LES FILIATIONS
Il est bien peu d'artistes à propos de qui en établissant filiations et les points de contact avec les prédécesseurs, faille inscrire d'abord un nom de poète, et ici, non seulement l'occasion est bonne, mais la vérité l'impose. Alors que Rops, jeune et inconnu, rencontra Charles Baudelaire, celui-ci avait déjà publié les Fleurs du Mal; les longues conversations que le poète et le peintre graveur eurent ensemble, à Bruxelles, alors que le poète s'y exaspérait de ses ennuis et de son inaction forcée, alors que s'exacerbant de la vie si lourde et si difficile il causait plus à cœur ouvert et à avec moins de personnes que dans sa vie de Paris, ces entretiens furent pour Rops, pris en affection par Baudelaire, une série d'horizons brusquement dévoilés. Les dialogues devant les pintes d'étain , dans cette taverne noire et enfumée à l'enseigne du Prince de Galles, où fréquentait Baudelaire, rendirent sans doute, au jeune artiste à qui Poulet-Malassis commandait quelques vignettes grivoises, le service de la mise en contact avec un génie pareil au sien et déjà tout développé. Sans doute, le terrain était merveilleusement préparé. Rops, très lettré,
les
bon humaniste, élève des jésuites, farci d'une certaine érudition, curieux des littératures dites de décadence, était tout apte à comprendre le Fransiscae meae laudes de Baudelaire, comme son tour d'esprit ironique et voluptueux le mettait de plein pied avec les pièces des Epaves; il était très capable d'en dégager tout de suite le rayon de tristesse. Mais eut-il cherché à arracher du rêve et de la douleur à ces excessives Kermesses des sens, se fut-il magnifié jusqu'au grandiose, le souvenir et la vision'de ces ripailles dont les vieux maîtres flamands lui laissaient le beau fantôme, et dont il avait pu suivre les vivantes gaietés, si Baudelaire ne lui avait dessillé les yeux selon son regard? Au moins y eut-il été aussi vite prêt, ce romantique, qui auparavant n'est pas peu fier de
quelque semblant d'origine hongroise, et tout en riant quelque peu avec Grécourt, est tout prêt à caracoler, à piaffer vers la fantaisie légère selon Gavarni et vers la causticité d'un Monnier qu'il rendrait plus lyrique. En tous cas,
lorsqu'il rencontra Baudelaire, celui-ci dut lui parler de Poe, de l'Homme des Foules, et aussi de sa forte et personnelle conception du monde telle que la donnent les Fleurs du Mal et aussi de Constantin Guys dont il dut lui montrer les précieux dessins.
Eugène Demolder qui connaît bien son Rops et lui a consacré