THE ATTACHMENT
moqueusement posé devant la stupéfaction et l'hésitation de l'ermite et son indécision près d'un Christ souffrant qu'un diable malin, plus près de Mephisto que de Satan, un diable raillard et tout réjoui de la bonne farce, détache de la croix. Mais presque toujours il pimente le nu; il laisse à la femme son chapeau, son corset, ses bas; parfois il échancre simplement et largement le costume pour montrer les seins, ou bien comme dans le frontispice des Masques Parisiens, il en varie les lignes par une ceinture et une batte. Dans la belle image qu'il appelle Peuple c'est encore du déshabillage et il choisit le moment où la belle fille fait jaillir des linges sa chair dure et il lui laisse les bas. Il garde le hennin à la femme de l'Incantation et ce n'est pas seulement pour fixer l'époque (tout le décor y contribue). Il laisse à la Dame au Carcel ses gants noirs, son bonnet à la curieuse femelle du Spiritus flat ubi vult II gamine à interrompre d'un loup bizarrement attaché la nudité de son Hypocrisie. Quand il a voulu figurer sa Muse, il a campé une belle fille, nue sans doute, mais, avec les bas et les nœuds des jarretières, une ceinture autour du torse, un manteau court attaché aux épaules, un large chapeau campé sur la tête. La raison c'est que Rops est moderniste; il laisse le nu total aux peintres d'Académie. A son moment, alors que l'impressionisme avait à peine commencé à se formuler, où Manet laissait l'Olympia n'être dans son œuvre qu'un phénomène isolé, le nu était surtout traité par des artistes académiques dont Rops tenait à se différencier. De plus, dans cette conception, il trouvait sa marque originale; il ne dessinait le nu de la femme que pour corroborer l'idée de plaisir (comme il appert si nettement du nu si peu paré de la femme à la fourrure) son souci n'est point d'évoquer un rêve de belles lignes, de renouveler le pèlerinage à l'idée de beauté qui se fait vers la Vénus de Milo, vers l'Antiope endormie au tableau du Corrège, vers les mélancolies prud'honiennes. Il est un peintre de mœurs. Son héroïne, il l'a figurée au frontispice des Rimes de Joie, lisant au coin du feu, déshabillée, les petits couplets ironiques et amoureux du poète. S'il admet que le nu a plus d'innocence que le déshabillé, c'est sa raison pour l'écarter, car son rêve d'art n'est point de nous montrer des formes pures, mais de donner un caractère d'art à des études sur la perver-
sité moderne. Il ne dessine pas d'ardentes Ménades, mais Madame Hamelette, pour qui le problème «Être ou ne pas être» se pose d'une tout autre façon et bien plus quotidienne que pour le prince danois, aux irrésolutions duquel Rops oppose en évocation brève tant de promptes décisions de bêtes de joie et de proie.
Feuilletons au hasard l'œuvre énorme de Rops, au hasard des cartons; la variété est stupéfiante. N'oublions pas auparavant de songer que Rops est un peintre, que la Tentation de Saint-Antoine est un fort bon tableau, que de nombreux portraits sont sortis de son pinceau, et des grèves marines, et des plages où passent les baigneurs près de cabines, que les barques s'y dressent sur une mer notée avec une précision vigoureuse et que d'autres tableaux, la vieille Anversoise, la Mort au Bal masqué, la Cantinière des Pilotes, sont de belles œuvres. Mais dans ces milliers de planches gravées, de dessins, de pointes sèches, tous les genres se coudoient et dans tous il est supérieur. Caricaturiste, il l'est par instants, bonnement, doucement, drôlement, parfois en parodiste, et quand il raille ses confrères, le trait est singulièrement incisif. Cette fois, il s'adresse à son brillant contemporain M. Winterhalter qui peignit tous les grands portraits de son temps. Dubufe n'avait que la noblesse, Winterhalter avait les souverains. Il les peignait d'une manière méticuleuse et lisse, froide et infiniment enjolivante.
Un modèle de Winterhalter ne pouvait offrir que la plus précieuse élégance. Aussi Rops fait-il partir dans le rythme sautillant d'une polka, une personne des hautes sphères (on dirait maintenant les classes dirigeantes) et qui semble étreindre sur sa poitrine un danseur absent, simple parodie d'une pose un peu maniérée trouvée par Winterhalter pour un portrait.
C'est presque de la satire politique et sociale, c'est tout de même de la caricature, cette leçon qu'inculquent les vieux trappistes à un novice aux yeux arrondis (Chez les Trappistes), c'est la pure bonne humeur flamande qu'on voit dans ce Printemps fameux; cette ruée de toute une ville, vers «la petite villa malsaine» à louer là-bas, vers la campagne, dans cette campagne pleine de rapins, de siestes, de Kermesses, de lutinages à la Steen de pataches se ruant parmi les abois des meutes de roquets! En
sortant des Salons, c'est à la bonne causticité qu'il atteint lorsqu'il s'amuse à portraicturer la foule à laquelle // ne faut pas vanter Courbet, planche excellente hérissée de faces de bourgeois hilares, de bourgeoises pimbêches et sèches, de jeunes filles qui ne peuvent aimer que les madones de porcelaine des peintres d'école. Il lui arrive de se servir de ce procédé que créa le Vinci, d'exagérer peu à peu la face humaine et le mouvement humain pour trouver entre les deux extrêmes de la pose calme et de la caractéristique animale, trouvée par la déformation systématique du modèle, l'allure caractéristique d'un personnage, et c'est ainsi que Gouzien au piano, jouant sans doute une de ces Rhapsodies hongroises dont Rops était épris, devient un Faune dansant, ce qui entretemps donne à Rops un portrait de musicien fantasque très pittoresque. Il a été trop préoccupé de l'alcôve, de ses joies et ses douleurs, pour en négliger l'humour. La planche célèbre <<Le retour fait regretter tabsence » n'est point tant curieuse par la présence au mur, dans leur allure jeune et coquette d'antan, de cette abondante matrone qui se précipite sur ce mari retardataire et un peu gris, que par l'allure violente de la femme et la vibration indignée de ses chairs gélatineuses. C'est à la même catégorie d'inspirations qu'appartient cette vigoureuse affirmation de la gynécocratie qui s'appelle Misanthropie et qui montre un malheureux portier poussé contre sa porte, la nuque collée à l'huis par les poings vigoureux de son épouse, le balai brisé gisant à terre aux pieds de la victorieuse. C'est presque parmi ses caricatures qu'il faut ranger des dessins calmes et étudiés, comme le Botaniste où la satire s'est faite très douce, se tapit pour ainsi dire, dans un murmure, copie son bonhomme dans sa petite occupation, et vous laisse sourire. C'est ainsi qu'il accumule dans sa Vieille garde les marques d'élégante décrépitude.
Des planches de pure nature, de simples transcriptions des paysages indiquent chez lui ce goût de la campagne qui alternait avec l'amour furieux de la ville et de ses cohues, qui lui fît passer sa vie à rechercher des maisons de campagne, où il pût abriter ses collections de fleurs rares. Les Glaneuses sont dans ce sens, avec la Peine, et peut-être le Bout du Sillon ses meilleures œuvres.
La précision des traits et la disposition des plans évoquent dans ses Glaneuses la beauté des Millet; elles ont la simplicité quasi-antique que savait retrouver le maître de Barbizon. Rops d'ailleurs qui ne faisait point de reproduction grava du Millet; c'était de sa part indiquer un de ses enthousiasmes.
Mais la campagne le ramène vite à cette idée de la ville, au Bain de flamme dont il a pris l'habitude chère et tenace, où sa causticité et son romantisme se mettent d'accord, pour lui figurer, au passage de quelque vieille décharnée et vêtue d'un costume trop riche, que c'est la mort en robe de mascarade qui vient de passer devant lui! Romantisme, qui nous donne cette précieuse Mort au Bal masqué, si de son temps, si commentaire du poème des Fleurs du Mal
0 charme d'un néant follement attifé!
C'est là qu'il retrouve les figures ravinées de ces proxénètes qu'il incline à l'oreille des jolies filles, y trouvant le double intérêt de satiriser avec justesse et de relever la jolie mollesse, les lignes heureuses et pleines, la belle architecture d'un beau nu par le contraste de la forme vieillotte, parcheminée, grotesque de la Messagère du diable. C'est à la ville qu'il retrouve tous ces jolis modèles qu'il dessine à l'heure du déshabillage, pesant leurs seins égaux de leurs mains fines, avec tendresse, et les baignant de toute l'admiration attendrie de leur regard. Son besoin de transcription lyrique lui donnera, de ces éléments de Paris, de la grande ville, des scènes amusantes et neuves, images fi*appantes comme des poèmes, telle cette Foire aux Amours qui semble en quelque vallée lointaine où passeront les Tziganes, la mise à l'encan d'une belle fille et des passions qu'elle peut susciter, par une vieille qui connaît les philtres sûrs; et dans les jolis détails de cette composition, la gaieté des amours en cage, la joliesse de celui qui grimpe aux barreaux, l'amusant détail du papillon juché sur la tortue, tout le caprice heureux de la scène précise, que chez Rops la grdce du XVIII ^ siècle existe et qu'il sait la trouver quand il le veut, en la relevant d'une pointe de romantisme qui en renouvelle la saveur.
La note d'esprit un peu rapin ne fait pas défaut chez Rops, dans des dessins où s'évoque un peu, parfois, le souvenir de Stevens ou celui