LE COURRIER DE PARIS
Nous étions en présence d'un fort gars d'écurie, drapé dans une limousine, et d'une très vieille paysanne qui lui servait une soupe à l'oignon.
— Ça sent bon, risque Camille.
— A feu et à sang! répété- je.
— N'en mangerais-tu pas? insisle-t-il.
La bonne femme nous manifestait des sentiments étranges. Nos mines effarées, nos vêtements souillés de boue jusque par-dessus nos casquettes, semblaient lui iîispirer peu de confiance. Mais elle n'eut pas le teuips de nous demander qui nous étions.
Camille s'était échoué sur un banc,' au coin de la cheminée où flambaient des broussailles. Il avait déboutonné son paletot, laissé voir à son gousset une montre en argent avec chaîne en acier, et déposé sur la table voisine un tas de sous tachetés de pièces blanches. A son exemple, je me débarrassai de mon caban et vidai aussi mes poches contenant un petit couteau, des clefs et de la monnaie. Nous possédions environ cinq francs à nous deux. C'était assez pour que la vieille se rassurât.
— De la soupe, dit-elle, il n'y en a plus, mes petits messieurs ; mais je puis vous en faire. Ne vous faudrait-il pas, avec, une omelette au lard?
— Parbleu! s'écrie Camille.
— Et du muscadet, continué-je.
f:ehcien
— ■ Du café, de Teau-de-vie, ajouta-t-il, pour nous tenir éveillés.
L'hôtesse s'empresse de mettre du beurre dans sa casserole et de couper menu plusieurs gros oignons. Elle s'aperçoit que nos pauvres souliers répandent des nuages de fumée, et que nous allons les brûler, avec nos pieds. Maternellement, elle nous invite à nous déchausser; elle va nous cliercher des sabots. Elle nous offre des culottes de toile de son gars, plus longues que nos jambes, et des vestes énormes qu'elle nous oblige à mettre à la place de toile de son gars, plus longues que nos jambes, et des deux côtés de la cheminée.
En dévorant notre soupe avec appétit, nous nous moquions Tun de l'autre; nous faisions rire à se tordre le grand gars qui se bourrait de pommes de terre à l'étouffée au bout de notre table.
— Cré nom! se permet-il de dire, il faut avoir le diable au corps, pour venir nocer ici par un temps pareil!
— Vous vous êtes donc échappés de chez vos parents ? ose interroger la vieille.
Moi, je n'étais pas encUn aux confidences. Camille, au contraixe, ne pouvait pas retenir sa langue. En voilà un qui ne sera jamais conspirateur ! Il se met à -décrire l'agitation du passage Pommeraye, sauf les grossièretés et les coups que nous avions reçus. Il déclare que nous voulons être, dans cette auberge, les premiers des Nantais à recevoir la nouvelle sûre de la proclamation de la République, du triomphe de la Révolution.
— La République ! interrompt l'homme aux chevaux d'un ton bourru et bête, qui m'exaspère, qu'est-ce que c'est que ça ?
— Ce que c'est ? malheureux, lui répliqué-je, mais c'est ton gouvernement à toi, à moi, à nous tous, le règne du peuple, l'égalité, la justice!
— Plus de rois! plus de calotins.; plus d'exploiteurs! déclame mon ami... La statue de l'humanité libre plantée sur les débris des couronnes et des crosses !... Le champ
SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 29
du progrès labouré par la Révolution ; toutes Ips superstitions, toutes les iniquités, balayées !
— La Révolution ! grommelle la vieille épouvantée. Seigneur grand Dieu!... Je me rappelle. Les églises fermées... On se cachait pour aller à la messe dans les bois... On coupait des têtes, à la guillotine, sur la place du Rouffay... On jetait des corps dans la Loire... 11 n]y avait pas de quoi manger ; la famine ; et l'on voulait emmener tous les hommes à la guerre !
— Parce que la patrie était en danger, parce que vos curés fomentaient la discorde civile, parce que le roi trahissait, parce que vos nobles et les brigands de Vendée donnaient la main aux Anglais. Mais nous n'en sommes plus là, bonne femme ; nous n'avons plus de société féodale à déraciner par la force ; notre sociéié peut se léformer sans coupage de têtes, à votre profit à vous, travailleurs des champs et des villes !
Nous aurions discouru indéfmiment. Mais le grand gars s^était étendu le long du mur, et ronflait. La vieille, aussi lasse, voulait se coucher. Elle nous convia à nous étendre sur un tas de paille, dans la salle même. Avec le postihon pour compagnon de sommeil, nous étions sûrs que le courrier ne passerait pas sans qu'on nous éveillât.
Nous avions dormi comme on dort à dix-sept ans. Vers huit heures du matin, très étonnés qu'il fît jour, inquiets de n'avoir pas été dérangés, nous remettions nos habits secs et brossés. A nos oreilles éclate un air victorieux de cornet à piston, avec accompagnement de grelots. Nous nous précipitons à la porte, d'où nous admirons la malleposte, pavoisée de trois drapeaux : deux en avant du coupé, le premier tricolore comme d'habitude, le second avec les trois couleurs dans l'ordre inverse ; le troisième planté droit sur le cabriolet du courrier, qui, en ce tempslà, s'élevait derrière la voiture de l'administration des postes, était tout rouge et portait les deux lettres R."F. en 01- flamboyant.
Un frémissement de joie nous saisit. Nous étouffons
d'émotion lorsque, descendant le marchepied, le courrier crie aux postillons et à quelques villageois, que la curiosité avait attirés :
— Nous sommes en République... Le roi est chassé... Il n'y en aura plus !... Vive Paris ! Vive la France !