WOMAN WITH THE FUR
pied et toute tendue vers le poids qu'elle va soulever de sa mâchoire robuste.
C'est aussi dans cette série que nous trouverons la Femme au trapèze, séduisante malgré sa laideur, intéressante malgré la banalité de sa face, par quelquechose de douloureux, de lassé et de voluptueux qui passe dans le regard des yeux violemment charbonnés. C'est un moment de calme avant l'effort, avant l'exercice, avant de tendre tous les nerfs pour la réussite de l'exercice, et c'est d'un joli sentiment complexe, car le dessin, s'il communique un peu de joie, vous imprègne aussi de pitié, pourquoi? à cause de cette sorte de lassitude, de demi-tristesse animalement contemplative qui se peint aux larges prunelles de la femme.
Dans tout le livre des Cent Croquis, Rops s'amuse. On sait que ce livre fait pour M. Noilly, relié par lui, à mesure qu'il recevait les dizains de dessins, a été disloqué et dispersé, et qu'on ne trouve nulle part, sous forme de volume, cette série de caprices de Rops. Il serait possible actuellement de revenir là-dessus, et de réunir à nouveau dans un volume à belles reproductions ce que Rops avait dessiné pour être réuni, et dont il avait planche par planche, déterminé l'ordre. Ces Cent Croquis accumulaient pour lui, dans leurs pages, tout le brio, le leste, le licencieux, le capricieux et le caricatural qu'il pouvait tirer de la vie moderne. Voici en plein ciel, devant un grand miroir ailé qu'à guidé vers elle un petit amour, une Parisienne nue peignant ses cheveux et vers elle, c'est tout un vol de petits amours, l'un chargé de cartons de Worth, l'autre de lait Mamilla, l'autre de bouteilles de parfums; et de tous les coins du ciel, ces petits amours à la Rubens apportent l'éventail, le parfum, les onguents; le Bobo de la novice évoque la plaisanterie molièresque des matassins, avec un moine apothicaire dans une cellule de novice bizarrement ornée d'un grand tableau où se courbe une femme nue. Un pompier pénètre la lance en arrêt, dans une chambre où il y a sans doute le feu. Il a pris si subitement, ce feu, qu'une jeune femme inquiète n'a pensé à couvrir que ses épaules. Voici dans une rue de village P Appel de la nature, dans sa candeur entière, car il faut toute la violence résolue d'un bon curé et d'une nonne pour traîner
dans d'adverses directions l'un son chien, l'autre sa chienne que la saison émeut, à la grande joie du curé, à la confusion de la nonne. Ici tout un essaim d'amours, de diablotins, de satyrions, extraite d'un puits une fillette nue comme la Vérité, sauf bottines. Là, en une des meilleures planches, voici un ballon qui fuit vers tous les horizons de la fantaisie et la nacelle est une corbeille de fleurs où s'est assise une folie au joli toquet tout moderne, agitant sa marotte. Des coins de la nature apparaissent, des bords de Marne, très arborescents, des pointes d'îles où baigneurs et baigneuses ont arrêté leurs barques et interrompu le bain pour les innocents plaisirs d'une partie des cartes. Il met là des dessins du genre de cette Feuille de vigne qui n'est point dans ses modestes proportions l'héroïne de la belle page à qui elle donne son titre, et qui n'effleure que très peu les jambes agiles de cette belle fille que les petits diablotins visent de leurs flèches. Il y épand toute cette verve raillarde qui se manifeste si fortement dans ce curieux dessin Spiritus fiât ubi vult avec cette simple dédicace plus éloquente qu'un long commentaire, «à Armand Silvestre», plaisanterie un peu grasse, mais que légitime l'alerte joliesse du dessin.
Ces Cent Croquis sont le témoignage le plus complet de sa verve, de sa gausserie, la plus simple et la plus naturelle, sans mélange de parodie, sans intentions de caricature.
Autre repos: Les portraits patiemment traités, ou enlevés de verve des femmes du Nord au masque tranquille, aux mouvements lents. Elles étaient alors, ces femmes du Nord, plus différentes des Parisiennes qu'elles ne le sont maintenant. Il dit dans une lettre (écrite lorsqu'il a vingt-huit ans et qu'il vient de prendre contact avec Paris): «Si vous aviez vécu à Bruges, dans cette vieille Venise du Nord qui n'est plus qu'un splendide tombeau où les palais gothiques regardent tristement les nénufars fleurir dans les bassins ... où les vieilles femmes, roides et jaunes figures d'Hemling, rampent le long des quais déserts comme si elles étaient les pleureuses de ce grand passé, vous comprendriez, mon cher Monsieur, le profond étonnement qui s'est emparé de moi, lorsque je me suis trouvé face à face, avec ce produit formidablement étrange, qui s'appelle «une fille parisienne». M. Prudhomme rencontrant
au coin du boulevard la Vénus hottentote en costume national serait moins ébahi que je ne l'ai été devant cet incroyable composé de carton, de nerfs et de poudre de riz ... J'ai une centaine de ces Rosières du Diable que je compte faire paraître cet hiver ... je dessinerai avec le même bonheur les grands yeux maquillés des Parisiennes et la chair ferme et plantureuse de nos sœurs de Flandre; je vous montrerai mes Zélandaises ...»
Il dit de ces Zélandaises: «De l'alliance de l'Espagne et de la Flandre, de ce mariage de la neige et du soleil est né l'un des plus beaux produits humains. Rubens le savait bien, lui! Elles sont belles, simples et ardentes; elles ont une simplicité de mouvement d'une grandeur épique, elles vous font venir à la pensée les paroles de Barbey d'Aurevilly: «l'épique est possible dans tous les sujets, soit qu'il chante le combat à coups de bdton d'un bouvier dans un cabaret, ou la rêverie d'une buandière battant son linge au bord du lavoir, et cela, sans avoir besoin de l'histoire, quand le bouvier inconnu ne serait pas le Rob-Roy de Walter Scott et cette buandière ignorée la Nausicaa du vieil Homère . . . Il ne s'agit que de frapper juste toute pierre, si salie qu'elle soit dans les ornières de la vie, pour en faire jaillir le feu sacré . . .»
Ainsi Rops nous renseigne sur sa conception de l'épique qui explique ses filles, ses Satans, ses buveuses d'absinthe, sa transfiguration de la vie quotidienne, ce lyrisme qu'il trouvait en lui pour peindre les luttes de la vie et les repos des campagnes et des bords de mer.
Rops s'est tenu parole. Il a dessiné beaucoup de Zélandaises; de la même patience dont il égratigne le guillochage de rides de la Vieille à l'aiguille, il figure l'Experte en Dentelles, la figure à la fois massive et ardente, sous le bonnet hollandais, tout son tempérament volontaire et rusé réveillé par le contact de l'entre-deux qu'elle va estimer et réduire à sa juste valeur. Il sait aussi chercher parmi ces calmes dentellières des types de grdce apaisée, à qui la monotonie du travail a composé un masque de froide fraîcheur. Il saura dire la maternité de Soetkin, creuser les vieilles faces boucanées par le vent qui vient d'Islande, des vieilles pêcheuses; il dresse à son comptoir la cantinière des pilotes, délurée et prête, les yeux firoids et la bouche en accueil, peut-
être disposée à interrompre pour l'arrivant chargé de désirs, le geste machinal qui lave les verres. Le tempérament tourmenté et curieux, et l'esthétique baudelairienne l'emportent bien vite ... Il ne se borne pas dans sa Zélande tranquille, où le bruit le plus violent, sauf aux soirs de Kermesse, est celui du vent qui en sifflant courbe les arbres au long des canaux, à peindre les innocentes et les délurées. Anvers le reprend, ce vieil Anvers de son temps, encore plus dodis, cabarets et ryddedis, que maintenant; il y découvre les vieilles gouges dont il fait le portrait en lacis de traits violents, et quoiqu'il en ait dit dans ses lettres de jeunesse, ce type Rubénien qu'il admire et qu'il voulait voir en candeur opulente et en belle humeur décemment amoureuse, il l'a suivi ailleurs qu'en cette calme Zélande; à quelque lourdeur des extrémités, à quelque ahurissement sur la face, à un rien de moutonnier dans le sourire, des héroïnes de ses scènes parisiennes, laissent voir avec netteté quelquefois qu'elles peuvent venir de ce faubourg de Cologne, à Bruxelles, où il crayonna jeune, et où, certainement, il conduisit Baudelaire. Des affinités, des souvenirs confus ou tyranniques lui firentils choisir à Paris des modèles arrivant d'Anvers ou de Schaerbeck? c'est possible. Il a pu aussi aller chercher ses modèles où ils étaient. Il avait bien raison; il prenait son bien où il le trouvait et cela donne à son interprétation de la luxure, un aspect plus universel; mais la catégorie posée par lui, entre les licences de Paris et les repos de Flandre, ne tient pas debout devant l'examen de son œuvre. Illusion respectable de patriote à laquelle on peut tout de même, légèrement toucher.
Le Vol et la Prostitution dominent le monde. — La Folie et t Amour dominent le monde! (écrit Rops en légende de deux de ses plus belles planches), le monde vu à lueur de la lampe sulfureuse du Démon de la Perversité d'Edgar Poe, dont il a subi l'influence à travers celle de Baudelaire! Ah! ces lumières d'art, en plus de son génie propre, suffisent bien à expliquer qu'il ait voulu traduire toute la luxure, et qu'il se soit emparé de ce terrain à lui laissé libre par ses devanciers: la douleur dans la volupté, l'avarice et la manie dans la volupté, sans qu'on ait besoin de chercher, comme M. J.-K. Huysmans, à en faire un satanique, c'est-à-dire cette sorte de damné catholique, à qui la religion sert de