents mètres de celle qu’avait occupée, rue du Conseil, le philosophe quand, proscrit de l’Empire, il arriva sous le nom de « M. Duport, professeur de mathématiques », demander à la Belgique un toit et du pain.

« Coco-mal-perché » vivait là d’une vie retirée et pauvre. Le voisinage se défiait, suspectait quelque industrie clandestine, troublé aussi par les allées et venues de gens à l’aspect insolite, typos, acteurs, poètes, écrivains. La tête de Baudelaire, incisive, blême, glabre, d’une intensité d’œil effrayante, parti-

culièrement était surveillée. Le soir, derrière les rideaux tirés, s’entendaient des voix comme des clameurs criminelles. Malassis lui-même, mince, fluet, rousset, sarcastique, la barbe pointue, offrait une surface équivoque. Par surcroît, de la petite maison partaient des épreuves, des envois d’exemplaires, une vaste correspondance, qui faisaient l’objet des commentaires du quartier,

un quartier de religieuses et de petits rentiers. D’un fzk infatigable, l’éditeur relisait, corrigeait, âpre aux coquilles, toujours mécontent, par goût du beau travail.

Ce fut une littérature spéciale, salace et vénéfique, germée aux confins du Code et qui trouva sans peine une clientèle affriolée des curiosités de l’amour. Rops fut requis pour étiqueter de ses Vignettes les produits du laboratoire :

il y déploya la plus fertile, la plus plaisante et la plus artiste invention libertine qu’il se peut imaginer. Certes, la licence y fut vive, mais relevée d’un art si aimable et si parfait qu’il en résulta plutôt un simple attentat aux bienséances.

La morne et vénale pornographie, industrie grossière d’infâmes camelots mal déguisés sous le nom d’artistes, n’approcha pas de ces dessins où la grâce, le rire et l’esprit se conjuguent pour empêcher que la volupté et le plaisir y soient, comme che? les goujats adonnés aux salauderies sans art, violés. Toute licence, sauf contre l’art et l’amour; et le crime justement com-

mence là où finissent l’un et l’autre. Le malicieux génie des vigncttistcs du KVlir apparut celui de Rops, mais avec une imagination plus éveillée et un agrément qui souvent les dépassa.

Peut-être leur dut-il son extrême adresse à condenser dans d’exigus formats le nombre et la plénitude de la composition. 11 leur dut bien plus encore le tour de l’allégorie et l’esprit des emblèmes, fleurs et fruits en guirlandes, ellipses et arabesques de la ligne, culbntis potelés et fessus de petits amours en ribambelles. Mais ce qui ne fut à personne qu’à lui, c’est l’accent même de cet art pimpant et qui, par un trait soudain de satire et d’ironie en dessous, échappe à l’exclusif caprice galant.

S’il n’Y est encore que le premier des petits-maîtres, il faut reconnaître que la maîtrise encore une fois lui vint presque spontanément comme dans les genres qu’il avait abordés antérieurement. 11 s’achemine ainsi à la maîtrise totale du

grand art sombre et désespéré qui sera l’un des plus extraordinaires aspects de la passion nalité du siècle.

C’est la période où il produit comme en se jouant. L’immense érotisme

des âges se decante à travers l’innombrable paganisme des petits sujets où il voisine avec les faunes et les nymphes. Sa prédestination d’être au fond, sous l’apparence ityphallique, l'un des plus âpres moralistes de la sexualité, y perce déjà dans ce qui ne s’atteste encore qu’un goût un peu morbide d’éréthisme et de lasciveté. La fille, dernier avatar de la Vénus

éternelle, étrange composé de braises et de glace, y garde, dans la nudité et le baiser, l’air avenant et peu redoutable des Cydalises du siècle antérieur.

C’est l’aventure du plaisir et le relai aux auberges où la nappe est toujours mise, plutôt que le tragique amour avec ses lits changés en bûchers. A coups de rires plus encore qu’à coups de dents, le jardin des pommes d’or est saccagé dans les rencontres friandes de ces manuels des rende^-Vous galants que sont les petits livres de Poulet-ÎTalassis.

Ramiro, pour la seule année 1864, énumère te Théâtre de la rue de la Santé; le Parnasse satyrique de Théophile de Viau; le Dictionnaire érotique moderne, par un professeur de langue Verte (Alfred Delvau) ; les Gaîtés de Béranger ; l’Art priapique; Lupanie; H. B. par un des quarante de l’Académie française, « avec un frontispice stupéfiant dessiné et gravé par S. P. Q. R. Eleutheropolis » ; Gamiani ou deux nuits d’excès; les Aphrodites par André de

Nerciat « ou fragments thalipriapiques pour servir à l’histoire du plaisir » ; le Parnasse satirique du XIX' siècle, recueil de Vers piquants et gaillards de MM. de Béranger,

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