A LA RENCONTRE DE LA RÉPUBLIQUE
En 1848, rélectricité ne s'appliquait pas à la transmission des nouvelles. C'était le télégraphe aérien qui, de ses longs bras, annonçait à la province les événements de la capitale. Rien n'était plus facile à l'autorité que de retarder les communications qui lui déplaisaient. Personne n'avait le moyen de remplir les blancs d'une dépêche... arrêtée par le brouiUard.
Il y eut beaucoup de dépêches blanchies dans la seconde
quinzaine de février. Cependant, dans les soirées du 24 et du 25, on apprenait à Nantes :
(( Le banquet de l'opposition a été interdit, des barricades se sont élevées aux cris de : A bas Guizot!
« Le ministère a donné sa démission; le roi a fait appeler M. Mole, M. Thiers, môme M. Odilon Barrot!
(( Les barricades se sont multipliées aux cris de : Vive la République!
(( Louis-Philippe abdique; son petit-fils est conduit par sa mère, la veuve du duc d'Orléans, au sein de la Chambre des députés... »
— (( Qui l'accepte comme régente », avait ajouté le préfet de la Loire-Inférieure sur la dépêche officiellement affichée au bureau principal des postes nantaises.
Ce bureau était alors établi dans la galerie haute du passage Pommeraye. Comme le courrier de Paris, déjà en retard les jours précédents, n'arrivait pas du tout, vers huit ou neuf heures du soir, la galerie était remplie de négociants très inquiets. L'annonce de la régence acceptée les eût rassurés si, à leur acclamation en faveur de Louis- Philippe II, n'avaient répondu deux cris énergiques de : Vive la République !
C'était moi-même et Camille qui les proférions.
On nous entoure, on nous bouscule, on nous jelte hors du passage en nous traitant de galopins. J'avais essayé de discuter, on m'avait fermé la bouche. Camille avait levé sa canne; on la lui avait cassée. Nous étions profondément humiliés. Nous descendions, très sombres, la rue Crébillon, poursuivis par des éclats de rire, qui nous mettaient la rage au cœur. Ils ne cessèrent de retentir à nos oreilles qu'après la place Royale, devant chez nous.
Allions-nous rentrer penauds et nous coucher comme des lâches?
— Non, m'écriai-je... Courons au-devant du courrier de Paris!
Camille se met avec moi au pas militaire précipité. Nous ne nous arrêtons, essouffiés, qu"eiitie les deux Citais, au
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pied de la statue de Louis XVI, vers laquelle mon camarade dresse ses poings crispés.
— En avant! dis- je.
Notre élan dura jusqu'à l'octroi de la ville.
Devant nous, boueuse et déserte, s'ouvrait la grande route. Camille avait froid et se sentait traversé par la pluie. Il émet, timidement, la proposition de nous arrêter là.
— Tout est fermé!
— Alors, puisque nous ne pouvons faire autrement, rentrons nous coucher!
— Est-ce que tu pourrais dormir quand la patrie est en danger?
— Mais que veux-tu que nous fassions dans cette nuit, dans cette eau?
— Je ne me sens pas mouillé, je ne suis pas fatigué, je n" ai pas peur... Veux-tu, oui ou non, me suivre jusqu'à ce que nous rencontrions le couriiej?... En avant! en avant!
:Vive la République!
Nous reconnnençons à coarii', mais pas bien longtemps; car nous tombions d'une ornière dans l'autre, nous étions trempés par le bas comme par le haut.
Au pas, sur le milieu de la chaussée, nous avançons quand même, chantant la Marseillaise^ le Chant du départ, Mourir pour la Patrie.
Un charretier, le seul être humain que nous rencontrons durant une lieue, prend mal notre tapage, fait claquer des coups de fouet dans la direction de nos joues.
Nous lui lançons de loin des : Vive le peuple! Vive la Révolution ! qu'il ne comprend pas, car il nous renvoie de 'grosses injures de routier ivre.
Une heure plus tard des pas de chevaux retentissent. Etait-ce le courrier ? Non, point de roulement de roues ! Nous nous rangeons en silence près du fossé. Nous voyons défiler trois gendarmes.
— Si nous avions chanté, murmura Camille, ces bii- Jgands-là nous auraient ramassés!
Nous avions, de droite et de gauche, quelques maisons éparpillées. Je reconnais bien à Tune d'elles un bouchon de paille; je devine l'enseigne : « On loge à pied et à cheval. » Je frappe à la porte, aux fenêtres. On ne répond pas.
Camille me contemple d'un air assez narquois :
— Eh bien! tu es donc fatigué?
— Je n'en puis plus, en vérité. Mes pieds nagent dans mes souUers. J'ai de l'eau qui me coule dans le dos... et j'ai faim.
— Moi, j'ai soif.
— Et tout est ferméî
— Tout dort!
— J'en ferais bien autant !
— Si nous nous en retournions?
La pluie avait cessé; mais le ciel ne s'était pas découvert, la lune n'éclairait pas; la nuit était noire. Nous distinguons d'autant mieux, en montant une forte côte, deux lumières qui la descendent de très loin :
— Ce doit être le courrier!
— Il y a un postillon.
— Mais deux chevaux seulement.
— Il devrait y en avoir quatre.
Néanmoins nous crions de toutes nos forces :
— Venez-vous de Paris?... Paris!... Paris!...
Pas de réponse. La berline, dont nous nous étions approchés si près qu'il lui fallut s'incliner à gauche pour ne pas nous écraser, passait au galop.
Nous achevons de gravir la côte, découragés. Enfin, tout en haut, bride une lueur, qui traverse la route entière : c'est sans doute la porte ouverte d'une maison ayant des habitants éveillés. Nous étions à bout de forces. Le suprême élan nous est fourni par l'inquiétude même que nous éprouvons sans nous l'avouer, enfants gâtés de bourgeois de la ville, pour la première fois errant, à près de minuit, sur une route déserte. Nous atteignons, au moment précis où nous perdions la tête et manquions de jambes, l'auberge du dernier relai de la poste.
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— Le courrier de Paris, demandons-nous?
— Vous voyez bien qu'il n'arrive plus. Paris, à ce qu'on dit, est à feu et à sang!