‹ Felicien Rops et son œuvreChapitre 5 sur 30 · LA FOIRE AUX AMOURS · texte numérisé non relu

LA FOIRE AUX AMOURS

une très pénétrante étude lui attribue comme ancêtres picturaux Watteau, Goya, Breughel et les vieux Flamands. Henry Detouche qui a beaucoup causé avec Rops y ajoute Durer. Rien de mieux, mais, autant que d'un Gavarni, le dessin qui porte comme légende: « Monsieur, vous avez pris la taille à ma femme — Monsieur, fouillez- moi, je n'ai rien pris, ' ce dessin relève de l'esthétique de Guys. Que Rops, comme à Baudelaire, ne lui doive pas plus que des indications, soit! Que plus

tard, par un phénomène inverse, quelques dessins de Rops aient pu avoir à leur tour une influence sur Guys, c'est possible! Mais la similitude existe entre les deux maîtres (et c'est Guys qui a commencé) dans leur recherche obstinée et profonde du masque du plaisir sur les faces, et aussi leur tendance à rechercher pour les peindre, les marchés du vice les plus humbles et les plus bizarres. Guys ne s'y consacra pas tout entier et garda quelque attention pour le luxe et le beau décor de la vie, moins il est vrai, de jour en jour à mesure qu'il vieillissait. Félicien Rops a toujours été infiniment plus complexe. La différence encore c'est que Guys s'est fait avec le temps, sans trop insister sur la culture de ses très beaux dons, un métier amusant, savoureux, incomplet, génial mais limité; tandis que Rops sait tout ce qu'on peut savoir et que les impressions multiples qu'il reçoit, il les traduit d'une infinie variété de moyens, peintre vigoureux à la manière d'un Manet, portraitiste parfois avec la verve contenue d'un Degas, mariniste au moins égal à un Boudin, et dès qu'il rencontre le corps humain sous son pinceau, sous son crayon, sous sa pointe, interprète de premier ordre sachant tout le dessin, profond dans l'invention, épique dans le rendu, plus grand que Guys, mais n'étant pas sans avoir été informé du puissant labeur de cet étrange et taciturne artiste.

Ce sont d'ailleurs des types également nouveaux dans l'Art que Rops et Guys. On a dit de Guys que s'il était plu à l'étude de la foule, ce n'était point en vignettiste amusé de sa bizarrerie, mais à la manière de l'observateur angoissé qui interpréta f Homme des Foules, de l'écrivain qui suivait un mélancolique amoureux de la lumière pour savoir de quoi et comment il souffrait, et le pourquoi douloureux de l'adhésivité de ce contemplateur morose à tout ce qui était du bruit, de l'aspect de vice et de plaisir, du remous de passants. On a dit sa joie amère à voir passer en détail les personnages de l'époque oppressive, en énumérer les fastes, en peindre les cortèges et visiter en contraste les pauvres refuges des humbles, et y assister longuement aux joyeux passages des étudiants et des soldats, à la solennelle entrée des notaires! On a dépeint Guys assis là, dans un coin, un minuscule carnet de notes au creux de la main, comme une manière de Faust à la Kermesse, soucieux de noter tout ce mouvement, peut-être espérant voir

L'ART ET LE BEAU

un jour passer dans ces ryddecks sombres quelque fille à la beauté pure comme celle de la grande Hélène et qui serait comme un lys magnifique, éclose de cette pestilence.

Les mêmes réflexions pourraient s'appliquer à Rops à sa recherche du caractère de la physionomie féminine. Mais s'il y a entre eux des similitudes qu'il y a des différences.

Guys ne déshabille guère: ses filles portent

LE BUVEUR (De, Til Ulenspiegel)

comme un uniforme le costume de la lorette ou celui de la gigolette. Dans les jardins d'amour, les Paphos vulgaires, les Crémornes, les Valentinos, les Idalies, les Bulliers, il suit l'histoire des danses spéciales, depuis les anciennes, aux préludes timides, où la danseuse pinçait modestement sa jupe lourde avant de menacer les lustres de la pointe de sa bottine, jusqu'aux plus récentes: depuis la Tulipe orageuse et la valse particulière, échevelée du bal BULLIER, jusqu'au chahut dont sa longévité lui permit de constater l'avènement. Guys est un reporter de la vie du vice; quelquefois il suit ses modèles. Sa Femme au fichu jaune, on la trouve à de nombreux dessins ou aquarelles, toujours avec un costume un peu

différent, caractéristique d'une montée en grade dans la hiérarchie des courtisanes: à l'un de ces dessins elle apparaît hésitante, débutante avec des allures encore ancillaires, à un autre aquarelle on la retrouve pimpante, aménuisée, glissant pour ses emplettes vers quelque magasin de fanfreluches. Guys nous décrit par le détail des vies de grisettes.

Rops a d'autres soucis. Guys est un reporter de la rue et du Bois. Rops pense surtout à l'alcôve, Guys est un réaliste; Rops est surtout un lyrique. Sans insister sur les différences de métier qui séparent les deux artistes, et noter encore une fois la supériorité technique de l'art de Rops, il faut l'envisager comme plus grand que Guys. Mais ils devaient apparaître ensemble ou à peu près, car ils vont au même but: formuler des âmes, formuler des âmes modernes, et ils eurent la même ambition tous deux, soit de juxtaposer à ce long métier de la peinture, oii il est si difficile de conserver durant de longs travaux sa fraîcheur d'impression, un art plus libre et plus facilement fragmentaire, une manière concise de présenter les plus beaux effets de cette

vie moderne qui les captivait tant, tous les deux; le dessin et l'aquarelle chez Guys, le dessin, l'eau-forte, l'aquarelle chez Rops leurs servent également à continuer le grand effort de Daumier vers la modernisation en même temps que la bonne vulgarisation de l'art. Ces feuilles légères qu'éparpillent les tirages à nombre limité mais considérable, ces dessins ou ces eaux-fortes, de Rops attaquées sur le cuivre directement, sans esquisse, ces labeurs brefs à techniques simplifiées, permettant les réalisations rapides; c'est au premier chef de l'art moderniste, traité avec des procédés modernistes. Nos démocraties ont accueilli et accueilleront avec plus de faveur encore ces formules d'art à dispersion prompte et à diffusion rapide et sans doute, à ce point de vue, la postérité rangera Rops parmi les précurseurs.

Peut-on ranger parmi leurs points de contact que Guys ait vécu des années de jeunesse en pays Zélandais, là où Rops ira passer tant de belles et fécondes vacances? Quoique né à Flessingue, Guys est d'origine française, provençale. Rops né à Namur, est (Demolder en a fait la démonstration) de race flamande. Toute la vérité veut donc qu'on établisse entre Jérôme Bosch et Rops, entre Steen et Rops des parentés. 11 n'est pas eux, il n'a pas la grosse folichonnerie grasse et bariolée de Bosch; a-til moins de mouvement que Steen? mais Steen possède une belle et forte simplicité que ne pouvait garder Rops. Entre le temps de Steen et celui de Rops bien des choses ont eu lieu; la franche jovialité de Steen est impossible à un homme qui a lu tant de livres romantiques, qui a écouté tant de musique romantique, qui ne se plaît point aux tavernes à femelles où il faut enjamber les ivrognes et les grosses commères, mais qui va observer le vice des grandes villes que captive non plus les complaintes joyeuses des villageois, mais la musique nerveuse et capricieuse des tziganes. C'est un éclaircissement sur le

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