LA REPETITION DIE PROBE REHEARSAL
cette aquarelle, si apaisée, si coquette, du Scandale à la plage, où passe tant de fraîcheur, où à travers la vitre on voit comme la transparence de l'air du large; mais encore qu'il ait aimé passionnément ces trêves, il préférait encore se colleter avec la vérité complexe de la grande ville et, comme il le disait, «peindre des scènes et des types de ce XIX^ siècle, que je trouve très curieux et très intéressant.» Il ajoutait «les femmes y sont aussi belles qu'à n'importe quelle époque et les hommes sont toujours les mêmes. De plus, l'amour des jouissances brutales, les préoccupations d'argent, les intérêts mesquins ont collé sur la plupart des faces de nos contemporains, un masque sinistre où «l'instinct de la perversité,» dont parle Edgar Poe, se lit en lettres majuscules — tout cela me semble assez amusant et assez caractérisé, pour que les artistes tâchent de rendre la physionomie de leur temps.» Ailleurs il dira que pour lui, une heure passée sur le boulevard, c'est un bain de flamme. En faisant la part de ce que peut contenir de pittoresque le langage d'un peintre lettré, qui sait écrire, et rend plus saillante par la précision du style la vivacité d'une image que sa faculté pittoresque lui a donnée, très en relief, il est certain que pour rendre ainsi qu'il l'a transcrite, la vie des grandes villes, il fallait la ressentir bien fortement et que les nerfs de tout le monde n'y résisteraient pas aussi bien.
Il apparaissait, dans sa haute taille, très élancé, très nerveux comme un être de volonté et de décision; le regard était très clair, dans un masque noble, aux lignes mobiles; le teint, très basané, accentuait la clarté du regard. Il resta longtemps, d'ailleurs, très jeune et à soixante ans, il en paraissait à peine quarante. Puis la maladie vint qui le tassa brusquement et triompha d'une des plus fortes organisations d'artiste qu'il y ait eu.
La vie d'un peintre, c'est son œuvre; la biographie de Félicien Rops tient toute entière dans l'histoire de son labeur. Les grandes dates en sont ses travaux, la trouvaille de quelque procédé, avec Rassenfosse, avec Tuelemans, le passage d'une influence, la création d'une œuvre. L'histoire de Rops, pour la postérité, c'est la rencontre avec Baudelaire, c'est la découverte par Rops dans Paris, de son Paris, ce sont les pro-
grès de son individualité, le dégagement toujours plus net de son art en formules, et puisque sans avoir écrit beaucoup, il savait écrire, empruntons-lui les caractéristiques des formules de sa recherche. Il avait dit: «Ne faites pas un croquis sans y apporter le même désir de bien faire que si vous vouliez peindre un tableau d'histoire.» Il fera sienne une formule de Millet: «Il faut pouvoir faire servir le trivial à l'expression du sublime.» C'est là la vraie force. Il conclura, vers la fin de sa carrière par cette note brève: «La qualité maîtresse? l'intensité.» Erastène Ramiro qui l'a vu travailler, dit que chez lui, l'incubation était lente, qu'un minutieux travail de déblaiement s'opérait en lui sous la forme méditative, qu'il ne se décidait à dessiner que déjà maître de son sujet.» Il nous dit aussi qu'il a détruit «bien des essais qui lui semblaient imparfaits et qui nous paraîtraient, s'il les avait laissés nous parvenir, très précieux.»
Rops travailla rageusement, avec acharnement, jusqu'à ce que la maladie l'atteignît, et ce contact de la maladie, il le décrit lui-même avec une singulière éloquence.
«Je suis, non pas malade, mais atteint! Ah! ce cœur a bien le droit d'être malade. Depuis soixante ans, il tressaille à toutes les émotions comme une harpe éolienne, et ce qui le tue, c'est que ce n'est pas fini. Et la moindre fillette qui se silhouette à l'horizon le remet en état de souffrance, et comme les Christs du moyen dge, dont les plaies redevenaient saignantes quand les embrassaient les vierges, le ressouvenir de l'effleurement des jeunes baisers, me ramène au cœur tous les beaux battements des nuit bénies et les doux étouffements des extases anciennes. Je mourrai cardiaque et impénitent.»
Plus malade encore, à peu près forcé de renoncer au travail, il demande dix ans encore; vivre dix ans encore! «Il me faut dix ans pour mettre en lumière les belles imaginations que je vois danser dans ma cervelle!» Et peu après, il commençait lentement à s'éteindre; la maladie mit plusieurs années à triompher de cette organisation de fer et de nerfs.
Si variée, si diverse que soit l'œuvre d'un artiste, malgré l'apparent éparpillement de sa curiosité, il obéit à quelques idées directrices dont
PORNOKRATES
BOTANISTE BOTANIKER BOTANIST LA VIE ÉLÉGANTE DAS ELEGANTE LEBEN ELEGANT LIFE
les effets divisent, pour ainsi dire, son œuvre en séries; pour quelques peintres, et non des moindres, il faut fonder l'établissement de ces catégories sur la différence qui existe entre les pages fondamentales qu'ils donnèrent, entre celles qui portent fortement l'empreinte de leur volonté d'art et les besognes auxquelles ils consentirent, travaux où leur habileté de main eut plus de part que leur cérébralité. Avec Rops, rien de pareil. Une large indépendance de fortune lui permettait de ne faire que ce qu'il voulait; même lorsqu'il donne à un libraire la jolie étiquette d'art d'un frontispice pour quelque bouquin leste et peu littéraire il n'en est point, esthétiquement, absent; ce sont ses amusettes. La valeur du livre n'entre pas en ligne de compte dans la composition de son dessin; de même que le comédien chargé d'un rôle dans une pièce médiocre ou mauvaise écarte le détail de la conception de l'auteur dramatique, pour donner son attention au fait humain qu'elle met en scène, Rops sait fort bien découvrir le fond du livre dont il dessine l'en-tête, auquel sa vignette va donner droit d'existence dans l'art. Aussi c'est une catégorie de son œuvre que ces frontispices qu'il grava pour la librairie Gay et Doucé, que ces Cousines de la colonelle ou les ambiances romanesques disparaissent pour ne laisser voir que le tréteau où un jovial mélange de licence et de pudeur attife, si peu, des déshabillages galants qu'il a voulu montrer. Les œuvres badines de Grécourt ne les précède-t-il point comme d'un projet premier de la Dame au pantin; cette jolie commère délurée qui soulève à bout de bras un petit faune, perruque poudrée et battant joyeusement des cymbales, n'est-ce pas le point de départ de cette Dame au pantin qu'il montrera, bourgeoise sérieuse, au profil pur, aux yeux curieux et savants, simplement coiffée, en toilette de bal, d'une sobre élégance, l'éventail en main, examinant d'un œil de physiologiste, un pauvre petit polichinelle désaccordé et flapi? Encore une fois il reviendra à cette image de l'emprise féminine avec cette grande fille vêtue de bleu paie qui élève au-dessus de sa tête comme triomphalement, le pauvre pantin disloqué. L'épreuve première de cette idée qui lui revint lors de sa pleine maîtrise avec des aspects de hantise, c'est le frontispice pour les œuvres badines de Grécourt. Le moindre croqueton de Rops, la remarque jetée
au coin d'une eau-forte a ainsi son importance; c'est là l'essai, l'ébauche d'une idée, c'est comme un rêve dit à mi-voix; il reviendra dans l'œuvre avec toute l'ampleur d'une obsédante vision enfin traduite : ainsi le portrait de Béranger esquissé à un frontispice deviendra lentement sous le crayon ou la pointe de Rops, ce Joseph Prudhomme, ce bourgeois vénérable, lippu, ardent dont les belles filles qui, aux dessins de Rops, représentent l'art libre, brandissent la tête fraîchement coupée; ce sera cet extraordinaire regardeur, dont il jette le muffle, le faux-col et les lunettes, en marge, en remarque de certaines eaux-fortes audacieuses où le stupre et le spasme se retracent en traits corrosifs.
Ces fi*ontispices que Félicien Rops donne à la librairie, peuventils être considérés comme une indication de ses goûts littéraires, et nous aider à nous figurer sa mentalité d'art? Non! Selon la tradition du bon peintre flamand qui fait tranquillement honneur à la commande, Félicien Rops n'eut longtemps que jusqu'à un certain point souci du texte qu'il ornait ainsi d'une façade, qui souvent fait tout le prix du livre qui l'a obtenue.
Au début de sa vie, on peut compter d'ailleurs que certains de ces frontispices exécutés pour des livres dont il ne pouvait s'exagérer la valeur, lui furent agréables à faire, parce que en les paraphant il avait la conscience de faire la nargue aux rigorismes bourgeois et à certaines hypocrisies. D'autres fois, il acceptait simplement la commande et dans ses années de jeunesse, il suit le mouvement de la librairie belge avec une belle insouciance.
Mais plus tard, il choisit; les fi'ontispices sont l'indice chez lui d'une admiration littéraire ou d'une amitié; par exemple, quand il met à la première page du petit volume de début du pauvre Jean de Tinan, VImpuissance d aimer, cette figure longue et nue, joaillée hermétique d'une stérile prêtresse d'Isis; d'une admiration et d'une amitié, lorsqu'il sigillé d'une belle page l'œuvre d'un grand méconnu, d'un écrivain avec lequel il sympathise dans les hautes régions de la spiritualité, d'un Stéphane Mallarmé ou d'un Villiers de L'Isle Adam. Déjà, jeune encore, il a pu fournir un de ses chefs-d'œuvre en gravant le frontispice des Epaves; bien tard, sur le déclin de sa vie, il trouve pour caractériser une petite
publication de luxe de Paul Verlaine (quelques sonnets licencieux). Les Amies, une petite Sphynge gavroche, aux yeux creux et cernés, d'une bizarre gracilité, avec une face curieuse mi de gamine de Paris, mi d'héroïne de Burne Jones. Mais dans sa pleine maturité, deux de ses plus belles planches lui seront dictées par un désir d'être agréable à des amis d'art; c'est le frontispice de V Akédysse'ril de Villiers, beau poème à la louange du grand amour quasi supra-humain, et c'est celui des Pages de Stéphane Mallarmé, la Grande Lyre.
C'est aussi, un peu sentimentalement, qu'il a abordé l'illustration du livre, et éparpillé dans le TU Ulenspiegel de Charles de Coster quelques très beaux dessins. L'œuvre qui est en quelque sorte l'épopée nationale flamande était alors très inconnue. Son auteur, Charles de Coster, végétait. C'est un témoignage de fidélité à ses attaches flamandes, de la part de Félicien Rops que ce beau travail où les personnages célèbres de Lamme Gœdzak et de Til Ulenspiegel et de Nèle ont trouvé leur peintre. Le célèbre dessin du Pendu, où l'homme mort, pendu à un battant de cloche est si tragique dans la rectilignité de toutes les rigidités qui l'entourent, est un des dessins faits pour cette belle édition du livre de Coster.
La grosse part de l'œuvre de Rops, ce sont les grandes planches du style des Sataniques, des Diaboliques et celles où se jouent le drame douloureux des voluptés compliquées, la chronique amère des Cythères modernes; mais en repos de ces travaux qui sont l'expression même de son art profond et du profond de son art, qui répondent à sa volonté et à la philosophie qu'il tire de la vie et de son moment d'art, il a deux gammes plus souriantes . . . Misanthropie! la planche légère, nous montre le caractère de la gaminerie de Rops. Tantôt cette gaîté s'accroît d'intensité, tantôt elle demeure très familière. Dans un décor à la Stevens, avec un culte aussi parfait de l'accessoire que celui du peintre Stevens, luxe qui ne va peut-être pas sans quelque souci de parodie, il fait intervenir le sombre aspect de l'huissier. Cette gaminerie, il la monte au style dans XAttrapade ou dans le Gandin; les faces violentes de ces Nanas avant la lettre, de ces Fanfarlos qui, sur l'escalier du restaurant de nuit célèbre, échangent des propos homériques, auxquels
le vocabulaire de la langue verte, inventoriée par son ami Delvau prête ses dpretés et ses fraîcheurs, cela fait confiner Rops à Guys, à Degas comme à Daumier, dont il relève quand il grave son beau masque sourd et profond «Bourgeoisie». Le gandin et cette ébriété qui cesse d'être légère pour emmailler l'homme comme du réseau des mauvais songes pervers, c'est à base de gaminerie, et cela conduit au style, au style d'un peintre de la vie moderne. Rops philosophe volontiers, et même lorsqu'il plaisante, la beauté de la technique, les oppositions des noirs profonds et des blancs légers relèvent la plaisanterie, lui donnent un caractère de satire très réfléchie. Tout de même, souvent, il s'amuse.
Il s'amuse à ces silhouettes foraines si joliment enlevées quelquefois, si puissantes aussi, qu'on voudrait voir plus nombreuses dans son œuvre! Un Roman comique de Rops! Un nouveau Roman comique de lui, juxtaposant à la vie pittoresque des forains, la vie pimentée des coulisses, prodiguant les silhouettes des vieux cabots tragiques, des vieux pitres, des jeunes premiers infatués, et la liberté d'allure des belles personnes et les gros désirs des habitués des coulisses. Quel livre de beauté et de caricature cela eût pu nous donner! Mais dans ce que nous avons, nous trouvons les plus savoureuses indications; ce sont les planches du Théâtre des cent croquis avec la robuste fille délurée qui nous en soulève le rideau; c'est la planche de clôture où la femme montée sur un cheval de bois, voisine avec le singe si joliment attifé en fillette; des planches comme VEntr'acte de Minerve, sont la jovialité même, par la simplicité du rendu des attitudes, par le choix du modèle, cette fillette à aspect de vice innocent fait songer aux pages émouvantes que Didîens a écrites sur la vie des comédiens ambulants. C'est la très curieuse Répétition avec l'attrait curieux de ce corps musclé de lutteuse tendu dans l'effort, la savoureuse prestesse de la transcription de l'attitude rare, et à côté, la vision satirique, du cabot forain, à l'oripeau ridicule, faraud tout de même, car, il le manifeste tranquillement du cynisme de son clin d'œil et de l'épanouissement de sa face simiesque, c'est bien pour lui qu'on travaille, c'est pour lui que se donne l'effort, que s'accomplit l'exercice qui tient la femme suspendue par un